Les réactions de l’opinion publique, les silences de l’histoire officielle





télécharger 261.79 Kb.
titreLes réactions de l’opinion publique, les silences de l’histoire officielle
page1/4
date de publication11.10.2017
taille261.79 Kb.
typeDocumentos
h.20-bal.com > histoire > Documentos
  1   2   3   4




La révolte des barons de Louis IX contre l’Église en 1246-1247 :

les réactions de l’opinion publique, les silences de l’histoire officielle.

Tous ceux qui connaissent les travaux de Colette Beaune lui savent gré d’avoir contribué avec quelques autres historiens à maintenir à flot la barque de l’histoire politique, durant une période où ce secteur de la recherche n’avait pas, chez les médiévistes français, le vent en poupe.

Pour y parvenir, il fallait évidemment inventer d’autres modes d’approche de cette histoire, si classique et à ce titre si longtemps décriée, du moins en sa version événementielle, par l’école des Annales et sa postérité1. Dans son Introduction générale à son ouvrage Naissance de la nation France, C. Beaune, décrivant la construction historiographique nationale léguée par le positivisme, explicite son projet d’écrire, je cite, « un livre non sur la réalité mais sur l’image de la France… une histoire de l’imaginaire national et monarchique »2.

Quitte à manquer d’originalité vingt années plus tard, on voudrait apporter ici une modeste contribution à cette démarche, en sondant ces « croyances partagées »3 qui sont au cœur de la recherche de C. Beaune et qui informent très largement le politique et sa pratique, la politique. Simplement, je modifierais volontiers son expression, eu égard au personnage que je vais évoquer, le roi Louis IX, pour parler de « croyances que l’on croit partagées », façon de dire que, de son vivant même, elles ne l’ont pas toujours été. Certes ce roi, le futur saint Louis, fut plus que tout autre spectaculairement mythifié et précocement, c’est-à-dire durant son règne même, transformé en symbole par l’historiographie française, processus que la canonisation par Boniface VIII est venue couronner. Au point que Jacques Le Goff, dans la somme biographique qu’il lui a consacrée, et faute de vouloir user des critères discriminants que maniaient autrefois les positivistes pour trier l’information historique, reconnaît honnêtement ne pouvoir éclairer entièrement la figure d’un roi et d’un règne que masquent, jusqu’à un certain point, la surabondance des sources historiographiques et hagiographiques ; c’est le sens de la question posée au seuil de la seconde partie de son livre par l’auteur : « saint Louis a-t-il existé ? »4 Et de fait, l’épisode du règne sur lequel je vais m’étendre dévoile un processus d’obscurcissement de la personnalité complexe et de l’action politique du souverain, assez conforme à ce que déplore J. Le Goff, à ceci près que ce n’est pas la surabondance des sources, mais leur silence sélectif, au moins du côté français, qui produit ici cet effet. De quoi s’agit-il ? En novembre 1246, les principaux barons de France s’unissent en une conjuration, dont on possède, grâce à la Grande chronique de Matthieu Paris, d’une part le programme en latin, d’autre part l’acte de constitution et d’organisation en français : Hugues IV, Duc de Bourgogne, Pierre Mauclerc, comte de Dreux, Hugues X de Lusignan, comte de la Marche et d’Angoulême, et Hugues de Châtillon, comte de Saint-Pol, donc de très grands seigneurs, en sont les chefs. Leurs motifs, sur lesquels je reviendrai plus en détail, sont nets en substance: ils veulent réprimer par la force les empiètements insupportables que les autorités ecclésiastiques font subir à leurs juridictions5.

Notons au passage qu’une autre version en français, conservée dans le trésor des chartes, de l’acte de constitution de la ligue, et destinée de toute évidence à faire preuve pour la noblesse champenoise, porte en souscription le nom de Joinville. Le jeune sénéchal de Champagne, futur biographe, on pourrait tout aussi bien dire hagiographe, du saint roi, futur auteur, en terre sainte, d’un commentaire textuel et imagé du Credo, n’a donc pas hésité à se révolter violemment, j’ai envie de dire avec sa « classe », même si ce vocabulaire n’est plus guère de mode, contre les clercs du royaume et la papauté ; notons aussi le puissant impact de cette ligue : l’ensemble de la noblesse de France paraît représentée6.

