Le problème des générations





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Karl MANNHEIM
Le problème des générations
Traduit de l’auemand par Gérard Mauger et Nia Perivolaropoulou
Initialement publié en allemand dans les Kölner vierteljahrshefte für Soziologie (vol.7) en 1928 et réédité dans Wissensoziologie (Berlin Neuwield,Luchterhand, 1964) sous le titre « das Problem der Générationen ».
La situation du problème


    1. L' approche positiviste


Ici comme ailleurs, le premier devoir du sociologue est d’examiner la situation du problème. Il n'a que trop souvent affaire en effet à des approches sorties de leur contexte, à des problèmes auxquels toutes les sciences ont apporte leur pierre, sans que quiconque se soit soucie de la continuité de la problématique. Cependant il ne s'agit pas simplement ici de faire une histoire des théories des générations, mais d ' esquisser la situation du problème (1ère partie) qui introduira a notre propre solution (2e partie).

La recherche sur le problème des générations avait emprunte deux voies : l'une positiviste, l'autre romantique-historique. Deux conceptions du monde s'opposaient et abordaient le thème de deux façons différentes. L 'ideal de la première démarche etait une problématique quantifiable; elle s'effor<;ait d'apprehender quantitativement les dates-frontières de l'existence humaine. L'autre démarche etait qualitative. Elle renonçait à l'éclairâge mathématique et interiorisait le problème. Il sera d'abord question de la première démarche.
Le problème fascine le positiviste parce qu'il a le sentiment de toucher la aux réalités ultimes de l'existence humaine. Qu'il y ait la vie et la mort et une durée de vie limitée mesurable, que les générations se succèdent a intervaues déterminés, tout cela porte le positiviste a croire que la trame de notre destin est intelligible et surtout quantifiable. Toutes les autres dates dépendent du déroulement de la vie, elles n'expriment que des rapports particuliers. Elles peuvent disparaît re, avec elles ne disparaît qu'une des formes historiquement de l'existence humaine. Mais qu'on imagine ces dates-frontières bouleversées, c'est alors l'existence humaine telle que nous la connaissons qui disparaît : culture, création, tradition disparaissent ou prennent pour le moins un tout autre visâge.
Dans cet esprit, Hume déjà avait teste l'idée d'une modification des dates-frontières. Imaginons, disait-il, que la façon dont les générations se succèdent chez les hommes soit changée et qu'elle soit, par exemple, ce qu'elle est chez les chenilles et les papillons où l'ancienne génération disparaît subitement alors qu'au même moment la suivante apparaît. En outre, imaginons que l'homme soit en toutes choses un être intellectuellement superieur, en mesure de choisir lui-même la forme de gouvernement qui lui convient (c' est le problème central a l'époque de Hume). Avec un tel changement il serait possible et souhaitable de remodeler constamment la forme de l'État sans tenir compte des ancetres et de leurs lois. Ce n'est que parce que la succession des générations, pour l'humanite dans sa forme actuelle, est un flux continu - puisqu'a chaque heure, quand un homme meurt, un autre entre en scene - qu'il est necessaire de veiller a la continuité des formes de gouvernement. Dans cette perspective, le principe de la continuité politique apparait directement fonde sur la continuité biologique dans la succession des générations.
Comte 1 expérimenta lui aussi, la possibilité d' éclairer la specificite et le rythme du progrès - c'etait le grand problème de son temps - en imaginant d'autres dates-frontières dans la succession des générations et une autre durée de vie moyenne des hommes. Imaginons, dit-il, que la durée de vie moyenne de l'individu s'auonge ouse reduise : la vitesse, le rythme du progrès changent alors avec elle. Une augmentation de la durée de vie des individus ralentirait le rythme du progrès ; une diminution de moitie ou d'un quart de la durée actuelle l'accelererait proportionnellement. En effet, dans le premier cas, le role inhibiteur, conservateur, des personnes âgees serait prolonge du fait de leur plus grande longevite, dans le second cas leur emprise serait moindre du fait de leur rapide disparition.
