Psychohistoire de la crise Hamburg, février 2010





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Psychohistoire de la crise – Hamburg, février 2010
Comment penser cette crise ? Comment est-ce que la psychohistoire peut penser cette crise ?

A cet égard, les travaux élaborés par certains psychanalystes ou philosophes peuvent constituer une aide précieuse.

La crise que nous connaissons nous affecte non seulement au niveau environnemental, social ou personnel, elle nous affecte aussi au tréfonds de notre structure psychique. En effet, elle ébranle et menace ce que le psychanalyste René Kaës appelle notre cadre métapsychique. Ce cadre collectif nous précède, ne dépend pas de nous, et structure notre vie psychique, il fonde l’autorité, la croyance, les représentations partagées, ces représentations qui construisent par ailleurs le référentiel des pratiques. La crise désorganise donc ces représentations, et menace le cadre métapsychique qui nous fonde, ce qui explique peut-être en partie l’état de sidération et de déni du réel auquel nous assistons. Le philosophe Dany-Robert Dufour interprète la crise comme la fin des grands récits, qui structuraient notre vie sociale, ou bien comme la fin du grand récit libéral. Selon l’historien du droit et anthropologue Pierre Legendre, l’histoire est sédimentaire, et le passé ne disparaît donc jamais, il s’enfonce dans le sous-sol de notre histoire culturelle. L’interprétation de la crise actuelle en tant que fin des grands récits serait donc ainsi à relativiser.
La crise que nous connaissons actuellement n’est pas sans rappeler la crise majeure qu’a été la Révolution française. Elle surgit d’ailleurs comme une référence à l’heure actuelle dans les discours politiques français. Alain Minc, homme politique proche de Nicolas Sarkozy, écrit dans une "Lettre ouverte à mes amis de la classe dirigeante" publiée dans le Figaro du 23 Mars 2009 : « Mesurez-vous que le pays a les nerfs à fleur de peau, que les citoyens ont le sentiment, fût-il erroné, de subir une crise dont nous sommes tous à leurs yeux les fautifs ? Ignorez-vous que la quête de boucs émissaires est une constante de notre histoire et que 1789 se joue en 1788 ? »
Pour l’historienne de la Révolution Sophie Wahnich, « parler de la Révolution française vise soit à la congédier en affirmant qu’on ne laissera pas faire à nouveau, soit à en faire le lieu d’une expérience utile pour ne pas répéter les erreurs passées. » (Le Monde, 5 avril 2009)
Comme la crise actuelle, la crise qu’a été la Révolution française apparaît comme la fin d’un grand récit, autrefois du grand récit historique de la monarchie française. Elle a permis au discours libéral de s’imposer comme une alternative à ce discours traditionnel. La question de l’interprétation du droit naturel, du droit naturel de propriété et de sa limitation pose également le problème de la limite. Aujourd’hui, la question de la limite apparaît comme un enjeu central de la crise que nous connaissons. Les psychanalystes Jean-Pierre Lebrun et Charles Melman sont d’avis que nous vivons dans « un monde sans limites » i, et cette question des limites se pose aussi en relation avec la limitation des ressources naturelles de notre environnement, des matières premières, et aussi en relation avec la limitation éventuelle des boni des traders. Je présenterai tout d’abord dans cet exposé le cadre de mes références théoriques, c’est-à-dire le concept de cadre métapsychique de René Kaës et les réflexions historiques de Dany-Robert Dufour et de Pierre Legendre. J’évoquerai ensuite la Révolution Française en tant que fin d’un grand récit et en tant que transition vers la domination du discours libéral dans l’espace social, et comme conflit autour de la question de la limite. Enfin je présenterai quelques réflexions au sujet de ces derniers aspects en ce qui concerne la crise actuelle.

