«La République, une nouvelle culture politique» ?





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Vincent Chambarlhac. « La République, une nouvelle culture politique ? ». IHC. UMR CNRS 5605. Stage IUFM 11/12 décembre 2003.


« La République, une nouvelle culture politique » ?
La question républicaine organise pour partie le lien culture / société dans l’architecture des nouveaux programmes de première. Cette médiatisation n’est pas neutre ; elle ressort à l’utilisation du concept de culture politique, participant du renouveau de l’histoire politique par l’histoire culturelle. Aussi faut-il sonder l’affirmation du programme, « la République, une nouvelle culture politique ». Questionner l’épistémologie du concept de culture politique dans son rapport à la question républicaine, soit en restituer la genèse, la manière dont il procède à une mise en récit singulière de la République. Il s’agit de repérer la dynamique de cette narration pour en circonscrire les limites et, davantage encore que sa part d’ombre, en examiner les ressorts pour, dans un jeu entre culture et mémoire, saisir de ce que fait dire la culture politique républicaine à la Belle Epoque ce qu’un pan de l’historiographie actuelle du politique ne peut entendre de l’entre-deux-guerres française.

Scolies.

Un découpage


Le sort réservé à la République et la culture républicaine en France dans le cadre des nouveaux programmes de première questionne. Pour les filières scientifiques, le propos est consensuel : « vie politique marquée par la constitution de partis et la domination des radicaux, large consensus républicain et patriotique ». Pour les filières ES et L (BO 3 octobre 2002) l’abord paraît plus singulier, les recommandations plus longues :

  • La République surgit au titre II 2 « De la deuxième République à 1879 : la recherche d’un nouveau régime politique ». Une précision s’ensuit « on examine comment la France est à la recherche d’institutions capables d’inscrire l’héritage de la Révolution dans la société nouvelle. La présentation des années 1870-1871 – de la défaite à la Commune- permet de souligner cet enjeu. »

  • Le titre II 3 est plus explicite : «  La République : l’enracinement d’une nouvelle culture politique ». Lui correspond une définition très précise de la culture républicaine : « La culture républicaine qui s’impose progressivement à partir des années 1880 associe respect de l’individu, prépondérance de la Chambre des députés désignés par la nation souveraine, rôle décisif de l’instruction publique pour la formation du citoyen et le dégagement d’une élite, réponse aux attentes de la classe moyenne indépendante, adhésion à un ensemble de symboles et de rites. Cette culture est dominante au tournant des XIXème et XXème siècle, ce qui ne signifie pas qu’elle n’a pas des adversaires. »

Des remarques


Ce découpage chrono-thématique appelle plusieurs remarques :

D’une part, la période 1848-1879 poursuit la dynamique du programme de seconde, c’est la question républicaine qui est sur la sellette. La définition de cette dernière est implicite (un régime capable d’inscrire l’héritage de la révolution dans une société nouvelle). Elle ne pose pas explicitement la question sociale, la reliant par l’étude de la Commune à l’enjeu de l’invention d’un nouveau régime. Les bornes chronologiques choisies sont doublement significatives :

  • dans la droite ligne de la synthèse de François Furet, la date de 1879 suggère que la Révolution est terminée : la République paraît être ce régime idoine conciliant l’héritage de la Révolution et la société nouvelle.

  • La Révolution est terminée puisque le Parlement consacre sa victoire sur le président (Grévy succède à Mac Mahon). La question de la société nouvelle est celle des classes moyennes ; la figure de Gambetta s’impose. Dans ce jeu, la question sociale est congédiée : les classes populaires (rurales et urbaines) sont absentes. La République s’impose car portée par les classes moyennes. L’attention accordée à la période 1870-1871 qui souligne l’enjeu républicain introduit cette lecture.

