L'improvisation libre à Berlin et en France





télécharger 23.1 Kb.
titreL'improvisation libre à Berlin et en France
date de publication27.10.2017
taille23.1 Kb.
typeDocumentos
h.20-bal.com > histoire > Documentos
L'improvisation libre à Berlin et en France

Lê Quan Ninh, Improviser librement. Abécédaire d’une expérience, Mômeludies (2010)
Michel Doneda, Miettes, Mômeludies (2010)
Echtzeitmuzik Berlin. Selbstbestimmung einer szene, Wolke (2011)

Mots-clés : improvisation libre | pédagogie | transmission | historiographie | Berlin
Biographie :

Loïc Bertrand est musicien. Après des études d'anthropologie (Paris 7/EPHE) et une expérience dans le journalisme, il se consacre à la musique improvisée. Il vit aujourd'hui à Berlin.

Quoi de plus éloigné de l'improvisation, éphémère et unique, qu'un livre, fixe et reproductible ? Deux musiciens français, Michel Doneda, saxophoniste, et Lê Quan Ninh, percussionniste, tentaient récemment de dépasser le paradoxe, avec deux livres dont il faut saluer la parution, tant la littérature sur le sujet est maigre. Doneda présente son texte comme autant de Miettes, rassemblées de façon disparate, donnant une image de ce que peut être l'improvisation libre. Comme il l'écrit, « la linéarité n'existe pas dans cette pratique. Ce ne sont que des fragments qui s'éclairent ou s'obscurcissent », apparaissent pour retourner aussitôt au silence, sans se figer dans une forme permanente. D'où le choix d'un texte décousu, sans chapitre, aux accents poétiques. Lê Quan Ninh recourt de son côté à une forme conventionnelle, l'abécédaire, qui illustre d'une autre manière le caractère fragmentaire de ce que « seule l'expérience peut rassembler ». Improviser librement. Abécédaire d'une expérience se veut toutefois plus pédagogique, même s'il y est clairement énoncé que l'improvisation ne relève pas d'un savoir transmissible mais d'une expérience subjective1. Une pédagogie de l'improvisation libre devrait ainsi donner le goût de l'autonomie et du questionnement : « ne pas savoir, c'est commencer à improviser ». Il faut oublier recettes, modes d'emploi, pour ne se fier qu'à l'instant, aux mouvements qui l'animent, aux flux qui le traversent et le transforment sans cesse. Parler d'improvisation, c'est parler de perte et d'abandon, d'incertitude, de fragilité et de solitude. Seul, nu, sans maître, sans aide ni garant d'une qualité esthétique. Lê Quan Ninh le dit simplement, « improviser librement, c'est ne pas être aidé », abandonner une partie du matériau propre à l'écriture : la forme et le temps. Ne reste que l'espace qui s'ouvre et la présence des êtres et des choses qui nous entourent.