Selon le psychanalyste René Kaës, la vie psychique de l’individu dépend d’un cadre métapsychique. Ce cadre collectif existait avant nous, ne dépend pas de nous et structure notre vie psychique. Il fond la base de l’autorité, de la croyance, des idéologies, des mythes et des représentations partagées. Ces représentations fondent à leur tour les références des pratiques. Avec la crise, ces représentations s’effondrent et menacent le cadre métapsychique, ce qui peut expliquer en partie l’état de sidération ou de déni de la part de nombreux citoyens face à cette crise.
Les recherches de René Kaës et du psychanalyste argentin José Bleger sur les institutions et les concepts novateurs qu’ils ont élaborés (l’appareil psychique groupal pour Kaës, ou bien la sociabilité syncrétique pour Bleger) pourraient me semble-t-il, constituer des outils intéressants pour les psychohistoriens. René Kaës rappelle que tout groupe, quel qu’il soit est investi par différentes pulsions. Ce sont principalement des pulsions d’auto-conservation du moi, des pulsions narcissiques voire des manifestations de la pulsion de mort.
Ces investissement pulsionnels sont différents pour chaque sujet, et le fonctionnement du groupe permet que les pulsions de chacun y trouvent leur étayage et leur objet. « La question est alors de comprendre comment elles se concilient et se combinent, et comment les sujets acceptent le « renoncement » (Verzicht, Freud 1929) à leur réalisation directe, pour qu’advienne « la communauté qui assure à chacun la sécurité et l’amour. »
Selon René Kaës, le groupe précède l’infans. « Ce groupe nous soutient et nous maintient dans une matrice d’investissements et de soins, il prédispose des signes de reconnaissance et d’appel, il assigne des emplacements, présente des objets, offre des moyens de protection et d’attaque, trace des voies d’accomplissement, signale des limites, énonce des interdits. » ii Le psychanalyste argentin José Bleger a développé les concepts de sociabilité syncrétique et de sociabilité par interaction. Selon lui « la sociabilité syncrétique se fonde sur une immobilisation des parties non différenciées ou symbiotiques de la personnalité ; dans un groupe ou dans une institution, ces parties sont clivées des formations différenciées qui, elles, sont mobilisées dans la sociabilité par interaction ; celle-ci correspond à un jeu d’échanges intersubjectifs produisant des effets individuants et des dispositifs manifestes d’interaction. Sa théorie amène à penser qu’à un certain niveau de la personnalité, il y a isomorphie entre le sujet et le groupe, et que tout bouleversement collectif peut provoquer des angoisses de dépersonnalisation. »
Egalement d’intérêt pour la psychohistoire est l’approche originale du philosophe Dany-Robert Dufour. Selon lui, les sujets parlants n’ont jamais cessé de créer des Tiers, des entités qui paraissent naturelles et qu’il appelle « grands sujets » et autour desquels s’ordonnent le reste des sujets. iii Ce tiers a structure de fiction discursive soutenue par l’ensemble des « parlants ». Dufour rappelle qu’Aristote avait repéré au début de La Politique, « que notre état d’animal politique » était lié à notre état d’animal parlant.

