La thèse de l’apostolicité des Églises de Gaule fut remise en question au XVII





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date de publication28.10.2017
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Les origines du christianisme en Gaule
entre « histoire par en bas » et « histoire par en haut »
L’histoire des origines du christianisme en Gaule a mobilisé bien des érudits locaux de la France du XIXe siècle, donnant lieu à des débats mémorables sur la question de l’apostolicité des Églises de Gaule. Comment faire la part, sur ce point, entre ce qui relève des « sciences par en bas », et ce qui relève des « sciences par en haut », à une époque où l’histoire s’érige progressivement en science et ne commence véritablement à y parvenir, surtout pour ce qui concerne l’histoire religieuse, que dans le dernier quart du XIXe siècle ? Il a semblé que plus que la méthodologie, la notion de notoriété au niveau national, voire international, pouvait être un critère. Dans cette mesure, l’érudition locale relèverait de l’histoire des « sciences par en bas », à condition d’insister sur son caractère local.

L’intérêt pour les érudits locaux n’est pas nouveau, et plus précisément pour les prêtres érudits qui tiennent une place importante dans cet exposé. Un colloque leur était consacré à Montpellier en 19831. Il relevait déjà pour une part, semble-t-il, d’une approche de l’histoire des « sciences par en bas ». Cette communication s’inscrit en partie dans cette ligne, car les érudits locaux qu’elle met en scène sont essentiellement des ecclésiastiques.

Pour la compréhension du sujet, il est nécessaire d’apporter quelques précisions historiographiques sur la question. À l’époque médiévale, essentiellement à l’époque carolingienne, une tendance se généralisa dans les Églises locales de Gaule, les grands monastères et les sanctuaires, celle de les doter de fondateurs prestigieux choisis parmi les personnages de l’Évangile. Les traditions légendaires ainsi constituées faisaient donc remonter l’implantation du christianisme en Gaule, au Ier siècle, c’est-à-dire aux temps apostoliques.

La thèse de l’apostolicité des Églises de Gaule fut remise en question au XVIIe siècle sous l’effet de travaux de plusieurs origines : ceux des premiers bollandistes, jésuites belges spécialistes d’hagiographie et connus pour la publication des Acta sanctorum qu’ils commençaient à l’époque, ainsi que ceux des mauristes et de plusieurs autres érudits parmi lesquels Sébastien Lenain de Tillemont ou Jean de Launoy notamment, qui concluant au caractère légendaire des récits médiévaux devenus traditions furent taxés de « dénicheurs de saints ».

Malgré tout, après les mises au point du XVIIe siècle, l’affaire semble entendue. Mais la question rebondit dans l’atmosphère romantique du XIXe siècle. Elle suscite alors de nombreux travaux d’érudits locaux, le plus souvent des ecclésiastiques, qui peuvent, semble-t-il, intéresser l’histoire des « sciences par en bas ». Néanmoins, les milieux scientifiques, ceux qui relèvent de l’histoire des « sciences par en haut », ne les ignorent pas, le plus souvent, il est vrai, pour souligner sans ménagement les limites, les erreurs, voire les présupposés de leurs travaux. Aussi, même des interprétations fantaisistes peuvent-elles par ce biais contribuer indirectement à des avancées notables. Il a donc semblé qu’il n’était pas inutile de souligner cette interaction qui sera un peu le fil rouge de cet exposé.
Une réaction anticritique, fruit de l’érudition locale
Premiers succès de l’école légendaire

La thèse de l’apostolicité des Églises de Gaule est relancée lorsque le sulpicien Étienne Faillon, dans un ouvrage publié en 1835 sur la Provence, et complètement remanié en 1848, entend faire remonter l’évangélisation de cette région à l’apostolat de Marthe, Madeleine et Lazare2. S’inscrivant dans la même ligne, dom Piolin, moine de Solesmes, publie en 1851, son Histoire de l’Église du Mans dans laquelle il fait de saint Julien un envoyé de saint Pierre et de saint Clément. Son ouvrage sert bientôt de modèle à d’autres études locales, comme celle de dom Chamard, bénédictin de Ligugé, sur « Les origines de l’Église d’Angers »3, ou celle de l’abbé Arbellot sur saint Martial4. Ce ne sont là que des exemples car de nombreux diocèses se laissent entraîner dans le mouvement.

