A la recherche du grand individu historique





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LA QUESTION DU GRAND HOMME

DANS L'OEUVRE DE VICTOR HUGO


A LA RECHERCHE DU GRAND INDIVIDU HISTORIQUE

La grandeur des commencements


Victor Hugo entre en littérature comme brillant auteur d'odes héroïques, consacrées à l'histoire contemporaine, et vouées d'abord à la glorification du Trône et de l'Autel. Le genre adopté incite le jeune poète à rechercher, dans l'histoire, la grandeur. Au reste, il justifie ce choix générique par la nature même de l'époque, de ce siècle qui, quoique «jeune encore », « est déjà pour l'histoire / Presque une éternité de malheur et de gloire »1. A l'orée de sa carrière, le poète lyrique se donne ainsi pour mission non seulement d'identifier les malheurs et les gloires, de pleurer les victimes, chanter les martyrs et flétrir les bourreaux, d'expliquer et de juger son siècle, mais aussi et avant tout d'en affirmer la grandeur. Grandeur horrible autant que sublime certes, mais sublime jusque dans son horreur. Or, fort classiquement, le jeune Hugo identifie grandeur du siècle et grandeur des hommes du siècle. Plus précisément, la grandeur de certains individus, inscrits dans l'histoire et marqués par elle, vaut pour preuve et mesure, voire pour cause directe de la grandeur historique de l'époque:

Chez des peuples fameux, en des jours qu'on renomme,

Pour un siècle de gloire il suffisait d'un homme.

Le nôtre a déjà vu passer bien des flambeaux!2

L'évocation lyrique de l'histoire contemporaine se doit donc de produire un certain nombre de noms propres, d'identifier les « flambeaux » d'un siècle qui font sa gloire ou son malheur, mais à coup sûr sa grandeur. Or, idéologiquement, cet exercice n'est pas sans danger pour un poète Ultra des années 1820:

A peine il était né, que d'Enghien sur la poudre

Mourut, sous un arrêt que rien ne peut absoudre.

Il vit périr Moreau ; Byron, nouveau Rhiga.

Il vit des cieux vengés tomber avec sa foudre

Cet aigle dont le vol douze ans se fatigua

Du Caire au Capitole et du Tage au Volga!3

Laissons de côté Byron 4 , qui ressortit à un autre registre et pose d'autres problèmes. Pour les autres, il semble bien que du strict point de vue de la grandeur historique, Moreau et même d'Enghien, héros-martyrs obligés de la geste monarchiste, risquent de souffrir de la proximité de Napoléon. L'expression poétique semble tout naturellement prendre acte de cette hiérarchie des grands hommes. L'Usurpateur occupe à lui seul la moitié de la strophe, l'énumération de toponymes indique l'ampleur géographique de son action, que la métaphore de l'aigle confirme et sublime encore. L'absence même de son nom, auquel se substitue une périphrase attendue, laisse entendre qu'il est sans rival, et que Lui 5 seul hante vraiment le siècle, l'exprimant et le surplombant de sa grandeur. Ce que l'on aperçoit ici est lisible dans toutes les odes monarchistes, dont la cohérence politique souffre régulièrement de cette évidence : à qui recherche la grandeur, et avant tout de grands individus historiques, Napoléon s'impose, - et il faut bien admettre que le camp royaliste n'a que d'assez ternes héros à lui opposer. Cette grandeur de l'« Ogre » peut bien être dite négative, grandeur du Mal - les héros du Bien ne lui arrivent pas à la cheville. L'expédition d’Espagne est une piètre épopée, le duc d'Angoulême un pauvre capitaine, comparés à Austerlitz et son vainqueur. Hugo le sait, et son ode s'en ressent6 . « A l'Arc de Triomphe de l'Etoile » (1823)7 peut bien avoir pour but avoué de chanter le ralliement de l'armée aux Bourbons, - en glorifiant la valeur militaire de la France, signifiée par les monuments de Paris, c'est toute l'épopée napoléonienne que le jeune royaliste claironne8. A partir du moment où, au lieu de la satire, le poète choisit l'ode héroïque, le seul fait d'évoquer Napoléon est politiquement dangereux. « Buonaparte » (1822)9 et « Les Deux Iles» (1825)10 le montrent bien : confronté à ce degré d'héroïsation, le jugement négatif, moral ou politique, manque d'efficacité. Bref tout se passe comme si le choix esthétique du grand, conforme à une évidente admiration pour la grandeur de l'histoire et surtout pour la grandeur de certains individus dans l'histoire, contraignait Hugo, presque indépendamment de ses choix politiques, à la fascination napoléonienne. Ce qui est d'ailleurs clairement affirmé au moment des Orientales (1829):

Tu domines notre âge ; ange ou démon, qu'importe !