Ces « grands récits » qui se référaient à un « grand Autre », (les dieux, Dieu, la Nation, le Peuple), permettaient à la société de se représenter et de nouer les pulsions à ces fictions. Selon Dufour, la crise qui dénoue des pulsions  les fictions qui avaient cours avant d’être pulvérisées par un violent retour du réel, laisse des pulsions errants, déliées, (et) est aussi à analyser comme moment de recherche d’un nouveau nouage des pulsions aux fictions,  et dont nous ne pouvons connaître l’issue.
Pour l’historien du droit et l’anthropologue Pierre Legendre, l’histoire n’est pas seulement linéaire et chronologique, mais aussi sédimentaire. Cette conception de l’histoire sédimentaire est consubstantielle à sa manière de voir le droit. iv Pour lui, « Les sociétés sont des sédiments et des organisations de paroles, de discours. » v „En Europe occidentale où l’Empire avait disparu, la romanité s’est exprimée de façon curieuse (curieuse pour l’historien) par la papauté, qui a fondé son pouvoir, par exemple en argumentant sur un texte absolument légendaire : la donation de Constantin. Ce texte a été dénoncé comme un faux à la Renaissance, mais il est resté dans les bagages du Saint-Siège jusqu’au XIXI° siècle. Constantin est cet empereur qui a fait émerger le christianisme comme religion officielle au IV° siècle, religion officielle de l’Empire tout entier, donc avant que l’Empire ne disparaisse à l’Ouest. Constantin était le premier empereur chrétien. Selon la légende, il aurait fait don des insignes impériaux au pape. C’est sur cette base (la donation de Constantin), que la papauté s’est posée en héritière, je ne dirai pas de l’Empire, mais de l’idée impériale. C’est absolument important de concevoir cela. Parce que le christianisme, dans sa substance, est une religion dépourvue de normes. Venant du judaïsme, mais ayant rompu ses attaches avec la normativité proprement juive. Où donc peut-il trouver sa substance sociale ? Il a trouvé cette substance normative dans le droit romain. La papauté s’est collée au droit romain, ce qui fait que la papauté est impériale. (…) Nous voyons l’Etat moderne, l’Etat surpuissant, qui se démultiplie, si je puis dire, par des clones institutionnels de par le monde ; mais nous ne voyons pas la matrice de cela, cette impérialité chrétienne qui a été laïcisée et qui donne la domination mentale de l’Occident. Au final, ça produit la croyance au bon droit occidental de convertir la planète à son modèle institutionnel ! » vi
Pour souligner l’influence du droit romain sur la culture occidentale, il cite l’exemple de la formation du principe de majorité : « les Anglais ont raisonné à partir d’un texte de droit romain qui traitait de la tutelle. (..) « En cas de pluralité de tuteurs, quand une décision doit être prise pour gérer les biens du mineur, est-ce qu’il faut le consentement de tous les tuteurs ou un seul suffit-il . On a extrait du texte une formule qui est devenue au XIII° siècle une doctrine politique de base, et qui dit (en latin bien sûr) : « ce qui touche tous, doit être approuvé par tous. » C’est-à-dire qu’on pose là le principe d’unanimité. Qu’est-ce que ça donne dans l’histoire du système parlementaire ? Ca donne ceci : le principe de majorité dans la prise de décision, c’est une fiction d’unanimité. Dans quel sens ? Dans le sens suivant : quand un Parlement vote à la majorité une décision, une loi, cette loi vaut non seulement pour la majorité, mais pour tous. Il a donc fallu toute une gymnastique pour parvenir à cette règle… C’est devenu pour nous une évidence, mais ça n’a rien d’évident. » vii

Si l’on accepte cette conception d’une histoire sédimentaire, alors la représentation de la fin des grands récits doit être relativisée. Ou bien devrait-on parler de la fin d’un grand récit, du grand récit du libéralisme et de la main divine ?

Je vais donc essayer de reprendre l’évolution des discours qui structuraient la représentation du corps politique avant et pendant cette crise qui a mis fin à l’Ancien Régime, et posé les fondements de la société moderne. J’essayerai ensuite de repérer quelques éléments qui semblent évoquer en partie une ressemblance voire une tradition, en espérant y trouver des pistes de réflexion pour penser la crise actuelle.

