Résumé L'un des principaux objectifs de la science est de montrer que "le monde est intelligible" par la raison humaine. Cette tentative de compréhen­sion rationnelle a une histoire,





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Intelligibilité et historicité

(Science, rationalité, histoire)

MICHEL PATY

Conférence à la séance de clôture sur "l’Histoire des sciences dans le patrimoine mondial", du Colloque Les grands rendez-vous de la science et de l'histoire, Palais de la Découverte et UNESCO, Paris, 20-25 mars 2000 (le 25.3), et à la séance sur "Science et diversité culturelle - Ciencia y diversidad cultural - Science and Cultural Diversity", VII Congreso Mexicano de Historia de la Ciencia y la Tecnología, Pachuca, Mexique, 26-29 novembre 2000 (le 27.11). (Le second exposé, prononcé en espagnol, avait pour titre: Reflexiones sobre las relaciones entre la inteligibilidad y la historicidad en las transmisiones y las creaciones de conocimientos científicos).

Résumé
L'un des principaux objectifs de la science est de montrer que "le monde est intelligible" par la raison humaine. Cette tentative de compréhen­sion rationnelle a une histoire, laquelle est étroitement liée à celle des sciences, mais aussi à celles des techniques et de la philosophie. Après avoir montré comment la considération des sciences dans l'histoire ouvre ou renouvelle un vaste champ de problèmes philosophiques, nous examinons la question de l'intelligibilité sous divers aspects qui vont de la rationalité (plus large et complexe que la seule logique) à l'action pratique (avec la pensée technique), à l'esthétique et aux choix éthiques, à la communicabilité des connaissances, dans le temps et dans l'espace, et aussi à la création scientifique. Nous analysons ensuite les rapports entre construction sociale et historicité, en faisant ressortir toute l'im­portance des contenus de connaissance, qui ne se laissent pas dissoudre dans les conditions externes de leur constitution. Toute la richesse de l'historicité se laisse voir dans la manière organique dont ces contenus sont tissés à partir de matériaux du monde empirique assimilés dans des constructions rationnelles. L'historicité elle-même nous devient intelligible, et permet de concevoir les élargissements de la rationalité qui permettent les ouvertures, les inventions et les progrès de la connaissance.
Introduction. Les sciences dans l'histoire, un champ de

problèmes philosophiques
Dans cette séance de clôture d'un Colloque de presque une semaine sur l'histoire des sciences au travers des siècles et des civilisations, je voudrais proposer quelques réflexions qui appartiennent à ce qu'on pourrait appeler la philosophie de l'histoire des sciences. Elles appar­tiennent, en vérité, autant à l'histoire des sciences qu'à la philosophie des sciences. Ces réflexions porteront sur quelques aspects bien cir­conscrits et je ne reprendrai pas les questions générales traditionnelle­ment débattues sur les relations entre la philosophie des sciences et l'histoire des sciences, sinon pour indiquer d'emblée que ces réflexions veulent témoigner à leur manière de ce que l'histoire des sciences, comme d'ailleurs aussi bien les sciences en leur état actuel, constituent pour la philosophie des sciences un champ très riche et vivant de problèmes. Je dis bien un champ de problèmes (philosophiques et épistémologiques) à inventorier, et non un lieu d'application de thèses à illustrer, comme ce serait le cas pour une philosophie des sciences normative qui serait, en réalité, conçue comme séparée de l'histoire des sciences.

Et ces problèmes, saisis sur le vif, concrètement pour ainsi dire, sont susceptibles de renouveler opportunément un domaine où l'on a souvent eu tendance, au long du siècle qui s'achève, à s'enliser dans des débats quelque peu scolastiques, sans doute parce que, précisément, quelque chose d'important manquait à une philosophie des sciences insistant de manière unilatérale sur les questions de langage, de logique des propositions et de significations. De telles questions sont, certes, fondamentales pour parler avec précision, mais elles étaient considérées seulement pour elles-mêmes, dans l'abstrait, et aussi dans l'intemporalité, en délaissant le plus souvent la considération des sciences telles qu'elles existent effectivement, avec leurs propositions, leurs procédures, leurs interprétations et controverses, pour ne retenir que des questions sur la pensée et le langage en général.

