Résumé Le Musée Océanographique de Monaco, construit à partir de 1899, nous fournit un bel exemple du rôle et de la fonction des musées d’histoire naturelle





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Article de revue à comité de lecture
L’HISTOIRE DES MÉDIAS 
LA FOI DU PRINCE 
Musées d’histoire naturelle et idéologie du progrès scientifique,
Revue MEI N° 12/13 2000, Ed. L’Harmattan 2000

Extrait du discours de SAS Prince Albert 1er de Monaco prononcé le 10 octobre 1910 pour inaugurer le Musée océanographique dont la première pierre avait été posée en 1899
Mots clefs

Muséologie, Musées d’histoire naturelles, Musée Océanographique de Monaco,
Résumé

Le Musée Océanographique de Monaco, construit à partir de 1899, nous fournit un bel exemple du rôle et de la fonction des musées d’histoire naturelle.

Au XIXe les musées étaient le lieu de la science reine : l’histoire naturelle, qui plaçait l’homme au centre de l’univers dans la perspective de son exploration et de sa domination. L’une de leurs principales fonctions était de servir à la communication des scientifiques entre eux. Aujourd'hui, les musées d’histoire naturelle pourraient avoir pour fonction de servir à la communication de la science avec le public. Car s’il est indispensable que les sociétés modernes laissent à la science la liberté et l’initiative nécessaires à son développement ; il est aussi indispensable qu’elles inventent des lieux de médiation où se développe un sens critique à l’égard de ses applications concrètes et de ses conséquences sur la vie des hommes.
Messieurs les représentants,

Mesdames,

Messieurs.

Et voici la science de la mer qui entre dans ce palais où l’architecte a mis l’empreinte de ses conceptions géniales quand j’ai voulu réunir dans un même éclat les deux forces directrices de la civilisation : l’Art et la Science…

L’Océanographie possède maintenant des flottes pour explorer les abîmes, des savants pour féconder ses richesses, des tribunes pour former ses maîtres et répandre son culte. Enfin, elle reçoit un concours libéral de plusieurs Etats puissants et de certains hommes éclairés…

Ici, messieurs, vous le voyez, la terre monégasque a fait surgir un temple fier et inviolable, dédié à la divinité nouvelle qui règne sur les intelligences. Moi, j’ai prêté les forces de mon cerveau, de ma conscience et de ma souveraineté à l’extension de la vérité scientifique, du seul terrain où puissent mûrir les éléments d’une civilisation stable, garantie contre l’inconstance des lois humaines…

L’océanographie se développe rapidement parce que, dans l’histoire de la Terre, le rôle présent et le rôle ancien de l’océan intéressent toutes les sciences.

Aussi, devant les proportions d’une œuvre qui s’étend d’un pôle à l’autre, sur toutes les longitudes, dans toutes les profondeurs et à travers tous les temps, j’ai voulu réunir, pour consolider sa base et guider sa croissance, les forces intellectuelles de tous les pays avancés.

Alors j’ai créé l’Institut dont nous ouvrons aujourd'hui la première partie, ces galeries destinées aux matériaux recueillis pendant mon existence scientifique, et aux richesses semblables attendues dans l’avenir ; et les laboratoires où je veux que les océanographes de partout utilisent les moyens accumulés pour le progrès de la Science…

Je veux que ce monument abrite sans partage le travail des savants, j’espère qu’il ne servira jamais la vanité de personne. Et quand les derniers bruits qui s’élèvent de cette assemblée où l’on proclame la majorité d’une science nouvelle s’éteindront derrière nos pas, la simplicité qui préside à la naissance des plus grandes forces morales entrera ici pour toujours…

Messieurs, j’ouvre le musée océanographique de Monaco pour le livrer aux serviteurs de la vérité scientifique. Ils y trouveront la paix, l’indépendance et l’émulation qui fertilisent les cerveaux. Quand leur pensée descendra de ce monument sur les eaux bleues qui dissimulent le mystère de nos origines, elle pourra glisser tout autour du monde en effleurant les êtres qui nous transmettent la légende des siècles. Quand elle passera sur le flanc de nos montagnes, où dorment dans leurs cavernes ou dans l’épaisseur des sédiments les générations mortes et les espèces finies, elle pourra s’abîmer dans les rêves évoqués par l’histoire de la Terre. Et si elle monte jusqu'aux cimes qui planent sur l’horizon, elle gagnera facilement les profondeurs de l’Univers pour se perdre dans le secret de nos destinées.