Un ralentissement excessif du rythme serait nuisible ; une trop grande acceleration prèsenterait le danger de vies inachèvees, affadies. Sans pretendre que notre monde soit le meilleur des mondes possibles, Comte pense pourtant que notre durée de vie moyenne et - liee a elle - la durée moyenne de 30 ans d'une génération, sont dependant~s de notre organisme et que la lente progression de l'humanite est en relation directe avec cette limitation organique. Le rythme du progrès et l'existence de forces conservatrices ou reformatrices sont donc immediatement reductibles au fait biologique. Voila qui est clair comme le jour . Tout est a peu près intelligible mathématiquement, tout est clairement decomposable en elements simples, l'imagination constructive du penseur triomphe, les constantes ultimes de l'existence humaine sont apprehendees a travers une libre combinaison de facteurs et le secret de l'histoire est a portée de main.
Le rationalisme de l' époque classique trouve ici son prolongement dans le rationalisme du positivisme, la pensée française retourne a ses sources et les plus importantes contributions au problème sont effectivement principalement françaises. Comte, Cournot, ]. Dromel, Mentre et d'autres auteurs en dehors de l'Auemagne sont positivistes ou ont subi }'influence du positivisme : l'Italien Ferrari, l'historien autrichien 0. Lorenz ont eu leur importance en un temps où la vague positiviste tendait a s'imposer a la pensée européenne 2.
Leur façon de poser le problème a quelque part quelque chose en commun. Au centre de leurs preoccupations, il y a la quete d'une loi générale du rythme de l'histoire issue de la loi biologique de la durée de vie limitée de l'espèce humaine et de la donnee de l'echelle des âges. II s'agit de comprendre les changements des c()urants intellectuels et sociaux directement a partir de la sphère de la biologie et d'apprehender le cours du progrès du genre humain a partir des fondements biologiques. Ici tout sera simplifie autant que possible, une psychologie schematique y pourvoit : la vieillesse est toujours consideree comme I' element conservateur et la jeunesse seulement dans sa marche en avant effrenee. Dans le cadre de cette reprèsentation, l'histoire des idées apparait reduite a de simples tables chronologiques. Sur la base de ces simplifications, la difficulte du problème semble se reduire a cela : trouver l'intervaue de temps moyen necessaire pour qu'une génération nouvelle prenne le relai de l'ancienne dans la vie publique et surtout découvrir l'origine naturelle où fixer dans l'histoire la coupure a partir de laquelle on doit compter. Dans chaque cas la durée des générations est definie differemment, certains (par exemple Dromel) estiment a 15 ans la periode socialement efficace d'une génération, mais la plupart à 30 ans, en se basant sur l'idée que les trente premières années seraient celles de la formation, que la periode creative de l'individu ne commencerait en moyenne qu'a cet âge et qu'il abandonnerait la vie publique a 60 ans33. II est déjà plus difficile de trouver l' origine de la succession des générations car naissances et morts dans la societe se produisent continuellement et il n'y a d'intervaues pleins que dans la famille individuelle ou l'âge de la nubilite des enfants est donne sans équivoque.
Nous sommes ici au coeur de cette approche ; le reste n' est qu ' application à l'histoire, exemplification. Mais la recherche d'une explication claire apporte aussi quelques précieux debuts de solution du problème.
Ainsi Mentre 4 en particulier, qui a aussi le mérite d 'avoir produit le premier tableau historique d ' ensemble de ce problème 55, a construit cette approche du problème sur une base plus solide. Une .analyse du phénomène des générations chez les animaux, sur la base du travail d 'Espinas (Les Societes animales, Paris, 1877) precede une analyse du même problème dans la succession des familles humaines. Ce n'est que sur cette base qu'on parviendra a un niveau de complexite plus élevé et que le problème des générations sociales et intellectuelles pourra être étudié.
