Discours préliminaire





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Discours préliminaire


L’histoire est devenue, depuis un demi-siècle, une science analytique rigoureuse ; non seulement les faits, mais leurs causes, veulent être indiqués avec discernement et précision, afin qu’on puisse juger des uns par les autres. La critique sévère rejette tout ce qui ne porte pas en soi le cachet de la vérité. Ce qui se présente sans avoir été accepté par elle, discuté et approuvé au tribunal de la saine raison, est traité de fable et relégué dans le monde des créations imaginaires. À ce double flambeau s’évanouissent le merveilleux, les prodiges, et toute cette fantasmagorie devant laquelle les nations à leur enfance demeurent frappées d’une secrète crainte, ou saisies d’une puérile admiration ; fantasmagorie qui animait jadis les sombres forêts du Canada dans l’imagination vive de ses premiers habitants, ces indigènes belliqueux et sauvages dont il reste à peine aujourd’hui quelques traces.

Cette révolution, car c’en est une, dans la manière d’apprécier les événements, est le fruit incontestable des progrès de l’esprit humain et de la liberté politique. C’est la plus grande preuve que l’on puisse fournir du perfectionnement graduel des institutions sociales. Les nuages mystérieux qui enveloppent le berceau de la Grèce et de Rome1, perdent de leur terreur ; l’œil peut oser maintenant en scruter les terribles secrets ; et s’il pénètre jusqu’à l’origine du peuple lui-même, il voit le merveilleux disparaître comme ces légers brouillards du matin aux rayons du soleil. Car bien qu’on ait donné aux premiers rois une nature céleste, que l’adulation des zélateurs de la monarchie les ait enveloppés de prodiges, pour le peuple, aucun acte surnaturel ne marque son existence ; sa vie prosaïque ne change même pas dans les temps fabuleux.

À venir jusqu’à il y a à peu près trois siècles, une ignorance superstitieuse obscurcissait et paralysait l’intelligence des peuples. Les trois quarts du globe qu’ils habitent étaient inconnus ; ils ignoraient également la cause de la plupart des phénomènes naturels qui les ravissaient d’admiration ou les remplissaient de crainte ; les sciences les plus positives étaient enveloppées de pratiques mystérieuses ; le chimiste passait pour un devin ou sorcier, et souvent il finissait par se croire lui-même inspiré par les esprits.

L’invention de l’imprimerie et la découverte du Nouveau-Monde ébranlèrent, sur sa base vermoulue, cette divinité qui avait couvert le moyen âge de si épaisses ténèbres. Mais Colomb livrant l’Amérique à l’Europe étonnée, et dévoilant tout à coup une si grande portion du domaine de l’inconnu, lui porta peut-être le coup le plus funeste.

La liberté aussi, quoique perdue dans la barbarie universelle, ne s’était pas tout à fait éteinte dans quelques montagnes isolées ; elle contribua puissamment au mouvement des esprits. En effet, l’on peut dire que c’est elle qui l’inspira d’abord, et qui le soutint ensuite avec une force toujours croissante.

Depuis ce moment, la grande figure du peuple apparaît dans l’histoire moderne. Jusque-là, il semble un fond noir sur lequel se dessinent les ombres gigantesques et barbares de ses maîtres, qui le couvrent presque en entier. On ne voit agir que ces chefs absolus qui viennent à nous armés d’un diplôme divin ; le reste des hommes, plèbe passive, masse inerte et souffrante, semble n’exister que pour obéir. Aussi les historiens courtisans s’occupent-ils fort peu d’eux pendant une longue suite de siècles. Mais à mesure qu’ils rentrent dans leurs droits, l’histoire change quoique lentement ; elle se modifie quoique l’influence des préjugés conserve encore les allures du passé à son burin. Ce n’est que de nos jours que les annales des nations ont réfléchi tous leurs traits avec fidélité ; et que chaque partie du vaste tableau a repris les proportions qui lui appartiennent. A-t-il perdu de son intérêt, de sa beauté ? Non. Nous voyons maintenant penser et agir les peuples ; nous voyons leurs besoins et leurs souffrances ; leurs désirs et leurs joies ; ces masses, mers immenses, lorsqu’elles réunissent leurs millions de voix, agitent leurs millions de pensées, marquent leur amour ou leur haine, produisent un effet autrement durable et puissant que la tyrannie même si grandiose et si magnifique de l’Asie. Mais il fallait la révolution batave, la révolution de l’Angleterre, des États-Unis d’Amérique et surtout celle de la France, pour rétablir solidement le lion populaire sur son piédestal.