SAS Prince Albert 1er de Monaco, le 10 / 10 / 10
Née en 1848, Son Altesse Sérénissime le prince Albert 1er de Monaco est le souverain d’une petite principauté, perdue aux confins de la France et de l’Italie, qui doit sa fortune à un casino couru du gotha mondial en villégiature sur la Côte d’Azur. Les établissements de jeu étaient à cette époque interdits sur le sol français. L’historiographie de la Société des bains de mer gérant le casino et ces hôtels de luxe attenants raconte que princes et princesses, ducs, barons, lords, ministres et préfets généraux, artistes et journalistes célèbres, magnats de la finance ou de l’industrie s’y retrouvent pour des fêtes somptueuses, des concerts inoubliables, des repas d’exception et surtout pour jouer dans le casino le plus en vue d’Europe. Et l’argent coule à flots au point que le prince Charles III (le père) a décidé, en 1869, d’exonérer tous ses sujets d’impôts directs.
Tout prédestinait SAS Albert 1er à mener une existence mondaine, élégante et oisive, caractéristique de l’aristocratie européenne de cette fin de siècle. Mais c’était sans compter avec sa passion pour la mer et la science. Après la guerre de 1870, il se consacre à la recherche sous la direction de A. Milne-Edwards, alors professeur au Muséum d’histoire naturelle de Paris. En 1873, il acquiert une goélette de deux cents tonneaux baptisée “L’hirondelle” qu’il fait transformer en navire d’étude, sur lequel il embarque les meilleurs spécialistes pour des missions d’exploration scientifiques. Au total, il organisera et dirigera 28 campagnes en méditerranée et dans l’Atlantique nord, des îles du Cap Vert jusqu'au Spitzberg, avec une prédilection pour les Açores.
Pour l’essentiel, les missions consistent à piéger la faune et la flore pélagique jusque dans les eaux les plus profondes, depuis les plus gros spécimens comme les baleines ou les cachalots que le prince, parfois, harponnait lui-même, jusqu'aux planctons microscopiques. Les prises étaient soigneusement répertoriées, dessinées, disséquées, éviscérées, conservées. S’y ajoutait l’étude des courants, la cartographie des fonds marins, l’observation des populations de pêcheurs1. Le musée océanographique qu’il fait construire à Monaco, sur le modèle des musées d’histoire naturelle caractéristiques du XIXe, vise autant à accueillir et à conserver le résultat de ses campagnes, qu’à installer l’océanographie comme discipline scientifique à part entière.