Cette philosophie de la connaissance était trop coupée de la vie des sciences et sélectionnait ses problèmes en les idéalisant ; et quand elle s'intéressait effectivement aux sciences et non pas seulement à la pensée dans sa généralité, elle se cantonnait dans la zone pour ainsi dire sans risque des connaissances avérées, laissant de coté celles qui se font et qui se trouvent dans un processus de transformation. Si, d'aven­ture, changements et controverses étaient évoqués, ils étaient aussitôt renvoyés à d'autres instances que la philosophie, à la psychologie des individus et à l'histoire de communautés sociales, les deux étant suppo­sées porter sur des séries d'événements échappant à la science propre­ment dite et à la saisie de la rationalité. Ceci valant surtout pour la philosophie des sciences de la tradition anglo-saxonne, dans le courant analytique, qui fut comme on le sait très influente, pour le meilleur et pour le pire, sur la philosophie de la connaissance de notre temps.

C'est que l'histoire des sciences est assez encombrante pour des conceptions qui voudraient ramener la connaissance scientifique à une sorte de système logique plus ou moins fermé, rapporté à des catégories déjà fixées en référence à des savoirs considérés comme acquis, et que l'on pourrait dès lors analyser en chambre. L'histoire des sciences en­seigne immédiatement, en effet, à qui s'y intéresse, non seulement que les connaissances bougent et se modifient sans cesse, mais qu'elles ne sont pas uniformes et de nature semblable les unes par rapport aux autres, si l'on considère tant la variété des disciplines que l'hétérogénéité des systèmes de savoirs dans les différentes civilisations et aux diverses époques.

Est-on sûr, d'ailleurs, que le même mot de science convienne à des configurations de savoirs et de pratiques prises dans des cultures très différentes ? Même si l'on trouve des raisons convaincantes de répondre affirmativement (ce qui est mon cas), la question mérite d'être posée. Elle est corrélative de la définition de ce que l'on entend par science, et les études comparatives sur des aires culturelles variées, comme celles qui ont été développées depuis deux ou trois décennies,1 obligent, en vérité, à revoir quelques certitudes simplificatrices: de celles, par exemple, qui feraient peu ou prou de la science au sens que nous connaissons pour le monde contemporain la norme de toute science, nous rendant alors aveugles à des pans entiers d'un riche patrimoine de l'humanité.2

Remarquons, en outre, que l'histoire des sciences, par nature, n'in­ventorie pas seulement les sciences acquises, elle voit se former des savoirs nouveaux, souvent non conscients encore d'eux-mêmes en tant que tels, car la nouveauté, au moment où elle surgit, ne dispose pour nos yeux que de l'espace de ce qui était connu, où elle était encore à proprement parler impensable. Pour que ces connaissances neuves nous deviennent explicites, il faut que les structures mêmes de nos représen­tations mentales se soient trouvées transformées à la faveur de leur assimilation progressive.

En bref, l'histoire des sciences est l'histoire des connaissances qui, à travers l'espace et le temps, s'inventent, se transmettent, s'appliquent, se modifient, et aussi qui se réfléchissent sur elles-mêmes, par la pensée critique et philosophique, et par l'interpénétration avec d'autres instances de culture. C'est sous ces aspects divers, non fermés et vivants, que l'histoire des sciences nous donne à saisir ce qu'est, dans sa réalité effective, la science, aussi bien l'une des sciences particulières que l'ensemble des sciences dans leurs manifestations locales et différenciées.

En ayant en vue ce paysage, dont il faudra détailler tant soit peu certains traits, je voudrais proposer les réflexions qui suivent sur quelques enseignements philosophiques de l'histoire des sciences, en les centrant autour de la question de la rationalité, ou du rationalisme - lié à la science par nature -, tout en considérant cette rationalité sous les éclairages qu'en procure l'histoire. Je me concentrerai donc, dans cette perspective, sur plusieurs problèmes des rapports entre science, rationalité et histoire, rapportés au double point de vue de l'intelligibilité et de l'historicité ; autant dire que j'ai modifié, dans le sens d'une explicitation, le titre qu'il m'était initialement proposé de traiter, "La science et le rationalisme", en le faisant glisser vers une formulation plus précise et également plus actuelle, à savoir "Intelligibilité et historicité", avec en sous-titre "Science, rationalité, histoire".