Cette époque célèbre dans la science de l’histoire en Europe, est celle où paraissent les premiers essais des historiens américains de quelque réputation. On ne doit donc pas s’étonner si l’Amérique, habitée par une seule classe d’hommes, le peuple, dans le sens que l’entendent les vieilles races privilégiées de l’ancien monde ; la canaille comme disait Napoléon, adopte dans leur entier les principes de l’école historique moderne qui prend la nation pour source et pour but de tout pouvoir.

Les deux premiers hommes qui ont commencé à miner le piédestal des idoles mythiques de ces fantômes qui défendaient le sanctuaire inaccessible de l’inviolabilité et de l’autorité absolue contre les attaques sacrilèges du grand nombre, sont un Italien et un Suisse, nés par conséquent dans les deux pays alors les plus libres de l’Europe. Laurent Valla donna le signal au 15e siècle. Glareanus, natif de Glaris, marcha sur ses traces. « La Suisse est un pays de raisonneurs. Malgré cette gigantesque poésie des Alpes, le vent des glaciers est prosaïque ; il souffle le doute1. »

L’histoire des origines de Rome exerça leur esprit de critique. Érasme, Scaliger et d’autres savants hollandais vinrent après eux. Le Français, Louis de Beaufort, acheva l’œuvre de destruction ; il fut le véritable réformateur ; mais s’il démolit, il n’édifia point. Le terrain étant déblayé, le célèbre Napolitain, Vico, parut et donna (1725) son vaste système de la métaphysique de l’histoire1 dans lequel, dit Michelet, existent déjà en germe du moins, tous les travaux de la science moderne. Les Allemands saisirent sa pensée et l’adoptèrent ; Niebuhr est le plus illustre de ses disciples.

Cependant la voix de tous ces profonds penseurs fut peu à peu entendue des peuples, qui proclamèrent, comme nous venons de le dire, l’un après l’autre, le dogme de la liberté. De cette école de doute, de raisonnement et de progrès intellectuels, sortirent Bacon, la découverte du Nouveau-Monde, la métaphysique de Descartes, l’immortel ouvrage de l’esprit des lois, Guizot, et enfin Sismondi, dont chaque ligne est un plaidoyer éloquent en faveur du pauvre peuple tant foulé par cette féodalité d’acier jadis si puissante, mais dont il ne reste plus que quelques troncs décrépits et chancelants, comme ces arbres frappés de mort par le fer et par le feu qu’on rencontre quelquefois dans un champ nouvellement défriché.

Il est une remarque à faire ici, qui semble toujours nouvelle tant elle est vraie. Il est consolant pour le christianisme, malgré les énormes abus qu’on en a faits, de pouvoir dire que les progrès de la civilisation, depuis trois ou quatre siècles, sont dus en partie à l’esprit de ce livre fameux et sublime, la Bible, objet continuel des méditations des scolastiques et des savants qui nous apparaissent au début de cette époque mémorable à travers les dernières ombres du moyen âge. La direction qu’ils ont donnée à l’esprit humain n’a pas cessé depuis de se faire sentir ; ils ont continué l’œuvre de la généralisation du Christ, et leurs paroles, qui s’adressaient toujours à la multitude, ne faisaient que se conformer au système du maître. Le Régénérateur-Dieu est né au sein du peuple, et a choisi, par une préférence trop marquée pour ne pas être significative, les disciples de ses doctrines dans les derniers rangs de ces Hébreux infortunés, gémissant dans l’esclavage des Romains, qui devaient renverser aussi bientôt après leur antique Jérusalem. Ce fait plus que tout autre explique les tendances humanitaires du christianisme, et l’empreinte indélébile qu’il a laissée sur la civilisation moderne1.