II faut noter aussi chez lui une prèsentation nuancee du problème qui découle de la distinction qu'il opère (avec Levy-Bruhl) entre "institutions" (a)et "séries tibres" (a). La succession des générations apparait plus clairement dans les series, c'est-a-dire les regroupements libres (salons, cercles litteraires, etc.) qu'au sein des institutions qui predéterminent habitus et manieres de faire par des prèscriptions ou des taches collectives et occultent ainsi la nouveaute des générations montantes. Une partie essentielle de ses recherches est consacree a cette question: existe-t-il une sphère dominante dans le devenir historique (comme la politique, la science, le droit, l'art, l'economie, etc..) qui détermine en quelque sorte toutes les autres ? II arrive a la conclusion qu ' il n y aurait pas de sphère nettement dominante qui déterminerait le rythme de développement des autres sphères, car chaque sphère particuliere serait prise dans le flux de 1 'histoire générale qui les met toutes en mouvement a partir d'un centre unitaire 6, toutefois la sphère esthétique serait la mieux a même de refleter l'évolution globale de l'esprit. Et c'est justement l'analyse centrale de l'histoire de cette sphère en France depuis le XVIe siècle qui lui semble prouver que des transformations essentielles se sont opérées tous les trente ans.
Le livre qui, compte tenu de son volume, n'est finalement pas tres riche, reste meritoire comme première vue d'ensemble, même si on remarque l'absence d'une approche systématique et suffisamment approfondie du problème. Au demeurant, le changement de générations intéresse les Français de l'époque parce qu'ils etaient alors les temoins directs du renversement soudain de la vague libérale-cosmopolite par la montee d'une jeunesse nationaliste. Le changement de générations semblait appartenir a l'expérience directe et être un problème qui debordait largement le champ academique, problème dont on se preoccupait dans la realite en procedant de temps a autre a une enquete 7. Même si on trouve Ça et la, auusivement, chez Mentre des tentatives pour dépasser le point de vue purement quantitatif, c' est avec lui que s'achève cette problématique des générations, dont nous avons tente de caracteriser les tendances principales et la méthode. II s'agit maintenant de cerner de plus près une autre possibilité qu'autorise ce problème.


    1. L 'approche romantique-historique



En retraçant la problématique auemande, nous nous trouvons dans une atmosphère radicalement différente. II n'y a pas de meilleure preuve pour la thèse que les approches et les modes de pensée différent suivant les pays, les époques et les tendances politiques dominantes que la confrontation des solutions données à ce problème dans les différents pays avec les courants dominants dans chacun d'eux. Certes Rümelin qui essaya de poser le problème en statisticien et 0. Lorenz qui rechercha une solution a partir des recherches généalogiques ont paye leur tribut au positivisme ambiant de l'époque. Mais la problématique prit un tour spécifiquement "auemand" des que Dilthey s'en empara. Chez Dilthey, ces traditions et impulsions qui etaient prèsentes dans le romantisme et l'ecole historique, prennent un bain de jouvence. Chez lui, apparaissent .soudain, sous une forme renouvelee, problématiques et categories qui fonderent autrefois, précisement sur ce fond romantique-historique, les sciences de l'esprit (b)en Auemagne.
Les courants de pensée dominants au cours de la demiere periode en Auemagne et en France se differencierent, correlativement aux structures historiques et politiques des deux pays.
En France, la pensée positiviste qui procede directement de la tradition des Lumieres devint dominante. Elle n'y regna pas seulement sur les sciences de la nature mais fonda aussi les sciences de l' esprit. Elle ne fut pas seulement vehiculee par les tendances d ' opposition mais impregna aussi le conservatisme et le traditionalisme. La situation générale etait radicalement différente en Auemagne, ou le romantisme et l'historicisme, portes par des courants conservateurs, regnaient sans partâge. Seules les sciences de la nature purent s'y constituer largement sous le signe du positivisme ; les sciences de l' esprit y furent fondées sur line base romantique-historique et le positivisme ne reussit a s'imposer qu'occasionnellement, et, pour l'essentiel, porte par les seuls courants d 'opposition. Placee sour le signe de cette antithèse dominante, qu'on ne doit ni exâgerer, ni minimiser, la bataille se noue autour de chaque categorie de pensée logique ou prèsque et le problème des générations n'apparait ainsi que comme une etape dans cette campagne de beaucoup plus grande ampleur . On ne peut comprendre la difference essentielle entre les approches fran<;aisepositiviste et auemande-romantique dans le domaine des générations, qu'en la repla<;ant dans ce contexte plus vaste.