Avant la Révolution, plusieurs discours, ou récits, se déployaient sur la scène publique pour organiser ou contester les représentations qui légitimaient le pouvoir politique. Si nous reprenons l’analyse de Michael Keith Baker, nous distinguerons trois discours. D’une part le discours historique, qui légitimait le pouvoir monarchique de droit divin et l’organisation tri-fonctionnelle de la société (des clercs qui prient pour la communauté, des nobles guerriers qui la défendent, des paysans, artisans et commerçants qui assurent les besoins matériels) héritée du Moyen-Age, voire de plus loin si l’on suit les théories de Georges Dumezil. Le discours historique de la monarchie légitimait cette hiérarchie et l’attribution de ces places. Il ne rendait cependant plus compte de l’évolution économique et sociale de la société. En effet, la fonction guerrière de la noblesse perdait de plus en plus sa légitimité, et se trouvait concurrencée à la fois par la noblesse de robe active dans l’administration, et par la riche bourgeoisie de négoce. Rappelons également que toute une partie de la populations, comme les protestants, n’ont acquis la liberté de conscience et d’état civil qu’en 1787 avec l’édit de tolérance, et les Juifs seulement pendant la Révolution.
En tant qu’ordre des choses constitué par l’histoire, le discours monarchique de droit divin s’oppose au discours de la volonté. Ce discours d’opposition à l’autorité monarchique trouve sa source dans la tradition du républicanisme classique. Une volonté politique commune s’exprime en toute liberté dans ces discours, que l’on retrouve dans les écrits de Rousseau ou de Mably.
Le troisième discours est celui de la raison.. On le retrouve sous la plume des physiocrates, c’est-à-dire par exemple de Turgot, ou Le Mercier, qui veulent faire accepter une autorité rationnelle fondée dans l’ordre naturel des choses viii , en vue du progrès et de la prospérité de la société civile.
Ces trois discours, ces trois visions du corps politique, entrent en conflit avant le début de la Révolution. En 1788 par exemple, Jean-Paul Rabaut Saint-Etienne, futur président de l’Assemblée Constituante, affirme déjà que « l’histoire n’est pas notre code ».
L’état de quasi faillite de la Monarchie force le roi à convoquer les Etats généraux afin de trouver de l’argent pour financer ses dépenses. C’est la première fois que les Etats généraux sont convoqués depuis 1614. Il est à noter qu’en 1614 les nobles n’admettaient pas « que les enfants de cordonniers et de savetiers les appelassent frères » En 1789, il y a des progrès, la fraternité de tous les enfants de France est invoquée par le roi pour que dans l’harmonie ils trouvent une solution à la crise. Après des semaines d’atermoiements et de conflits entre les trois ordres et le roi, en juin 1789 le Tiers Etat déclare qu’il représente la nation et fonde une Assemblée Constituante. Pour l’historien du droit et anthropologue Pierre Legendre, ce coup de force constitue un « geste fécond », car en partie aveugle, et acceptant la dimension d’imprévisible, et de « laisser la vie courir » ix