Dimensions de l'intelligibilité
Explicitons donc quelques aspects du paysage qui s'offre à nous si nous tenons compte des travaux des historiens et des philosophes sur les sciences et la pensée scientifique en les rapportant à la question de I'intelligibilité, c'est-à-dire de l'appropriation par la raison, dans les pensées subjectives singulières, de tel élément de connaissance. Sans intelligibilité, il n'est pas de science, puisque la science est une production humaine, et, bien entendu, il n'est pas non plus d'histoire des sciences, puisque toutes les réceptions, transmissions, remaniements et nouveaux cours de sciences sont le fruit d'expériences vécues par ces mêmes subjecti­vités, fussent-elles rassemblées en "communautés", et considérant de toutes façons qu'elles participent d'une vie sociale. II n'est pas de com­munautés et de société sans sujets individuels, à moins de parler de robots (et même pas de clones). L'orientation des convictions intellec­tuelles selon des "paradigmes" dans le sens kuhnien,3 caractéristiques d'une époque et d'un contexte social, est une image bien trop schéma­tique et même grossière, que l'on dirait calquée sur celle d'un champ magnétique orientant une limaille de fer au comportement uniforme, pour qu'elle puisse s'appliquer effectivement à des pensées humaines qui sont aussi conscience, raison et volonté. Toute autre est l'idée de "champ intellectuel" ou de "champ scientifique" proposée par Pierre Bourdieu, qui laisse aux individus la possibilité de s'orienter différemment les uns des autres, gardant leur capacité d'originalité créative.4

L'histoire des sciences nous apprend que les connaissances ne sont pas transmises de manière uniforme, la compréhension faisant appel à un ensemble complexe de dispositions et d'attitudes, comme les en­seignants le savent bien. Elle nous apprend aussi que les savants ou les chercheurs eux-mêmes n'ont pas exactement la même lecture d'un fait, d'un problème, ou d'une proposition scientifiques, bien que ceux-ci soient présentés sous une formulation rationnelle et aussi objective que possible (nous reviendrons sur ces différences, liées aux "styles scienti­fiques").

Retenons, pour l'instant, que la rationalité, qui fait la science, en ce sens du moins qu'elle caractérise les contenus de science, car il faut tenir compte aussi du donné d'observation ou d'expérience constaté (mais cette constatation résulte elle-même d'un travail dans la rationalité: critique, procédure, vérification, etc.) ; que la rationalité, donc, n'est pas uniforme et univoque pour tous, même si tous ont la capacité de raison. Retenons encore que la rationalité dans la pensée d'un sujet n'est pas isolée et s'accompagne de la capacité d'émotion, du sentiment esthétique, de préoccupations métaphysiques, voire religieuses, de l'exercice de la volonté, de projets, de choix de valeurs, d'une culture, d'une représentation du monde, selon des dispositions propres à chaque individu, qui guident d'ailleurs l'"intuition intellectuelle" comme perception synthétique immédiate... Cette "intuition" à laquelle tous les grands savants et philosophes de l'histoire de la pensée se réfèrent, même si les uns et les autres la conçoivent différemment, chacun à sa manière, pour rendre compte d'une constatation sur des faits d'intel­ligence dont ils ne savent pas donner de description détaillée par l'analyse.

