Résumé : Nous nous intéressons ici autant aux théories du comportement criminel qu'aux solutions concrètes préconisées par les médecins-criminologues afin d'«éradiquer»





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Criminologie, hygiénisme et eugénisme en France (1870-1914) :

débats médicaux sur l'élimination des criminels réputés « incorrigibles »

Laurent Mucchielli

(article paru dans la Revue d’histoire des sciences humaines, 2000, 3, p. 57-89)


Résumé : Nous nous intéressons ici autant aux théories du comportement criminel qu'aux solutions concrètes préconisées par les médecins-criminologues afin d'« éradiquer » ce « fléau social », selon les termes de l'époque. Nous tentons de montrer comment, à travers ces solutions, au delà d'un simple mouvement corporatiste, se dévoilent l'ensemble de la « vision du monde » de ces médecins, en particulier leur prétention à éclairer de leurs savoirs le traitement des problèmes sociaux et à relayer un pouvoir judiciaire accusé plus ou moins explicitement de laxisme et d'irréalisme. Au nom de l'assainissement et de la moralisation de la société, les partisans d'un programme fort d'hygiène publique réclameront que la « prophylaxie sociale » s'élargisse à la lutte contre la criminalité (comme par ailleurs au vagabondage et la prostitution). La plupart d'entre eux n'hésiteront pas à réclamer la mise en œuvre de moyens radicaux d'élimination des criminels réputés incorrigibles : déportation à vie dans les colonies, application plus systématique de la peine de mort, puis, sous l'influence du mouvement eugéniste, stérilisation voire élimination par des moyens jugés plus propres et plus indolores encore tels que le recours à des gaz. L'objet de ce travail de synthèse est l'analyse des logiques intellectuelles sous-tendues dans ces débats, replacées dans le contexte politico-social et dans les schémas culturels de l'époque.
Key-words : Histoire de la criminologie – Histoire de la médecine –Hygiène publique– Eugénisme – Anthropologie
Summary : Criminology, hygienism and eugenics in France (1870-1914) : the medical debates on the elimination of "incorrigible" criminals

The points to be studied here are the criminal behaviour theories and the concrete solutions the first physicians-criminologists would recommend in order to eradicate this « social scourge ». As we will try to show, those solutions disclose beyond a simple corporatist movement the vision du monde those physicians shared and in particular their claim to solve social problems and take over from a judicial power they accused more or less explicitly of laxity and unrealism. In the name of the purification and moralization of society, the supporters of a « strong » public hygiene program called for the extension of the « social prophylaxis » to the fight against criminality, vagrancy and prostitution. Most of them did not hesitate to ask for radical means to eliminate the so-called « incorrigible » criminals. Deportation for life in the colonies and a more systematic application of the death sentence were among them, and under the influence of the eugenic movement, sterilisation or even elimination by means considered as cleaner or less painful. In fact, the subject of this synthetic work is the analysis of the intellectual logics underlying those debates set against the political, social and cultural context of the age.
Key-words : History of Criminology – History of Medecine – Public Hygiene – Eugenics – Anthropology

La criminologie, l'hygiénisme et l'eugénisme ont, a priori, peu à voir ensemble 1. La première est un domaine de savoir académique apparu à la fin du XIXème siècle, aux objets et aux frontières disciplinaires mal définis mais adossé à des pratiques institutionnelles spécifiques (la médecine légale, l'expertise judiciaire, l'enseignement du droit pénal et de la médecine). Le second est un très vaste programme politique et sociale qu'ont porté plusieurs générations de médecins et d'hommes d'États depuis les années 1820 au moins et jusqu'à la Seconde guerre mondiale. Le troisième est un mouvement d'idées médical cristallisé à la fin du XIXème siècle mais qui n'a jamais constitué en France un champ intellectuel ou institutionnel autonome, ni eu autant d'influence que dans d'autres pays occidentaux (comme les États-Unis d'Amérique, l'Allemagne et les pays scandinaves). Deux caractéristiques rapprochent pourtant fortement ces trois objets dans la période que nous étudierons : la criminologie, l'hygiénisme et l'eugénisme sont alors des terrains d'expression privilégiés pour les ambitions de savoir (sur l'Homme) et de pouvoir (sur les sociétés) des médecins.