Ton aigle dans son vol, haletants, nous emporte.

L'oeil même qui te fuit te retrouve partout.

Toujours dans nos tableaux tu jettes ta grande ombre ;

Toujours Napoléon, éblouissant et sombre,

Sur le seuil du siècle est debout. 11

Moment bascule, moment révélateur où, entre légende noire et légende dorée, la grandeur du grand homme historique l'emporte sur tout jugement politique ou moral, et même sur toute interprétation de l'histoire. Moment où la prise en considération de la seule grandeur du grand homme rend caducs, inopérants, tout jugement et toute interprétation. De fait, c'est surtout après 1830 que Hugo, dans sa poésie héroïque et ailleurs, élaborera une justification historico-politique de Napoléon, d'ailleurs toujours hésitante et marquée d’ambiguïté. On y reviendra. Mais il nous importait d'insister, pour commencer, sur cette prégnance initiale du grand, sur cette tendance du jeune Hugo à élever la grandeur individuelle au rang de catégorie déterminante dans le traitement poétique de l'histoire et, au-delà, dans sa compréhension et son évaluation de l'histoire.

Une autre zone de la production hugolienne des années 1820-1840 est marquée par la figure, et le problème, du grand homme : il s'agit, bien sûr, de l'oeuvre dramatique. Il n'est pas indifférent que Hugo ait choisi d'entrer dans l'arène théâtrale avec un Cromwell (1827), et de développer à cette occasion, dans la célèbre préface, sa première grande réflexion critique sur la place et le rôle de la littérature dans le devenir historique de l'humanité. Cromwell, c'est-à-dire un des grands hommes de l'histoire moderne indéniablement parmi les plus aptes à poser la question du grand individu historique, de sa nature et de sa puissance, et bien évidemment celui qui entre tous appelle le plus directement la comparaison avec le grand homme contemporain : Napoléon. Suivront, dans l'oeuvre dramatique d'avant l'exil, le jeune et brillant Don Carlos-Charles Quint d'Hernani (1830), ce grand homme fictif et avorté qu'est Ruy Blas (1838), le Mazarin ambigu des inachevés Jumeaux (1839), le légendaire, fantomatique mais grandiose empereur Barberousse des Burgraves (1843).

Ajoutons que, toujours avant l'exil, plusieurs préfaces, quelques textes de Littérature et Philosophie mêlées (1834), des discours, et l'ensemble de cette enquête allemande qui se concrétise avec Le Rhin (1842 et 1845) font réapparaître avec quelque lancinance cette interrogation plus ou moins fascinée adressée au grand individu historique - à ce grand homme dont il convient à présent d'évoquer les principaux caractères.

Quelques caractéristiques du grand individu historique


Un fragment de 1829, non publié, peut nous fournir un point de départ:

Alexandre

Annibal Tous ces colosses formidables

César Qu'à des hauteurs inabordables

Attila L'Histoire en tremblant réunit;

Mahomet Hommes presque égaux à Dieu même;

Charlemagne Géants que l'ouvrier suprême

Cromwell Taille au même bloc de granit12.

Napoléon
Remarquons d'abord combien la grandeur égalise : le Barbare Attila vaut le Romain César, le fondateur de l'Islam vaut le héraut impérial de l'église chrétienne. Tous se valent ou plutôt, indépendamment de toute appréciation politique ou morale, ils sont de même nature, « presque » hors de l'humanité, relevant «presque» de la divinité. « L' Histoire » a moins à charge d'interpréter leur action que de reconnaître leur égalité dans la grandeur. La liste des grands noms apporte quelques précisions supplémentaires : ces «colosses formidables » sont tous des hommes d'épée, mais la plupart sont également des meneurs de peuple, des fondateurs politiques, ou politico-religieux. Tous, surtout, sont des « hommes-monde », dont l'action, plus ou moins durable, se caractérise en revanche par une ampleur géographique hors du commun. Aussi, quel que soit le titre historique qui fut le leur, le terme qui les désigne le mieux est-il celui d’ Empereur.