Autrement dit, le rationnel n'est pas univoque et déborde largement le logique ; il peut prendre, dans les modalités de la compréhension, appui sur l'intuition intellectuelle, qui fait intervenir des facteurs dont la complexité résiste à l'analyse. Il joue sur les registres du réel et du pos­sible, et implique la prise en compte de données multiples et de situations compliquées qui multiplient les solutions concevables a priori. Et pour­tant, malgré cette grande flexibilité, le rationnel peut être qualifié de manière positive, et opposé à l'irrationnel. Il permet de définir l'intelligi­bilité (l'intelligibilité rationnelle, justement), et constitue le moteur de la démarche scientifique. C'est lui qui donne la possibilité de décrire (et de communiquer) les connaissances scientifiques acquises, et il permet aussi, par sa flexibilité même, de concevoir que l'invention scientifique soit possible comme réponse originale et singulière à une exigence d'in­telligibilité posée de manière particulière. Cette intelligibilité particulière elle-même n'est pas fermée dans sa singularité, puisqu'elle peut être transmise et adoptée par d'autres, sans devenir impersonnelle pour autant: elle reste toujours l'objet d'une adaptation idiosyncratique dans l'assimilation par une intelligence singulière. C'est un des traits de la rationalité de permettre la communication (discursive) et le partage des explications. Sans doute l'affirmation que la raison est la chose du mon­de la mieux partagée n'est-elle pas encore une idée dépassée...

L'idée de science entretient donc avec la rationalité un lien de cons­titution, et avec elle aussi l'activité technique dont elle est issue, au moins à l'origine: la technique, qui est aussi une pensée (pratique) ra­tionnelle,5 est sans doute aussi, comme la science, une pensée qui tient en quelque façon à l'esthétique et aux autres dimensions que nous avons mentionnées. Le lien de la pensée technique à l'esthétique semble attesté dès l'époque paléolithique, si l'on en croit les préhistoriens, qui font valoir que "les pierres taillées (le) sont beaucoup plus [taillées] (...) que leur usage ne le réclamait", et qu'elles présentent "une évidente recher­che esthétique", due peut-être, d'ailleurs, à ce que ces outils "étaient investis d'une dimension sacrée". Sans doute est-ce "dans ses gestes d'artisan que l'homme s'est peu à peu découvert artiste...", et peut-être même l'art, qui est apparu indépendamment à peu près au même mo­ment en divers endroits de la planète (de - 40 000 à - 12 000 ans, en Australie, en Europe et en Asie, en Afrique et en Amérique), serait-il antérieur à la pensée conceptuelle.6

Soit dit en passant, rien n'oblige à opposer une explication fonctionnaliste classique des formes que nous qualifions d'art et l'attribution à leur propos d'un véritable sentiment esthétique, et l'on pourrait envi­sager que ce que nous concevons comme esthétique est issu de l'histoire de cette pratique primitive déjà très élaborée, qui était à la fois fonction­nelle et signifiante. La forme exprimait une exigence de sens, d'ailleurs liée à la pratique, à la fonction, et, par là, portait une esthétique. Fonction pratique, sens et esthétique étaient vraisemblablement présents et indistincts à l'origine, dans une pensée de toutes façons symbolique, et n'auront été conçus séparément et de manière réflexive que par la suite, très tardivement sans doute. On en trouverait encore la trace, plus près de nous, dans les temps historiques : le mot art signifiait jusque relative­ment récemment le travail utile et le savoir-faire par l'outil, dont l'ex­pression, dans la forme, n'était peut-être que secondairement de la beauté.7 Il est en tout cas significatif que les arts et les beaux-arts aient une même origine (renvoyée par les Grecs à la "mimesis").

Il serait assez naturel que la pensée conceptuelle fût advenue bien après la pensée technico-esthétique, qui manifeste d'ailleurs plus direc­tement le lien avec la nature, et même l'immersion dans la nature, pour la reproduire (par l'art), ou pour la prolonger (par l'outil). Quant à la science, elle se caractérise à l'origine (ou plutôt à ses origines, qui sont diverses), comme pratique et comme théorie ; et, d'une certaine manière, du moins dès qu'elle fut réflexive, avec la conscience d'être théorie, c'est-à-dire en admettant de raisonner dans l'abstraction même de la théorie, ayant distendu les liens qui l'avaient initialement formée sur le monde sensible et perceptible, comme on pourrait le reconstituer avec la genèse de la géométrie et l'arithmétique. Pratique ou théorique, la science est une activité qui se produit avant tout dans un univers de formes symboliques (mais déjà, d'ailleurs, chez l'être humain pensant, la sensation et la perception elles-mêmes transposent leurs éléments dans des signes et des formes symboliques).8

