Peut-on parler d’Europe et d’Européens sans faire d’anachronisme ?





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date de publication11.10.2017
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Intervenants :

  • Patrice Brun, professeur d’histoire ancienne à Bordeaux III

  • Joël Cornette, professeur d’histoire moderne à Paris VIII

  • Gerd Krumeich, professeur d’histoire moderne et contemporaine, université de Düsseldorf

  • Nicolas Offenstadt, maître de conférences en histoire médiévale, Paris I

Débat animé et introduit par Laurent WIRTH, IGEN.

Table ronde qui s’est tenue le 11 octobre 2008 à l’antenne universitaire (10h00 – 11h30)
De l’Antiquité au Moyen Age, l’histoire des Européens a été ponctuée de guerres de plus en plus dévastatrices. L’idéal de paix partagée, qui est à l’origine de la construction européenne, apparaît dans cette mesure comme une radicale nouveauté. Le débat est consacré à la part majeure de la guerre dans l’histoire européenne. Eric Hobsbawm qualifie l’Europe de « continent de la guerre », d’où la question : pourquoi tant de guerres ?


  1. Peut-on parler d’Europe et d’Européens sans faire d’anachronisme ?

Pour ce qui concerne l’Antiquité, les Grecs ont inventé le mot Europe, mais ils ne se sont pas définis comme Européens. Au Moyen Age, l’Europe en tant qu’entité pensée n’existe pas ; le mot Europe apparaît à la fin de la période, mais dans un contexte géographique et intellectuel très différent. Le repère principal reste la Chrétienté, l’Europe n’est pas un critère d’identité. On parle aussi dans le cadre médiéval d’empire. Entre les XVIème et XVIIIème siècles, la situation reste quasiment la même. L’Europe apparaît quand elle est agressée, avec l’islam, dans une guerre confessionnelle. En 1641 est donnée une pièce de Richelieu au palais Royal, Europe, mais qui présente ensuite une série de nations. Aux XIXème et XXème siècles, l’Europe est constituée comme unité intellectuelle mais elle est toujours restée l’Europe des nations, avec une absence de solidarité et de conscience claire, ainsi quand l’Autriche-Hongrie attaque la Serbie, Poincaré note dans son journal « l’Europe laissera-t-elle faire ? ». A cette époque enfin, l’Europe devient mondiale : les gens en prennent conscience.


  1. Les Européens se définissent-ils par la guerre, en opposition aux autres ?

Le barbare est celui qui ne parle pas grec : l’étranger est défini de manière négative. L’autre n’honore pas les dieux et ne fait pas de sport à la grecque (nu). Les guerres médiques ont créé un fossé : dans Les Perses Eschyle dit que leur grand sacrilège est d’avoir voulu passer en Europe. La situation change avec Rome, car autant les Grecs ont mené des guerres défensives, autant les Romains portent la guerre chez les barbares. Les Romains ne raisonnent pas en termes européens, mais ils prennent conscience d’une unité méditerranéenne. Ils savaient aussi qu’il existait une certaine perméabilité.

Les croisades auraient-elles fait émerger une conscience européenne ? Non, car la figure centrale est la papauté ; ce n’est pas au nom d’une entité géographique ou culturelle qu’est menée la croisade. C’est l’unité des princes chrétiens. Durant la guerre de Cent Ans, les papes demandent aux princes chrétiens de s’unir pour porter la guerre contre les Turcs, mais avec une identité religieuse. Dans la troisième croisade (riche en images pieuses) certains voient émerger une forme de conscience commune. Le rapport à l’autre stimule la construction de quelque chose de nouveau, même si le cadre fondamental demeure celui de la Chrétienté.

L’expansion turque au XVIème siècle a favorisé une prise de conscience. Avec la guerre entre l’islam et le christianisme, on recommence à parler de croisade, une guerre de croyance qui oppose des guerriers de dieu avec des exemples célèbres comme le siège de Vienne en 1683. Cet épisode met en question les Etats, Louis XIV étant accusé d’être du côté du turc, puisqu’il n’envoie pas de troupes et il se voit reprocher de ne pas défendre non l’Europe mais la Chrétienté. On peut penser une unité au-dessus de chaque nation, mais où chacun poursuit son jeu.

Le poids des Lumières ne doit pas être sous-estimé, c’est une réflexion sur l’esprit européen. Le point de départ de la réflexion de Kant est toujours européen. Il apparaît une entité nouvelle. Pour cette question de l’esprit guerrier, les guerres de la Révolution Française, qui culminent avec Napoléon, créent un front européen. Napoléon a créé l’unité européenne, mais contre la France, il s’agit de délimiter, d’endiguer le mal. L’Europe à organiser, c’est celle du Congrès de Vienne. La structure est très claire avec le Congrès de Vienne de faire une Europe des Etats face à l’Europe des nations.