Les musées d’histoire naturelle comme panoptiques du savoir



L’histoire naturelle est au début du XIXe la science reine, elle poursuit le grand projet de Linné d’engager le grand recensement du monde pour en faire l’histoire, et peut être à terme, pour en contrôler la destinée. Il s'agit de rassembler en un ensemble ordonné d'échantillons, les éléments composant le règne des trois ordres : minéral, végétal et animal de toute la Terre. « C'est sans doute une entreprise hardie que celle d'élever à la nature un palais, ou plutôt un temple qui soit digne d'elle et qui puisse en quelque sorte la contenir tout entière »2, déclarait l'architecte Jacques de Mollinos devant les représentants du peuple formant le comité de salut public, le 3 messidor an II de la république Française. Et les muséums d'envoyer des missions d'exploration dans tous les coins du globe pour qu'elles en ramènent des spécimens qui font ensemble la « nature terrestre ». Les musées ayant la mission de les classer et de les conserver, de façon la plus immuable possible, jusqu'à faire un de ces fameux panoptiques concentrant en un lieu les objets de savoir, pour les donner à étudier aux savants3.
Le Musée Océanographique de Monaco, construit à partir de 1899, relève du même esprit et pour tout cela constitue un cas exemplaire. « Le grand recensement s'étend maintenant aux mers qui couvrent les deux tiers de la planète. Il n'y a de science que ce qui peut être répété, revu, décrit à nouveau, et il n'est pas d'acquisitions scientifiques qui ne doivent être divulguées. Les trouvailles hasardeuses et périssables de l'océanographie biologique ne pouvaient donc devenir de véritables objets de la science, sans la création d'une sorte de conservatoire des êtres marins, qui les recueillit, les répertoria et assura la publicité de leur existence »4.
La science comme processus d’accumulation des savoirs, ne peut se développer sans un ensemble de dispositifs qui permettent de rassembler et de conserver les objets de connaissance, pour les offrir aux vagues successives de l’investigation scientifique, de façon à comparer et confronter les points de vue, avant de les compléter. La science comme processus de communication, d’intelligence collective, de mise en relation et de confrontation des savoirs fragmentaires suppose, elle, l’adoption d’un même langage et la normalisation des méthodes d’investigation. Pour rendre possible la comparaison et la cumulativité des travaux de recherche, il est indispensable d’adopter des conventions communes, d’uniformiser les mesures, de fixer les méthodologies. On imagine qu'au départ chacun procède à sa manière, innove, invente, défend sa façon de faire, débat de celle des autres. Mais à la longue, pour progresser, il faut une autorité indiscutable, imposant à tous les mêmes protocoles. La révolution française s’y emploie activement, par exemple en uniformisant les poids et mesures, mais aussi en supprimant quelques centaines de cabinets de curiosité qu’elle remplace par quelques dizaines de muséums d’histoire naturelle. L’enjeu, construire et imposer un système de classification unique et universel. Par opposition à l’anarchie foisonnante, incontrôlée et multiforme des cabinets de curiosité caractéristiques des lumières, qui pullulent à la fin de l’Ancien régime, les musées d’histoire naturelle sont des lieux d’ordre et d’autorité, indispensable pour imposer aux chercheurs les mêmes règles du jeu et permettre l’émergence d’une science moderne. On comprend mieux cette nécessité de bâtiments ostentatoires, fondateurs de l’institution, affirmant son autorité et celle des savants qui y sont nommés.
Le musée océanographique de Monaco échappe d’autant moins à cette règle, qu’il entend être le leader de l’océanographie. Le bâtiment, monumental, mesure cent mètres de large ; il est accroché à la falaise et s'élève jusqu'à quatre-vingts mètres au-dessus du niveau de la mer pour être vu de tous les bateaux comme un « phare de clarté ». La façade, tournée vers les jardins du Palais Princier, est académique comme l'est celle de la Grande galerie du Muséum d'histoire naturelle construit à la même époque et cependant d'une grande élégance. Des colonnades corinthiennes encadrent une statuaire allégorique, significatives de la foi du prince ; à droite, « la vérité dévoilant la science aux forces du monde », à gauche, « le progrès au secours de l'humanité ». Le musée ouvre sur un escalier monumental et le somptueux salon d'honneur, la salle de conférence et la salle d'océanographie zoologique, abritant des animaux naturalisés et le fameux squelette d'une baleine harponnée par le prince lui-même. Les laboratoires et l'aquarium occupent les étages inférieurs nichés dans la falaise, tandis que l'étage supérieur est réservé à d'immenses salles de conservation, largement vitrées, donnant sur la mer. Les hauteurs de plafond richement décorées atteignent 10 à 15 mètres. Colonnes de pierre blanche de la Turbie, marbres de Carrare, lustres en nacre, lanternes de bagues, boiseries précieuses finement ciselées, tentures et passements rouges, mosaïque, fresques et tableaux de maître, habillent le temple des sciences de la mer.
Les muséums d’histoire naturelle sont au service de la science, et au début au moins, exclusivement réservés aux professionnels. À partir de 1850, les profanes sont à nouveau autorisés à pénétrer dans le musée, mais une demi-journée seulement par semaine, le dimanche après-midi. On est loin de l’esprit des lumières, des formes de sociabilité cultivée qu’entretenaient les cabinets de curiosité qui servaient à la rencontre entre savants patentés et passionnés érudits ; entre chercheurs professionnels et amateurs cultivés, et où la vérité se cherchait dans le débat auquel prenaient part l’ensemble des participants. Les muséums imposent maintenant de nouveaux rapports entre savants et amateurs. Ces derniers, rejetés du côté des profanes, ne sont plus tolérés que pour recevoir des leçons de vulgarisation5. Dès qu’ils en ont la possibilité, les conservateurs des grands musées y font construire de majestueux amphithéâtres à l’image de celui de Monaco ou de l‘institut océanographique que le prince Albert 1er a fait édifier à Paris tout près de la Sorbonne. La relation est cette fois celle du maître à l’élève. Les discussions savantes sont maintenant l’affaire d’un cénacle de scientifiques chargés au mieux de guider le peuple et de lui révéler les vérités de ses découvertes. Et le peuple, ou au moins sa fraction la plus cultivée, partage ce point de vue avec enthousiasme. Pour l’idéologie de l’époque explique Ellul « la science évolue sans cesse vers un plus, si bien qu’elle finira par avoir tout saisi, épuisé tous les problèmes. Il n’y a pas de mystère, il n’y a pas d’inconnaissable, il n’y a pas de transgression des lois de la Nature, telles qu’elles ont été fixées par la science ».6 il n’y a qu’une seule voie au progrès, celle qu’ouvre la raison scientifique conduisant l’humanité vers toujours plus de bonheur. A Monaco, le prince a eu l’idée originale d’installer des aquariums en sous-sol pour permettre au visiteur de découvrir la vie sous-marine, mais surtout pour contribuer au financement de l’institution, il note que la formule expérimentée à Gênes a fait fortune7. Le prix d’entrée ayant été fixé à 2f. soit deux à trois cents de nos francs actuels, on imagine que ce n’est pas le peuple, mais l’aristocratie en villégiature sur la Côte d’Azur qui se presse devant les vitrines, et se rend écouter les conférences des éminents professeurs de l’institut.