La IIIème République devient le lieu de l’enracinement d’une culture politique. A l’histoire politique succède l’histoire culturelle du politique. Le déplacement est significatif : il estompe la définition du régime politique républicain, rend accessoire l’étude des crises au cours desquelles les valeurs républicaines s’affirment (Boulangisme, Dreyfus, attentats anarchistes et premières lois terroristes) comme les crises à fortes connotations sociales (la révolte des vignerons du Midi, du Champenois, les tentatives syndicalistes révolutionnaires de 1906) où le pacte social paraît rediscuté. L’argument de la culture républicaine lisse la période pour rendre uniquement compte de la pérennité du régime républicain en France. Dans l’économie générale du programme de première ce parti pris construit la démocratie française (démocratie libérale) en miroir des régimes totalitaires. Le relatif congé donné aux crises du politique explique le sort réservé au Front Populaire (Les démocraties libérales durant les années Trente : l’exemple de la France) : «  la crise que connaît la France durant les années Trente est multiple : économique, politique et sociale. Le Front Populaire veut y apporter des réponses. Il constitue un temps fort de la mémoire nationale. » L’argument mémoriel taît les modalités spécifiques de la construction du Front Populaire dans la perspective d’une crise de la culture républicaine... La mémoire prime sur l’événement, il faudra revenir sur ce déplacement singulier du regard.

Dans sa dynamique, le programme se construit dans un moment et un parti-pris historiographique. Celui-ci fonde une coupure dont les effets de sens dans la mise en récit de la République sont nombreux.

Un parti pris historiographique

Culture républicaine et renouveau de l’histoire politique


Le programme s’ancre dans un moment historiographique dont on peut retracer brièvement les grands axes. Le renouveau de l’histoire politique1, souhaité par les historiens du XXème siècle réuni sous la bannière de René Rémond, rencontre les travaux de Maurice Agulhon sur la société politique au XIXème ; dans l’échange le concept de culture politique s’invente, défini par Serge Berstein dans un article fondateur2 :

«  la culture politique telle qu’elle apparaît à l’historien est un système de représentation fondé sur une certaine vision du monde, sur une lecture signifiante sinon exacte du passé historique, sur le choix d’un système institutionnel et d’une société idéale, conformes au modèle retenu, et qui s’exprime par un discours codé, des symboles, des rites qui l’évoquent sans qu’une autre médiation soit nécessaire ».

Cette première définition fait autorité même si elle est parfois amendée3 ; elle initie de nombreux travaux synthétisés dans l’ouvrage collectif dirigé par Serge Berstein4. L’ensemble de ces travaux arrime l’histoire politique à l’histoire culturelle. Par son usage, la culture politique permet l’appréhension des comportements politiques sur la longue durée. Implicitement la culture politique se comprend dans son rapport au cadre national, à une culture politique nationale dominante à un moment de l’histoire ; naturellement dans le champ de l’histoire contemporaine, la culture républicaine s’impose. Construite sur la longue durée, elle n’a, dans le champ des programmes du secondaire, que le modèle absolutiste comme alter ego. Dans le premier cas, le regard porté porterait la marque de l’âge démocratique, il serait la manière dont un régime s’inscrit dans une mémoire collective, construit une représentation structurante du monde ; dans le cas de l’absolutisme, l’attention se concentre sur l’Etat. La comparaison est significative ; le concept de culture républicaine tient en grande partie en hors champ la question de l’Etat, du rapport des populations à ce dernier. Son efficace joue sur les représentations : les travaux sur la culture politique républicaine rejoignent alors les Lieux de mémoire de Pierre Nora : tous érigent la IIIème République en archétype fondateur.

Une demande sociale


Le mouvement coïncide avec l’omniprésence de la thématique républicaine dans l’espace public, singulièrement réactivée par la crise du 21 avril 2002. Dans ce jeu, la IIIème République apparaît comme l’âge d’or du modèle républicain5. En creux, ses composantes questionnent toutes l’actuelle crise du politique : le suffrage universel et la conscience du devoir du vote, une société pacifiée dans laquelle le Parlement régule les conflits, le sentiment surtout de l’intégration républicaine soit un lien social solide, durable... Ces projections rétrospectives sont au cœur des intitulés du programme. Lequel, dans la mise en application proposée par les manuels, joue de la mise en abyme de la question scolaire : l’école de Jules Ferry dans son lien à la culture républicaine appelle implicitement la comparaison avec les discours contemporains sur la crise de l’Ecole, les finalités de la mise en pratique de l’ECJS.