Pour les Français liberaux, positivistes, ideal-typiques au sens indique, le problème des générations est, pour l'essentiel, une pièce a l'appui de la conception lineaire du progres.
Cette conception developpee a partir d'impulsions modemes libérales avait utilise des le debut un concept de temps exteriorise et mecanise et essaya de trouver dans le temps quantitativement mesurable une me sure objective du progrès lineaire. La succession des générations y apparait comme un fait qui articule plutot qu'il ne rompt la linearite du fil du temps. L' essentiel apropos du renouvellement des générations resta qu'il fut considere comme l'un des plus importants facteurs de progres.
Mais c' est précisement cette conception du progrès qui sera demolie pierre a pierre quand - prenant appui sur l'impulsion conservatrice - on cherche, dans la pensée auemande romantique-historique, a tirer argument du problème des générations contre la linearite de l' ecoulement du temps historique8. Le problème des générations y devient ainsi celui d'un temps interieur purement Qualitatif, non mesurable.
La relative nouveaute qui apparait chez Dilthey est précisement cette confrontation entre le temps quantitativement mesurable et le temps vecu interieur Qui ne peut être apprehende que qualitativement. De son propre aveu, si le problème des générations intéresse Dilthey, c'est avant tout parce que l'armature usuelle et seulement exterieure du cours des mouvements spirituels, qui n'a pas d'autre fondement que les decennies, les années, les mois, les heures, peut, grace a la notion de génération, être rempl~cee par "une reprèsentation mesurable de l'interieur". Les unités de génération permettent précisement une mesure evidente revecue de l'interieur des mouvements spirituels9.
La deuxième constatation de Dilthey a propos du phénomène des générations, c'est que ce n'est pas seulement la succession qui importe, mais aussi le phénomène de la contemporanéité qui prend ici une signification plus profonde que simplement chronologique. Des individus contemporains sont soumis pendant les années de la plus grande réceptivité, mais aussi ulterieurenent, aux mêmes influences directrices tant de la culture intellectuelle qui les narque que de la situation socio-politique. lis forment une génération, une contemporanéité, parce que ces influences sont homogenes. C'est justement par ce changement de perspective, où la contemporanéité dans l'histoire spirituelle n'est pas envisâgee comme un fait chronologique mais signifie l'identite des influences dominantes, que l'approche passe d'un niveau qui sombrait dans la mystique du chiffre, a celui d'une temporalite interieure qu'on ne peut apprehender que par la comprehension.
Le problème, de mathématiquement quantifiable, devient un problème qualitatif qui ne peut être que revecu de l'interieur : l'ecart entre générations devient du temps qui peut être revecu interieurement, la contemporanéité de génération devient une détermination identique interieure.
De la il n'y a qu'un pas au phenomenologue Heidegger qui approfondit précisement ce problème du lien qualitatif et tente de preciser ce lien comme destin. "Le destin ne se compose pas plus de la reunion de destinees individuelles que l'etre-ensemble ne peut être compris comme une conjonction de plusieurs sujets. Dans l'etre-ensemble dans le même monde et dans la resolution prise en faveur de possibilités definies, les destinees sont déjà canalisees. C' est seulement dans le partâge et le combat que se libere la force du destin. Le destin fatal de l'etre-la dans et avec sa "génération" accomplit le devenir pleinement reel de l'etre-la"10.
L'approche du problème de l'historien d'art Pinder11 a les mêmes racines, le concept de temps qualitatif que nous avons déjà rencontre dans l'ceuvre de Dilthey. Ch~z Dilthey, on apprecie la sâge retenue qu'il met a ne faire valoir que les possibilités reellement ouvertes par l'approche romantique-qualitative, tout en retenant les leçons du positivisme. Pinder au contraire succombe totalement a la seduction romantique, et s'il gagne en profondeur, ne sait pas auer a l'encontre des debordements romantiques. Ce qui intéresse Pinder avant tout dans le phénomène des générations, c'est "la non-contemporanéité de la contemporanéité". Dans le même temps chronologique vivent des générations différentes. Mais puisque le temps vecu est le seul temps reel, en fait elles vivent toutes dans un temps interieur completement différent d'un point de vue qualitatif. "Chacun vit avec des hommes du même âge et d'âges différents confronte a une foule de possibilités simultanees. Pour chacun le même temps est un autre temps, c'est-a-dire un autre âge de soi-même, qu'il ne partâge qu'avec ceux de son âge" 12.