En reprenant ces catégories foucaldiennes bien connues, nous n'entendons pas nous situer dans une quelconque filiation intellectuelle, nous manifestons néanmoins notre confiance en la pertinence d'un type de questionnement qui vise globalement à identifier les logiques intellectuelles empruntées par les théories médicales de la déviance et du contrôle social par l'hygiène publique, durant une période qui s'étend de la seconde moitié du XVIIIème siècle à la Seconde guerre mondiale. Nous nous situons d'emblée dans ce cadre de réflexion pour deux raisons. D'abord, l'objet qui nous préoccupe — le crime, ses causes et ses remèdes — relève directement de la problématique en question. Ensuite, le moment qui nous retient (les années 1870-1914) apparaît comme véritablement charnière dans l'histoire en question, en ce qu'il entérine non pas l'apparition d'une véritable nouveauté dans les cadres ou même les contenus des raisonnements, mais une radicalisation sur ces deux plans. La vieille préoccupation des pénalistes à l'encontre de la récidive se trouve en effet renouvelée par l'aboutissement d'un mouvement de formalisation d'explications du comportement criminel en terme de déterminisme biologique. Dès lors, le débat sur la détermination des peines se transforme rapidement en un débat sur les méthodes d'élimination des criminels réputés « incorrigibles ».
1. Naturalisation des criminels et premières théories de la défense sociale
1.1. Un mouvement européen de la seconde moitié du XIXème siècle
La radicalisation progressive de la naturalisation des conduites déviantes à partir du milieu du XIXème siècle, principalement avec la diffusion des notions de dégénérescence et d'hérédité criminelle, est trop connue pour que nous insistions longtemps (cf. Coffin, 1993 ; Dowbiggin, 1993 ; Pick, 1989, 44sqq ; Renneville, 1994a et 1997a, 542sqq). Le Traité philosophique et physiologique de l'hérédité naturelle de Prosper Lucas (1847), puis surtout le Traité des dégénérescences physiques, intellectuelles et morales de Bénédict-Augustin Morel (1857) et La psychologie morbide dans ses rapports avec la philosophie de l'histoire de Jacques Moreau de Tours (1859), constituent des points de repères importants. Tous reconnaissent l'existence de « prédispositions morbides héréditaires », repérables par des « stigmates » physiques extérieurs. Les notions de « folie morale » et d'« épilepsie » que Lombroso reprendra à son compte émergent également déjà, notamment chez Morel (qui lui même s'inspire partiellement du médecin anglais James Cowles Prichard) 2. Aussi est-ce sans surprise que l'on peut découvrir eu Europe, dès avant la parution de L'Uomo delinquente (1876), des oeuvres qui ne lui cèdent en rien sur le terrain du déterminisme biologique. Prenons un exemple, britannique.
Comme Lombroso, Henri Maudsley (1835-1918) fait ses études de médecine au milieu des années 1850 et se spécialise dans la neurophysiologie, l'aliénisme et la médecine légale qu'il enseignera à l'University College of London. Il publie The physiology and pathology of mind (1867), puis Body and mind (1870), et se fait rapidement connaître en Europe 3. Son oeuvre contient tous les éléments de cette naturalisation du crime et de cette prétention médicale à éradiquer les déviances de la société. Sa pensée se situe en effet « [at] the confluence of a medico-psychiatric theory of dégénérescence, a Darwinian theory of evolutionary regression and a positivist theory of criminal inheritance » (Pick, 1989, 203). De surcroît, Maudsley est déjà « galtonien » à sa manière puisqu'il partage avec le cousin de Darwin cette crainte de l'affaiblissement biologique – voire la dégénérescence – de la population du fait de la démocratisation qui protège les citoyens faibles, c'est-à-dire les natures inférieures (ibid., 203).