  1. Les principes qui devraient être fondateurs d’unité (comme le christianisme ou les Lumières) ne sont-ils pas en fait des ferments de scissions (comme le schisme du XIème siècle, la réforme ou le nationalisme) ?

C’est vrai pour le monde grec. Le panhellénisme (le fait de se reconnaître comme grec) s’est très vite effacé après les guerres médiques, les Athéniens revendiquant l’hégémonie. Les Athéniens estiment qu’ils ont donné la liberté aux autres Grecs, donc que ces derniers leur doivent obéissance. Ce qui amène Démosthène à traiter Philippe II de Macédoine de barbare : en le mettant là, on revendique encore pour Athènes la première place. On peut parler de nationalisme civique avec un peu d’anachronisme. Le panhellénisme joue un rôle de cautérisation, mais ce fut souvent un moyen de revendiquer la première place dans le monde grec.

Au Moyen Age, la question centrale est plutôt de cerner les ferments de l’unité plutôt que ceux de la scission, car l’Europe unie n’existe pas. L’empire de Charlemagne est un moment d’unité par le fer (la guerre contre les Saxons), mais c’est très court. Dans le monde post-carolingien avec les fils de Louis le Pieux, c’est une mosaïque, avec une difficile articulation entre trois niveaux : le premier, la seigneurie qui peut être très puissante avec des sires autonomes ; le deuxième, les principautés (les princes de Flandre ou d’Aquitaine) ; le troisième enfin, la royauté, plus ou moins sacrée. Les différents niveaux s’articulent dans des rapports de forces permanents. Il existe cependant un niveau théorique d’unité, avec des plans de paix universelle, qui sont souvent établis pour mettre l’adversaire en difficulté. Ainsi, Pierre Dubois en construit un sous Philippe le Bel contre le pape. Les facteurs de division, durant le Moyen Age, s’affaiblissent progressivement, tant sur le plan théorique que pratique.

A l’époque moderne, un seul exemple suffit : l’élection de Charles Quint en 1519, avec dix sept couronnes, rend plausible l’unité de l’Europe (ou plutôt celle de la Chrétienté) pour assurer la paix et la prospérité, ainsi que l’annonce par exemple Erasme. Mais depuis deux ans, Luther a fait connaître ses thèses, à l’intérieur même de l’empire. Dans son discours d’abdication, Charles Quint en 1555 prend douloureusement acte de l’impossibilité d’éteindre tous les feux. Son règne représente à la fois l’unité rêvée et l’échec de ce projet.

Les Lumières débouchent sur les guerres de la Révolution et de l’Empire. En 1815, les puissances conservatrices construisent une Europe nouvelle avec une nouvelle approche : le concert européen qui reprend la question nouvelle, celle de savoir comment contrôler les peuples, comment contenir les nations, comment consolider des Etats qui ne soient pas menacés par la passion nationaliste des peuples. Au XIXème siècle la question qui domine est : comment traiter des peuples en réveil ? Comment créer des ennemis pour engendrer la loyauté ? La nation exige-t-elle des ennemis ? La patrie du XIXème siècle n’existe pas sans ennemi, elle est très guerrière.

Après 1945 intervient de ce point de vue une rupture radicale, car les plans de paix et d’union, fort sympathiques, qui faisaient sourire depuis Philippe de Commines jusqu’à Aristide Briand, comme l’espéranto, sont soudain mis en place.


  1. Quelles sont les justifications, les légitimations de la guerre ?

Les Grecs ont passé leur temps à se faire la guerre, avec des causes géographiques : la multiplication des frontières crée la multiplication des causes de conflits, mais aussi avec des causes économiques (pillage et piraterie). Et enfin, il existe des causes mentales : pas de guerre de religion pour imposer son dieu, mais les dieux encouragent la guerre. Apprendre par cœur l’Iliade, c’est assimiler ses valeurs. Ce n’est pas la paix qui est l’interruption de la guerre, la paix n’a aucun sens et il faut attendre le IVème siècle pour qu’elle apparaisse. On parle juste de trêve : l’interruption contractuelle d’une guerre qu’on ne saurait arrêter.