Chaque "point du temps" est de ce fait un espace de temps, il a plusieurs dimensions, parce qu'il est constamment atteint par plusieurs générations a différentes etapes de leur développement13. Pour employer une comparaison musicale de Pinder, la reprèsentation du temps doit être organisee polyphoniquement, a chaque "point du temps" on doit distinguer les voix singulieres des générations singulieres qui atteignent continuellement ce point.
La deuxième idée est que chaque génération forme a partir d ' elle-même une "entelechie" propre et que ce n'est qu'a travers elle qu'elle devient une unité qualitative. Si chez Dilthey l'unité interieure d'une génération etait constituée par la communauté des influences spirituelles et sociales, le lien n'y etait pas encore concevable completement qualitativement. Heidegger s'efforça d'apporter ici un correctif avec le concept de destin constitutif de l'unité, ainsi trouve-t-on chez Pinder le concept d'entelechie issu des traditions modernes de l'histoire de l'art.
Selon lui, l'entelechie d'une génération est l'exprèssion de l'unité de son "but interieur", exprèssion de son expérience prop re de la vie et du monde. Du point de vue des traditions de l'histoire de l'art, l'entelechie de génération est une transposition de "l'intention artistique" 14 de Riegl, du phénomène de l'unité de style a celui de l'unité de génération; de la même façon que le concept d ' intention artistique de Riegl etait issu de tendances morphologiques renouvelees et fecondees par l'influence positiviste qui etaient déjà prèsentes dans le concept historique d"'esprit national"(c). Si jusqu'a prèsent on avait surtout utilise l'unité "esprit du temps"(d), cette unité s'avere être ici - pour employer une de ces metaphores musicales qu'affectionne Pinder - un accord apparent de la rencontre verticale des tonalites particulieres qui appartiennent d'abord aux différents systèmes horizontaux (c'est-a-dire aux entéléchies de générations) d'une fugue15. Les entéléchies de générations servent donc ici a detruire l'unité du temps jusqu'a prèsent survalorisee (esprit du temps, esprit d'une époque). L 'unité d'une époque n'a pas d'impulsion motrice unitaire, pas de principe strocturant unitaire, et par consequent pas d ' entelechie ; son unité reside tout au plus dans l'analogie des moyens qu'une même époque met a la disposition des différentes missions de générations. II y a des couleurs du temps, "elles sont prèsentes en fait, mais, si l'on peut dire, comme un glacis sur les nombreuses couleurs des âges de la vie et des générations qui transparaissent les unes a travers les autres"16.
Ainsi donc ici, nier I'existence d'une entelechie correspondant a une époque conduit a la negation de son unité, et, de ce fait, relativise et detroit le concept d'esprit du temps, alors que les autres unités que I'histoire spirituelle utilise couramment restent valides. D'après Pinder, en dehors de I'entelechie de génération, il y a aussi des entéléchies des arts, des entéléchies de langue, des entéléchies de style, des entéléchies de nation, de race, mais aussi une entelechie de I'europeanite et enfin des entéléchies des individus.
Comment maintenant le devenir historique prend-il forme chez Pinder ? A travers un jeu combine de facteurs constants et temporels. Les facteurs constants sont I'aire culturelle, la nation, la race, la famille, I'individualite, le type ; les facteurs temporels sont les entéléchies precedemment mentionnees. "On trouve affirmee ici la priorite du développement sur I'expérience ("influences", "contacts"). On trouve affirme que la vie de I'art procede des effets conjoints d'entéléchies déterminées, nees de mysterieux processus naturels, et des contacts, des influences, des relations (il va de soi qu'ils sont aussi essentiels), vecus dans le développement reel de ces entéléchies"17. Ce qui saute aux yeux ici, c'est I'absence de toute mention du social, même au sens large parmi les series de facteurs cites.