C’est sous l’influence de cette civilisation et de ces doctrines que l’Amérique septentrionale s’est peuplée d’Européens.

Une nouvelle phase se passa alors dans l’histoire du monde. C’était le deuxième débordement de population depuis le commencement de l’ère chrétienne. Le premier fut, on le sait, l’irruption des barbares qui précipita la chute de l’empire romain ; le second fut l’émigration européenne en Amérique, qui précipita à son tour la ruine de la barbarie.

S’il est vrai que le spectacle tant varié de l’histoire excite constamment notre intérêt, soit qu’on assiste aux époques où les nations sont à leur plus haut degré de grandeur, ou penchent vers leur déclin, soit que, se plaçant à leur naissance, l’on jette de ce point ses regards sur la longue chaîne d’événements heureux et malheureux qui signalent leur passage sur la scène du monde ; combien cet intérêt ne dut-il pas redoubler lorsqu’il y a trois siècles, on vit sortir de différents points de l’Europe, pour se diriger au-delà des mers de l’occident, ces longues processions d’humbles mais industrieux colons, dont l’avenir, enseveli dans le mystère, donnait à la fois tant d’inquiétude et tant d’espérance. L’épée avait jusque-là frayé le chemin de toutes les émigrations. « La guerre seule a découvert le monde dans l’antiquité. » L’intelligence et l’esprit de travail sont les seules armes des hardis pionniers qui vont prendre aujourd’hui possession de l’Amérique. Leurs succès rapides prouvèrent l’avantage de la paix et d’un travail libre sur la violence et le tumulte des armes pour fonder des empires riches et puissants.

L’établissement du Canada date des commencements de ce grand mouvement de population vers l’ouest, mouvement dont on a cherché à apprécier les causes générales dans les observations qui précèdent, et dont la connaissance intéresse le Canada comme le reste de l’Amérique. Nous ne devons pas en effet méconnaître le point de départ et la direction du courant sous-marin qui entraîne la civilisation américaine. Cette étude est nécessaire à tous les peuples de ce continent qui s’occupent de leur avenir.

Tel est donc, nous le répétons, le caractère de cette civilisation, et de la colonisation commencée et activée sous son influence toute-puissante. Entre les établissements américains, ceux-là ont fait le plus de progrès qui ont été le plus à même d’en utiliser les avantages. Le Canada, quoique fondé, pour ainsi dire, sous les auspices de la religion, est une des colonies qui ont ressenti le plus faiblement cette influence pour des raisons qu’on aura lieu d’apprécier plus d’une fois dans la suite. C’est pourquoi aussi y a-t-il peu de pays qui, avec une population aussi faible, aient déjà passé par tant de guerres, d’orages et de révolutions.