Tous ces auteurs ont comme point commun d’être des historiens locaux, qui, dans le parti arrêté ici, relèvent donc de l’histoire par en bas. Mais leur méthode, marquée le plus souvent par une vision providentialiste de l’histoire et s’inscrivant dans une perspective apologétique n’est pas fondamentalement différente de la perspective de ceux qui assurent le relais de leurs théories et qui ont, quant à eux, un rayonnement au moins national.

Ainsi dom Guéranger, restaurateur, à Solesmes, de l’ordre bénédictin en France apporte son soutien à l’école dite « légendaire » et contribue à son succès. De même, dans la deuxième édition de son Histoire de l’Église, en 1850, Rohrbacher5 croit devoir ajouter un complément relatif à l’apostolat de sainte Madeleine et aux missions envoyés en Gaule par saint Pierre et saint Clément. Or cet ouvrage fit longtemps autorité bien qu’il ne soit pas un modèle du genre en matière de critique historique. Mais il est le reflet de la situation de l’histoire de l’Église au milieu du XIXe siècle. Il est plus surprenant de voir les Acta sanctorum des Bollandistes, spécialistes d’hagiographie, entrer un moment dans le mouvement lancé par Faillon6.
Repli au milieu du siècle

Cependant plusieurs voix s’élèvent contre cette résurgence légendaire, non seulement du côté de l’épiscopat7 mais aussi sous la plume d’historiens. Ainsi, dans les années 1850, Albert de Broglie (1821-1921)8 montre, dans son Histoire de l’Eglise et de l’Empire romain au IVe siècle, que l’évangélisation de l’Empire romain s’est accomplie de proche en proche et non comme une sorte d’immense et soudaine transformation9. Il relève de l’histoire par en haut, et c’est encore plus vrai d’ Edmond Le Blant dont les travaux apportent sur la question considérée une contribution décisive. En effet, s’appuyant sur l’épigraphie et l’archéologie, il conclut en 1856, dans ses Inscriptions chrétiennes de la Gaule antérieures au VIIIe siècle, à l’évangélisation tardive de la vallée du Rhône. L’école « légendaire » se trouve ébranlée, au point d’en arriver à reconnaître, une vingtaine d’années plus tard, et sous la plume de dom Guéranger lui-même, le caractère relatif du contenu historique du bréviaire, alors que lui-même s’était longtemps appuyé sur le bréviaire pour défendre l’historicité des légendes10.
Nouveau départ de l’école légendaire

Pourtant, à la même époque, dom Chamard relance encore la controverse : en 1873, il reprend dans un article la thèse de l’origine apostolique des églises de Gaule11; il la développe en 1877 dans son gros ouvrage sur Les Églises du monde romain et notamment celles des Gaules pendant les trois premiers siècles. Cette résurgence de l’école légendaire lui attire de vives protestations, notamment celles de l’abbé Alexandre de Meissas (1837-1906)12, lors des congrès archéologiques de Senlis (1877) et du Mans (1878).

Une approche par le bas souligne donc la place des érudits locaux dans la relance de la thèse de l’apostolicité des Églises de Gaule ; ils trouvent des relais auprès d’historiens dont la notoriété sert le succès de leur thèse. Néanmoins, elle est fortement ébranlée par l’entrée en lice de véritables spécialistes à partir de la fin des années 1870. Le coup fatal est porté à la fin du siècle par les travaux de Louis Duchesne.
Une approche par en haut : l’apport de Louis Duchesne
Présentation de Louis Duchesne