Ce courant romantique en Auemagne occulte completement l' existence, entre sphère naturelle et sphère spirituelle, du niveau des déterminations sociales. Ou bien on est ici completement spiritualiste et on fait tout surgir d ' entéléchies (qui existent stlrement), ou bien on a le sentiment qu'il faudrait ajouter un peu de realisme a la chose et alors on met en avant l'immediatement vital, la race, la génération (qui existent stlrement aussi) et on fait surgir les forces intellectuelles d'un "mysterieux processus naturel". Sans doute y a-t-il encore des mysteres dans le monde ; mais on ne doit les faire valoir qu'a leur place et non pas la où on pourrait mieux comprendre la combinaison des forces en prèsence, a partir des processus sociaux. Les relations sociales dans lesquelles les hommes se rencontrent, les groupes où ils s'enflamment mutuellement et où leurs combats reels creent des entéléchies et, a partir de la, affectent l'art, la religion, etc., et au-dela, les façonnent, ont bien aussi une force creatrice de formes. Peut-être serait-il profitable de se demander s'il ne s'agit ici que de "contacts", d"'influences" et de "relations" ? Peut-être une force creatrice, une violence fondatrice, une entelechie sociale emanent-elles aussi de ces facteurs ? Peut-être justement ces flux energetiques, produits par la coexisterice et la confrontation sociales, etablissent-ils un lien entre les entéléchies des arts, des styles, des générations, etc., qui, sans cela, ne convergeraient et ne divergeraient que par hasard ? Si on n ' envisâge pas les choses de ce point de vue, et si l'on met en relation, sans mediation sociologico-historique, les formes les plus hautes d ' exprèssion spirituelle avec la sphère vitale, alors on en vient a sup poser que les générations decisives sont des "jaillissements de la nature" 18 et "on se sent prèsque tente de voir poindre a partir du problème des temps de la naissance, celui, beaucoup plus mysterieux et difficile, des temps de la mort19. Infiniment plus sobre et revelatrice en même temps d'un veritable souci de recherche, cette phrase de Dilthey qui dit, anticipant de telles speculations: ' 'Pour le moment, 1 'hypothèse la plus naturelle semble être que la mesure comme la repartition des talents sont en gros les mêmes pour chaque génération a potentialites nationales identiques et que la repartition comme le niveau des performances doivent être expliques a partir de ces deux groupes de conditions 20"21.
ChezPinder, l'idée de "la non-contemporanéité de la contemporanéité", l'idée des entéléchies sont precieuses et, a vrai dire, geniales ; idées issues de l'approche romantique-historique et inaccessibles au positivisme. Mais ses développements deviennent dangereux et defient toute scientificite lorsqu'il sombre dans la pensée analogique. Ce mode de pensée qui renoue en fait avec les speculations de la philosophie de la nature de la Renaissance, a ete ressuscite par le romantisme jusqu'au grotesque; Pinder l'utilise a chaque fois qu'il en deduit le rythme biologique du monde. Des lors il s'efforce, lui aussi, de fixer des intervaues numeriquement definissables dans le devenir historique (même s'ils sont con<;us ici de façon plus elastique) et de trouver dans le cours de l'histoire les dates de naissance decisives a l'aide de cette formule magique des générations. Joël22, eminent chercheur par ailleurs, surencherit dans le constructivisme. Ses tout derniers développements sur le rythme seculaire de l'histoire renvoient directement aux speculations romantiques.

•La plupart des chercheurs commettent l'erreur de pens er qu'il n'existe de reel problème des générations que si l'on est en mesure de mettre en evidence une rythmique des générations avec des intervaues temporels fixables une fois pour toutes. Le problème des générations est un champ de recherche fecond, même si la théorie des intervaues se revele inverifiable.