La science et la guerre



Face aux menaces de guerre, toujours plus pressantes en ce début du nouveau siècle, le Prince croyait désespérément que la science et la raison, en luttant contre « la vanité des personnes et l’inconstance des lois humaines », garantiraient la paix. « J'ai donné le musée océanographique comme une arche d'alliance aux hommes du monde entier... ». En 1902, il a invité le Congrès universel pour la paix à se tenir dans les soubassements du musée en cours de construction. Et pour son inauguration, somptuaire, il s’est efforcé d'inviter et de recevoir des délégations officielles de tous les pays et notamment de l'Allemagne à laquelle il rend un hommage appuyé. “Guillaume II, Empereur Allemand, intervient largement pour doter son pays d'une gloire supérieure à toutes les ambitions humaines, celles qui naissent dans l'atmosphère des laboratoires et il accorde son ambition principalement aux sciences de la mer”8.

La suite, on la connaît, un déferlement apocalyptique, deux guerres mondiales monstrueuses, où les savants du monde entier rivalisent d’ingéniosité pour mettre la planète à feu et à sang. Jusque-là, la grande majorité des populations n’avait encore de contacts avec la science que ponctuels et fortuits (par le biais de la médecine ou parfois de l’industrie et des moyens de transport). Cette fois, la chimie, le physique nucléaire, la mécanique, la balistique, les techniques de transport et de communication ont bouleversé la vie quotidienne des gens, sur le front mais aussi à l’arrière, pour les plonger en enfer ; l’horreur absolue. Le massacre systématique des civils n’est plus un accident, une bavure inévitable, inhérente à tout conflit, mais une stratégie délibérée. Le bombardement des villes, explique Philippe Breton9, comme moyen de porter atteinte au moral des nations en guerre sera utilisé par chacune des parties adverses jusqu'à la bombe atomique, donnant la preuve si besoin est, que les progrès de la technoscience offrent désormais à l’humanité tout entière la possibilité de s’auto-exterminer.