Les travaux de l’abbé Louis Duchesne (1843-1922), futur Mgr Duchesne, relèvent de l’histoire par en haut. En effet, il n’est pas un simple amateur. Devenu spécialiste de l’histoire des six premiers siècles du christianisme, il avait découvert les exigences de la critique historique au contact des travaux des Bollandistes et de ceux du grand archéologue romain Giovanni Battista De Rossi. L’intérêt porté à la formation du clergé par l’évêque de Saint-Brieuc dont il dépendait lui avait permis de compléter sa formation à Rome, puis à Paris, où, fréquentant l’École pratique des hautes études, il avait acquis une solide formation de philologue. De 1873 à 1876, il participa de manière active, aux premiers pas de l’École française de Rome dont il sera plus tard le directeur de 1895 jusqu’à sa mort en 1922. Entre-temps, au lendemain de sa soutenance de thèse en 1877, il enseigna l’histoire de l’Église à l’Université catholique de Paris (devenu Institut catholique en 1880) et à l’École pratique des hautes études. En 1888, il était entré à l’Académie des inscriptions et belles lettres et en 1910, il entrait à l’Académie française. Ces quelques précisions, même si elles passent sous silence l’importance de ses travaux et son rayonnement international, suffisent à montrer qu’il relève de l’histoire de la science historique par en haut.
Duchesne et l’histoire des origines du christianisme en Gaule

Plusieurs étapes peuvent être distinguées dans la contribution de Duchesne à l’histoire des origines du christianisme en Gaule13. Il l’aborde en 1878, dans le cours qu’il donne à l’École de théologie de l’Université catholique de Paris. Surtout, il se livre, dans le Bulletin critique qu’il a fondé en 1880, à une attaque en règle contre la littérature légendaire à travers des comptes rendus d’ouvrages qui déclenchent une levée de boucliers dans les diocèses de France et contribuent d’ailleurs à jeter le discrédit sur son enseignement.

Au-delà de tous les problèmes posés par ces polémiques sur lesquelles on ne saurait s’arrêter ici, ce qui doit être en revanche souligné, c’est l’apport de la méthode de Duchesne. En un peu plus d’une dizaine d’années, elle va, en effet, opérer une véritable remise en ordre dans la question controversée des origines du christianisme en Gaule. Cette méthode s’appuie sur l’étude systématique des catalogues épiscopaux de la Gaule. L’inventaire de ces listes qui indiquent la succession des évêques pour chaque diocèse est précisément publié par Léopold Delisle en 1884. Après avoir mesuré le degré d’authenticité des listes épiscopales, en les comparant avec d’autres sources, Duchesne élimine celles qui ne sont pas fiables, et trouve pour les autres (environ vingt-cinq pour la Gaule) des repères chronologiques qui lui permettent, en remontant plus ou moins haut suivant la longueur de la liste, d’obtenir une date au moins approximative pour le premier évêque du diocèse concerné. Il en conclut à la fondation tardive de la plupart des Églises de Gaule14. La mise en œuvre systématique de cette méthode débouche sur la publication des Fastes épiscopaux de l’ancienne Gaule en 1894. À partir de cette date un tournant essentiel se dessine dans la manière d’aborder la question des origines du christianisme en Gaule.

Il reste que les travaux de Louis Duchesne suscitent de vives controverses, entraînant à travers la France une véritable mobilisation qui se traduit par de multiples publications émanant d’érudits locaux soucieux de rétablir ce qu’ils considèrent comme la vérité. Il ne peut être question d’en faire ici l’inventaire15.



Apports de l’histoire par en bas

La résistance de la thèse de l’apostolicité des Église de Gaule relève d’une approche des sciences par en bas. Néanmoins elle rejoint les préoccupations de l’histoire par en haut, car, en l’occurrence, elle permet d’expliquer les difficultés rencontrées par Duchesne. Que recouvre cette résistance ? Les arguments avancés par ses protagonistes révèlent les présupposés sous-jacents à leur analyse.

Présupposés sous-jacents

Un point revient souvent : l’ancienneté du diocèse lui confère une dignité ; la mise en cause de cette ancienneté est perçue comme une atteinte à l’ honneur du diocèse. Ainsi, le clergé de Sens, appuyé fortement, voire stimulé par l’archevêque, Mgr Bernadou, en est une illustration parmi d’autres. Il se montre « très chatouilleux à l’endroit de l’honneur et des gloires de son Église » et particulièrement irrité de voir attaquer « ses traditions vénérables »16.