Les représentations symboliques de la science sont capables d'agir sur le monde. Et, avant elles, celles des grottes ornées, quelle que soit l'interprétation que l'on se donne de l'art pariétal, mais dont la significa­tion était peut-être chamanique, si l'on en croit Jean Clottes et D. Lewis-Williams, dans leur livre sur Les chamans de la préhistoire.9

Il existe fort probablement, depuis qu'il y a des représentations ou des productions d'objets par les hommes, un lien étroit entre l'action pratique (dans la forme et la finalité des instruments), la connaissance qui l'accompagne, ['esthétique (par la finition des outils, ou le dessin des animaux en mouvement, par exemple), les significations exprimées, et la conscience qui les explicite et les rend manifestes, et qui les organise ensemble. Ces relations nous sont mieux connues pour la période "historique", notamment par les documents écrits : du moins, pour ce qui est de la pensée des anciens Grecs et de leurs héritiers jusqu'à nous, mais elles le sont moins bien pour les autres civilisations ; il est cependant plus que vraisemblable que ces liens y aient existé aussi, sous des formes certes à première vue différentes de celles auxquelles nous avons nous-mêmes été initiés, et donc qu'ils aient été et soient universels.

Notre science procède de plusieurs origines. Son caractère abstrait la rattache de façon privilégiée à la "source grecque", qui la fonde expli­citement sur la raison, le logos, défini comme tel par sa fonction intellec­tuelle et qui lie, en les fondant ensemble, la science et la philosophie.10 Ce lien de nature et cette fonction, que caractérise l'exercice de la ratio­nalité, s'est établi, ou du moins souvent accompagné, d'oppositions qui se sont succédées au long de l'histoire, selon du moins ce que nous savons des civilisations et des cultures méditerranénnes et européennes. Opposition, tout d'abord, de la science et de la pensée rationnelle contre le mythe (avec les physiciens ioniens, les philosophes présocratiques), puis contre l'opinion, par la philosophie, avec Socrate se heurtant aux sophistes, puis avec Platon, Aristote... Opposition, plus tard, contre l'autorité reçue, qui imposait à l'exercice de la rationalité des limitations étroites, celle de ['"Ecriture révélée" des religions, aussi bien que celle des auteurs anciens. En témoignent les affirmations de Galilée, de Des­cartes, de Pascal, sur la nécessité de juger par soi-même, par l'usage de la raison appuyée sur l'observation, dans les matières profanes et naturelles, et non plus par le recours à l'érudition,11 ce pour quoi on a pu dire, avec Henri Gouhier dans son ouvrage sur la Jeunesse de Des­cartes, qu'ils participaient de ['"anti-Renaissance".12 Opposition contre les abus des pouvoirs politiques et "spirituels", pour la liberté et la tolé­rance, aux XVIIè et XVIIIè siècles notamment13 et, d'une manière générale, pour l'autonomie et la liberté de la pensée.14

Ensuite, quand la science s'est trouvée intégrée aux structures de la société, avec l'industrialisation et l'avènement de l'âge du capitalisme et des impérialismes, la situation s'est faite plus complexe, et le lien de la rationalité scientifique (et technique) aux autres "valeurs universelles" (qui sont, en vérité, des conquêtes de l'homme dans son histoire) est apparu moins univoque et s'est distendu. La science (et sa rationalité) put servir aussi à promouvoir ou à justifier des contre-valeurs (de l'ex­ploitation de l'homme à l'organisation de son oppression par des États totalitaires, et à son raval à l'état d'objet mercantile), cela au prix, il est vrai, le plus souvent, de perversions de sens. Pour se protéger de tout lien dans un sens ou dans l'autre, l'on proclama la "neutralité de la science" et, implicitement, celle de la rationalité. Et cependant, par-delà son fonctionnement dans des situations concrètes qui peuvent être les plus diverses, la rationalité (et la raison en général) quand elle se fait réflexive, se saisit comme une valeur, reconnue et librement choisie au même titre que les autres, et donc entretenant des liens avec ces autres valeurs. Par exemple, comprendre (dans la profondeur du sens de ce mot) a à voir avec liberté et dignité humaine (et, soit dit en passant, ce serait un terrible contre-sens de penser qu'il puisse y avoir un lien de nature entre rationalité et coercition).15