Les droits de l’homme constituent l’armature de la nouvelle constitution. Ils sont basés sur la notion de droit naturel. Cette notion a une vieille histoire, qui ne relève pas de l’histoire linéaire, comme le dirait Pierre Legendre, c’est une histoire sédimentaire. En effet, selon lui, « nous sommes construits sur un certain sol de discours, sur des sédiments de discours, de parole. », x « car le passé ne disparaît jamais, il s’enfonce dans le sous-sol culturel. ». L’image de la loi naturelle se trouve déjà dans la tradition hébraïque et la notion du droit naturel vient du droit romain. On la retrouve dans l’Europe médiévale comme « part d’une législation divine à laquelle tout doit obéir. » xi A la fin du XIIème siècle, le décret de Gratien hiérarchise la loi divine (Révélation), les lois de la nature (qui expriment la volonté divine) et les lois humaines (Princes et Eglises) qui ne doivent pas contrevenir aux deux précédentes. Il restera en vigueur jusqu’au début du 20ème siècle. L’époque des Lumières cultive le projet de fonder le Droit sur la nature de l’homme en recourant à la méthode des sciences physiques et mathématiques, et bientôt la science n’aura plus besoin de l’hypothèse divine.
Mais il ne s’agit pas ici de retracer la généalogie détaillée de cette notion jusqu’à la Révolution. Les révolutionnaires se fondent sur les droits naturels et sur les théories volontaristes des Lumières, dont celle de Rousseau, pour élaborer la nouvelle constitution.
La loi devient ainsi l’expression de la volonté générale dans l’article. 6 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789, et à l’article 2, les droits naturels sont définis comme ceux de « la liberté, de la propriété, de la sûreté et de la résistance à l’oppression. ». L’article 17 est dédié à la propriété est affirme que celle-ci est un droit inviolable et sacré dont nul ne peut être privé, « si ce n’est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l’exige évidemment, et sous la condition d’une juste et préalable indemnité. » Pour les philosophes français Condorcet et Sieyes, la propriété provient du travail, mais aussi de la chance, et ne doit pas être l’objet de restriction. Alors que Locke avait établi que le droit naturel de propriété était limité, l’homme étant propriétaire de son corps et de son travail, mais ne devant pas posséder plus qu’il n’en a besoin.
Dans ce projet de société des Constituants de 1789, le pouvoir économique reste donc inexprimé, dans le non-dit. En 1791, les corporations sont abolies, ainsi que toute coalition ouvrière. Je rappelle que ce n’est qu’en 1884 que la liberté syndicale sera autorisée.
Si les révolutionnaires se réfèrent alors à l’image de la nature, et aux notions de lois naturelles et de droit naturel, dont l’équivoque devaient se déployer pendant toute la révolution, ils déclarent aussi se référer au code de l’Evangile. Mais avec la condamnation de la déclaration des droits de l’homme et de la constitution civile du clergé par le pape en 1791, cette référence au récit évangélique s’effondre avec la guerre civile religieuse. Les révolutionnaires arriment alors leurs discours à l’histoire antique, et la république romaine, les citoyens de Sparte et d’Athènes deviennent des modèles à imiter. Il est fait table rase des références historiques et religieuses qui avaient organisé jusqu’ici la vie politique. Les révolutionnaires réorganisent également l’espace, avec le nouveau système métrique, l’instauration des départements ; le temps, avec le nouveau calendrier ; et la langue avec l’éradication progressive des patois.
La population doit cependant subir désorganisation de la vie économique. Les spéculations sur les produits de première nécessité comme le pain ou le savon provoquent de nombreuses émeutes. C’est alors que le peuple « en acte » élabora alors une autre définition des droits naturels, centrée sur le droit à l’existence, remettant en cause le caractère « naturel » attribué au droit de propriété privée des biens matériels, et refusant ainsi l’autonomie de l’économie. »xii
Cette nouvelle définition populaire des droits naturels pose donc la question des limites à imposer à la liberté économique. Les sans-culottes veulent que l’économique soit subordonné à la démocratie. Ils exigent donc ce qu’ils appellent « le maximum ». C’est-à-dire le maximum des prix et des profits, de la taille des exploitations, de la propriété, pour répondre au droit illimité de propriété. xiii
Ainsi, l’assassinat en 1792 du maire d’Etampes, Simmoneau qui aurait spéculé sur le prix des céréales, révèle le conflit qui existe entre la conception de ceux qui « au nom de la loi » « réclament les taxations, la loi étant ce qui met non seulement une limite, mais aussi un interdit à la liberté comme domination, et ceux qui au nom de « la loi » réclament cette liberté du libre marché de grains. » xiv Au nom du droit naturel et de la loi, les taxateurs veulent le juste prix, la loi naturelle devant être normée par le droit naturel centré sur le droit à l’existence. »
En mai 1793 fut votée une déclaration des droits de l’homme sans droits naturels, ce qui conduisit à l’insurrection pacifique des 31 mai et 2 juin 1793 qui vit le peuple en « Souverain armé » ramener ses mandataires à la raison des droits naturels et du citoyen après avoir envahi l’Assemblée Nationale xv sans effusion de sang. Les 23 et 24 juin suivants, l’Assemblée votait une déclaration des droits de l’homme et du citoyen et la constitution de 1793 qui renouait avec les droits naturels.
Robespierre avait élaboré un projet de constitution qui rendait inconstitutionnels la liberté économique, l’esclavage et le droit de propriété illimitée. Il refusait l’autonomie de l’économique, mais son projet ne fut pas retenu. Nous connaissons la suite : les Enragés procèdent à un mouvement violent de déchristianisation à partir de l’automne 1793, la déesse Raison est installée à Notre-Dame de Paris, ils sont éliminés par Robespierre, qui procède ensuite à une autre épuration sur sa droite, jusqu’à sa chute finale en août 1794.
Après Thermidor, une nouvelle constitution fut élaborée dans laquelle les droits naturels en tant que tels n’existent plus. Le révolutionnaire Boissy d’Anglas qui en avait été l’un des co-rédacteurs la présente à l’Assemblée et explique alors que les lois naturelles doivent être interprétés comme étant celles de la déesse romaine Cérès, la déesse des propriétaires. Le discours libéral commence ainsi à s’imposer peu à peu. Le Directoire encourage le mérite, l’émulation, la compétition. Les premières Olympiades de la République ont lieu en 1796, 1797 et 1798, en hommage à l’Antiquité et dédiées à la paix et à la prospérité. Ceci a d’une part introduit le culte de le compétition, et a changé de façon importante l’image narcissique de tout un chacun : de l’ancien paysan ignoble du Tiers Etat au champion olympique – sans parler du soldat-héros de la geste napoléonienne de la « Grande Nation. ».
Après la chute de Napoléon et de la Restauration, le libéralisme est au pouvoir sous le règne de Louis-Philippe de 1830 à 1848. Pour François Guizot, une des figures libérales les plus marquantes de l’époque, le pouvoir va toujours au plus capable, au plus fort, «  au plus courageux, au plus habile, à celui qui se fait croire le plus capable de l’exercer. … C’est le brave qui commande, l’habile qui gouverne. Parmi les hommes livrés à eux-mêmes et aux lois de leur nature, le pouvoir accompagne et révèle la supériorité. Et en se faisant reconnaître, elle se fait obéir. » xvi Pour Guizot, la supériorité est la situation naturelle et légitime du pouvoir. Selon lui « L’autorité de l’histoire ne fait qu’un avec celle de la nature. », et donc avec celle des « supériorités ». Une fois la révolution de 1848 le péril rouge écartés, le libéralisme économique trouve également un terreau propice pour se développer sous le règne de Napoléon III, de 1852 à 1870. Cet épisode prouve déjà que le libéralisme économique n’est pas en contradiction avec un régime politique autoritaire. 