Au-delà d’un réflexe identitaire, la référence à la mission de soixante-douze disciples des récits évangéliques a également une autre portée. Par analogie à cette mission, saint Pierre (premier pape) et saint Clément (un de ses successeurs immédiats) sont supposés avoir envoyé leurs disciples de Rome en Gaule pour y implanter le christianisme. Nombre de saints fondateurs de diocèses sont ainsi présentés comme des envoyés de Rome dès le premier siècle, à commencer par exemple par saints Sabinien et Potentien à Sens, saint Martial à Mende ou à Limoges, saint Julien au Mans, etc. Le schéma d’une implantation du christianisme systématiquement ordonnée depuis Rome apporte des arguments à tous ceux qui veulent mettre l’accent sur l’unité de l’Église catholique autour du siège romain. Tel est bien le souci des tenants de cette école qualifiée de « légendaire » qui lancent à leurs détracteurs les qualificatifs de « gallicans », de « jansénistes » voire de « protestants », précisément parce qu’ils croient détecter chez eux des tendances hostiles au siège romain. Dans cette perspective, la thèse de l’origine apostolique des Églises de Gaule s’inscrit dans la ligne de l’ultramontanisme qui, attaché au prestige de l’autorité pontificale, est un fait marquant du XIXe siècle français et insiste notamment sur l’importance du siège romain comme garant de l’unité de l’Église catholique.

En lien avec cet aspect, un autre argument fréquemment avancé est aussi celui de la continuité doctrinale de l’Église à travers les siècles, d’où l’importance du rattachement aux temps apostoliques et l’insistance sur les « traditions » des diocèses, des monastères ou des sanctuaires, relativement à leurs origines. Mais sur cette question des traditions, un glissement est souvent opéré, qui, au prix d’une insuffisance théologique évidente, assimile les traditions et la tradition, et du même coup les tenants de l’école dite « historique » sont suspectés dans leur orthodoxie et sont taxés de « libéraux » ou de « rationalistes ».

Ce dernier point est, en effet, très prégnant dans les polémiques en question. Ainsi, pour ne prendre qu’un exemple, le cardinal Bernadou, considère que les attaques contre l’Église de Sens dont il a la charge révèlent les « tendances libérales » de leur auteur – en l’occurrence Duchesne – et que le lieu où elles sont proférées – l’Institut catholique de Paris – n’est qu’une « Sorbonne moderne », plus ou moins entachée « d’esprit universitaire » et ayant dans ses veines un peu de « virus libéral »17. L’accusation fait son chemin, puisqu’à la suite de cette crise, Duchesne est finalement amené à prendre un congé d’un an à l’Institut catholique

L’idée sous-jacente à ces accusations est évidemment que la critique historique peut desservir la foi de l’Église. Ceci ne veut pas dire pour autant que les représentants de l’école légendaire rejettent systématiquement tout recours à la méthode critique, comparant les textes, de collationnant les manuscrits, recherchant les témoignages historiques. C’est plutôt ce qu’ils estiment être un mauvais usage de la critique que dénoncent les adversaires de Duchesne, allant parfois jusqu’à énoncer avec autorité des règles méthodologiques, par ailleurs pour le moins contestables18 d’autant plus que leur démarche peudo-scientifique vise souvent à servir leurs présupposés. Leur attitude est très représentative du mouvement de réaction qui marque la période : d’une part, il pousse à l’apologétique et d’autre part, il tend, dans la ligne du fidéisme, à substituer la foi à la raison dans la quête de la vérité.
Lieux d’expression et interactions

Les lieux d’expression et les canaux de diffusion de cette tendance sont divers. Elle anime les réunions du clergé local. Elle est au cœur des débats de bien des sociétés savantes. Les historiens locaux évoqués plus haut en sont des membres particulièrement actifs, et la campagne que font la plupart d’entre eux en faveur de l’ancienneté de l’établissement du christianisme dans leur région rejoint une des préoccupations majeures des sociétés savantes qui est de mettre leurs travaux au service de l’identité régionale. Ainsi, dom Chamard est membre de la Société des Antiquaires de l’Ouest19. Dans la Société historique et archéologique du Limousin fondée en 1845, François Arbellot a joué un rôle actif pendant un demi-siècle, successivement comme secrétaire, vice-président puis président. Dom Piolin co-fondateur de la Société historique et archéologique du Maine en 1875 en fut le président de 1883 à 1892.