Dans ce sens, la rationalité, considérée dans sa dimension essentielle de valeur, ne manque pas de susciter aujourd'hui, comme elle le fera également demain, des oppositions en continuité avec celles dont nous venons de parler. Par exemple, contre les pouvoirs économiques sans partage qui visent à l'utilité ou au profit immédiat de quelques uns, sans égard pour l'intérêt général et le long terme, et mettent ainsi la planète en coupe réglée et en danger pour sa survie. Ce combat est aussi philo­sophique, contre les doctrines qui s'avèrente congruentes à cet état de choses, par exemple un certain pragmatisme nominaliste moderne qui rejette les notions générales et à vocation universelle comme celles d'hu­manité (et d'unité du genre humain), de vérité, de réalité, voire même, d'ailleurs, de rationalité, bien au-delà de ce qui est requis par la critique nécessaire de ces notions et de leur part d'idéalisme ou d'idéologie...16 (Mais il s'agit bien, au vrai, d'une autre idéologie, adéquate à une con­ception purement mercantile de la civilisation dont la valeur première et absolue, régulatrice des autres, serait le libre-échangisme au niveau mondial, à quoi tout le reste serait soumis : faisant du monde une co­llection d'objets à équivalent numéraire, dont la fonction est d'être acquis ou échangés). Ajoutons, enfin, l'opposition, toujours requise, contre les pouvoirs d'idéologies et d'ignorabimus de toutes sortes, fidéistes, sectaires ou fondamentalistes, auxquels on ajoutera, pour faire bonne mesure, les pouvoirs intellectuels et institutionnels des réductionnismes étroits (par exemple, disciplinaires).17

Ces oppositions rendent manifeste, par la négative, le lien qui exis­te entre, d'une part, la raison ou la rationalité et, d'autre part, la volonté et les choix éthiques. Notons, d'ailleurs, que la valorisation de la science, l'affirmation du désir de comprendre, est elle-même un choix d'ordre éthique.18 Le choix de la rationalité reste toujours, à chaque étape, une lutte (y compris dans la vie quotidienne, individuelle, sociale, politique) : lutte pour l'affirmation de la capacité de chacun à comprendre, c'est-à-dire pour l'affirmation de l'intelligibilité par les pensées individuelles, de Descartes à Kant, à Husserl, à Ricœur, et pour la liberté de comprendre, c'est-à-dire pour le libre-arbitre dans le jugement. Tant il est vrai qu'il ne peut être de connaissance authentique qu'acceptée de plein gré.

Cette rapide évocation nous incite à nous demander quelles sont, aujourd'hui, /es figures de cette rationalité et à chercher si, bien qu'elle soit de nos jours souvent durement questionnée, à travers les grandes notions générales qui la sous-tendent, comme la vérité, l'universalité, la réalité (du monde), et bien que certains de ses traits puissent être remo­delés, la rationalité ne comporte pas des caractères invariants, qui per­durent sous les transformations et - nous le verrons - sous les élargisse­ments. L'abandon de certitudes anciennes qui, pensait-on, la fondaient, comme l'évidence divine au soubassement du cogito cartésien, ou l'an­crage dans le monde réel par l'expérience, ou son inscription dans les structures de la pensée du sujet (l'a priori kantien), ne l'annule pas pour autant, car elle continue d'être au cœur de l'expérience de la pensée, et notamment de la pensée scientifique. Mais elle réclame de nouveaux approfondissements.

Des directions relativement neuves d'investigations sur la rationalité se présentent, grâce aux leçons de l'histoire des sciences, qui peuvent enrichir nos conceptions sur elle (la rationalité, le rationnel), et l'étayer non comme une hypothèse, optionnelle, mais comme un fait fondateur, avec des solidarités inédites pour une grande part. Par exemple, comme nous l'avons rappelé plus haut, que la rationalité n'est pas étrangère à la volonté. Et encore, qu'elle entretient des liens, qui commencent à peine à être inventoriés, avec \'esthétique (et cela, bien que le vrai ait été dissocié du beau, auquel l'antiquité grecque l'identifiait). Et aussi, qu'elle est féconde, plus encore que par l'explication, par l'invention.