En 1949, dans le bulletin des amis du musée océanographique de Monaco, on peut lire : « c’est désormais un lieu commun d’affirmer que les guerres, auxquelles nous devons tant de misères matérielles et morales, font progresser les sciences appliquées. À l’actif de la guerre de 14, il faut inscrire par exemple les étonnants progrès de l’aviation et aussi de la météorologie. Quant à la dernière guerre, elle a mis l’humanité tout entière sous la dépendance de la science »10. La science était descendue du ciel des idées pour intervenir concrètement sur le monde ; résultat, les populations avaient été plongées dans une épouvantable tragédie. Après cela, il est devenu difficile de croire en l’absolu du progrès et de la raison scientifique.
Le directeur du musée océanographique de Monaco espère encore que l’institution muséale pourrait servir à réconcilier le public et la science, et qu’il lui suffisait pour cela de soigner sa communication. Ce ne fut malheureusement pas le cas comme en témoigne le désintérêt des collectivités et la désaffection du public pour les musées d’histoire naturelle pendant les trente glorieuses, ces fameuses années de croissance ininterrompue de l’après-guerre. Les muséums d’histoire naturelle qui avaient si bien incarné l’idéal scientiste du XIXe, allaient connaître une désaffection à la mesure de l’engouement qu’ils avaient suscité précédemment. La science désertait les muséums, les abandonnant à la poussière et au silence. Le prestige n’allait plus aux sciences naturelles et à leurs projets de domination pacifique du monde. La recherche se portait là où se trouvent désormais les nouveaux enjeux industriels et militaires, et avec, les moyens nécessaires à son développement. Et le musée se cherchait une nouvelle vocation.
Aux lendemains du second conflit mondial, la société se grise de consommation. L’alliance de la science, de la technique et de l’industrie, expérimentée avec tant d’efficacité dans la guerre, se manifeste maintenant dans la consommation, l’électroménager, le confort, la médecine et les moyens de communication. Le progrès devient accessible à tous. En même temps, un obscur pressentiment travaille l’humanité. Une mauvaise conscience relayée et débattue par les médias ne la quitte plus. La science a fourni à l’homme la possibilité de provoquer « des dommages illimités et irréversibles ». Côté militaire, l’équilibre de la terreur sera-il suffisant et durable pour maintenir la paix et éviter le pire. Côté développement industriel, la soumission de la recherche aux impératifs économiques menace, à long terme, l’intégrité de l’homme, l’équilibre et la survie de la planète. Et Francis Jacques d’expliquer : « nous avons à la fois une meilleure connaissance du modus operandi de la science, une plus grande familiarité de la technologie et de cette médiation vers la vie quotidienne qu’elle permet… Simultanément, nous avons un moins bon contrôle du complexe politico-culturel de la technostructure. Pour l’opinion mondiale, le développement de la science « paraît de plus en plus autonome et auto-finalisé, échappant à tout contrôle » 11. Alors qu’au siècle précédent elle était encore le fait de figures célèbres, de savants parfaitement identifiés et donc relativement responsables de leurs actes et de leurs choix, la recherche est maintenant l’affaire de vastes équipes, d’immenses conglomérats relativement anonymes et dispersés de par le monde, paraissant insaisissables et incontrôlables.
Les médias entrent dans ce jeu avec les excès et les aberrations qu’on leur connaît, nourrissant et amplifiant cette mauvaise conscience d’une science qui peut tout, qui est partout, pour le meilleur et pour le pire, pour le bonheur et le malheur, sans qu’on ne sache plus vraiment qui tire les leviers. Pour la première fois, l’opinion publique informée et relayée par la presse et la TV, fait cesser une guerre au Vietnam menée par la plus puissante des nations, ou encore, met à genoux les grandes firmes industrielles responsables de cataclysmes écologiques. Le XXe siècle finissant, il devient évident que pour la survie de l’humanité, les choix scientifiques concernent désormais l’ensemble des habitants de la planète et que l’on ne peut plus s’en tenir aux vieilles représentations du pouvoir, confiant à une petite élite éclairée par la raison scientifique, le soin de présider à la destinée du monde. Et cela d’autant plus que l’élévation des niveaux de culture générale et l’essor des moyens de communication permettent à une part croissante de la population d’accéder à une conscience du monde et de son histoire jusque-là réservée à l’intelligentsia. Les citoyens inquiets et fascinés par la technoscience aspirent à mieux cerner les enjeux de son développement et à peser sur son orientation. Ils veulent être associé au débat et exigent que les scientifiques prennent davantage en considération leurs remarques, leurs attentes et leurs craintes.
Un nouveau rôle pour les musées d’histoire naturelle