Le grand individu historique, le grand Empereur, est un homme total. Il réunit en une même individualité pouvoir de pensée visionnaire et pouvoir d'action concrète. C'est un homme du « crâne » autant que du « bras ». Napoléon fut un « grand ouvrier », qui a « à coups de cognée, à peu près fait le monde / Selon le songe qu'il rêvait »13. Ce grand homme réunit le rêve et l'action, affirme et prouve le pouvoir direct de l'esprit sur la matière des choses. Ce qui sous-tend, dans la première partie du grand monologue à demi halluciné de don Carlos (Hernani), l'évocation magnifiée de Charlemagne et du césaropapisme, c'est en particulier cette quasi fusion du pouvoir spirituel et temporel qui donne la capacité à travailler en profondeur les choses existantes, de les fondre et de les (re)fonder en les spiritualisant :

Le pape et l'empereur! ce n'était plus deux hommes.

Pierre et César! en eux accouplant les deux Romes,

Fécondant l'une et l'autre en un mystique hymen,

Redonnant une forme, une âme au genre humain,

Faisant refondre en bloc peuples et pêle-mêle

Royaumes, pour en faire une Europe nouvelle,

Et tous deux remettant au moule de leur main

Le bronze qui restait du vieux monde romain!14
Homme total, le grand homme est aussi un homme du tout, du tout de l'espace. Il est celui qui ne peut être identifié à un lieu, qui transgresse toute limitation spatiale. Pour l'auteur des Orientales, le signe le plus manifeste de la grandeur de Napoléon est d'être reconnu pour chef, sous le nom de Bounaberdi, par « un Arabe du Caire »15 et d’être vu par le poète
partout!

A Rome, où du Sénat hésite le conclave,

A l'Elbe, aux monts blanchis de neige ou noirs de lave,

Au menaçant Kremlin, à l'Alhambra riant,

Il est partout! - Au Nil je le rencontre encore.16

L'accumulation de toponymes, imageant « en vrac » un mouvement tourbillonnaire et incessant qui tend à conférer une forme d'ubiquité nomade, est une des figures les plus systématiques de la poésie hugolienne consacrée à Napoléon. Dans l'oeuvre dramatique, cette ampleur spatiale du grand individu historique trouve sa figuration privilégiée dans son rapport à l'espace théâtral. Les grands hommes y sont souvent de grands voyageurs : Barberousse revient d'Orient - et de la mort (Les Burgraves) ; roi d'Espagne, don Carlos est né à Gand, et son élection impériale à Aix-la-Chapelle produit la plus grande entorse à l'unité de lieu de tout le théâtre hugolien d'avant l'exil (Hernani). Surtout, ces individus sont presque systématiquement représentés comme venant d'ailleurs. Les autres puissants, rois, ducs ou potentats sont toujours théâtralement « pris » dans leur propre espace de pouvoir, au moins durant un acte ou deux : Louvre de Louis XIII (Marion de Lorme) ou de François ler (Le Roi s'amuse), palais-résidence de Lucrèce Borgia, de Marie Tudor ou d'Angèle. Mais ni Don Carlos, ni Barberousse, ni même d'ailleurs Mazarin (Les Jumeaux) ne sont jamais vus « chez eux »17 . Sur scène, relativement au lieu théâtral, ils sont toujours des visiteurs, des invités ou des intrus. Ils tendent ainsi à figurer un pouvoir individuel particulièrement ubiquiste, dépourvu de privilège local - et donc de limitation spatiale.