Si cette question a pris tant de place au XIXe siècle, c’est surtout parce qu’elle donne lieu à des publications. Elle n’occupe pas seulement les colonnes des Semaines religieuses. Elle fait également l’objet de brochures et d’ouvrages parfois substantiels, qui ne sont pas seulement le fait d’éditeurs locaux. Ainsi, l’ouvrage d’Étienne Faillon est publié, dans son édition de 1848 Aux Ateliers catholiques du Petit Montrouge, cette vaste entreprise d’impression et d’édition fondée par l’abbé Migne en 1838. Certains articles sont publiés dans des revues locales, en particulier celles des sociétés savantes20. Et le rayonnement de ces revues déborde largement le cadre local, par l’habitude qu’ont les sociétés savantes de pratiquer l’échange de leurs publications, ce qui produit entre elles une émulation et contribue donc, en l’occurrence à la diffusion de la thèse de l’apostolicité des Églises de Gaule.

Sans compter qu’un certain nombre d’articles paraissent dans des revues de diffusion nationale, en particulier les revues bibliographiques qui publient les comptes rendus des ouvrages qui leur parviennent. L’exemple du Bulletin critique fondée par Duchesne est très caractéristique. Il contribue, à partir des années 1880, à souligner les limites de plusieurs des travaux locaux et il pose progressivement les jalons d’une méthode qui s’avère finalement décisive. La genèse de la méthodologie de Duchesne, – approche par en haut– suppose donc la prise en compte des travaux locaux, – approche par en bas.

Parmi les revues nationales ayant contribué à la diffusion de cette question, il faut citer également la Revue des questions historiques21. On y trouve des articles aussi bien de Louis Duchesne que de François Chamard, par exemple.

Indépendamment de ces débats publics, les questions sont aussi abordées dans les correspondances privées soit entre historiens locaux et spécialistes, soit entre spécialistes eux-mêmes qui échangent leurs points de vue sur la question débattue. Ces correspondances jouent alors un peu le rôle que jouent aujourd’hui les revues spécialisées très rares à l’époque. Un certain nombre de ces correspondances ont été publiées, par exemple entre Duchesne et Jean Baptiste De Rossi22 ou entre Duchesne et les Bollandistes23. La question des origines du christianisme en Gaule y est abordée à plusieurs reprises, ce qui montre que les travaux locaux sont pris en compte dans les milieux scientifiques. Certes, c’est souvent pour souligner leurs limites. Il n’empêche que de proche en proche les interprétations fondées sur une authentique démarche historique dont ces correspondances se font l’écho peuvent avoir des retombées à l’échelon local lui-même.

En effet, nous l’avons vu, des réactions se sont manifestées à ce niveau dès le milieu du siècle contre la thèse de l’apostolicité des Églises de Gaule. Car les sociétés savantes peuvent être aussi des relais pour la retombée des avancées scientifiques, ne serait-ce que par l’intermédiaire des chartistes. En effet, il est habituel que l’archiviste départemental fasse partie de la société savante locale. Il y apporte donc les compétences liées à sa formation. Les congrès annuels des sociétés savantes sont l’occasion de contacts qui peuvent favoriser des approches plus rigoureuses, de même que les échanges noués avec les académies parisiennes comme la Société nationale des Antiquaires de France ou l’Académie des inscriptions et belles lettres. Un double mouvement se produit donc : d’une part, la prise en compte, par les spécialistes, de découvertes locales qui contribuent à des avancées scientifiques ; d’autre part, la retombée, au niveau local, d’une lecture scientifique permettant de tempérer les interprétations fantaisistes.
Ainsi, la prise en compte, par les spécialistes, d’authentiques problèmes historiques soulevés maladroitement par des historiens amateurs peut déboucher sur de véritables avancées, même si elles se heurtent sur place à de fortes résistances. En amont – ici les origines de l’école légendaire  –, comme en aval – les difficultés rencontrées par l’école historique –, le recours à l’histoire par en bas apparaît bien comme un passage obligé à qui veut avoir une vision globale de la manière dont fut traitée, dans la France du XIXe siècle, la question des origines du christianisme en Gaule.
Brigitte Waché

Professeur émérite

cerhio, Le Mans


1 « Des bénédictins érudits aux prêtres régionalistes », Revue d’histoire de l’Église de France, 186 (janvier-juin 1983), p. 5-129.