Tout le raisonnement de Maudsley repose sur la croyance en un déterminisme naturel intégral du comportement : « Les lois fixes et immuables en vertu desquelles les événements arrivent sont aussi puissantes, dans le domaine de l'esprit, que dans n'importe quelle autre partie du domaine de la nature » (Maudsley, 1885, 258). Même la traditionnelle frontière entre le Normal et le Pathologique disparaît au profit d'un mécanisme biologique absolu. Ainsi l'amour est-il une dangereuse illusion sentimentale et métaphysique : « au contraire, c'est une passion que l'homme partage avec tous les animaux et, quand on songe à son caractère essentiel et à sa fonction [la reproduction], on s'aperçoit que nulle part ailleurs il n'y a si forte preuve de la communauté de nature entre les animaux et l'homme » (ibid., 263). Dès lors, toute la volonté des malades du cerveau n'y peut rien, même si le déroulement précis de l'action des mécanismes neurophysiologiques impliqués est encore inconnue, « il est certain que lunatiques et criminels sont des articles fabriqués tout aussi bien que les machines à vapeur et les presses à indiennes ; seulement les procédés de fabrication organique sont trop compliqués pour que nous puissions les suivre » (ibid., 26). Fort heureusement, cette « classe distincte d'êtres voués au mal », cette « variété dégénérée ou morbide de l'espèce humaine » est aisément identifiable. « Marquée par des caractères particuliers d'infériorité physique et mentale », elle est reconnaissable à l'oeil nu : « un air de famille les dénonce » (ibid., 27-28). Jugeons plutôt : « Scrofuleux, souvent difformes, la tête anguleuse et mal conformée, ils sont stupides, fainéants, rechignés, dénués d'énergie vitale et souvent épileptiques » (ibid.). Pour ces malheureux monstres de la nature, aucune rémission n'est possible. Pour le bien de l'espèce et des sociétés humaines, il faut empêcher la perpétuation de ces erreurs de la nature en les isolant totalement et en leur interdisant le mariage (ibid., 268).
Ainsi, en Italie comme en Angleterre, les raisonnements médicaux étaient à peu près les mêmes. On voit mal pourquoi il en serait allé autrement en France. De fait, la prétendue exception française – en particulier la pseudo « conception sociologique » de Lacassagne – mise en avant par quelques historiens français (Kaluszunski, 1988 ; Darmon, 1989) a déjà été logiquement contestée (Mucchielli, 1994 ; Renneville, 1995). Un médecin aussi critique que Paul Dubuisson, proche de Lacassagne, le dira sans détour : « sur le fait de l'hérédité de nos facultés intellectuelles et morales nous sommes d'accord avec la nouvelle école [d'anthropologie criminelle], et l'on peut dire que sur ce point il y a aujourd'hui unanimité entre les savants » (Dubuisson, 1888, 35). Et le même consensus se dégage très largement des débats médicaux sur la responsabilité et le fondement de la peine.
1.2. Un consensus chez les médecins républicains français : défendre la société contre les incorrigibles
De juillet 1863 à juillet 1864, la Société médico-psychologique aura discuté durant toute une année de la responsabilité morale des criminels. Et si le débat n'est pas nouveau en soi dans les milieux aliénistes, il voit se radicaliser une position (perçue alors comme) maximaliste qui allait devenir peu à peu la norme dans le monde médical français. Le mérite – si l'on peut dire – en revient au jeune docteur Eugène Dally qui n'hésite pas à afficher ses convictions matérialistes et sa conception du réalisme face aux positions traditionalistes d'une Jean-Pierre Falret par exemple. Dans son intervention, Dally va poser de façon claire et synthétique les jalons d'une nouvelle théorie médicale de la dangerosité et de la défense sociale. Celle-ci part du principe que, au moins dans un certain nombre de cas, la nature humaine n'est pas modifiable, qu'en l'occurrence les criminels récidivistes sont irrécupérables:
« Dans tous les temps, la récidive a été considérée comme une circonstance aggravante du délit. C'est en effet de la récidive que naît le danger social, c'est la récidive qui montre l'incurabilité du criminel. Mais l'erreur des législateurs (erreur provenant de la foi en une substance absolument libre) a été de croire à un amendement possible, indéfiniment possible » (Dally, 1863, 292-293). « La règle est que les criminels, en vertu de leurs dispositions physiologiques ou psychologiques, n'ont pas tendance à la guérison ; ils sont dans le cas des individus atteints de maladies héréditaires constitutionnelles » (Dally in Collectif, 1864, 270).