Brièvement retracé ce double contexte historiographique et social du programme l’apparente à un parti pris historiographique. Celui d’un choix et d’une coupure historiographique d’abord, celui ensuite d’une mise en récit spécifique du national à l’heure où une histoire européenne s’ébauche. Une définition plus précise des traits de la culture politique républicaine selon Serge Berstein précède l’abord de ces points.

Le modèle républicain : une culture politique syncrétique.


La culture républicaine est hégémonique pendant le premier XXème siècle pour Serge Berstein, elle s’élabore dans l’après-coup de l’affaire Dreyfus. La IIIème République réussit la synthèse républicaine en unifiant les différentes strates culturelles du républicanisme (1792, 1793, 1830, 1848...). La culture républicaine est alors l’effet d’une pédagogie. Pour Pierre Nora, « la République toute entière est un apprentissage, (...) , son histoire est celle d’une acculturation6». Cet apprentissage martèle les traits suivants :

  • La culture républicaine se réclame des Lumières, de la Raison et du positivisme, fonde sa construction institutionnelle sur les droits de l’homme et la défense des droits naturels. Le gouvernement repose dans cette configuration sur la volonté exprimée par le suffrage universel.

  • L’idéal social républicain repose sur la solidarité et la promotion des classes moyennes. La République se fixe comme idéal une société de petits propriétaires. Gambetta incarne la réponse de la culture républicaine au monde industriel. Dans cette dimension, l’Ecole républicaine apparaît comme le moteur de la promotion sociale. La République repose sur une logique des places. L’Ecole et la culture qu’elle transmet ont une fonction de tri, laquelle permet l’ascension sociale. Les seuils en sont connus : le certificat d’étude, le secondaire, l’université.

  • La République exalte enfin un patriotisme sans nationalisme où la figure de Marianne, La Marseillaise apparaissent déterminantes. Ce point mérite remarque : dans les définitions proposées, la nation n’apparaît pas en tant que telle comme une catégorie structurante de la culture républicaine. Culture républicaine et nation médiatisent leurs rapports par des oppositions dialectiques (patriotisme / nationalisme), des représentations mentales où le peuple souverain de la République se coule dans l’héritage de la Grande Nation. En somme, la définition de la culture républicaine essentialise le régime, réfractant ce dernier dans le champ culturel où attitudes, rites et pratiques signalent l’acquiescement des populations au régime.

La contribution de Nicolas Rousselier à l’ouvrage collectif L’Invention de la démocratie7 inscrit cette culture républicaine syncrétique dans le cadre d’une civilisation électorale ouverte adossée à l’homogénéisation culturelle de la nation par l’alphabétisation et la pédagogie républicaine. Le territoire français combine harmonieusement Patrie et petites patries, son examen emprunte souvent à la forme rhétorique du tableau. Une France républicaine se donne à voir. L’apogée de cette civilité politique est alors la Belle Epoque avant l’irruption de nouvelles formes de violence politique (Action Française, Syndicalisme révolutionnaire, SFIO).

Brossé à grands traits ce tableau correspond aux attentes du programme. Il se construit dans un écart entre la recherche d’un nouveau régime politique et l’argument d’une culture républicaine qui rend second l’analyse de ce régime et la construction de ce dernier en modèle archétypal. Chronologiquement, le programme appelle à la confusion de deux phases de l’histoire de la IIIème République : à la période fondatrice du point de vue légaliste et rituel de la république opportuniste (1880-1885) se superpose l’inscription sociale de cette action traditionnellement accolée aux retombées de l’Affaire Dreyfus et au combisme militant (1899-1905). Dans l’intervalle, les crises de la République sont secondaires. Serge Berstein l’écrit : « c’est vers 1900 que la République, difficilement fondée comme régime un quart de siècle plus tôt, devient un modèle politique, s’enracinant dans une culture élaborée au cours du XIXème siècle (….). Le modèle républicain apparaît aux Français comme l’aboutissement de l’histoire, le point d’équilibre idéal enfin atteint par le pays au terme d’un siècle de combats, de guerre civile, de révolution. Il est aux yeux de l’étranger l’une des formes les plus achevées d’une démocratie libérale considérée comme la structure politique des pays développés parvenus au stade optimum de leur développement et constituant, avec la monarchie parlementaire à l’anglaise, l’un des buts à atteindre pour tous les pays du monde à mesure qu’ils accèderont au progrès8. »