•Nous ne savons pas, peut-être le saura-t-on un jour, s'il existe un rythme seculaire dans l'histoire ? Mais nous nous refusons a le deduire de ces speculations - tout particulierement quand, fondées biologiquement ou intellectuellement, elles ne sont qu'un faux-fuyant pour se derober a l'etude de la trame plus accessible et transparente du devenir social et de ses effets sur le phénomène des générations. Le rythme biologique a des effets sur certains aspects du devenir social; mais en negligeant totalement ce niveau de déterminations et en cherchant a tout comprendre a partir du vital, on perd alors, pour résoudre ce problème, toutes les potentialites prèsentes dans l'approche initiale23.
II. Le problème sociologique des générations
Le problème des générations est un problème important qu'il faut prendre au serieux. C'est un des fils conducteurs indispensables a la connaissance de la formation des mouvements sociaux et spirituels. Sa portée pratique devient evidente des lors qu'il s'agit de comprendre avec précision les bouleversements acceleres de l'actualite immediate. II serait dommâge que des méthodes non scientifiques finissent par occulter ce qui peut sans nul doute être approfondi.
L' état de la question qui precede montre clairement que la problématique man que de coherence. Les disciplines des sciences de l'esprit et des sciences sociales des principaux pays ne tiennent compte qu'occasionnellement de leurs resultats respectifs. Ainsi tout particulierement, la recherche auemande n'a-telle tenu aucun compte de la situation de la recherche a l'etranger sur le problème des générations. Les différentes sciences ayant toujours aborde le problème isolement, la situation est telle qu ' on ne peut parler tout au plus que de tentatives et de contributions interessantes a la solution globale, mais pas d'une problématique claire et d'une recherche consciente de ses fins.
Si la diversite des ebauches qui tient autant aux différentes traditions de pensée nationales, qu'a la specificite du mode de pensée prop re a chaque science, est a la fois stimulante et riche et si, par ailleurs, un problème aussi complexe ne peut être resolu que par la cooperation des différentes disciplines et nations, cette cooperation doit être maintenue methodiquement dans une même perspective par un centre organisationnel. Ainsi l'état du problème des générations est un excellent exemple du manque de méthode dans les sciences sociales et les sciences de I' esprit. Chacun repart toujours au point de depart (ce qui peut dans une certaine mesure être necessaire et productif) et ne se demande qu'occasionnellement si on ne pourrait pas considerer ces differentes ebauches comme des elements d 'une approche synthetique du problème, permettant ainsi de réflechir au role et a la part de chaque discipline dans la solution générale du problème.
Une hyper-organisation des sciences de l'esprit et des sciences sociales n'est pas non plus souhaitable, mais il faudrait au moins se demander s'il n'y a pas dans tous les cas une discipline de reference pour chaque question spécifique que ce centre organisationnel pourrait indiquer. En ce qui conceme le problème des générations, c'est sans doute a la sociologie d'en produire une esquisse. En l'occurence, il semble qu'il soit plus précisement du ressort de la sociologie formelle de degâger les faits les plus elementaires mais aussi les plus fondamentaux du phénomène des générations. Mais, a l'interieur de la sociologie formelle, ce problème se situe a la frontiere entre recherche statique et dynamique. Alors que jusqu'a prèsent la sociologie formelle a étudié la plupart du temps l' existence des hommes en groupe essentiellement dans une perspective statique, ce problème semble appartenir a un type d'approche qui a précisement a degâger les forces motrices et le type d'efficacite des elements dynamiques dans le devenir social. Ainsi verrait-on ici le passâge de la sociologie purement formelle statique a la sociologie formelle dynamique et, de la, a la sociologie historique, dont l' ensemble seulement constitue le champ de la recherche sociologique dans son entier .
Dans ce qui suit, les faits les plus elementaires du phénomène des générations doivent être étudiés a la lumiere de la sociologie formelle ; sans cet éclairâge, aucune recherche historique ne peut être entreprise dans ce domaine. Mais en même temps, toutes les analyses accumulees jusqu'a prèsent qui se sont averees pertinentes, doivent être utilisees, alors que nous abandonnerons tacitement celles qui nous semblent insuffisamment fondées.