Manent –histoire du libéralisme
La loi naturelle trouvera un autre exégète en la personne du Marquis de Sade. Accusé de divers crimes, il passa de longes années à la Bastille, dont il fut libéré le 14 juillet 1789. Il milita ensuite pour la Révolution, cet engagement restant de façade. Il échappa de justesse à la guillotine grâce aux troubles créés par la chute de Robespierre. C’est pendant et après ses trente années de séjour en prison qu’il écrivit son œuvre littéraire. Dans ses écrits, il pousse les thèses libérales jusqu’à leurs dernières conséquences et réitère son choix de la morale égoïste : « On nous accoutume ridiculement, dès notre enfance, à nous compter pour rien, et les autres pour tout. Dès ce moment, toute lésion faite à ce respectable prochain nous paraît un grand mal, tandis qu’elle est dans la nature, dont nous ne satisfaisons jamais mieux les lois qu’en nous préférant aux autres, et qu’en les tourmentant pour nous délecter (…) Les plantes et les bêtes connaissent-elles la pitié, les devoirs sociaux, l’amour du prochain ? Et voyons-nous, dans la nature, d’autre loi suprême que celle de l’égoïsme ? » xvii Sade affirme ainsi que « Le prochain ne m’est rien : il n’y a pas le plus petit rapport entre lui et moi. » Pour lui tout est déterminé par la nature car « Il n’y a rien de nous, rien à nous, tout est à la nature, et nous ne sommes dans ses mains que l’aveugle instrument de ses caprices. » xviii Les seules lois qui vaillent à ses yeux sont les lois de la nature, les pulsions auxquelles sont soumis les hommes, et auxquelles les lois humaines ne doivent pas s’opposer. « Ce que Sade veut, c’est de pouvoir pulvériser la loi symbolique en lâchant la bride aux lois de la nature, c’est-à-dire aux pulsions. » xix.