Grands conquérants comme César, Charlemagne ou Napoléon, ou « simplement » grands politiques comme Cromwell ou Mazarin, les grands hommes hugoliens sont d'abord ceux dont le champ d'action historique s'étend au moins à l'Europe, ceux par qui les limites géopolitiques, les frontières, sont systématiquement transgressées, subverties, modifiées, voire annulées : «Comme ce qu'un enfant a tracé sur le sable, / Les empires confus s'effaçaient sous ses pas »18  Il s’agit de Napoléon, mais plus généralement le grand homme modifie ou aspire à modifier radicalement la forme d'un espace politique au moins continental : Charlemagne « ébaucha une carte politique qui a duré neuf cents ans »19 ; Cromwell est l'homme qui « Maintien le monde en équilibre »20 ; l'oeuvre de ce génial intriguant qu'est le Mazarin des Jumeaux, c'est, « Plus vaste qu'un royaume et plus complet qu'un roi », l'« Europe, voûte énorme à la France appuyée »21 Don Carlos rêve de reprendre l'oeuvre de Charlemagne, de « refondre en bloc peuples et pêle-mêle / Royaumes, pour en faire une Europe nouvelle »22 , etc. Guerrier nomade ou grand architecte, le grand individu historique modifie radicalement l'espace politique de l'Europe, transforme un continent divisé et chaotique en espace lissé par son perpétuel mouvement tourbillonnaire, ou en édifice harmonieux et prédestiné.

Les enjeux d’une fascination


Même si la fascination hugolienne pour le grand individu historique relève peut-être d'abord du choix esthétique du grand, on ne saurait la réduire à une simple idiosyncrasie d'artiste. Ses enjeux sont nombreux, et lourds. Ils sont d'abord d'ordre historique, et l'attrait pour le grand homme emporte une certaine interprétation de l'histoire. Défendre et illustrer la puissance consciente et agissante de grands individus dans l'histoire revient peut-être d'abord à affirmer, à tenter d'affirmer la lisibilité et la ductilité de l'histoire. C'est par exemple prendre ses distances avec la théorie maistrienne de la force des choses, ou encore récuser la pensée d'un Guizot pour qui la complexité croissante de la civilisation moderne a limité et limitera de plus en plus le rôle des individus dans l'histoire, aussi exceptionnels fussent-ils23. C'est aussi souvent le moyen d'affirmer que l'histoire des hommes n'est pas déliée de toute transcendance. Le thème de l'homme providentiel est à cet égard essentiel, et sujet à d'intéressantes transformations chez Hugo. Pour le jeune Ultra, reprenant sur ce point le discours commun de son camp, Napoléon fut un homme providentiel sans le savoir, un «fléau vivant», un «jouet» aveugle entre les mains d'un Dieu ironique et «vengeur»24. Plus tard au contraire, l'homme providentiel semble parfois atteindre chez Hugo à une conscience quasi divine, une aptitude à « lire » le sens du monde qui le distingue d'autres grands hommes, grands ouvriers inconscients : « Attila était aveugle. J'ai mis mon regard dans l'oeil de Napoléon », dit Jéhovah dans un fragment des années 183025. Mazarin lui-même semble pourvu de ce regard, de cette capacité à lire le sens du monde, écrit par Dieu dans le monde même, et à régler son action sur ce sens

Le rêve qui brûla tant de nuits ma paupière,

L'ébauche où j'ai porté mes travaux pierre à pierre,

Que Dieu fit, même avant de pétrir nos limons,

Avec des caps, des mers, des fleuves et des monts,

Qu'après Philippe deux Richelieu m'a laissée,

Et que j'ai terminée avec une pensée,

L'oeuvre qu'enfin j'achève et qui subit ma loi,

C'est toi que je crois voir pendre au-dessus de moi,

Toi qui t'ouvres dans l'ombre à ma vue effrayée,

Europe, voûte énorme à la France appuyée!26

Le grand homme se définit dans son pouvoir d'affirmer un sens inscrit par Dieu dans la réalité - géographique ici - et son oeuvre consiste à réconcilier, au travers du chaos humain et dans l'action politique, réalité humaine et réalité divine. A ce titre les « grands hommes », s'ils sont le « mépris du temps qui les voit naître », peuvent bien constituer la « Religion de l'avenir »27