Au surplus, dans une jeune colonie chaque fait est gros de conséquences pour l’avenir. L’on se tromperait fort gravement si l’on ne voyait dans le planteur qui abattit les forêts qui couvraient autrefois les rives du Saint-Laurent, qu’un simple bûcheron travaillant pour satisfaire un besoin momentané. Son œuvre, si humble en apparence, devait avoir des résultats beaucoup plus vastes et beaucoup plus durables que les victoires les plus brillantes qui portaient alors si haut la renommée de Louis XIV. L’histoire de la découverte et de l’établissement du Canada ne le cède en intérêt à celle d’aucune autre partie du continent. La hardiesse de Cartier qui vient planter sa tente au pied de la montagne d’Hochelaga, au milieu de tribus inconnues, à près de trois cents lieues de l’océan ; la persévérance de Champlain qui lutte avec une rare énergie, malgré la faiblesse de ses moyens, contre l’apathie de la France et la rigueur du climat, et qui, triomphant enfin de tous les obstacles, jette les fondements d’un empire dont les destinées sont inconnues ; les souffrances des premiers colons et leurs sanglantes guerres avec la fameuse confédération iroquoise ; la découverte de presque tout l’intérieur de l’Amérique septentrionale, depuis la baie d’Hudson jusqu’au golfe du Mexique, depuis la Nouvelle-Écosse jusqu’aux nations qui habitaient les rives occidentales du Mississippi ; les expéditions guerrières des Canadiens dans le Nord, dans l’île de Terreneuve, et jusque dans la Virginie et la Louisiane ; la fondation, par eux ou leurs missionnaires, des premiers établissements européens dans les États du Michigan, de l’Ouisconsin, de la Louisiane et dans la partie orientale du Texas, voilà, certes, des entreprises et des faits bien dignes de notre intérêt et de celui de la postérité, et qui donnent aux premiers temps de notre histoire, un mouvement, une variété, une richesse de couleurs, qui ne sont pas, ce nous semble, sans attraits.

Si l’on envisage l’histoire du Canada dans son ensemble, depuis Champlain jusqu’à nos jours, on voit qu’elle se partage en deux grandes phases que divise le passage de cette colonie de la domination française à la domination anglaise, et que caractérisent, la première, les guerres des Canadiens avec les Sauvages et les provinces qui forment aujourd’hui les États-Unis ; la seconde, la lutte politique et parlementaire qu’ils soutiennent encore pour leur conservation nationale. La différence des armes, entre ces deux époques militantes, nous les montre sous deux points de vue bien distincts ; mais c’est sous le dernier qu’ils m’intéressent davantage. Il y a quelque chose de touchant et de noble à la fois à défendre la nationalité de ses pères, cet héritage sacré qu’aucun peuple, quelque dégradé qu’il fût, n’a jamais osé répudier publiquement. Jamais cause, non plus, et plus grande et plus sainte n’a inspiré un cœur haut placé, et mérité la sympathie des hommes généreux.

Si la guerre a fait briller autrefois la bravoure des Canadiens avec éclat, à leur tour, les débats politiques ont fait surgir, au milieu d’eux, des noms que respectera la postérité ; des hommes dont les talents, le patriotisme ou l’éloquence, sont pour nous à la fois un juste sujet d’orgueil, et une cause de digne et généreuse émulation. Les Papineau (père), les Bédard, les Stuart, descendus dans la tombe entourés de la vénération publique, ont à ce titre pris la place distinguée que leurs compatriotes leur avaient assignée depuis longtemps dans notre histoire comme dans leur souvenir.

Par cela même que le Canada a été soumis à de grandes vicissitudes, qui ne sont pas de son fait, mais qui tiennent à la nature de sa dépendance coloniale, les progrès n’y marchent qu’à travers les obstacles, les secousses sociales, et une complication qu’augmentent, de nos jours, la différence des races mises en regard par la métropole, les haines, les préjugés, l’ignorance et les écarts des gouvernants et quelquefois des gouvernés. L’union des Canadas, surtout, projetée en 1822, et exécutée en 1839, n’a été qu’un moyen adopté pour couvrir d’un voile légal une grande injustice. L’Angleterre, qui ne voit, dans les Canadiens français, que des colons turbulents, entachés de désaffection et de républicanisme, oublie que leur inquiétude ne provient que de l’attachement qu’ils ont pour leurs institutions et leurs usages menacés, tantôt ouvertement, tantôt secrètement par l’autorité proconsulaire. L’abolition de leur langue, et la restriction de leur franchise électorale pour les tenir, malgré leur nombre, dans la minorité et la sujétion, ne prouvent-ils pas que trop, du reste, que ni les traités ni les actes publics les plus solennels, n’ont pu les protéger contre les attentats commis au préjudice de leurs droits.