Chez ces récidivistes auteurs de graves violences, la responsabilité morale est un leurre et il ne sert à rien de se perdre en débats sur le degré de leur folie pour tenter d'en sauver le principe (ses interlocuteurs parleront de « responsabilité atténuée » ou encore de « responsablité partielle »). Dally propose fondamentalement de dissocier la responsabilité morale de la responsabilté légale. Que le criminel soit ou non responsable de ses actes ne change pas le fait qu'il constitue un danger pour la société, et cela seul suffit à fonder l'intervention de la justice :
« Quelles sont les bases de la répression les seules favorables, les seules efficaces ? Ni le désir de vengeance, ni la théorie de l'expiation, ni l'orgueilleuse satisfaction d'usurper les attributs de la justice divine, ne peuvent être invoqués pour motiver nos actes répressifs. L'utilité sociale et la charité envers le coupable dans la mesure où elle ne nuit pas à la chose publique, voilà, exclusivement, les considérations que nous devons avoir en vue » (Dally, 1863, 291-292).
Enfin, en pratique, face à ces dangers sociaux, Dally propose d'une part la création d'asiles d'incurables pour les grands déments, d'autre part la mise définitive hors d'état de nuire des pires meurtriers par la « réclusion perpétuelle » ou bien – dans des cas « très rares » – la peine de mort (ibid., 293).
A cette époque, l'un de ses interlocuteurs est sans doute fondé à écrire que « Personne ne voudrait accepter parmi nous la doctrine de M. Dally sur l'irresponsabilité morale » (Fournet in Collectif, 1864, 272). Beaucoup pensent encore avec Alfred Maury que « la société, pour se défendre, a besoin d'admettre le principe de la responsabilité, qui tend à améliorer l'humanité, en même temps qu'elle la sauvegarde » (ibid., 269). Beaucoup sont également soucieux de ne pas accentuer ce qui paraît déjà « une sorte d'antagonisme » entre médecins et juristes sur la question de la responsabilité (ibid., 268). Et l'argument de Dally ne semble pas encore porter : « la doctrine que je soutiens est loin de désarmer la société ; elle fortifie au contraire la défense sociale en la plaçant sur son vrai terrain » (ibid., 270). Mais quinze ans plus tard, l'idée aura fait son chemin.
En 1879, le docteur Hubert Boëns propose un « point de vue sociologique » sur la criminalité dans La philosophie positive. Cette revue dirigée par Émile Littré est alors l'organe d'expression (fondé en 1867) des disciples non religieux d'Auguste Comte, libres penseurs, fervents républicains et fréquents francs-maçons. Ce milieu intellectuel compte dans ses rangs d'une part de très nombreux médecins 4, d'autre part certains des plus importants théoriciens-fondateurs de la Troisième République, au premier rang desquels Ferry et Gambetta (Barral, 1978 ; Petit, 1993, II, 393sqq). Dans ce texte (le premier consacré exclusivement à la question criminelle dans cette revue), Boëns se fixe pour objectif de « démontrer que, par suite des progrès réalisés de notre temps par la physiologie et la biologie, il devient nécessaire de modifier les principes sociologiques sur lesquels les magistrats s'appuient pour établir la responsabilité des criminels et déterminer les cas qui tombent sous l'application des lois pénales actuelles » (Boëns, 1879, 77). Il propose alors de substituer au droit individuel et au principe de la responsabilité, le droit social et le principe de la dangerosité :
« Selon nous, en présence d'un acte criminel qui a porté atteinte à l'existence d'un ou de plusieurs membres de la communauté, il n'y a que trois questions à poser et à résoudre : Quel est le dommage causé par le criminel ? Quelles conséquences son crime [...] peut-il avoir pour la société ? Quelles sont les probabilités que le coupable, placé dans des circonstances analogues, se livre de nouveau à des attentats de la même espèce ? Il s'agit de prémunir les membres réguliers, sages, utiles de la communauté contre les agressions malfaisantes de certains individus mal organisés, pervertis, méchants, presque toujours inutiles au point de vue du bien-être général, qui sont dans la société ce que les animaux nuisibles sont dans nos campagnes : dangereux » (ibid., 91-92).