Des choix, une coupure historiographique


Ce parti-pris historiographique implique des choix, construisant une narration singulière de la question républicaine en France entre 1848 et 1945. Ces choix, il faut les caractériser en amont et en aval de la période de référence de la culture républicaine (1899-1905) qui articule un hiatus, substituant à la problématique du régime celle de sa culture. De facto, ce jeu radicalise la coupure XIXème / XXème siècle, ne permettant plus une lecture sur la longue durée de la question républicaine dans son rapport à la société.

Quid d’une politique du peuple ?


L’entrée par la culture républicaine masque les conditions de sa construction, soit la problématique de l’acculturation républicaine. Le processus ne se donne pas à voir, s’envisageant uniquement du haut vers le bas. La construction du lien social républicain paraît le produit d’une institution (l’Ecole) et d’une pédagogie plus ample (statuomanie républicaine, rites…) : peu à peu, la République maille l’ensemble de la vie française (thématique de la république au village). S’il ne s’agit pas de nier la républicanisation effective de la société française, il faut néanmoins envisager ce processus sous un angle plus dialectique. La proposition d’une politique du peuple par Michel Dupuy9 invite à une lecture plus nuancée ; elle suppose la rencontre du dessein des républicains avec les cultures hétérogènes des terroirs français. La socialisation républicaine ressort à cette confrontation. La culture républicaine qui en est issue paraît donc le fruit d’un compromis : chaque segment de la société française trouvant intérêt au régime. La culture républicaine, dans cette acceptation, tait moins un processus d’acculturation qu’elle ne masque le processus d’intégration des populations à l’Etat-nation. Au niveau symbolique, cette interprétation demande à déceler derrière les valeurs républicaines affichées l’écho de traditions plus anciennes, localisées : le folklore républicain procède de cette dynamique, laquelle se complique au moment où triomphe la culture républicaine des premiers effets de la culture de masse tendant à effacer les solidarités locales. Accepter l’hypothèse de la politique du peuple nuance alors la mise en récit de la République sur deux points :

  • Elle réintroduit la problématique des émotions populaires10. Celles-ci fondaient la Ière République, attestant d’une persistance de l’Ancien Régime que l’on retrouve encore dans la violence du village des cannibales d’Alain Corbin11. Dans l’économie du programme cette violence s’achève avec la Commune ; la IIIème République scellant la pacification des rapports sociaux, malgré la présence de quelques adversaires de la culture républicaine. Dans ce jeu où la culture républicaine à son apogée décrit implicitement une France à la pointe du processus de civilisation, le populisme n’a pas sa part. Le boulangisme se comprend pourtant, dans l’horizon d’attente d’une politique du peuple, comme une manifestation d’échec du compromis républicain ; il apparaît comme un jeu sur le processus d’intégration par la représentation nationale tant dans les milieux sociaux et le personnel politique qui l’appuient que dans la dynamique même du développement du boulangisme. La solution de la crise atteste doublement de la dimension du compromis inhérente à la politique du peuple : une émeute qui n’aboutit pas et une modification du jeu électoral. Les conditions d’éclosion de la culture républicaine sont donc plus complexes et, dans cette perspective, il est à noter que l’usage du concept doit toujours se garder de trop lisser les aspérités contextuelles de la Belle Epoque. Les crises de la République participent pleinement de sa définition au titre du compromis passé ; elles sont, dans l’horion d’une politique du peuple, le moment où le compromis républicain peut se redéfinir. Dans ces configurations, le rapport du personnel politique, des fonctionnaires, aux classes populaires repose systématiquement sur un principe de contractualité à double sens propre à conforter la représentation (la crise et le recours au chef charismatique apparaissent aux défauts de cette représentation, quand le contrat est rompu). Le rituel politique des élections, notamment les campagnes électorales, se construit en grande partie dans cette dimension. La dimension de réponse présente dans le programme n’engage pas seulement le rapport aux classes moyennes, elle fonde la républicanisation des campagnes et du monde urbain. C’est cette violence symbolique qu’estompe le concept de culture républicaine.