Mais quoiqu’on fasse, la destruction d’un peuple n’est pas chose aussi facile qu’on pourrait se l’imaginer ; et la perspective qui se présente aux Canadiens est, peut-être, plus menaçante que réellement dangereuse. Néanmoins, il est des hommes que l’avenir inquiète, et qui ont besoin d’être rassurés ; c’est pour eux que nous allons entrer dans les détails qui vont suivre. L’importance de la cause que nous défendons nous servira d’excuse auprès du lecteur. Heureux l’historien qui n’a pas la même tâche à remplir pour sa patrie !

L’émigration des îles britanniques, et l’acte d’union des Canadas dont on vient de parler, passé en violation des statuts impériaux de 1774 et 1791, sont, sans doute, des événements qui méritent notre plus sérieuse attention. Mais a-t-on vraiment raison d’en appréhender les résolutions si redoutées par quelques-uns de nous, tant désirées par les ennemis de la nation franco-canadienne ? Nous avons plus de foi dans la stabilité d’une société civilisée, et nous croyons à l’existence future de ce peuple dont l’on regarde l’anéantissement, dans un avenir plus ou moins éloigné, comme un sort fatal, inévitable. Si je m’abandonnais, comme eux, à ces pensées sinistres, loin de vouloir retracer les événements qui ont signalé sa naissance et ses progrès, et de me complaire dans la relation des faits qui l’honorent, je ne trouverais de voix que pour gémir sur son tombeau. Je me couvrirais la tête pour ne pas voir agoniser ma patrie, expirer ma race. Non, homme d’espérance, l’on n’entendra jamais ma voix prédire le malheur ; homme de mon pays, l’on ne me verra jamais, par crainte ou par intérêt, calculer sur sa ruine supposée pour abandonner sa cause.

Mais, dans le vrai, cette existence du peuple canadien n’est pas plus douteuse aujourd’hui, qu’elle ne l’a été à aucune époque de son histoire. Sa destinée est de lutter sans cesse, tantôt contre les barbares qui couvrent l’Amérique, tantôt contre une autre race qui, jetée en plus grand nombre que lui dans ce continent, y a acquis depuis longtemps une prépondérance, qui n’a plus rien à craindre. Mais qui peut dire que ces luttes aient retardé essentiellement sa marche ? C’est pendant celle dont on craint les plus funestes résultats, que son extension a pris les plus grands développements. Dans les 152 ans de la domination française, la population du Canada n’a atteint que le chiffre de 80 000 âmes, tandis que dans les 83 ans de la domination anglaise, ce chiffre s’est élevé à plus de 500 000, et le pays s’est établi dans sa plus grande étendue. On voit donc que les frayeurs dont on vient de parler, sont plus chimériques que réelles.

En effet, ce qui caractérise la race française par-dessus toutes les autres, c’est « cette force secrète de cohésion et de résistance, qui maintient l’unité nationale à travers les plus cruelles vicissitudes et la relève triomphante de tous les obstacles ». La vieille étourderie gauloise, dit un auteur1, a survécu aux immuables théocraties de l’Égypte et de l’Asie, aux savantes combinaisons politiques des Hellènes, à la sagesse et à la discipline conquérante des Romains. Doué d’un génie moins flexible, moins confiant et plus calculateur, ce peuple antique et toujours jeune quand retentit l’appel d’une noble pensée ou d’un grand homme, ce peuple eût disparu comme tant d’autres plus sages en apparence, et qui ont cessé d’être parce qu’ils ne comprenaient qu’un rôle, qu’un intérêt ou qu’une idée.