Or le silence de l’historiographie officielle sur cet épisode est assourdissant. Écartons tout de suite une hypothèse tentante d’explication de ce mutisme : on peut sans crainte affirmer que les chroniqueurs français n’ont pas court-circuité l’épisode parce qu’il aurait illustré une menace, de type « féodal », pesant sur le souverain, et se serait à ce titre avéré peu conforme à l’image de sa souveraineté que les chroniques souhaitaient donner. Car le début des dites chroniques ne manque pas de mentionner les premières révoltes du règne, révoltes où tels des chefs de la ligue de 1246 cités étaient déjà actifs, par exemple Hugues de Lusignan ou Pierre Mauclerc7. Les intérêts d’une nature qu’on qualifiera volontiers de « féodale » sont d’ailleurs bien présents dans cette affaire, c’est le contraire qui eût été étonnant: les nobles dans leur programme critiquent le droit écrit, les constitutions et l’arrogance des clercs qu’ils opposent aux anciennes coutumes du royaume, entendons non seulement la justice royale, mais aussi la leur. En réalité, si les chroniqueurs officiels du règne de la seconde moitié du XIIIe siècle font silence sur cette révolte, c’est que le roi a soutenu et appuyé avec vigueur ses barons tout au long de l’année 1247, ce qui n’était plus dicible quelques décennies plus tard. Seul le recours à d’autres sources que celles qu’ils nous ont léguées permet de le savoir.

De façon générale, pour tenter de ressaisir et éclairer la formation du « mythe » saint Louis à l’une de ses origines - en 1246, nous sommes environ quinze années après l’émancipation psychologique du roi de la pesante tutelle de sa mère, accomplie au début des années 1230 selon W. C. Jordan, que je suis sur ce point8 -, je me fonderai d’abord sur trois opérations complémentaires d’analyse et de confrontation des sources, que le début de ce travail détaillera : en premier lieu l’usage de sources nouvelles, inédites et parfaitement contemporaines, ici des sermons politiques du cardinal Eudes de Châteauroux, à l’époque légat de la croisade ; puis, selon la bonne vieille méthode comparative souvent prônée, plus rarement mise en œuvre,  le recours à des sources extérieures au royaume, de deux provenances : d’une part le chroniqueur anglais Matthieu Paris, d’autre part le corpus des Lettres de Pierre de la Vigne9.

La seconde partie permettra de procéder à une analyse plus serrée de l’un des sermons du cardinal consacrés à cette affaire, où il propose au Capétien une véritable synthèse historique doublée d’un programme politique, susceptibles de ressouder la communauté du royaume.

Je tenterai pour finir de mieux appréhender la figure du roi Louis IX à la lumière de cet épisode, en insistant sur la nécessaire révision des clichés qui courent sur son compte, continûment accumulés par l’historiographie française du XIIIe au XXe siècle, tout particulièrement concernant ses relations avec l’Église et le pape. Si l’examen des chroniques « nationales » du règne relatives à ce grave incident n’incite certes pas à une telle révision, par contre la nature de leurs lacunes et de leurs silences invite à comparer, évidemment de très haut, les systèmes politiques des différents royaumes, et à se demander pourquoi certains de ces ensembles politiques ont produit des narrateurs infiniment plus bavards sur leurs conflits avec la papauté et l’Église : je suggérerai quelques réponses possibles10.
La confrontation des sources et leurs connivences
Les sources écrites ici mobilisables sont de trois types. D’abord les sermons, dont l’installation dans le champ documentaire des médiévistes est à présent bien acquise, mais dont l’utilisation à des fins d’étude du politique est encore peu fréquente11. J’ai eu la chance de mettre la main sur un « filon » en la matière au cours de mes recherches, au point de me demander d’ailleurs si le prédicateur ici mis à contribution, le cardinal Eudes de Châteauroux, qui a déploré, alors légat de la croisade, la conjuration des barons dans trois sermons de février-mars 1247, n’était pas un « hapax » documentaire, certes éminemment intéressant, mais peu représentatif du genre littéraire qu’il illustre. Or un second type de sources, venues d’en-dehors du royaume, m’a convaincu de la pertinence politique de son témoignage : je dois en effet à B. Grévin d’avoir montré comment ces sermons répercutaient, de façon parfois littérale, certains thèmes de la propagande anti-impériale du pape. Symétriquement, il a pu mettre en évidence la parenté d’inspiration entre les manifestes impériaux, anti-papaux, contenus dans les Lettres de P. de la Vigne et le manifeste programmatique des barons de novembre 1246, convergence qui témoigne à nouveau d’un phénomène de réception de la propagande12. C’est là un autre avantage de ces découvertes, que de permettre d’aborder une dimension politique que C. Beaune, vers la fin de son Introduction générale citée, déclarait avoir volontairement écartée, car elle souhaitait privilégier l’étude des modalités de production des mythes nationaux13 : je veux parler de l’impact que l’élaboration de ces croyances politiques communes avait exercé, ce qui revient à envisager leur étude du point de vue de leur réception. Pour l’historien qui étudie les sermons, cette posture est commune : il ne peut jamais manquer de s’interroger sur les modalités de réception de ces performances orales, même si la question des publics se révèle parfois insoluble. Mais constater en outre qu’ils enregistrent et répercutent, quitte à les combattre, des arguments contenus dans des documents de nature fort différente, telles les Lettres de la curie papale ou de la chancellerie souabe, c’est découvrir l’existence d’un espace de la communication politique à l’échelle des opinions publiques européennes. Une expression, « opinion publique », aujourd’hui familière aux médiévistes et accueillie dans les manuels, mais qui n’a acquis qu’assez récemment droit de cité dans l’historiographie14.