  • Cette violence symbolique se retrouve dans l’argumentaire tressé par l’Action Française opposant le pays légal au pays réel. Il est l’une des premières manifestations dans le champ culturel du hiatus entre la culture républicaine et les populations qu’elle prend en charge. Ce hiatus tient sans doute à l’inexacte superposition du concept de culture républicaine au phénomène de nationalisation des masses, d’intégration à l’Etat-nation français des populations. L’argument de la Vraie France, analysé par Hermann Lebovics12, se comprend dans cette tension vis-à-vis de la culture républicaine. Celle-ci ne dénote que l’une des appartenances ; ne prenant pas en compte le fait national comme tel, la culture républicaine médiatise uniquement l’horizon libéral du régime. La référence implicite au cadre national n’est pas suffisante, elle occulte ce qui, dans le processus même d’intégration à l’Etat-nation, échappe au républicanisme mais se dit politiquement dans les termes du régime. L’émergence des mouvements régionalistes participe de ce phénomène.

Ainsi, contre une application univoque du concept de culture républicaine, l’argument de la politique du peuple nuance le contenu de la civilité républicaine. L’essentiel, dans ce travail, tient au rapport qu’il s’agit constamment de poser entre le concept et la question de l’Etat-nation. Dans cet intervalle, il faut mesurer le degré d’intégration des différents groupes de la mosaïque sociale française au régime.

Le temps fort d’une mémoire ou l’oubli de la problématique fasciste.


Pour autant, l’essentiel de la critique que l’on puisse formuler à l’égard de la place du concept de culture républicaine dans le programme tient moins à son application sur la période de référence qu’à ses effets sur la lecture induite des années Trente. Le concept est absent des instructions : la France des années Trente connaît une crise profonde, à laquelle le Front populaire veut apporter des réponses, constituant à ce titre un temps fort de la mémoire collective. Le déplacement paraît triplement significatif au regard de notre problématique. Il s’agit d’une part de mesurer la crise des années Trente à l’aune du concept de culture républicaine. Dans ce mouvement, les réponses que veut apporter le Front populaire repèrent un nouvel état possible du compromis républicain. Scruter celui-ci au titre d’un temps fort de la mémoire collective déplace l’horizon d’attente de l’analyse, érigeant en principe explicatif l’issue de l’événement politique et culturel qu’est le Front Populaire (son mythe) au prix de l’oubli des possibles qu’il portait, au prix du silence fait sur son inscription dans la longue durée de la question républicaine. Ce regard singulier naît d’un certain état de l’historiographie française des années Trente.

La crise des années Trente, la culture républicaine en crise.


La crise des années Trente est sociale, économique et politique. Elle serait la remise en cause du compromis républicain. Au regard du concept de culture républicaine, elle apparaît comme le lieu où s’abîme cette définition. La montée de l’antiparlementarisme corrélée autant par le phénomène des ligues que par la personnalisation du politique à gauche (Léon Blum, Maurice Thorez fils du peuple) frappent au cœur le consensus parlementaire. Les propositions de renouvellement de la vie politique (Jeune turcs, Troisième voie, personnalisme…) renouvellent ce constat13, attestant d’un délitement de l’attachement aux valeurs du régime. Les classes moyennes sont responsables de ce délitement, ne se reconnaissant plus dans le compromis républicain, écartelées entre les classes moyennes indépendantes et la fonction publique aux représentations de l’action politique divergentes. Ainsi le constat de crise formulé pour les années Trente dans les domaines sociaux, politiques et économiques appelle la lecture de ses effets sur le concept de culture républicaine. Le silence fait sur ce point -malgré l’appel à une polémique scientifique lancé par Gérard Noiriel14- trouve sans doute son origine dans ce qu’un livre récent, et ouvertement iconoclaste, appelle « le mythe de l’allergie française au fascisme15 ».