Bien entendu, la fascination pour le grand homme n'est pas dénuée d'enjeux politiques. Ceux-ci sont révélés surtout dans la question de la personnalité du pouvoir, dans les rapports entre l'Empereur, le Roi et l'Etat. Le grand individu historique, le grand empereur est longtemps pensé par Hugo avant tout comme un grand moi, une personnalité d'exception. Aussi est-il le centre de tout autre chose que d'une monarchie classique c’est-à-dire, dans l'oeuvre hugolienne comme dans l'histoire, de ces royautés territoriales, « protonationales », de l'Europe occidentale. On sait que ces monarchies sont fondées, selon les termes de Claude Lefort reprenant les analyses d'Ernst Kantorowicz28 sur «la fiction juridique (... ) de deux personnes jumelées, dont l'une est le roi naturel, mortel, homme assujetti au temps, aux lois communes, exposé à l’ignorance, à l'erreur, à la maladie, et l'autre le roi surnaturel, immortel, infaillible, omniprésent dans l'espace et le temps du royaume. »29 Que le roi ne soit pas nécessairement un grand homme ne met pas en danger ce système, car la grandeur du roi ne provient pas essentiellement de l'individu royal, mais de son autre pôle, de son autre « corps ». Or ce pôle n'est pas personnel. Ainsi la légitimité du roi repose principalement sur l'impersonnalité du principe dynastique, et sur le gommage de la mort personnelle exprimé en France par la formule consacrée Le roi est mort, vive le roi ! Dans la pratique, cette impersonnalité de la nature royale est assumée par l'Etat et son appareil, dans l'ubiquité territoriale de ses agents et de son action, dans la permanence de ses « corps ». Et le XIXème siècle, successeur et contemporain de la mort révolutionnaire du « premier corps » du roi (mort réelle, ou mort symbolique dans l'abdication et l'exil) est tout à fait apte à saisir l'identification croissante à l'Etat de la grandeur, de la puissance et de la pérennité du Pouvoir.

De fait, Hugo semble avoir été particulièrement sensible à ce paradoxe de la monarchie classique, pouvoir absolu dont le « site » personnel peut très bien être à la limite de l'évanescence. Les rois de son théâtre, de ses romans, sont très souvent des moi ternes et faibles. Qu'on songe au Louis XIII de Marion, à Marie Tudor, au Charles Il de Ruy Blas, ou à la reine Anne de L'Homme qui rit. Même quand il prend pour personnages de « grands » rois, Hugo semble s'arranger pour choisir son action de manière à les présenter personnellement faibles ou affaiblis : le Louis XI de Notre-Dame de Paris est à l'article de la mort, le Louis XIV des Jumeaux n'est encore qu'un tout jeune adolescent. Or la puissance de la royauté n'est pas forcément affectée par cette faiblesse de son site personnel. Elle est assumée, plus ou moins efficacement, par l'Etat et ses « serviteurs », souvent marqués d'un anonymat au moins relatif : juges, alguazils, bourreaux, officiers divers, ministres du despacho universel etc. Leur pouvoir, comme celui du roi, n'est nullement proportionnel à leur puissance personnelle, aux qualités de leur moi: les « ministres intègres » de Ruy Blas, le Laffemas de Marion de Lorme, ne sont vraiment pas des personnalités d'exception, leurs qualités intellectuelles et morales ne sont pas particulièrement développées, mais leur participation à l'Etat leur attribue un pouvoir démesuré. Certains « serviteurs » de l'Etat sont doués d'une personnalité plus riche : le ministre Salluste (Ruy Blas), le légat Simon Renard (Marie Tudor) sont des hommes « profonds ». Ce ne sont pas pour autant des grands hommes, mais des fonctionnaires zélés et subtils. En eux l'Etat ne se personnalise pas, mais ils matérialisent son anonymat, ils s'approprient à lui, à sa puissance occulte parce qu'anonyme, ubiquiste parce que non localisée, fluente et diffuse, enserrant êtres, lieux et choses à la manière d'un réseau invisible fictivement rapporté au centre royal. C'est pourquoi les hommes d'Etat sont toujours, chez Hugo, des hommes de l'ombre, dont l'action est toujours masquée, couverte, intriguante.

Tout au contraire, le grand Empereur hugolien se mesure à la personnalisation de son action politique et historique. Il s'oppose en quelque sorte par nature à toute dépersonnalisation du pouvoir, et avant tout à celle qui est le fait de l'Etat. Une des composantes du mythe de Napoléon, chez le Hugo d'avant l'exil comme chez la plupart des Romantiques, c'est son génie d'administrateur. Or cette expression, qui est à la limite de l'oxymore, ne valorise pas comme on pourrait le croire la dimension étatique de l'Empereur. Elle signifie au contraire que sous son règne le moindre rouage de la machine d'Etat était animé directement par la volonté individuelle d'un homme, marqué de l'empreinte de son génie personnels30. Ainsi disparaissent les deux caractères fondamentaux et inséparables de l'Etat moderne: son impersonnalité et son autonomie. Paradoxalement, de ce point de vue, le fond du mythe napoléonien dit en quelque sorte la disparition de l'Etat, son absorption dans une personnalité géniale.