2 Monuments inédits sur l’apostolat de sainte Marie-Madeleine en Provence et sur les autres apôtres de la contrée, saint Lazare, saint Maximin, sainte Marthe, 2 vol., Paris, Ateliers catholiques du Petit Montrouge, 2 voL, 1848.

3 Revue de l’Anjou, mai 1859.

4 Dissertation sur l’apostolat de saint Martial et sur l’antiquité des Églises de France, 1854.

5 Rohrbacher avait été un peu le spécialiste de l’histoire dans le cercle des disciples de Lamennais ; il enseigna ensuite l’Écriture sainte et l’histoire ecclésiastique au grand Joséminaire de Nancy, avant de se lancer, à partir de 1848, dans la rédaction de sa monumentale Histoire universelle de l’Église catholique.

6 Le tome VIII du mois d’octobre, paru en 1853, loue le travail de Faillon sur la Provence et le tome IX, paru en 1858, fait remonter l’évêché de Trêves au Ier siècle, élargissant ainsi l’aire géographique des régions concernées par l’apostolicité de leurs Églises.

7 En 1846, Mgr de Mazenod, évêque de Marseille, proteste contre l’ouvrage de Faillon tandis que Mgr Mayet, évêque d’Orléans, range l’apostolat de Madeleine et de ses compagnons au nombre des « fables contenues dans le bréviaire romain ».

8 À la fois homme politique et historien, il est représentatif de ces auteurs qui ont fait de l’histoire par passion et non par métier et qui se sont formés par eux-mêmes. Il a été salué comme le premier écrivain laïque ayant « consacré plusieurs volumes à retracer avec la précision, la méthode, l’appareil scientifique que le sujet comporte toute une période de l’histoire de l’Église » (Dom Leclercq, Dictionnaire d’histoire et d’archéologie chrétienne, VI, 2, col. 2645.

9 Cette analyse déclenche une polémique avec dom Piolin et dom Guéranger. Voir en particulier l’article de dom Piolin dans la Revue de l’Anjou d’octobre 1857 et la réponse du duc de Broglie aux attaques de dom Guéranger, dans Questions de religion et d’histoire, t. II (p. 217-252).

10 « Je n’ai pas fait cette sottise, note dom Guéranger en 1873, de vouloir tout défendre et de dire qu’il n’y a pas de fautes dans le Bréviaire romain. Il n’est pas étonnant qu’il y en ait quand on pense qu’il a été arrangé avant la critique et avant les travaux de Baronius. Benoît XIV dit qu’on peut toujours attaquer les légendes au point de vue de la critique, cela est laissé aux savants. Il ne faut donc pas se scandaliser de voir attribuer à un fait une date antérieure ou postérieure à celle qui est assignée. L’Église la laisse cependant au bréviaire; elle ne peut pas remuer à chaque instant le monde pour donner une nouvelle édition à mesure que la critique fait des progrès. » (Cit. in Albert Houtin, La controverse de l’apostolicité des Eglises de France, 1903, p. 112)

11 « L’établissement du christianisme et les origines des églises de France », Revue des questions historiques, 1873, t.xiv, p. 129-204 et 349-436.

12 L’abbé de Meissas avait une certaine formation puisqu’il avait été membre du chapitre de Sainte-Geneviève qui avait un lien avec l’École des Carmes, et qu’il avait complété sa formation théologique à Rome d’où il était rentré en 1873 docteur en théologie. Tout en occupant différents postes d’aumônerie, il s’adonnait parallèlement aux sciences ecclésiastiques. Il obtint de faire en 1904 un cours libre de patristique à la Sorbonne.

13 Voir Brigitte Waché, Mgr Louis Duchesne, historien de l’Église (1843-1922), directeur de l’École française de Rome, École française de Rome, Palais Farnèse, 1992, p. 193-201 et 311-326.