Les réponses du Front populaire.


Avant d’étudier la controverse portée par cette formule, l’évocation des réponses du Front populaire à la crise protéiforme des années Trente circonscrit les termes du débat16. Le Front populaire, par l’alliance politique qui le façonne, mène à son terme l’intégration des classes sociales à la nation française : le tournant politique du Parti communiste, la politique de main tendue pratiquée par Maurice Thorez par delà la SFIO à l’égard des radicaux, des catholiques, constitue d’une certaine manière pour la France le terme ultime du mouvement de nationalisation des masses. Dans ce jeu, le discours politique informe un mouvement social qui lui est antécédent tout en s’adossant à l’Etat pour parachever cette intégration, tant sur le plan social que culturel. Ce mouvement social antécédent, manifesté par le 12 février 1934 et ses conséquences, construit l’alliance politique du Front populaire sur le mode défensif de l’antifascisme. Ce mode défensif reprend structurellement la mécanique des gouvernements de défense républicaine de la Belle Epoque17, dans la mobilisation de la Gauche politique et associative. En soi, le Front populaire participe du modèle républicain en politique, dans sa forme comme dans les solutions qu’il prône, puisqu’il confie à l’Etat la mission de réorganiser le jeu social. Premier moment d’une histoire de l’Etat-providence, celui-ci apparaît régulateur, informant par l’accord Matignon, par les congés payés, le compromis républicain. Il codifie d’ailleurs celui-ci, l’organisant par l’invention des partenaires sociaux, au-delà du jeu politique pour donner une forme « étatique » au compromis républicain. Le Front populaire apporte donc un premier élément de réponse à la thématique de crise de l’Etat, de crise de la loi présente dans la crise des années Trente. Ajoutons que sur son revers culturel, la même problématique d’approfondissement des thématiques initiées avant-guerre se retrouve quand le Front Populaire met en scène « la vraie France », confiant aux Arts et Traditions populaires le soin d’intégrer classe ouvrière et monde(s) paysan(s) à la Nation. Que ce mouvement participe des origines républicaines de Vichy ne doit pas occulter sa dynamique propre18, enracinée dans la pratique de l’Etat républicain depuis la Belle Epoque.

Confrontée au concept de culture républicaine, la question du Front populaire marque les limites du concept tout en inscrivant la crise des années Trente et les tentatives de solutions qu’on tente de lui apporter dans le temps long des pratiques républicaines. Ce plaidoyer pour une longue durée de l’analyse historique participe des propositions de Gérard Noiriel19. Il s’agit moins au terme de ces remarques d’infirmer la pertinence du concept que saisir la signification du silence fait sur sa pratique, son usage, dans le temps court des années Trente. C’est alors, au détour des instructions du programme, l’argument du « temps fort de la mémoire nationale » qu’il faut questionner.

Qu’est-ce qu’un temps fort de la mémoire nationale ?