Un tel pouvoir du grand homme est nécessairement usurpé, d'une manière ou d'une autre, parce que l'Empereur ainsi défini ne saurait se couler dans une légitimité qui lui préexiste et le dépasse. Dès le début du siècle Benjamin Constant avait mis en lumière cette personnalisation intense du pouvoir, comme critère essentiel distinguant l'usurpation de tous les gouvernements réguliers, y compris la monarchie :

Le monarque est en quelque sorte un être abstrait. On voit en lui non pas un individu, mais une race entière de rois, une tradition de plusieurs siècles. L'usurpation (...) est nécessairement empreinte de l'individualité de l'usurpateurs31

Hugo fait la même analyse, mais il en tire longtemps des conséquences inverses. Sa recherche des grands individus historiques, des grands moi de l'histoire, le pousse à valoriser avant tout «Ceux que le bras fait rois», ceux qui courent «par la terre usurpée »32. Napoléon, ou Cromwell, ou César, bien sûr. Mais aussi, d'une certaine manière, Charles Quint ou Charlemagne. Certes Charles Quint n'est pas à proprement parler un usurpateur, mais lui aussi s'oppose, dans Hernani, à l'impersonnalité de la légitimité héréditaire. Etre le petit-fils du précédent Empereur constitue un droit à la succession aux yeux du vieillard féodal, don Ruy Gomez, - mais certes pas à ceux du jeune et fringuant don Carlos, qui l'écoute à peine33 . Et si le mode électif de succession au Saint Empire est valorisé, c'est comme rupture avec l'impersonnalité propre au mode dynastique. Enfin, pour don Carlos, la plus grande gloire de son modèle Charlemagne (au demeurant petit-fils d'un usurpateur) est d'avoir créé une légitimité nouvelle (Charlemagne est un « géant », « créateur (...) d'un monde »), et d'une légitimité qui subordonne le principe dynastique au principe électif:

Ah! c'est un beau spectacle à ravir la pensée

Que l'Europe ainsi faite et comme il l'a laissée!

Un édifice, avec deux hommes au sommet,

Deux chefs élus auxquels tout roi né se soumet34.

On comprend que cette fascination pour le pouvoir vraiment personnel et vraiment autonome, celui du grand individu historique, si elle contribue longtemps chez Hugo à entraver son évolution démocratique, est avant tout dirigée contre le pouvoir impersonnel de l'Etat, duquel il se méfiera toujours. Ceci apparaît clairement dans le motif de la clémence. Expression d'un pouvoir réglé, l'Etat est souvent pour Hugo avant tout pouvoir de mise à mort, d'autant plus inflexible qu'il est légal. Centre faussement personnel d'un pouvoir impersonnel, le roi hugolien s'avère le plus souvent incapable de clémence : centre de l'Etat, il est lié lui-même par les liens qu'il tisse ; la Loi, dont il est la source, lui ôte le pouvoir de délier, c'est-à-dire de sortir du cercle étatique. Dans Marion35, dans Marie Tudor 36, dans Angelo, le souverain est ainsi lié par la loi meurtrière, « Tout (lui) est permis pour punir, rien pour pardonner »37 . Au contraire, le grand homme, le grand Empereur, le grand usurpateur prouve son autonomie, sa supériorité ou tout au moins son extériorité à l'Etat par sa clémence, quasi systématique : le Cromwell de Hugo fait grâce38, le Charles Quint de Hugo fait grâce39, le Barberousse de Hugo fait grâce40, le Charlemagne de Hugo fait grâce41 . Avec cette opposition d'un pouvoir régulier et impitoyable d'une part, et d'un pouvoir irrégulier, fortement personnalisé, souvent d'origine guerrière et capable de clémence d'autre part, il semble que le poète romantique ait retrouvé une très vieille constante de la représentation de la souveraineté, telle qu'elle apparat dès les mythes indiens étudiés par Georges Dumézil, mythes qui opposent Varuna et Indra, le dieu roi et juge et le dieu guerrier :

le dieu (guerrier) (... ) apparaî(t) dans la fable indienne en opposition au Lieur magicien (Varuna), comme un dieu miséricordieux, comme le dieu qui délie les victimes régulières de Varuna. (... ) le guerrier, par le fait qu'il se met en marge et au-dessus du code, s'adjuge le droit d'épargner, le droit de briser entre autres mécanismes normaux celui de la justice rigoureuse, bref le droit d'introduire dans le déterminisme des rapports humains ce miracle l’humanité.42