Face à de tels dangers, la société est donc en devoir de se défendre. Et Boëns énonce dès 1879 tant la théorie que les mesures pratiques qui s'imposent, à savoir la mort et l'impossibilité de se reproduire :
« En Suisse et en Belgique, le parti dit libéral, qui compte plus de doctrinaires que de progressistes, a fait un article de foi politique de l'abolition de la peine de mort. Il en reviendra. La peine de mort est un droit social. Seulement le respect des droits de l'homme exige qu'on ne l'applique qu'à des sujets profondément viciés, dans les cas où le doute n'est pas possible, et à huit clos. [...] cette peine est juste, nécessaire à l'épuration du corps social et au maintien de son organisation particulière. De plus, au nom de la sélection sexuelle et en vertu du principe Similia ex similibus nascuntur, il faut empêcher les fauteurs d'assassinats de faire souche. L'assassin par système, par vice d'organisation, doit être retranché, pour toujours et de la manière la plus absolue, de la vie commune. Il ne peut être placé dans le cas ni de perpétuer sa race, ni de recouvrer, même momentanément, sa liberté » (ibid., 94-95).
Conscient que l'abolition de la peine de mort a été un combat des républicains libres penseurs en référence à la Déclaration des Droits de l'Homme de 1789, Boëns précise que l'esprit de ce texte a été abusivement interprété par « d'habiles rhéteurs » qui, en « décrétant l'inviolabilité absolue de la vie humaine », « furent poussés au delà de toute mesure, au risque de porter atteinte au principe même de l'organisation sociale » (ibid., 79). Ne craignant pas de proposer un argument qui « semble au premier abord tant soit peu paradoxal », ce médecin défend néanmoins l'idée que la conception républicaine des droits individuels doit être réservée aux « bons citoyens », par opposition à ces « bêtes féroces » dont les « sciences anatomo-pathologiques » prouvaient qu'ils étaient atteints de « lésions incurables » (ibid., 80-82, 96). Au fond, il propose donc, non pas de revenir sur la conception des droits de l'Homme, mais de briser l'unité de cette catégorie en mettant hors de l'humanité ces criminels incurables 5.
1.3. Sont-ils encore des hommes ? Un lombrosisme bien partagé
A bien des égards, cette position fut plus que partagée dans la communauté des médecins français où se distinguèrent nombre de lombrosiens de fait. Certes, la théorie atavique du criminel-né va rencontrer des critiques chez les médecins français acquis à une version néo-lamarckienne de la dégénérescence. Mais si les mécanismes exacts de la détermination physiologique au crime seront discutés, nul – à l'exception peut-être de l'anthropologue parisien Léonce Manouvrier – ne mettra véritablement en doute sa réalité, sa prédominance étiologique et sa fatale reconduction héréditaire 6. De même, si la théorie atavique sera contestée en elle-même, la comparaison du criminel avec l'animal sera très fréquente dans la vocabulaire courant. Ainsi, par exemple, en 1881, le docteur Gustave Le Bon écrit sèchement que les considérations juridiques et philosophiques sur la responsabilité des criminels sont totalement « puériles » et que le problème du législateur doit être posé de façon infiniment plus simple :
« Quand une vipère, un chien enragé me mord, je me soucie peu de savoir si l'animal est responsable ou non de son méfait. Je tâche de me protéger en l'empêchant de nuire et de nuire à d'autres : voilà ma seule préoccupation. [...] Nous pouvons plaindre les individus doués d'une organisation qui les condamne aux actions mauvaises, plaindre ceux qui ont la stupidité, la laideur ou une santé débile en partage, tout comme nous plaignons l'insecte que nous écrasons en passant ou l'animal que nous envoyons à l'abattoir ; mais c'est là une compassion vaine qui ne saurait les soustraire à leur destinée » (Le Bon, 1881, 538-539).