S'il ne ressort pas de la lecture de ces livres une idée simple de ce qu'est l'improvisation libre, on y trouvera par contre plusieurs indications pratiques sur comment improviser, l'expérience des deux musiciens se rejoignant sur bien des points, peut-être parce qu'ils sont partenaires de jeu de longue date. Ainsi, l'attention portée au son, sous toutes ses formes, sans en exclure ou juger aucune manifestation, est primordiale. Un autre mode de perception et d'écoute est en jeu, où l'espace tient un rôle crucial. Ainsi Ninh se représente-t-il le son comme un volume, et considère le rythme comme un ordre des distances plus que comme un ordre du temps. Improviser serait alors glisser dans le flux sonore et s'y accorder. Autrement dit : « l'improvisation, c'est laisser aux sons, aux mouvements, aux actes, inventer leurs places et non les placer quelque part ». S'il y a une virtuosité en improvisation, écrit Ninh, elle relèverait plus de la perception que de la pratique instrumentale. Dire que « le son lui-même n'existe pas, seule l'écoute le rend réel » pousse les choses un peu plus loin et illustre l'approche radicale des deux auteurs, empirique et subjective. Là, le corps devient part, extension ou antichambre de l'instrument. Ainsi, pour le saxophoniste, « quand on souffle, le corps entier vit une disparition… ». Par endroit, le petit livre de Doneda prend des allures de manifeste. Quand il s'exclame : « Libérons le son de la musique ! Qu'il vide la musique et ne soit plus son captif ! » Là où le système de valeurs exclusif établit une hiérarchie sévère entre notes, entre instruments, entre compositeur et interprète, l'improvisateur revendique une égalité entre tous les sons, entre tous les instruments et les musiciens. Et la primauté de l'individu est le garant de cette liberté. À l'entrée « Anarchie » de son abécédaire, Ninh écrit pour sa part : « aussi générique que soit l'intitulé d'improvisation libre, on ne va pas pouvoir éviter d'interroger le mot libre et donc l'aspect libertaire de cette pratique ».
On en vient à se demander si cet anarchisme, latent ou revendiqué, est propre à l'improvisation libre, ou s'il est spécifiquement français. On se souvient de Ben Watson qui, en 2004, dans Derek Bailey and the Story of Free Improvisation, faisait rimer improvisation avec marxisme. Une légère différence, peut-être due au contexte historique. Mais on ne voit pas trop ce qui fonde ici l'idéologie des deux auteurs. On a le sentiment qu'il manque parfois une amarre à la plongée dans la subjectivité des deux improvisateurs français. On aurait aimé avoir des éléments concrets plutôt que des métaphores. Les deux livres donnent notamment l'impression que, hormis sa chère idéologie politique, l'improvisation française n'a plus grand lien avec le contexte social. Et on s'en rend particulièrement compte à la lecture d'un autre livre, Echtzeitmusic, dont l'approche est sensiblement différente. Echtzeitmusik désigne un courant musical qui a émergé dans le Berlin-Est après la chute du mur et qui comprend non seulement l'improvisation libre mais toutes les musiques de l'instant. Dès l'origine, le mouvement est marqué par l'effervescence sociale et musicale du Berlin des années 90 et la diversité des influences de la musique électronique, du free-jazz, du rock, du punk, ou des arts visuels et plastiques. Dans beaucoup de lieux à l'abandon, d'espaces libres, usines ou squats, les musiques non académiques, alternatives, avaient trouvé un lieu, avant que ne naissent des clubs à durée de vie limitée. Autant que la musique stricto sensu sont ainsi analysés le contexte historique et les conditions sociales de son émergence, parce que l'une ne va pas sans l'autre. On est presque dans la sociologie ou l'histoire. Mais l'intérêt est que cette micro-histoire est faite par les acteurs eux-mêmes, musiciens ou observateurs du mouvement. D'où le sous-titre du livre Echtzeitmusik, autodéfinition d'une scène. Plus qu'une documentation sur l'histoire de ce courant, c'est une part de cette histoire qui est présentée ici.

Dans l'article d'ouverture Marta Blazanovic propose une histoire sociale de la scène Echtzeitmusik à Berlin dont les commencements sont à chercher aux milieux des années 90 au sein d’un cercle d'amis qui jouent dans un lieu nommé Anorak. Ils utilisent à l'occasion le terme Echtzeitmusik, qui apparaît alors sur quelques sources écrites, pour se distinguer du free jazz et de la musique improvisée des cercles de Berlin. Quand Anorak ferme en 97, ces musiciens continuent à parler d'Echtzeitmusik, avec l'idée que le terme « improvisation » ne convenait pas à la musique qu'ils faisaient. Blazanovic précise – Derek Bailey l'écrivait déjà au sujet de l'improvisation libre (1999 : 98) – qu'il ne s'agit pas alors de créer un nouveau genre mais une autre approche du faire musical, marquée par la curiosité et le radicalisme. Le choix du terme est dans tous les cas d'une grande importance, car il montre la volonté de s'affirmer et de se démarquer au sein même de l'improvisation. De fait, il ne s'applique qu'à la scène berlinoise, contrairement au peu convaincant « improvisation libre ». Il y a donc une volonté affirmée de créer une identité nouvelle. Les initiateurs du club 2 : 13, lors de son ouverture en 1996, avaient ainsi des aspirations assez claires sur la musique qu'ils souhaitaient faire. Le son était travaillé en cherchant à éviter la narration, l'émotion, l'expression. L'influence de l'électronique était alors très importante, la plupart des musiciens s'en inspirant pour tenter de reproduire de façon acoustique des timbres s'en approchant, par l'usage de sons filtrés par exemple. Le grain, les textures, les surfaces sonores et les frictions étaient essentielles, tout comme le jeu silencieux, qui force l'auditeur à plonger dans le son. C'est ainsi que naît, au tournant des années 2000, une nouvelle identité sonore. Ce qu'on appelle aujourd'hui réductionnisme berlinois résulte notamment du travail mené au club 2 : 13 à cette époque, en lien avec des tendances similaires à Vienne, Londres et Tokyo.