Une fois repérée à partir des sermons l’existence de cet espace commun de débat politique, le recours aux sources narratives et tout particulièrement à la Grande chronique de Matthieu Paris permet de confirmer son ampleur, puisque le moine anglais lui aussi reçoit la propagande impériale et l’intègre à son travail d’historien, jusque dans les mots et le style - c’est encore B. Grévin qui a mis au jour ce phénomène d’imitation -, observe finement les opinions publiques dont il restitue les fluctuations au fil de la controverse pape-empereur, enfin documente de manière extrêmement précise, même s’il convient de manier son témoignage avec les précautions d’usage, la révolte des barons de France, puisque la conjuration de 1246-1247 s’intègre en réalité dans cette controverse post-grégorienne du regnum et du sacerdotium, en constitue l’un des avatars15. Mais notre moine ne fournit pas seulement un contrepoint bavard aux chroniques officielles françaises silencieuses : il offre parfois avec elles des similitudes frappantes dans la manière de réagir aux événements, phénomène qu’explique la commune appartenance des auteurs à l’appareil clérical, là encore ce qu’en termes sans doute impropres, mais compris de tous, on pourrait nommer l’expression d’une solidarité de classe. Pour être clair : dès que les ennemis du pape, qui a priori ne sont jamais antipathiques à Matthieu Paris, excèdent leur rôle salutaire de dénonciateurs de la centralisation romaine et viennent à mettre en cause la richesse de l’Église et ses revenus, le moine de Saint-Albans voit rouge ; on n’explique pas autrement que, s’il réprouve avec horreur l’action des barons français, frémissant d’évoquer ces pilleurs d’églises et de l’Église, il déteste tout autant leur symétrique clérical, les frères mendiants, à la fois fers de lance de l’Église universelle et générateurs, à leur manière aussi, de l’appauvrissement de l’institution ecclésiastique régulière.

Cela pour l’exposé général des principes ; voyons la tentative de démonstration, textes à l’appui, textes qu’il faudra malheureusement passer à la moulinette, malgré leur extrême richesse.
Commençons par les sermons d’Eudes de Châteauroux. Le début de sa légation de croisade s’est déroulé sous le signe d’une entente cordiale avec le Capétien et autant qu’on puisse le savoir avec sa noblesse. Mais cet accord idéal entre le roi et le légat devait être rapidement mis à l’épreuve de la conjuration de novembre 1246. La querelle n’est en réalité pas nouvelle: tous les débuts du règne de Louis IX ont résonné des plaintes des grands seigneurs contre les officialités ecclésiastiques, d’où une première coalition des nobles en 123516. La réponse d’Innocent IV à celle de 1246 ne se fait pas attendre: par une lettre en date du 4 janvier 1247, il envoie ses instructions sur la conduite à tenir à son légat Eudes de Châteauroux17; il y évoque notamment la nécessité de tenir une assemblée des prélats de l’église de France, auxquels il s’adresse dans une autre missive18. Ce parlement a lieu, selon Matthieu Paris, durant le Carême de 1247, c’est à dire entre le 17 février, premier dimanche de Carême, et le 31 mars, date de Pâques19.