14 « L’organisation épiscopale s’est produite d’abord dans les centres les plus importants ; [...] dans les pays situés à quelque distance de la Méditerranée et de la basse vallée du Rhône, il ne s’est fondé aucune Église (Lyon exceptée) avant le milieu du IIIe siècle environ ; dans ces mêmes régions, la plupart des cités n’ont pas eu d’évêque spécial avant le IVe siècle plus ou moins avancé.  »Mémoire sur l’origine des diocèses épiscopaux de l’ancienne Gaule, Paris, 1890 (Extrait de Mémoires de la Société nationale des Antiquaires de France, 1889).

15 Retenons l’écho qu’en donne Duchesne :

«  Des protestations irritées se sont produites dans de nombreux journaux et revues ecclésiastiques. Mes contradicteurs laissent, il est vrai, à désirer pour la compétence, mais non pour la violence de leurs propos […] En ceci j’ai surtout à me plaindre de certaines Semaines religieuses, imparfaitement surveillées, je veux le croire, par les prélats qu’elles compromettent aussi manifestement.

J’ai laissé passer cet orage, ne voyant ni le moyen d’empêcher les gens de vociférer contre moi, ni la nécessité de donner la réplique. Il est […] assez clair que les personnes compétentes et notamment les pp. Bollandistes ne m’ont jamais donné tort, bien au contraire […] En fait de traditions hagiographiques, les rédacteurs des Acta Sanctorum sont, à l’heure qu’il est, les spécialistes par excellence. Il ne leur manque rien, ni sous le rapport de l’information, ni au point de vue des dispositions subjectives. Ce sont les plus qualifiés des experts. Le public sérieux doit le savoir ». Bulletin critique, 5 mars 1896, p. 122-123. Cit in Brigitte Waché, p. 321.

16 Abbé Olivier à Mgr d’Hulst, le 13 avril 1885. Cit. in Brigitte Waché, p. 202.

17 Cit. in Brigitte Waché, p. 203.

18 L’abbé Hénault en est un exemple lorsqu’il écrit : « Quant il y a divergence réelle entre martyrologistes, M. Duchesne qui est un critique de profession doit savoir la règle à suivre pour se tirer d’embarras. Il est tout naturel, dans ce cas, de préférer un auteur connu à un autre qui ne l’est pas, celui qui est du pays dont il raconte les faits, à un étranger qui ne les rapporte qu’avec indifférence ou sans bien les connaître, et enfin l’écrivain le plus ancien à tous les autres, comme étant le plus près des sources ». Cit. in Brigitte Waché, p. 217.

19 La Société des Antiquaires de l’Ouest est née à Poitiers en 1834, « pour la recherche, la conservation, la description et la publication des monuments historiques entre la Loire et la Dordogne ».

20 Ainsi les Mémoires de la société archéologique de Touraine rassemblent en 1871 les éléments contradictoires d’une polémique relative aux origines de l’Église de Tours ; le Bulletin de la Société archéologique du Limousin accueille des articles du chanoine Arbellot sur saint Martial ; et l’on pourrait multiplier les exemples.

21 Cette revue fondée en 1866 est la plus important revue historique française jusqu’à ce que soit fondée contre elle dix ans plus tard la Revue historique. Les fondateurs de la Revue des questions historiques se sont donné pour mission de faire un « grand travail de révision historique » afin de rétablir la vérité historique à laquelle, à leurs yeux, le rationalisme avait porté atteinte. Cette révision historique entend s’appuyer sur les méthodes critiques puisées à l’enseignement de l’École des chartes, même s’il arrive dans les faits à tel ou tel auteur de se trouver entraîné par sa volonté de révision à tout prix sur des sentiers qui s’éloignent des règles de la critique.

22 Patrick Saint-Roch édit., Correspondance de Giovanni Battista De Rossi et de Louis Duchesne (1873-1894), École française de Rome, 1995, 733 p.

23 Bernard Joassart édit., Monseigneur Duchesne et les Bollandistes, Bruxelles, Société des Bollandistes, 2002, 256 p.




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