La création d'une identité sonore propre, qui ne se résume pas au réductionnisme, est aussi l'aboutissement d'un échange, de rencontres et de discussions qui se faisaient parallèlement à un travail strictement musical et qui le nourrissaient sans arrêt. Car s'il y a une constante du mouvement Echtzeitmusik, c'est sans doute dans cette volonté de clarification conceptuelle – autre originalité souvent vue comme antithétique avec l'improvisation libre, et qu'on ne retrouve ni à Londres ni en France, où l'idée actuelle chez nombre de musiciens reste, semble-t-il, que l'improvisation appartient au domaine de l'indicible2. Ce travail conceptuel de fond, qui s'est fait sur une quinzaine d'années, que l'on pourrait qualifier de critique, et qui a aidé à forger l'identité sonore de toute une scène, était directement lié au contexte social et à la manière dont se sont organisés les musiciens, au jour le jour, en réseaux et en communautés. L'un des auteurs de Echtzeitmusik explique ainsi, sans ignorer l'attitude romantique et individuelle de l'improvisateur : « Bien que la musique soit produite dans le moment, et par des individus, l'exploration de ce nouveau paysage était une histoire collective ». Voilà ce qui est le plus frappant : côté français, comme l'écrit Doneda, l'improvisation libre réunit des solitudes, alors que côté allemand, c'est une création et une histoire collectives. Cela tient sans doute au contexte particulier de Berlin durant les deux dernières décennies. Mais cela dit aussi quelque chose de l'état d'une pratique en France, où l'improvisation libre ne semble puiser qu'à la source de la subjectivité. C'est en tous cas ce qui ressort de la lecture comparée des livres des deux improvisateurs français et de Echtzeitmusik, qui contrastent autant par leur présentation que par leur esprit. Serait-ce alors une ruse de l'histoire si la France sombre dans le romantisme et l'Allemagne éblouit par ses lumières ?



1 La question de l'enseignement de l'improvisation libre est abordée d'une autre manière au sein de l'ARIAM. Cf. par exemple Réflexions sur l’improvisation libre non-idiomatique, (Grillo, 2006).

2 Lê Quan Ninh affirme dès son introduction que la pratique de l'improvisation libre échappe à tout discours.

similaire:

L\Programme : j-1
«The Story of Berlin» puis découverte libre du quartier de Ku'Damm : Eglise du Souvenir

L\La france libre et la resistance
«Analyse du rôle des composantes de l’action de la Résistance intérieure et de la France libre.» (1ère L, es, S)

L\Interview de Jean Renoir
«le froid du cadavre a berlin ! a berlin!» + préface de Zola : réponse à la question problème

L\Français III civilisation  Historique des noms France, Paris, Amsterdam,...

L\Cours de l’application De Gaulle et la France Libre Dossiers «Histoire»

L\De la France libre à l’action patronale et entrepreneuriale
Élites économiques C’est d’ailleurs une relative obsession (légitime) que de s’interroger sur la capacité, l’intensité et le rythme...

L\L’incorporation bancaire de 1860 : une simple annexion ou une chance d’intégration ?
«libre-banquistes» par 83 voix contre deux (dont Chevalier), les partisans théoriciens et affairistes (les Pereire) de «la banque...

L\Bibliographie : Le manuel d’improvisation théâtrale : Christophe Tournier isbn 2-9520856-0-9
«D’échauffement physique» qui permet de se défouler et de déstresser de la journée passée. Elle est souvent l’occasion de faire des...

L\Histoire économique et sociale de la France et de l’Europe occidentale de 1870 à nos jours…
«marché fermé» à l’économie de marchéle «laisser-faire, instauration du «laisser-passer» : le libre échange, essor du commerce

L\Berlin: histoire de l´urbanisme et enjeux contemporains des politiques urbaines






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
h.20-bal.com