Qu’est-ce qui justifie théoriquement une guerre médiévale ? C’est l’argument d’une guerre juste. C’est un concept antique (Cicéron) retravaillé par les Pères de l’Eglise et les scolastiques (Saint Thomas). Tous les princes médiévaux sont chrétiens, donc leur cadre mental est celui de la guerre juste, avec un ensemble de critères très objectifs. Ce cadre théorique est très faible dans la pratique, avec peu de consultations des juristes pontificaux. Pendant la guerre de Cent Ans, le pape n’a jamais condamné un des deux adversaires pour guerre injuste. Les souverains médiévaux rappellent toujours qu’ils mènent une guerre juste. Cela s’enchâsse dans une autre notion, celle ancienne et réécrite de guerre sainte qui remonte aux croisades. Mais un roi médiéval est chrétien et il doit aussi être un roi de paix à partir du XIIème siècle. Dans les évangiles il est sans cesse répété qu’il faut faire la paix. Dans les enseignements de Saint Louis pour son fils, il lui recommande de favoriser la paix ; dans les textes normatifs, le roi est roi de paix, dans une position christique.

La guerre juste continue à l’époque moderne. Quand France et Espagne s’opposent en 1635, chacun est persuadé de mener une guerre juste, avec des pamphlets et des articles, dans la gazette de Théophraste Renaudot, car l’imprimerie est passée par là. La guerre par ailleurs est dans le code génétique de la monarchie : le roi par définition est guerrier, lors du sacre le roi reçoit l’épée et l’éperon. La guerre est aussi génétique dans l’organisation de la société, « les uns combattent », l’ordre de la noblesse est celui des guerriers, elle doit faire la guerre pour justifier sa place dans la société. En même temps, comme au moyen Age, la guerre se fait très souvent au nom de la paix ; dans cette lignée, lorsque Richelieu fait la guerre, il envoie immédiatement le père Joseph commencer les négociations de paix.


  1. Les révolutions militaires et l’apparition d’une guerre sans merci.

Dans le monde grec antique, la guerre d’extermination intervient en raison de la démographie et de la technique militaire. Avec les hoplites, l’armement est tellement défensif que les pertes restent très faibles (environ 2% à Marathon). Au IVème siècle, l’armement change, on poursuit les vaincus et la poliorcétique (l’art de prendre les villes) se développe. L’exemple type est celui de Milo, cette île que les Athéniens décidèrent de faire entrer contre son gré dans la ligue de Délos : les hommes sont tués, les femmes et les enfants réduits en esclavage.

Au Moyen Age, la notion de guerre sans merci peut advenir. Elle a du sens lors du sac de Béziers pendant la croisade des Albigeois, ou avec le massacre des prisonniers à Azincourt. Mais il existe encore des mécanismes régulateurs ; on fait la guerre avec parcimonie, on organise des ballets guerriers sans bataille, avec des ambassades et des duels. L’armée soldée et l’artillerie au Moyen Age préparent la révolution militaire de l’époque moderne.

Dans la période moderne a lieu une révolution militaire : démultiplication des effectifs (de 20 000 à 300 000 hommes), domination de l’artillerie, transformation de la guerre de siège. Ce qui change grandement la place de la noblesse : la guerre est importante pour le noble, mais il ne peut plus avoir la même place dans la bataille car il ne peut plus se battre devant le roi. L’officier hors de la vue royale devient interchangeable. L’éthique même de la société est en jeu, avec un simple changement du dimensionnement de l’armée.

Aux XVIIème et XVIIIème siècles, les rois et les généraux ont essayé de limiter la guerre pour ne pas occasionner trop de frais. Avec la Révolution Française, on entre dans une guerre sans mesure, sans tenir compte de ce que cela peut rapporter. La guerre et la politique sont sans merci : la politique non plus n’a pas de mesure lorsqu’on décide de libérer tous les hommes par exemple.

Au XXème siècle, l’artillerie est sans merci, c’est elle qui est meurtrière, sans aucune morale. Le phénomène nouveau avec la Grande Guerre est la guerre anonymée, parfaitement technique, où on ne sait pas qui donne la mort.
Actuellement, et depuis 1945 intervient un élément nouveau : le pacte tacite est « plus jamais Auschwitz », avec une volonté de construire la paix qui mette la guerre au ban. Même si les Français nourrissent longtemps une vision de missionnaires armés, mettant l’Europe à feu et à sang avec la révolution et l’Empire, puis au XXème siècle avec la justification des guerres coloniales ou de Suez, où Nasser fut présenté comme un nouvel Hitler. Les Français conservent de cet héritage guerrier européen une sorte de nostalgie face à une mission universelle qui leur aurait été ravie par les Etats-Unis.

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