Pour Dany Robert Dufour, Sade constitue une figure emblématique de ce qu’allait devenir le libéralisme débridé : une incitation à la satisfaction illimitée de pulsions, à la consommation, à la transgression, où selon Dufour les personnalités à structure perverse sont plus à l’aise que les névrosés ordinaires. Nous vivons ainsi dans une société dont le principe premier est constitué par l’intérêt et l’égoïsme qui commandent désormais tous les comportements, ceux de l’hyperbourgeoisie ou des bandes de jeunes délinquants comme ceux des classe intermédiaires. Destructeur de l’être-ensemble et de l’être-soi, il nous conduit à vivre dans une Cité perverse. Pornographie, égotisme, contestation de toute loi, acceptation du darwinisme social, l’instrumentalisation de l’autre : notre monde est devenu sadien. Il célèbre l’alliance d’Adam Smith et des libéraux français avec le marquis de Sade.
Pour les psychanalystes Jean-Pierre Lebrun ou Charles Melman, « le développement économique actuel, c.a.d. le néo-libéralisme favorise le rapport de l’individu avec un ordre logique où il n’y aurait plus aucune limite, ni interdit. » Il produirait ainsi un cadre méta-psychique culturel qui serait celui d’une satisfaction sans limites, où on ne se refuse rien, où il n’y pas d’interdit. Ce type d’incitation est à rapprocher du matriarcat beaucoup plus que du patriarcat. N’ayant plus d’appui tiers qui le légitime, celui qui occupe la place du père réel ne trouve plus la légitimité pour intervenir auprès de son enfant. Il est fréquent et banal aujourd’hui d’être confronté à « des enfants à qui tout semble permis, ou plutôt à qui plus rien n’est interdit et dont le père confesse bien volontiers qu’il ne peut pas mettre de limite car il craindrait de ne plus être aimé de son enfant. Le père d’aujourd’hui ne se sent plus reconnu à cette place de poseur de limite, car cette dernière est précisément ce dont le social de la modernité croit s’être émancipé. Abandonné par un discours social qui lui assurait sa légitimité et donc son autorité, il quête auprès de son propre enfant l’appui qui lui a été retiré. Le résultat est donc en conséquence : l’enfant se voit protégé par le père de l’épreuve de la confrontation à la limite, ce qui n’a d’autre effet que de rendre plus difficile l’inscription de cette dernière dans l’appareil psychique de l’enfant. xx
L’intériorisation du modèle du marché lié aux les progrès sans limites de la techno-science permettent toutes sorte de choses, qui touchent à l’ordre symbolique de toutes les société, c.a.d. le sexe et la différence des générations. Pierre Legendre cite le cas d’une mère transsexuelle qui a déjà un enfant – Quel est le statut généalogique de cet enfant dont la mère a voulu changer d’état civil ? Pour les experts (Québec), sa mère est morte !
La crise que nous traversons a provoqué une sorte de rencontre inopinée avec le réel qui a fait voler en éclat le discours libéral et ses promesses de progrès et de prospérité. Ce n’est donc plus seulement une crise économique, mais aussi une crise psychique, une crise des repères. Alors que le discours néo-libéral suppose une intériorisation du modèle du marché, la question de la limite fait retour par le réel : réel des limites de notre monde : limites des ressources naturelles, limites de notre environnement à supporter notre mode de développement actuel.
La crise économique s’est installée pour longtemps : En France, un million de personnes au chômage vont se retrouver quasiment sans aucune aide sociale à la fin de l’année 2010. Quinze millions de personnes en France arrivent tout juste à boucler la fin du mois.
Dans le monde du travail, en France, la mortalité au travail a augmenté de 16% de 2006 à 2008. En 1975, on comptait 24 suicides pour 100 000 travailleurs, le chiffre a été multiplié par quatre aujourd’hui. Les premiers suicides sur le lieu de travail datent des années 1997. Depuis le début de l’année 2010, il y a eu encore 6 suicides à chez les salariés de France Telecom. Un quart des arrêts de travails sont dus à des dépressions. Le médiateur de français de la République vient de rendre son rapport annuel. Il constate que « la société est en grande tension nerveuse, et qu’ «Avant, on était crevés au boulot. Maintenant, on est usés partout, tendus tout le temps, dans tous les compartiments de la vie». (Le Monde 21 février 2010)
Cependant, aujourd’hui, comme entre 1789 et 1792, la protestation invente des formes qui permettent de dire la colère tout en retenant la violence. L’an dernier, par exemple de nombreuses universités ont fait grève pour protester contre le projet de loi d’autonomie des universités. Des actions nommées « cours hors les murs » ont eu lieu dans toute la France : des enseignants s’installaient sur des places publiques et y donnaient leurs cours. Venait qui voulait, il suffisait d’apporter sa chaise. Pour protester contre ce qui est perçu comme la condescendance du président Sarkozy à l’égard des classes populaires, et comme son mépris vis à vis des enseignants, on lit le roman de la Princesse de Clèves dans un relais de voix en marathon devant le Panthéon. Des manifestations et des occupations d’usine sans violence, la colère exprimée de façon rituelle par les agriculteurs expriment la demande de lois protectrices et justes. (Wahnich, le Monde 5 avril 2009)
Peut-être faut-il aussi renoncer à créer un nouveau paradigme, comme le pense le psychanalyste Miguel Benasayag qui estime qu’en situation de crise il s’agit de résister dans une certaine ignorance, cela étant le propre d’une période obscure et que si un nouveau récit émerge, il le fera de surcroît. xxi