On pourrait aussi citer ici la préface que Taine donna à Lombroso pour la seconde traduction française de L'homme criminel ; rarement mots plus radicaux furent prononcés 7. Taine, il est vrai, n'était pas médecin. Maurice de Fleury l'était par contre, et, dans L'âme du criminel (1898), ce futur membre de l'Académie de médecine dénonce le « simplisme » de la théorie de Lombroso pour mieux exalter la noirceur absolu de cette âme criminelle issue d'un cerveau vicié. La critique de Tarde, comme souvent, est fort lucide : « c'est dans un calice de coupe spiritualiste en apparence, et quasi pieuse, le plus pur matérialisme qu'il nous sert. Le déterminisme de Lombroso même pâlit à côté du sien » (Tarde, 1899, 297). Notre médecin chrétien et néanmoins républicain (proche de Gambetta) se montre en effet un parfait lombrosien en estimant que le sacrifice des moins forts ou des moins normaux est inscrit dans « le grand Plan » de la nature (Fleury, 1898, 133) et que la mort est en fin de compte une délivrance pour ces malheureuses erreurs de la nature :
« On les soigne, pourtant ; on les élève en cage, on les préserve de la mort. Pourquoi faire grand Dieu ! Est-il vraiment humain de laisser respirer ces monstres, ces êtres de ténèbres, ces larves de cauchemar ? Ne pensez-vous pas, au contraire, qu'il serait ici plus pieux de les tuer, d'anéantir cette laideur et cette inconscience, que la souffrance même n'ennoblit pas ? Pour tous ces incurables, j'entrevois la suppression légale, autorisée, la mort libératrice, sans aucune souffrance, presque consolatrice, une mort douce, à peine triste, anéantissant l'inutile laideur, rétrecissant l'insupportable champ de l'horreur vaine, du mal pour rien » (Fleury, 1898, 138).
On pourrait multiplier à volonté les extraits montrant des médecins français rivalisant de formules pour stigmatiser l'inhumanité des criminels. Pour tous, cette inhumanité est inscrite dans l'organisme sur lequel elle se lit plus ou moins directement. Raisonnements de biologistes de laboratoires ? Nullement. Raisonnements de médecins d'une certaine époque. Ainsi peut-on lire aussi bien un praticien, médecin légiste, qui, faisant le récit d'exécutions capitales, s'évertue à nier l'existence de tout sentiment digne d'un être humain chez les criminels. Ne pouvant que constater la résignation et le calme fréquents des condamnés juste avant l'exécution, il l'interprétait en ces termes : « Le désespoir, le chagrin, le regret, le repentir, sont des sentiments complexes qui ne trouvent pas place dans ces consciences privées de sensibilité morale. De même qu'une hystérique peut supporter les piqûres, brûlures, sans en souffrir, de même ces criminels, dépourvus de tout sens moral, [...] ne réfléchissent pas plus sur leur propre sort qu'ils n'avaient réfléchi sur celui de leurs victimes. [...] Telle est l'interprétation à notre sens, qu'il faut donner à l'impassibilité de Busseuil et de quelques autres criminels et qui pourrait en imposer pour du courage. Ce serait créer à ces misérables une réputation bien usurpée » (Blanc, 1894, 382).
Le criminel ne serait donc pas un homme et, dès lors, les lois humaines – fussent-elles les plus radicalement répressives – n'auraient pas à s'y appliquer. Abaissé au rang ontologique d'une maladie, d'un microbe, en bref : d'une chose, le criminel n'est plus qu'une nuisance à éradiquer au même titre que le choléra ou la peste. C'est bien cette conclusion extrême mais logique que dénonceront certains juristes, partisans du libre arbitre et de la responsabilité, défenseurs de l'idée d'amendement. L'un des plus connus est Louis Proal, Conseiller à la Cour d'Aix : « on a le droit de dire à ceux qui veulent détruire les criminels comme des animaux nuisibles : avant de les éliminer, prouvez que ce ne sont pas des hommes, que ce sont des vipères ou des chiens enragés, des monstres à face humaine. Cette preuve personne ne l'a encore faite jusqu'ici. Le crime altère la nature humaine mais ne la supprime pas ; le criminel ne cesse pas d'appartenir à l'humanité. [...] une métaphore ne suffit pas pour changer un homme en une bête malfaisante. Sans doute, l'homme peut s'abaisser jusqu'à l'animalité [...]. Mais, par nature, l'homme criminel n'est ni un tigre, ni un singe, ni un loup, une renard, ni une taupe ; l'homme criminel est un homme » (Proal, 1890, 373-374). Or une telle position sera systématiquement dénoncée comme « métaphysique » par la très grande majorité des médecins qui ont pris part aux débats que nous étudions 8.