La formule du « temps fort de la mémoire nationale » atteste significativement d’un déplacement du régime d’historicité. Convenons qu’elle pouvait également s’appliquer à la Belle Epoque, à l’Ecole de Jules Ferry, mais là n’était sans doute pas la demande sociale déterminante dans l’architecture des programmes du secondaire. La mémoire n’est pas l’histoire : le rappel du passé convoque une image, la mémoire exerce un souvenir selon les propositions de Paul Ricoeur20. La mémoire enfin, à l’image des travaux initiés par Pierre Nora, peut être l’un des objets de l’histoire. La formule « temps fort de la mémoire nationale » exclut cette dernière acceptation. Plus exactement, il semble que ce soit l’image qui convienne. L’étude du Front populaire trouve sa place dans le chapitre intitulé « Les démocraties libérales durant les années Trente : l’exemple de la France ». Cette exemplarité au titre de la démocratie libérale déplace le Front populaire sur le registre mémoriel : pour l’ensemble des manuels21 (qui, s’ils ne relèvent pas exactement de la volonté du législateur, illustrent la lecture de celle-ci au titre des représentations sociales consensuelles), le Front populaire est le temps des grèves et des congés payés, des premiers acquis sociaux. Au présent, il constitue un marqueur dans l’imaginaire des luttes sociales. Pour autant, dans le strict cadre de l’histoire, l’étude au titre de la mémoire introduit la distorsion requise pour atteindre à l’exemplarité de la France au titre des démocraties libérales confrontées à la concurrence totalitaire. Le jeu n’est pas vain qui superpose à la figure de la République celle de la démocratie libérale. Il donne sens, dans le registre de l’histoire comparée, aux évolutions différenciées des états européens, empruntant une part de sa problématique au travail pionnier de Christophe Charle22. Mais le registre mémoriel tend néanmoins à l’occultation de traits spécifiques : celui du fascisme français, de la brutalisation, de la société française. Ces thématiques paraissent marginales dans la production historiographique française mais sont présentes dans l’historiographie anglo-saxonne23 et rebondissent sur le sort qu’il convient de réserver à Vichy. Précisons qu’elles heurtent de plein fouet l’hypothèse de la pacification de la société française, questionnant les registres de cette violence non au titre d’une importation mimétique de modèles étrangers mais en regard des effets de champs et de reclassements politiques à l’œuvre dans la société française des années Trente. Dans cette configuration, l’hypothèse comparatiste ne vise pas à l’exemplarité du cas français mais à son exacte pesée dans le champ des sociétés occidentales affectées de troubles identiques intrinsèquement liés aux effets de la Grande Guerre. Ce regard fait actuellement débat ; son absence dans les orientations du programme s’explique sans doute par ce caractère. Seul le rabat sur le registre mémoriel questionne…

Conclure


Entre demande sociale et positionnement historiographique, la culture républicaine s’impose d’évidence au nouveau programme, représentant dans les programmes du secondaire l’un de lieux d’une histoire culturelle du politique. C’est pourtant le mot de Victor Hugo, « Bien coupé, mal cousu » qu’il faut évoquer dans les effets de cette introduction sur la séquence chronologique du programme. La liberté pédagogique du professeur doit alors composer avec le renouveau de l’historiographie sur ces points pour se saisir de l’ensemble des choix explicites ou implicites de cette architecture des programmes, et s’y situer. Soit dans l’horizon d’une histoire nationale dominée par la question républicaine, soit dans l’horizon d’une histoire européenne clivée par la problématique des conflits mondiaux et des phénomènes fascistes.

Vincent Chambarlhac

Historien IHC UMR CNRS 5605

1 On prendra comme date symbolique de ce renouveau la parution de l’ouvrage manifeste et collectif sous la direction de René Rémond en 1986 intitulé Pour une histoire politique.

2 Serge BERSTEIN. « L’historien et la culture politique. » Vingtième siècle. Revue d’histoire. n° 35. Juillet 1992.

3 Jean-François SIRINELLI. « Des cultures politiques ». Histoire des droites en France. Tome II. 1993.

4 Serge BERSTEIN, dir. Les cultures politiques en France. Paris. Seuil. 1999.

5 Serge BERSTEIN, Odile RUDELLE. Le modèle républicain. Paris. PUF. 1992.

6 Pierre NORA. Les Lieux de mémoire. Tome I. Gallimard “Quarto”. 1997. P 17.

7 Serge BERSTEIN, dir. L’invention de la démocratie. Paris. Seuil. 2002.

8 Serge BERSTEIN et Odile RUDELLE. Le modèle républicain. Paris. PUF. 1992. p 430.

9 Michel DUPUY. La politique du peuple. Racines, permanences, ambiguïté du populisme. Paris. Albin Michel. 2002.

10 Sophie WAHNICH. La liberté ou la mort. Essai sur la terreur et le terrorisme. Paris. La Fabrique. 2003.

11 Alain CORBIN. Le village des cannibales. Paris. Champs Flammarion. 1995.

12 Hermann LEBOVICS. La « vraie France ». Les enjeux de l’identité culturelle (1900-1945). Paris. Belin. 1995.

13 Sur Léon Blum, cf. l’intervention de Thierry Hohl à ce même stage. Pour Maurice Thorez, Stéphane SIROT. Maurice Thorez. Paris. Presses de Sciences Po. 2000. Sur les tentatives de renouvellement de la vie politique, cf. l’ouvrage classique de Jean-Louis LOUBET DEL BAYLE. Les non-conformistes des années Trente. Une tentative de renouvellement de la pensée politique française. Paris. Seuil. 1969.