Les conservateurs des musées d’histoire naturelle en déshérence ont bien compris que la recherche leur échappait et ne justifiait plus leur existence que de façon marginale. Désormais, leur salut serait d’ordre culturel et mémoriel, en faisant du musée un espace de communication. Les plus audacieux, les plus pugnaces, parmi eux le Musée de Monaco, (le seul grand musée français à s’autofinancer), sentaient bien que l’accueil d’un publique nombreux pouvait justifier les investissements nécessaires à leur réfection et à leur développement. De par leurs collections et leur histoire, ils sont effectivement bien placés pour répondre aux inquiétudes et aux nouvelles aspirations de la population, pour nourrir et baliser sa réflexion sur l’environnement, sur la place de l’homme face à la nature, sur l’histoire, le rôle et la responsabilité des sciences, sur leurs capacités à assurer le développement de la planète tout entière, sur le mouvement du progrès.
Bien sûr, au départ, beaucoup ont cru qu’ils pourraient renouer avec les fastes et les pratiques du siècle passé. Les conservateurs pensaient qu’ils pourraient se contenter d’emboucher les trompettes du progrès et faire du musée la vitrine des nouvelles technologies. Bien des scientifiques espéraient qu’ils pourraient se contenter de faire de l’information, c’est-à-dire de la vulgarisation devant un public ignorant, admiratif et soumis à leurs bonnes paroles. Tous ont dû déchanter. Le public scolaire, captif, constituait le gros des bataillons de visiteurs, le grand public boudait les initiatives du musée, alors qu’il se précipitait dans les musées d’art et de société, ou encore qu’il se mobilisait pour lutter contre les exactions de la technoscience dans les modes de vie, la santé ou l’environnement.
Petit à petit, les musées découvrent que les gens acceptent de moins en moins les rapports de domination symboliques que présuppose la vulgarisation, si elle se limite à cela. Au contraire, ils aspirent à mettre en débat la science et la technique à partir de leur propre expérience du monde. Et les experts internationaux pressentent maintenant une « révolution de la muséologie des sciences ». Ils remarquent que les expositions des musées s’attachent de plus en plus à des sujets mêlant la science dans ses rapports à la technique, à l’économique, au politique ; des forces qui font ensemble la destinée de l’humanité et suscitent le questionnement des visiteurs.12 À la différence des conceptions antérieures où il s’agissait à tout prix de faire passer un message, et où les évaluations visaient à s’assurer de sa bonne réception, on trouve maintenant légitime que les visiteurs puissent avoir des attentes, une demande. Ils ne sont plus seulement placés au centre des problématiques muséographiques comme récepteurs, mais aussi comme acteurs ; leurs questions, leurs inquiétudes sont étudiées et prises en considération. Ainsi découvre-t-on que la science les intéresse comme fait sociétal, dans sa dynamique et dans la perspective d’une meilleure maîtrise de notre monde.
Aujourd’hui défendent Schiele et Koster, « les musées font bien plus qu’initier et sensibiliser les visiteurs, ils les engagent dans le débat sur l’avenir de notre société, suggèrent des pistes de réflexion et d’action »13 Les musées découvrent que le public refuse de se laisser enfermer dans une relation qui le cantonne dans la position de récepteur passif d’informations conçues par des experts, mais revendique une place d’acteur. Il veut nourrir sa réflexion, mûrir et donner son opinion sur les sciences et les techniques là où elles pénètrent dans son univers de travailleur, de consommateur ou de citoyen, pour le meilleur et pour le pire.
Ainsi le musée deviendrait un espace public, une agora où débattre des rapports de la science et de la cité. Dans l’exposition se confrontent les savoirs scientifiques, le savoir-faire des médiateurs et l’expérience du public14. Le corpus des connaissances traitées par le musée est alors sélectionné en fonction des attentes du public et parfois même reconstruit ou complété ; car la science officielle s’intéresse bien peu au processus de sa production comme aux implications sociales et politiques de ses activités. Et le public négocie son rapport à l’exposition en fonction de ce qu’il sait déjà du sujet, de par sa formation, de par les autres médias d’information, de par son expérience vécue de la science et de la technologie qui transforme son univers quotidien.
Attention ! il ne s’agit là encore, pour l’essentiel, que d’un infléchissement des activités des musées de sciences dont les professionnels n’ont parfois même pas encore pris conscience. Et les expériences innovantes se heurtent aux habitudes et aux recettes anciennes, si bien qu’aujourd’hui coexistent et se développent ou se maintiennent des conceptions de la médiation allant des plus traditionnelles aux plus originales.
Au XIXe les musées étaient le lieu de la science reine : l’histoire naturelle, qui plaçait l’homme au centre de l’univers dans la perspective de son exploration et de sa domination. L’une de leurs principales fonctions était de servir à la communication des scientifiques entre eux. Aujourd'hui, les musées d’histoire naturelle pourraient avoir pour fonction de servir à la communication de la science avec le public. S’il est indispensable que les sociétés modernes laissent à la science la liberté et l’initiative nécessaires à son développement ; il est aussi indispensable qu’elles inventent des lieux de médiation où se développe un sens critique à l’égard de ses applications concrètes et de ses conséquences sur la vie des hommes. Les musées de science peuvent-ils être de ces lieux, renouant en cela avec l’esprit des lumières et des premiers cabinets de curiosité ? Et tous alors, contribueraient activement à l’idéal de raison, de progrès et de paix auquel croyait, le Prince.
Là est l’enjeu des années à venir.
Paul Rasse