1.4. La spécificité de Lacassagne : la doctrine hygiéniste
Alexandre Lacassagne (1843-1924) est un médecin légiste et un homme d'institution bien connu depuis la thèse de M. Kaluszunski (1988) et les précisions, nuances et critiques apportées depuis (Mucchielli, 1994 ; Renneville, 1994b et 1995). Héritié d'un double héritage phrénologique et hygiéniste, fasciné par Lombroso qui fut son modèle scientifique au début de sa carrière, Lacassagne a su rapidement se poser en leader français en matière d'anthropologie criminelle, malgré son éloignement de Paris (il se construira une forte position mandarinale à la Faculté de médecine de Lyon et dans de nombreuses institutions publiques et privées gravitant autour des milieux médicaux et judiciaires). Cette position, Lacassagne la doit notamment à la stratégie de distinction par rapport à Lombroso qu'il sut mettre en place dès le premier congrès d'anthropologie criminelle, en 1885 à Rome. Au « fatalisme » du psychiatre italen, il opposa alors le rôle du « milieu social » et répéta à volonté que « les sociétés ont les criminels qu'elles méritent », formule qui plaira. Pourtant, sur le fond – le poids de l'hérédité, l'inutilité des peines classiques, le rôle de la médecine dans la société –, Lacassagne partage pleinement les ambitions bio-politiques d'un Lombroso ou d'un Maudsley. Pour être bien comprise, sa pensée doit seulement être replacée dans une perspective hygiéniste et dans le cadre de son héritage phrénologique. Ainsi, dès son premier texte scientifique important, il écrit que le « milieu social » est « une agrégation d'individus dont l'évolution cérébrale est différente » (distingue trois sortes de cerveaux) (1881, 674). Et il ajoute que « Cette distinction du milieu social en trois couches est indispensable pour apprécier à sa véritable valeur l'influence des peines et des châtiments dans un milieu social » (ibid.). Elle prouve en effet que, pour la troisième catégorie d'individus (« les couches occipitales »), « il faut avoir le courage de le dire, le Code pénal n'est qu'une illusion sociale » (ibid., 675). Vingt ans plus tard, il le redira en compagnie de son élève et futur successeur Etienne Martin :
« En résumé, nous avons peu de confiance dans les dispositions législatives ou les mesures de lutte contre les criminels. Nous pensons que le plus sûr moyen d'enrayer la criminalité se trouve dans les dispositions prophylactiques [...]. Les facteurs de dégénérescence physique et mentale, nous le répétons, sont le fait des maladies et des intoxications : alcool, syphilis, tuberculose. Et leur action sur les parents se répercute sur les enfants sous la forme de stigmates physiques de dégénérescence décrits et étudiés en détail par Lombroso et son école. [Voilà pourquoi] nous restons fidèles à notre aphorisme : les sociétés ont les criminels qu'elles méritent » (Lacassagne, Martin, 1901, 541).
La position de Lacassagne et de ses principaux élèves doit donc être rattachée au courant médical essentiel que représente l'hygiène publique 9. Pour le reste, ainsi que nous l'avons déjà longuement argumenté (Mucchielli, 1994), elle demeure identique sur le fond (héréditaire) à celle de la plupart des médecins-criminologues du moment. Nous allons voir qu'elle fut même souvent plus dure, plus répressive, plus lapidaire dans ses propositions de lutte contre la criminalité.
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