C’est durant ce Carême et lors de ces assemblées que trois sermons du légat ont de toute évidence été prononcés. Plusieurs indices l’attestent: d’emblée, les rubriques des sermons dans les manuscrits indiquent que les discours ont été tenus in parlamento ; sur le fond les prises de position d’Eudes de Châteauroux, conformément à la lettre d’Innocent IV de janvier, contredisent, mais très prudemment, les arguments des nobles dans leur manifeste programmatique20. Pour les analyser judicieusement, un bref retour sur les griefs baronniaux s’impose.

En termes plutôt guerriers21, les nobles confédérés affirmaient dans leur brûlot que l’église de France doit son existence aux guerres de Charlemagne et des autres rois ses successeurs; que l’humilité initiale des clercs a laissé place à leurs ruses, grâce auxquelles ils se sont appropriés les châteaux et la juridiction y attenante qu’avaient fondés les nobles; qu’au nom du droit écrit, invention récente en comparaison de l’ancienneté des guerres qui ont établi le royaume, la juridiction cléricale a accaparé la justice: hormis les cas relatifs à l’hérésie, à l’usure et au mariage, l’ordinaire ou le juge délégué ne doivent connaître d’aucun jugement, mais retourner à leur fonction originelle, la contemplation, afin de procurer au royaume les miracles dont la source est désormais tarie, faute d’un clergé ad hoc.

Le pape leur répond, dans sa lettre au légat22: sa douleur est grande de voir l’Église attaquée par ses propres fils; autrefois les ancêtres des barons l’avaient défendue et richement dotée, que ne suivent-ils leur exemple ? Le moment choisi, où cette Église est menacée, exigeait plutôt de la secourir. S’attachant plus précisément aux arguments des nobles, le pape rappelle que Charlemagne a protégé l’Église et reconnu ses droits23. D’où procèdent les conseils au légat: lors de l’assemblée des prélats, il les avertira que l’excommunication s’abat sur ceux qui attentent aux libertés de l’Église; il déclarera nuls tous statuts qui menaceraient ces libertés; il excommuniera tous ceux qui les établissent ou les soutiennent; ainsi que ceux qui s’opposeraient à la juridiction ecclésiastique; il privera de leurs bénéfices les clercs qui les assisteraient.

Matthieu Paris indique dans sa Grande chronique les raisons pour lesquelles le pape, en cette affaire, a sans doute gagné la bataille d’opinion, tout en éclairant la source d’inspiration et en indiquant la portée du manifeste des barons français24:
« Quand le pape entendit cela, il gémit dans le trouble de son esprit, et désirant amollir leur cœur et affaiblir leur détermination, il les menaça de l’admonition susdite, sans pouvoir prendre le dessus (…) Pourtant, nombreux furent ceux que consterna la teneur de la lettre, et l’on croyait qu’elle émanait du consentement de Frédéric ; particulièrement parce que sa clause finale concorde avec la lettre de Frédéric qu’il envoya à de nombreux princes, et dit ainsi vers la fin : "Ce fut toujours l’intention de notre volonté, d’amener les clercs, de quelque ordre qu’ils fussent, et particulièrement les plus puissants, à persévérer vers telle fin, comme ils le faisaient dans l’Église primitive, menant une vie apostolique et imitant l’humilité du Seigneur. De tels clercs en effet avaient coutume de contempler les anges et d’éclater par les miracles25".»
Effectivement, la conclusion du manifeste de novembre 1246 suit de très près celle de l’encyclique impériale de 1246, Illos felices, que reprend Matthieu Paris dans le passage tout juste cité, encyclique où l’on pouvait lire les appels frédériciens à la reductio ad paupertatem du clergé par la force ; Matthieu Paris, toujours lui, affirme que de telles prises de position ont noirci la fama de Frédéric II dans l’ensemble de l’opinion et naturellement il s’est effrayé de la déclaration des barons français.