i Jean-Pierre Lebrun «Un monde sans limite, Essai pour une clinique psychanalytique du social », Point hors ligne, Erès, 1997

ii René Kaës  « Le groupe et le sujet du groupe », Dunod, 2006 p. 286 

iii Dany-Robert Dufour « L’art de réduire les têtes – sur la nouvelle servitude de l’homme libéré à l’ère du capitalisme total. » Denoël, 2003, p. 35

iv Pierre Legendre « Vues éparses – Entretiens radiophoniques avec Philippe Petit » France Culture, Mille et une Nuits, 2009, p. 114

v Ibid. p.123

vi Ibid. p.126

vii Ibid. p. 73

viii Keith Michael Baker “Au tribunal de l’opinion – Essais sur l’imaginaire politique au XVIII° siècle – “ traduction de Luois Evrard, Bibliothèque historique Payot, 1990, p. 141

ix Legendre, op. cité, p. 69

x Legendre, op. cité p. 115

xi Alain Supiot « Homo juridicus, essai sur la fonction juridique du droit » Le Seuil, 2005 p. 95

xii Florence Gauthier « Triomphe et mort du droit naturel en Révolution – 1789 – 1795- 1802 » Presses Universitaires de France, Pratiques théoriques, 1992, p. 49

xiii Ibid ; p. 66

xiv Sophie Wahnich « la longue patience du peuple – 1792, Naissance de la République », Payot 2008, p. 197-198

xv Gauthier, opus cité p. 101

xvi Pierre Manent « Histoire intellectuelle du libéralisme », Calmann-Levy,Pluriel, 1987, p. 210

xvii Dany-Robert Dufour « la Cité perverse – Libéralisme et pornographie », Denoël, 2009, p. 141

xviii Marquis de Sade, « Ecrits politiques » Ed. Bartillat, Omnia, 1998, p. 139

xix Dufour, op. cité, p. 247

xx Jean-Pierre Lebrun « Les désarrois nouveau du sujet – prolongements théorico-cliniques au « Monde sans limites » «  Point hors Ligne, Erès, 2004, p. 22

xxi Miguel Benasayag, Entretiens 6 Février 2009 Radio France Culture http://web1.radio-france.fr/chaines/france-culture2/dossiers/2008/regards-crise/doc/15-Benasayag.pdf




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