14 Gérard NOIRIEL. Les origines républicaines de Vichy. Paris. Hachette « Littératures ». 1999. Gérard Noiriel mesure le présent du passé républicain dans Vichy. Son constat, construit de manière rétrospective, peut aussi se comprendre en regard d’une lecture des apories du concept de culture républicaine.

15 Michel DOBRY, dir. Le mythe de l’allergie française au fascisme. Paris. Albin Michel. 2003.

16 La synthèse la plus récente sur le Front populaire est celle de Serge WOLIKOW. Le Front populaire en France. Bruxelles. Complexe « Questions au XXème siècle ». 1996.

17 Par deux fois (Boulanger, Dreyfus), la République triompha des crises par la formation d’une coalition de défense républicaine. Il s’agit d’une figure complexe liant le monde politique et le monde associatif. Dans l’enceinte parlementaire, la défense républicaine est l’alliance du centre et de la gauche (républicains, radicaux, socialistes). En cas d’élection, la discipline républicaine est de mise (pas d’ennemis à gauche). Le bon report des voix permet la victoire de cette coalition. D’autant que ces gouvernements de défense républicaine s’appuie sur la mobilisation des réseaux associatifs.

18 Pascal ORY. La belle illusion. Culture et politique sous le signe du Front populaire. 1935/ 1938. Paris. Plon. 1994. Christian FAURE. Le projet culturel de Vichy. Lyon CNRS. PUL. 1989. Shanny PEER. Les provinces à Paris : le Centre régional à l’Exposition internationale de 1937. Le Mouvement social. n° 186. 2001. Annie BLETON-RUGET. « Le Front populaire et les composantes agrariennes de l’identité nationale française : autour de l’exposition internationale de 1937. » In Serge WOLIKOW, Annie BLETON-RUGET Dir. Antifascisme et nation. Les gauches européennes au temps du Front Populaire. Dijon. EUD. 1998. p 153-162.

19 Gérard NOIRIEL. Les origines républicaines de Vichy. Paris. Hachette « Littératures ». 1999. Le chapitre 1 : « Pour une autre histoire du temps présent ». p 9-44.

20 Paul RICOEUR. La mémoire, l’Histoire, l’oubli. Paris. Seuil « L’ordre philosophique ». 2000.

21 Il s’agit d’une lecture rapide. L’examen détaillé et quantitatif du sort réservé au Front populaire dans les manuels constitue à lui seul une intervention, outrepassant ainsi la problématique de ce travail.

22 Christophe CHARLE. La crise des sociétés impériales. Allemagne, France, Grande Bretagne (1900-1940). Essai d’histoire sociale comparée. Paris. Seuil « L’univers historique ». 2001.

23 Pour la question du fascisme : Michel DOBRY. « La thèse immunitaire face aux fascismes. Pour une critique de la logique classificatoire. ». In Le mythe de l’allergie française au fascisme. Paris. Albin Michel. 2003. p 17-68. La thèse de la brutalisation est encore plus âprement discutée (et pour partie réfutée en se basant sur le cas des Anciens Combattants) ; elle est portée par le l’ouvrage de Georges. L. MOSSE. De la Grande Guerre au totalitarisme. La brutalisation des sociétés européennes. Paris. Hachette « Littérature ». 1999. C’est Antoine Prost qui réfute pour le cas français l’hypothèse de la brutalisation. Cf. Antoine PROST. « Brutalisation des sociétés et brutalisation des combattants ». In« Les sociétés en guerre ». Paris. Armand Colin. 2003. p 99-111. L’article constitue la synthèse de précédentes remarques sur la brutalisation, et notamment le compte rendu critique qu’il donna de Fallen soldiers (titre original de l’ouvrage de Mosse) dans The Historical journal. Mars 1994. p 209-217.

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