Jacques Marseille, l’un des pionniers de l’histoire économique ultramarine





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Jacques Marseille, l’un des pionniers de l’histoire économique ultramarine

Jacques Marseille nous a quittés le 4 mars 2010, à seulement 64 ans. Il aura été un époux, père de famille, grand-père et ami chaleureux. Il aura été aussi professeur « à la Sorbonne », à l’université de Paris 1, pendant une vingtaine d’années. Mais il aura été aussi l’un des pionniers de l’histoire économique ultramarine, ce qui explique notre association à sa mémoire dans ce numéro d’Outre-Mers, revue qui a même publié l’un de ses textes, en 1982.
Histoire économique et histoire ultramarine

Précisons d’abord qu’il n’était en rien un « spécialiste » de l’histoire ultramarine. S’il a participé à la rénovation de l’histoire « coloniale », il n’était pas, comme l’ont été brillamment Catherine Coquery-Vidrovitch, Hélène d’Almeida-Topor ou, plus tard, Daniel Lefeuvre, un historien des outre-mers scrutant leur histoire économique (et sociale). Historien économiste « pur jus », c’était en fait un historien des chiffres, car il a très tôt entrepris de mobiliser les statistiques pour « réécrire » l’histoire coloniale française. En cela, il était de tradition « marxienne », dans la ligne de son maître Jean Bouvier et de son attachement initial au communisme. Il souhaitait lui aussi (comme Jacques Thobie pour la Méditerranée orientale ou André Nouschi pour le Moyen-Orient pétrolier) reconstituer l’histoire des « infrastructures », des forces économiques conduisant le processus de d’expansion et de modernisation, mais sans visée accumulatrice (contrairement aux volumes de Jean Suret-Canale), car c’était aussi un « homme de lettres », un fin lettré même, qui savait mobiliser les chiffres au service de démonstrations enrichissantes et d’une dialectique fine, donc sans sombrer dans une histoire « quantitative » ostentatoire et, surtout, absconse, car il avait horreur du jargon pour petits cercles d’érudits… Bouvier lui avait assigné la mission de renouveler l’histoire du capitalisme colonial [J. Marseille, « Capitalisme et colonisation : une histoire à écrire », in Patrick Fridenson & André Straus (dir.), Le capitalisme français (xixe-xxe siècles). Blocages et dynamismes d’une croissance, Paris, Fayard, 1987 (réédité dans : J. Marseille, Empire colonial et capitalisme français. Histoire d’un divorce, Paris, Albin Michel, réédition de 2005, pp. 563-578)].
Il a l’assumée avec persévérance (pour une thèse de doctorat d’État « d’ancien régime ») et brio, tandis que, de leur côté, par exemple, C. Coquery-Vidrovitch et H. d’Almeida-Topor (puis leurs émules et élèves) insufflaient de l’histoire économique dans l’histoire ultramarine. Tous, en parallèle, souhaitaient renouveler l’approche de l’histoire de « l’impérialisme », qu’il rayonne dans l’empire ottoman, en Égypte, en Afrique subsaharienne ou en Afrique du Nord [J. Marseille, « L’industrie cotonnière française et l’impérialisme colonial », Revue d’histoire économique et sociale, 1975, pp. 386-412], et, par conséquent, leur démarche et celle de J. Marseille s’est déployée en parallèle, là aussi, aux initiatives des spécialistes d’histoire des relations internationales qui y inséraient de l’histoire économique (tel René Girault à propos des relations franco-russes).
À l’assaut des idées reçues