Rien ne prouve que les Français établis en Amérique aient perdu, au contraire tout démontre qu’ils ont conservé ce trait caractéristique de leurs pères, cette puissance énergique et insaisissable qui réside en eux-mêmes, et qui, comme le génie, échappe à l’astuce de la politique comme au tranchant de l’épée. Il se conserve, comme type, même lorsque tout semble annoncer sa destruction. Un noyau s’en forme-t-il au milieu des races étrangères, il se propage, en restant comme isolé, au sein de ces populations avec lesquelles il peut vivre, mais avec lesquelles il ne peut guère s’amalgamer. Des Allemands, des Hollandais, des Suédois se sont établis par groupes dans les États-Unis, et se sont insensiblement fondus dans la masse sans résistance, sans qu’une parole même révélât leur existence au monde. Au contraire, aux deux bouts de cette moitié du continent, deux groupes français ont pareillement pris place, et non seulement ils s’y maintiennent comme race, mais on dirait qu’une énergie qui est comme indépendante d’eux, repousse les attaques dirigées contre leur nationalité. Leurs rangs se resserrent, la fierté du grand peuple dont ils descendent et qui les anime alors qu’on les menace, leur fait rejeter toutes les capitulations qu’on leur offre ; leur esprit de sociabilité, en les éloignant des races flegmatiques, les soutient aussi dans les situations où d’autres perdraient toute espérance. Enfin cette force de cohésion, dont nous venons de parler, se développe d’autant plus que l’on veut la détruire.

« La nationalité d’ailleurs n’est pas un fruit artificiel ; c’est le don de Dieu ; personne ne peut l’acquérir et il est impossible de le perdre1. » Les six siècles de persécution, d’esclavage et de sang de l’Irlande sont une preuve mémorable des dangers de la dénationalisation, qu’on me passe ce terme, forcée et violente d’un peuple civilisé par un autre peuple civilisé.

Les hommes d’État éminents qui ont tenu le timon des affaires de la Grande-Bretagne après la cession du Canada en 1763, comprirent que la situation particulière des Canadiens, dans l’Amérique septentrionale, était un gage de leur fidélité ; et cette prévision n’a été qu’une des preuves de la sagacité que le cabinet de cette puissance a données en tant d’occasions.

Livrés aux réflexions pénibles que leur situation dut leur inspirer après la lutte sanglante et prolongée dans laquelle ils avaient montré tant de dévouement à la France, les Canadiens jetèrent les yeux sur l’avenir avec inquiétude. Délaissés par la partie la plus riche et la plus éclairée de leurs compatriotes qui, en abandonnant le pays, les privèrent du secours de leur expérience ; faibles en nombre et mis un instant pour ainsi dire à la merci des populeuses provinces anglaises auxquelles ils avaient résisté pendant un siècle et demi avec tant d’honneur, ils ne désespérèrent pas, néanmoins, de leur position. Ils exposèrent au nouveau gouvernement leurs vœux en réclamant les droits qui leur avaient été garantis par les traités ; ils représentèrent avec un admirable tact que la différence même qui existait entre leur langue et leur religion et celles des colonies voisines, les attacherait plutôt à la cause métropolitaine qu’à la cause coloniale : ils avaient deviné la révolution américaine.

Le hasard a fait découvrir dans les archives du secrétariat provincial à Québec, un de ces mémoires, écrit avec beaucoup de sens, et dans lequel l’auteur a fait des prédictions que les événements n’ont pas tardé à réaliser. En parlant de la séparation probable de l’Amérique du Nord d’avec l’Angleterre, il observe « que s’il ne subsiste pas entre le Canada et la Grande-Bretagne d’anciens motifs de liaison et d’intérêt étrangers à ceux que la Nouvelle-Angleterre pourrait, dans le cas de la séparation, proposer au Canada, la Grande-Bretagne ne pourra non plus compter sur le Canada que sur la Nouvelle-Angleterre. Serait-ce un paradoxe d’ajouter, dit-il, que cette réunion de tout le continent de l’Amérique, formée dans un principe de franchise absolue, préparera et amènera enfin le temps où il ne restera à l’Europe de colonies en Amérique, que celles que l’Amérique voudra bien lui laisser ; car une expédition préparée dans la Nouvelle-Angleterre sera exécutée contre les Indes de l’ouest, avant même qu’on ait à Londres la première nouvelle du projet.