Que leur réplique Eudes de Châteauroux ? Dans trois sermons extrêmement brefs, marqués du sceau de l’urgence, le légat témoigne d’un certain affolement, qui dit assez qu’à ses yeux la pacification intégrale du royaume, absolument nécessaire en vue de la croisade, est gravement menacée. Pour comprendre en effet son objurgation pathétique à la réunification de ses deux composantes majeures, nobles et clercs, il faut songer que ce qui constitue alors l’actualité politique de l’orateur, plutôt que la lutte anti-impériale qui absorbe au même moment toutes les forces d’Innocent IV, c’est l’expédition en terre sainte, dont il est le principal responsable pour l’Église. Ses trois sermons sont rubriqués Sermones legati in parlamento prelatorum parisiensium quando barones conspirauerunt contra ecclesiam 26. Je tenterai d’en faire la synthèse en insistant particulièrement sur le second sermon, le plus long et le plus riche27. Un point commun à ces trois discours, c’est leur brièveté et leur structure: les thèmes bibliques choisis, particulièrement adaptés à la situation, se prêtent à une exégèse quasi-littérale, de sorte que l’orateur enchaîne ex abrupto après l’énoncé de son verset thématique, sans prendre la peine d’annoncer le moindre plan; l’architecture en est cependant claire, car les discours suivent de près le découpage de chaque verset en séquences. Mais dans le second sermon, l’orateur prend la peine de davantage fouiller son argumentaire, en faisant suivre l’exégèse du thème biblique, qui montre en substance qu’un peuple doit demeurer uni comme le furent les différentes tribus d’Israël28, par deux autres points qui appliquent au temps présent le type vétéro-testamentaire représenté par la royauté biblique: le second point du sermon décrit le peuple chrétien comme composé d’un double élément, clérical et laïc, dont l’entente a assuré jadis la domination sur les peuples barbares; le dernier point met en exergue le caractère infiniment dommageable que la division contemporaine de ce peuple revêt pour le royaume, reprenant dans l’histoire biblique, mais aussi antique, des exemples et des contre-exemples du paradigme qui structure le sermon : la force que garantit l’unité des clercs et des laïcs, inversement la faiblesse qui découle de leur adversité – et menace, c’est clairement dit, les chances de succès de la croisade. Avant de citer plus à loisir ce second sermon, un mot du premier, où les barons sont d’emblée violemment pris à partie: leur fureur, semblable à celle des vipères, a bouché leurs oreilles qui n’entendent plus les ordres de l’Église; ils veulent briser leurs liens et s’émanciper des sentences des prélats29. Si ce complot, comparable à la toile que tissent les araignées, n’a pas plus de consistance qu’elle, il faut toutefois se méfier de ses conséquences à terme, car de l’œuf sort un serpent30.

B. Grévin a démontré dans sa thèse que le choix du thème biblique de ce premier sermon et tout le développement qui le suit étaient d’inspiration entièrement isaïenne31, et constituaient un motif bien connu de la propagande papale. Le choix de ce thème isaïen du « nid de vipères » ne doit évidemment rien au hasard. Il sert en effet d’incipit à une très longue lettre de propagande (de forme pamphlétaire et de statut officieux) écrite peu de mois auparavant par un autre légat papal, Rainier de Viterbe, actif en Italie centrale pour, comme le dit ailleurs Matthieu Paris, noircir la fama de Frédéric II ; où l’on s’aperçoit que ce thème de la fama, dont les historiens ont montré qu’il était au cœur des mutations de la procédure judiciaire au XIIIe siècle32, se retrouve aussi bien dans les chroniques, celle de Matthieu Paris ou celles, quasi-officielles, de la monarchie française33. Quand à la lettre de Rainier de Viterbe, elle a été conservée dans le Brief- und Memorialbuch d’Albert Behaim :