Professeur des universités en Sciences de l’information et de la communication - Université de Nice - Sophia Antipolis,

Directeur du Laboratoire de recherche I3M (information, milieux, médias, médiation) en sciences de l’information et de la communication.

Il vient de publier : La rencontre des mondes, Diversité culturelle et communication, éditons Armand Colin, 2006.



1Cf : La campagne de la princesse Alice en 1896, Editions du musée océanographique, à l’occasion du centenaire de cette campagne, 1996.

2Disposition générale pour le Muséum national d'histoire naturelle et son jardin, cité in La grande galerie du Muséum, Ed le Moniteur, 1995, p.30.

3Cf : Rasse Paul, La recherche dans les musées, in Alliage N° 25, 1996 et Les musées à la lumière de l’espace public : histoire, évolution, enjeux, Ed. L’Harmattan, 1999.

4Document de communication du musée océanographique, cité in Rasse Paul, Girault Yves, Identité et communication des musées d'histoire naturelle, le cas du musée océanographique de Monaco , op. cit.

5De fait, longtemps, les seuls visiteurs tolérés sont les scolaires, ou plutôt les étudiants encadrés par leurs professeurs ; sans doute curieux et attentifs, mais surtout disciplinés, studieux, silencieux, soumis ; une attitude qui préfigure les nouveaux rapports au savoir.

6Ellul Jacques, Esquisse sur l’idéologie de la science, in Les pouvoirs de la science, sous la direction de Janicaud Dominique, Ed. Librairie philosophique J. Vrin, 1987. p 112.

7 Dans le premier projet, conçu en 1885 par Albert 1er et dont le manuscrit se trouve au musée, il pense à une station zoologique, qui comprendrait des laboratoires de biologie financés par un aquarium. Le prince note que celui de la station zoologique du Havre fait environ 300f de recette ; celui de Naples plus de 500f et d'ajouter, "ni l'un ni l'autre de ces établissements ne se trouve dans une situation aussi favorable que le serait celui de Monaco au point de vue de l'affluence des étrangers".

8Discours inaugural de S.A.S. le Prince de Monaco, 29 mars 1910, Bibliothèque du Musée Océanographique de Monaco, p. 5 et 6 .

9Breton Philippe, L’utopie de la communication, La découverte 1993 p. 79.

10Bulletin des amis du musée océanographique de Monaco N° 12, octobre 1949 (archives du musée).

11Jacques Francis, de l’interrogation scientifique à la malédiction technologique, in Pouvoir de la science, op cit p. 25 et 26, voir aussi Ellule Jacques, Esquisse sur l’idéologie de la science, op. cit. p. 121

12Delacote Goery, Sciences et culture dans le nouveau monde, Durand John, Qu’entendre par culture scientifique, in Alliage : culture, sciences, techniques, 16-17 N° spécial Science et culture en Europe, 1993, p. 152, 204 et suivantes.

Braburne James, Problématique d’une création : Newmetropolis, Le Marec Joëlle, Repenser la relation du musée à son public, Davallon Jean, Cultiver la science au musée ? in La révolution de la muséologie des sciences, sous la direction de Schiele Bernard et Koster Emlyn H, Ed PUL, p.39, p.379, p.397 et suivantes.

13Koster Edmlyn H, Schiele Bernard, La révolution de la muséologie des sciences (sous la direction de) Ed. PUL/Multimonde, 1998, p.12.


14CF Rasse Paul, Les musées à la lumière de l’espace public : histoire, évolution, enjeux, Ed. L’Harmattan, 1999




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