S’il est un moyen d’empêcher, ou du moins d’éloigner cette révolution, ce ne peut être que de favoriser tout ce qui peut entretenir une diversité d’opinions, de langage, de mœurs et d’intérêt entre le Canada et la Nouvelle-Angleterre. »

La Grande-Bretagne, influencée par ces raisons qui tiraient une nouvelle force des événements qui se préparaient pour elle au-delà des mers, ne balança plus entre ses préjugés et une politique dictée si évidemment dans l’intérêt de l’intégrité de l’empire. La langue, les lois et la religion des Canadiens furent conservées dans le temps même où il aurait été comparativement facile pour elle d’abolir les unes et les autres, puisqu’elle possédait alors la moitié de toute l’Amérique. Elle eut bientôt lieu de se réjouir de ce qu’elle avait fait cependant. Deux ans à peine s’étaient écoulés depuis la promulgation de l’acte de 1774, que ses anciennes colonies étaient toutes en armes contre son autorité, et faisaient de vains efforts pour s’emparer du Canada, qu’elles disaient n’avoir aidé à conquérir que pour l’intérêt et la gloire de l’Angleterre,

Les Canadiens, appelés à défendre leurs institutions et leurs lois garanties par les traités et par ce même acte de 1774, que le congrès des provinces rebelles avait maladroitement « déclaré injuste, inconstitutionnel, très dangereux et subversif des droits américains », se rangèrent sous le drapeau de leur nouvelle mère-patrie, qui profita ainsi plus tôt qu’elle ne l’avait pensé, de la sagesse de sa politique, politique sanctionnée depuis par le parlement impérial, en deux occasions solennelles, savoir : en 1791, en octroyant une charte constitutionnelle à cette province ; et, en 1828, en déclarant que « les Canadiens d’origine française ne devaient pas être inquiétés le moins du monde dans la jouissance de leurs lois, de leur religion et de leurs privilèges, tel que cela leur avait été assuré par des actes du parlement britannique ».

Si cette politique, qui a déjà sauvé deux fois le Canada, a été méconnue et répudiée par l’acte d’union, il n’est pas improbable que les événements y fassent revenir, et qu’on s’aperçoive que les Canadiens, en s’anglifiant, ne deviennent rien moins qu’Anglais. Rien n’indique que l’avenir sera différent du passé ; et ce retour pourrait être commandé par le progrès des colonies qui restent encore à la Grande-Bretagne dans ce continent, et par la perspective d’une révolution semblable à celle qui a frayé le chemin à l’indépendance de l’Union américaine.

S’il en était autrement, il faudrait croire que le cabinet de Londres a jugé d’avance la cause de la domination britannique dans cette partie du monde, et qu’il la regarde comme définitivement perdue. Mais l’on doit présumer qu’il y connaît fort bien la situation des intérêts anglais ; qu’il a déjà jeté les yeux sur l’avenir, comme on peut l’inférer de quelques passages qui se trouvent dans le rapport de lord Durham sur le Canada, et qu’il désire enfin le dénouement le moins préjudiciable à la nation. La Grande-Bretagne tient notre sort entre ses mains ; et selon que sa conduite sera juste et éclairée, ou rétrécie et tyrannique, ces belles et vastes provinces formeront, lorsque le temps en sera venu, une nation indépendante et une alliée utile et fidèle, ou elles tomberont dans l’orbite de la puissante république qui semble destinée à lui disputer l’empire des mers. Cette question mérite l’attention grave des hommes d’État métropolitains et coloniaux ; plusieurs peuples sont intéressés à sa solution.

Dans les observations ci-dessus, nous avons énoncé franchement et sans crainte nos vues sur un sujet qui doit préoccuper tous les Canadiens dans la situation exceptionnelle où ils se trouvent comme peuple. Nous l’avons fait, parce que nous croyons que nos lecteurs avaient droit de connaître notre opinion à cet égard ; nous avons dû aussi exprimer nos espérances que nous croyons bien fondées, parce qu’elles procèdent des déductions les plus sévères des faits historiques dont nous allons dérouler le riche et intéressant tableau.
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