« Les œufs d’aspic ont éclaté selon le prophète, c'est-à-dire Henri et Philippe, de la race du schismatique Frédéric, et celui qui a été réchauffé par l’église, Frédéric le jeune, s’est dressé, serpent-roitelet, qui du souffle répugnant de ses ordres a trucidé nombre d’oiseaux volants au ciel, c'est-à-dire les justes et les saints, lui dont l’haleine de discorde a fait brûler de nombreuses étincelles dans le peuple chrétien, lui qui fend et lacère à la manière de la vipère les entrailles de sa mère. L’église, en effet, a cru réchauffer un fils… 34».
La comparaison des deux textes, la lettre de Rainier et le sermon d’Eudes, est hautement probante. La propagande papale empruntait elle-même ce motif à la littérature pseudo-joachimite, précisément au Liber de oneribus, où l’histoire de la dynastie Hohenstaufen est interprétée en fonction de ce schéma isaïen35. Matthieu Paris quant à lui place aussi plusieurs fois ce thème des œufs d’aspic dans la bouche d’Innocent IV exactement à la même époque (1245, autour du concile), lorsqu’il reconstitue des dialogues du pape avec des prélats le suppliant de conclure la paix. Dans l’un de ces dialogues, peu avant la tenue du concile, Innocent IV répond ainsi au légat Martin, qui lui rapportait ce qu’il avait vu et entendu en Angleterre et sur le continent :
« Entre temps, comme le maître Martin36 était revenu auprès du seigneur pape, et qu’il lui avait raconté en détail les choses susdites [= la haine générale de l’Angleterre contre le clergé romain], le pape en frémit et fut embrasé par une violente colère. Et se souvenant que tant le roi des Francs que le roi d’Aragon lui avaient interdit l’entrée de leurs royaumes, quand il le leur avait demandé, et que le roi des Anglais n’avait pas non plus accepté sa venue en Angleterre, mais en avait plutôt éjecté honteusement, sous les malédictions, le clerc qu’il lui avait envoyé, il dit dans sa grande colère, d’une voix bourdonnante, les yeux de travers et fronçant le nez : "Il nous faut d’abord composer avec votre roi, pour briser ces roitelets [regulos : serpents-roitelets] récalcitrants ; et quand nous aurons foulé ou pacifié le dragon, les petits serpents seront rapidement piétinés" ; parole qui fut à la base d’une grande indignation dans de nombreux cœurs ».37 
  1   2   3   4

similaire:

Les réactions de l’opinion publique, les silences de l’histoire officielle iconLes sondages : peut-on mesurer l’opinion ?
...

Les réactions de l’opinion publique, les silences de l’histoire officielle iconMédias et opinion publique dans les grandes crises politiques depuis l'affaire Dreyfus
«actualité» et la consommation de «nouvelles» ou de «faits divers» qui émancipent les conversations ordinaires de l'histoire et de...

Les réactions de l’opinion publique, les silences de l’histoire officielle iconIii. L’opinion publique et les médias
«Une» : Ces deux journaux ont-ils le même point de vue sur cette nouvelle loi ? (Justifiez)

Les réactions de l’opinion publique, les silences de l’histoire officielle iconAssassinat de Ghislaine Dupont et Claude Verlon/Réactions
«Le monde a perdu une militante de la liberté d'opinion. Cette voix nous donne les réalités de ce continent meurtri et surtout elle...

Les réactions de l’opinion publique, les silences de l’histoire officielle iconLes medias et opinion publique dans les grandes crises politique depuis l’affaire dreyfus
«Faire du journalisme, c’est mettre la plume dans la plaie». IL va faire des reportages sur les bagnes ou les conditions de vie des...

Les réactions de l’opinion publique, les silences de l’histoire officielle iconNotes pour une histoire de l’opinion publique comme catégorie du discours politique
«ut aiunt» (comme on dit), qui indique des rumeurs ou sert à introduire une locution proverbiale [benveniste, 1969, 139; 262; bettini,...

Les réactions de l’opinion publique, les silences de l’histoire officielle iconC omposition histoire et mémoires de la Guerre d’Algérie
«Pieds Noirs», les immigrés algériens… facilité l’amnésie de la population française. Petit à petit, l’histoire officielle, cependant,...

Les réactions de l’opinion publique, les silences de l’histoire officielle iconNiveau/thème du programme/éventuellement capacité en lien avec le repère
«opinion publique» (substantif), à comprendre comme l’adhésion d’une élite à des idées partagées

Les réactions de l’opinion publique, les silences de l’histoire officielle iconRésumé Les historiens de la Seconde Guerre mondiale ont toujours...
«Résistance, résilience et opinion dans la France des années noires», oai: hal archives-ouvertes fr: hal-00325928 v2

Les réactions de l’opinion publique, les silences de l’histoire officielle icon" Redonner à chacun de nos grands-pères, à tous ceux qui ont aimé...
«Il faut faire parler les silences de l’Histoire, ces temples point d’orgue, où elle ne dit plus rien et qui sont justement ses accents...






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
h.20-bal.com