Voici, précisément, un thème plutôt nouveau, qui pourrait enrichir considérablement la philosophie des sciences, celui de invention dans /a rationalité, de la création scientifique, création de formes rationnelles et de connaissances objectives. L'invention scientifique, qui a partie liée, évidemment, à la croissance des sciences, qui en est, en quelque sorte, l'élément significatif que pourrait saisir une micro-histoire des sciences, en vue de comprendre comment se sont établis les contenus nouveaux des sciences qui se font jour, et rechercher des généralisations possibles. Il serait tentant, ici, de faire un parallèle avec la micro-histoire pour l'his­toire sociale au sens de Carlo Ginzburg, qui s'intéresse aux singularités, aux stratégies individuelles à l'intérieur d'un microcosme pour les ratta­cher à des significations plus larges, voire à des invariants historiques.19

La subjectivité, la singularité, des pensées et des actions humaines, demande la communication des unes aux autres pour qu'elles puissent s'inscrire (pour nous) dans l'histoire et, de manière effective, pour qu'elles puissent contribuer à faire l'histoire (l'histoire tout court, ou l'histoire des sciences, mais la seconde est inscrite dans la première, même si elle en constitue un chapitre très particulier, tout comme l'histoire de l'art, d'ailleurs, et sans fermeture, puisqu'elle tient aussi aux sciences elles-mêmes et à la philosophie).20 Ces subjectivités et ces singularités ne sont pas effacées ou abolies par le désir d'objectivité, qui marque le projet même de connaissance scientifique: leur prise en considération est essentielle si l'on veut que notre conception de la connaissance échappe à l'épure d'un schème abstrait, qui rejoindrait d'ailleurs l'idée d'explication universelle par un "consensus social" sur des contenus somme toute secondaires, "sécrétés par l'époque", pour ainsi dire, sans point d'application particulier significatif.

Car il est question, fondamentalement, pour ce qui est de la science, d'intelligibilité, et celle-ci n'est réalisée que chez des individus tous par­ticuliers. Cette intelligibilité n'est pas uniforme, puisque les savants euxmêmes comprennent chacun différemment (la plupart du temps, et jusqu'à un certain point) les questions discutées, les problèmes à résou­dre, voire les propositions admises comme résolues. On voit bien, par là, que les inventions, même scientifiques, sont toujours des oeuvres individuelles, des "créations" au sens propre, comme on l'entend pour les arts.21 Sans l'aspect créatif, qui tient à la diversité des formulations et des réponses possibles à des questions ou des problèmes, à la diversité des "styles scientifiques" dont la caractérisation est complexe (idiosyncraties personnelles, "programmes épistémologiques" propres, inscrip­tion dans des "traditions scientifiques" diverses par l'enseignement, l'ex­périence ou la culture),22 il n'y aurait pas d'invention, pas de nouveauté, et partant pas de science comme réponse à la demande d'intelligibilité.

Et enfin, pour en terminer avec le paysage qui s'offre à nous, on ferait grand profit de l'étude des formes de la rationalité selon d'autres configurations, qui apparaissent dans les sciences d'autres cultures, ainsi que de la communication entre ces formes différentes et de la possibilité de les traduire l'une dans l'autre, par exemple par leur rapport à l'utilité, à l'abstraction, à la preuve, etc... Il reste intéressant (et réconfortant) de constater que des connaissances formulées dans des cultures très différentes sont en grande partie communicables, et qu'il est possible de les identifier comme appartenant aux mathématiques, ou à la physi­que, ou à la botanique, etc.. Par exemple, ce qui est mathématique pour le savant jésuite européen qui vient en Chine au XVII è siècle a un correspondant dans la pensée de son interlocuteur chinois, ce qui fait qu'ils sont conscients de parler sur un même terrain.23 Cette reconnais­sance tacite est en elle-même un fait d'invariance et d'universalité quant à la rationalité, d'une importance sans aucun doute considérable.
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