II.l Groupes concrets. Situation sociale()

Si on veut se représenter le phénomène de l'ensemble générationnel(f) a partir de ses structures fondamentales, alors il faut expliquer l'etre-ensemble spécifique des individus reunis dans l'unité de génération.
En premier lieu, l 'unité d 'une génération n 'est pas un lien social qui tend a la constitution de groupes concrets, même s'il peut arriver occasionnellement que l'unité de génération devienne le fondement conscient et unificateur de la formation de groupes concrets (par exemple, le Mouvement de ]eunesse de l'époque contemporaine)24. Si tel est le cas, alors il s'agit la plupart du temps de ligues qui ne sont spécifiques que dans la mesure où ce n' est pas en premier lieu un quelconque contenu objectif, mais précisement l'ensemble générationnel devenu conscient de lui-même qui devient le fondement de la formation concrete de groupes.
Mis a part ce cas particulier, où la I' ensemble générationnel peut devenir le principe de la formation concrete de groupes, on peut d'abord opposer l'ensemble générationnel en tant que simPle ensemble aux formations concretes de groupes.
Les associations a but détermine, la famille, la parente, les communautés d'opinion, etc., sont des exemples de formations concretes de groupes. Toutes ces formes concretes de groupes peuvent être caracterisees par le fait que les individus qui les composent forment aussi in concreto un groupe, c'est-a-dire que cette unité de groupe est essentiellement fondée sur les liens vitaux, existentiels, pre-existants de la "proximite", ou constituée sur la base de "la libre volonte". Au premier type correspondent toutes les formes de communautés (g) (famille, parente, etc.), au second, les "formes de societes (g)".
L ' ensemble générationnel en soi ne peut pas être caracterise comme un groupe concret au sens de la communauté, où la connaissance mutuelle in concreto est une condition prealable et dont la desagregation spirituelle se produit des que cesse la proximite physique. Mais l'ensemble générationnel n'est pas non plus comparable a des formations sociales - comme des associations a but détermine - dont les caracteristiques sont la création volontaire, la possibilité d'institutionnalisation, la revocabilite, qui tiennent lieu de proximite physique et de lien naturel.
Nous parlons donc de "groupes concrets" quand des liens, soit naturellement developpes, soit volontairement crees, unissent les individus ; ainsi l'ensemble générationnel est-il un etre-ensemble d'individus, que quelque chose relie entre eux ; mais ce lien ne produit d'emblee aucun groupe concret. Pourtant l'ensemble générationnel est un phénomène social dont la specificite doit être decrite et comprise.
Pour éclairer cette notion d'ensemble générationnel, peut-être trouveraiton une aide dans le recours a une categorie sociale tout a fait différente. On pense au phénomène de la situation de classe, certes radicalement différent de l'ensemble générationnel quant a son contenu, mais qui prèsente une ressemblance quant a certaines données structurelles de base. Par situation de classe on pourrait entendre, dans le sens le plus large du terme, une situation analogue d'individus déterminés dans la structure economique et la structure de pouvoir d'une societe donnee, situation qui contient en germe leur destin. On est proletaire, entrepreneur , rentier, etc., et on l'est parce qu'on eprouve constamment (comme contrainte ou comme possibilité) la pesanteur d'une situation particuliere dans la structure sociale. Cette situation dans l'espace social n'est pas revocable par un acte intellectuel et volontaire comme l'est l'appartenance a une association. Mais, on n' est pas pour autant attache de ce fait de toutes les fibres de son être a un groupe concret au même sens vital et fatal que dans la communauté.
On ne peut quittercette situation que du fait d'une ascension ou d'un declin social, individuel ou collectif ; que la cause du changement soit le mérite ou l' effort personnel, la conjoncture sociale ou même le simple hasard est ici secondaire.
L 'appartenance a une "association" s'eteint par resiliation de la relation ; les liens communautaires cessent lorsque se dissolvent en nous ou chez d'autres les liens spirituels entre les membres du groupe, la situation de classe anterieure perd sa pertinence pour nous, dans la mesure où nous modifions par ce changement notre position economique et notre pouvoir .
On
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