Soudain, la thèse de J. Marseille sème des « bombes » qui éclatent face aux idées reçues de l’époque et surtout font exploser le « grand dessein » du chercheur élaborant une analyse statistique et archivistique des forces du grand capital impérialisme dans l’outre-mer français et des liens incestueux entre le grand patronat et les Républiques pour bloquer l’évolution vers l’indépendance. Thème après thème, J. Marseille se convainc lui-même et entreprend ensuite de persuader son jury de soutenance (dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne – et l’auteur de ces lignes y était !) que, au bout du (des) compte(s), l’empire n’avait jamais été au cœur du capitalisme français, que seule une minorité de branches en cours de vieillissement (des bougies aux cotonnades) avait investi fortement dans le commerce ultramarin et était devenue « droguée » à l’impérialisme colonial [J. Marseille, « Les relations commerciales entre la France et son empire colonial de 1800 à 1913 », Revue d’histoire moderne et contemporaine, avril-juin 1984, pp. 286-357].
L’implication dans la « mise en valeur » de l’empire passait plus par la recherche de débouchés que par des plans d’industrialisation et donc de développement [J. Marseille, « L’industrialisation des colonies : affaiblissement ou renforcement de la puissance française », Revue française d’histoire d’outre-mer, 1982, premier trimestre, pp. 23-34. Jacques Marseille, « L’investissement privé dans l’empire colonial : mythes et réalités », in Catherine Coquery-Vidrovitch & Alain Forest (dir.), Entreprises et entrepreneurs en Afrique, xixe et xxe siècles, Paris, Laboratoire Connaissance du Tiers-Monde & L’Harmattan, 1983, premier volume, pp. 43-57]. Et, surtout, une énorme majorité des firmes avait choisi de se délester de ses actifs ou intérêts coloniaux bien avant le processus de l’indépendance politique lui-même, avec réactivité et pragmatisme [J. Marseille, « Les milieux d’affaires français ont-ils été cartiéristes ? », in J. Marseille, Empire colonial et capitalisme français. Histoire d’un divorce, Paris, Albin Michel, première édition en 1984, réédition de 2005, pp. 579-592].
Aussi la thèse et le livre qu’elle sécrète (d’ailleurs rééditée) [J. Marseille, Empire colonial et capitalisme français. Histoire d’un divorce, Paris, Albin Michel, édition en 1984, réédition en 2005] suscitent-ils débats et même polémiques ! Les historiens de l’économie coloniale s’insurgent en prouvant la force des firmes engagées dans le « système économique impérial », leurs profits, leur mobilité stratégique, leur « réinvention » (et nous-même avons sur ce registre étudié la CFAO), l’influence d’un grand patronat colonial (thèse d’une doctorante de J. Marseille, Catherine Hodeir [Stratégies d’empire. Le grand patronat colonial face à la décolonisation (1945-1962), Paris, Belin, 2003]), et même, in fine, d’un « esprit économique impérial », thème de deux colloques, auquel J. Marseille a participé en 2006 en poursuivant ses joutes intellectuelles avec des partisans (de parti-pris même) de la thèse d’un grand capital ancré dans ses bastions ultramarins.
Consacré alors grand maître de l’histoire économique, accède à la fameuse chaire de la Sorbonne (occupée par Bouvier, entre autres), où il dirige des thèses, suscite des émules (comme Daniel Lefeuvre, à propos de l’Algérie économique coloniale) et organise une « grand-messe » qui couronne son grand oeuvre d’histoire ultramarine économique [J. Marseille (dir.), La France & l’outre-mer (actes du colloque de novembre 1996 ; Les relations économiques & financières entre la France & la France d’outre-mer), Paris, Publications du Comité pour l’histoire économique & financière de la France, 1998]. Il paraît alors avoir « saturé » sa thématique, comme il le confiait bien volontiers. Il décida alors de « changer de braquet », d’abandonner le champ des chiffres et des problématiques ultramarins. Il aura laissé à d’autres le soin de mobiliser les statistiques au service d’une histoire ultramarine comparative (notamment Bouda Étemad).
Les combats du pédagogue « éclairé »

J. Marseille décida alors de ne pas s’attacher à la conquête de « positions académiques » (direction de centre de recherche, d’association, de revue, etc.), contrairement à ses grands homologues et voisins de Paris 4 (François Caron puis Dominique Barjot), de Paris 10 (Michel Lescure) ou de l’Ehess (Patrick Fridenson). Il devint résolument « pédagogue », engagé dans la République des idées, c’est-à-dire le militant d’une « vulgarisation » de masse d’une histoire rénovée et même d’une histoire économique accessible, loin de l’outre-mer. Nouveau « Malet & Isaac », il dirigea une collection robuste et durable de manuels de l’enseignement secondaire (chez Nathan) et des collections chez Larousse. Ministre virtuel, il fonda et co-anima une association de formation des enseignants du secondaire à l’histoire économique (avec des livres, des colloques, des conférences) [J. Marseille (dir.), La révolution commerciale en France. Du Bon Marché à l’hypermarché, Paris, Le Monde Éditions, 1997. J. Marseille (dir.), Les industries agro-alimentaires en France. Histoire & performances, Paris, Le Monde Éditions, 1997. J. Marseille (dir.), Le luxe en France du siècle des Lumières à nos jours, Paris, Adhe, 1999. J. Marseille (dir.), Créateurs et création d’entreprises de la révolution industrielle à nos jours, Paris, Adhe, 2000. J. Marseille & Patrick Éveno (dir.), Histoire des industries culturelles en France, xixe-xxe siècles, Paris, Adhe, 2002]. Enfin, il participa à la structuration intellectuelle de plusieurs expositions ou de commémorations de l’histoire d’entreprises, par exemple à propos des Wendel et de L’Oréal.
Et, surtout, il publia (à peu près chaque année) un « brûlot » semi grand-public qui mobilisait des chiffres au service d’analyses toniques et parfois à contre-courant, voire provocantes, notamment autour d’une réflexion sur les causes des faiblesses de l’économie, des entreprises, du patronat, français, avec des joutes répétées avec son « compère » ès-débats citoyens, intéressé quant à lui par le thème du « déclin » et un temps « séguiniste », Nicolas Baverez. C’est peut-être là que fut atteinte la limite de l’influence de J. Marseille : en effet, devenu une sorte de coqueluche des medias de réflexion (C dans l’air, Le Point, Les Échos, des radios, etc.), il s’est refusé à l’engagement politique final, pourtant logique. Il aurait pourtant pu devenir quelque parlementaire brillant, ministre même, mais il a préféré le magistère intellectuel aux apparences d’un pouvoir superficiel et surtout domestiqué par les « puissants » des majorités, quelles qu’elles soient. Esprit libre, il aura ainsi assumé une liberté de ton et une liberté de pensée qui auront transformé le spécialiste de l’histoire économique ultramarine en citoyen de l’histoire, à l’image du publiciste transatlantique Niall Ferguson.
Hubert Bonin, qui aura contemplé avec Jacques à plusieurs reprises le petit outre-mer constitué par le Bassin d’Arcachon…, en souvenir de plusieurs de nos aventures intellectuelles communes.



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