Retombées sur l'artiste


Enfin, la fascination pour le grand individu historique n'est pas sans incidence sur la glorification de l'artiste. Celui-ci participe de sa grandeur, et sa nature est pour une bonne part définie en liaison étroite avec celle du grand homme, du grand Empereur. Le grand artiste partage avec lui la pensée visionnaire et l'énergie dans le combat. Déjà pour le jeune Ultra, c'est la gloire et le devoir du poète d'être dans les révolutions, tout en les dominant du regard et du jugement43 . Comme le grand empereur, le poète refuse toute limitation spatiale, et l'activité du génie poétique est souvent symbolisée par un mouvement de traversée de l'espace qui vise à réunir le inonde, ou à le compléter. Mouvement frénétique de Mazeppa lié sur son cheval fou (« Ils vont. L'espace est grand. »44 ) qui trois jours durant traverse tout ce qui sépare «fleuves à l'eau glacée, / Steppes, forêts, déserts »45. Ou bien mouvement à la fois réfléchi et visionnaire, aventureux et tenace des grands découvreurs, auquel Hugo assimile la recherche des vrais poètes, comme Lamartine ou lui-même:

Ces Gamas en qui rien n'efface Leur indomptable ambition,

Savent qu'on n'a vu qu'une face

De l’immense création.

Ces Colombs, dans leur main profonde,

Pèsent la terre et pèsent l'onde

Comme à la balance du ciel,

Et voyant d'en haut toute cause,

Sentent qu'il manque quelque chose

A l'équilibre universel!

Ce contre-poids qui se dérobe,

Ils le chercheront, ils iront (.)46

Le grand individu historique détermine également, au moins en partie, la fonction de l'artiste. Dans « Lui », le poète se dit le « Memnon » du soleil-Napoléon, et chante à son spectacle, lequel permet de joindre « histoire » et « poésie »47. Toujours autour de 1830, Hugo donne à plusieurs reprises pour mission au poète d'organiser le culte de cette « religion de l'avenir » vouée aux « grands hommes » : Napoléon est « ce Dieu dont (il) sera le prêtre » 48, et il dresse « un temple » à « l'empereur tombé »49. La pièce « A M. David, statuaire »50 précise cet aspect de la fonction artistique. Second relativement au grand homme, le rôle de l'artiste n'est pas pour autant secondaire, mais nécessaire à la réalisation complète d'un « Bonaparte », d'un « Cromwell », d'un « Charles-Quint », d'un « Charlemagne », d'un « César » ou d'un « Alexandre ». L'artiste, ici le statuaire, fixe en effet dans le temps une gloire éphémère et toujours disputée, conférant ainsi au grand homme une authentique souveraineté :

Car c'est toi, lorsqu'un héros tombe

Qui le relèves souverain!

[...]

Sans toi peut-être sa mémoire

Pâlirait d'un oubli fatal ;

Mais c'est toi qui sculpte sa gloire

Visible sur un piédestal.

Perpétuant sa mémoire, l'artiste en outre participe de l'action du grand homme en le pensant, en révélant par sa propre activité de pensée l'identification de l'individu historique à une idée - et ce sens du grand homme est ainsi rendu évident à tous:

Lorsqu'à tes yeux une pensée

Sous les traits d'un grand homme a lui,

Tu la fais marbre, elle est fixée,

Et les peuples disent : C'est lui!

C'est donc en grande part relativement au grand homme qu'est affirmée la fonction, religieuse, sociale et politique, de l'artiste. Cette fonction, ainsi comprise, Hugo poète l'exerce fréquemment dans les débuts de la monarchie de Juillet, en rappelant la grandeur, et en jaugeant les hommes et les événements de l'actualité à l'aune d'une grandeur antérieure, principalement napoléonienne. Les insurgés des Trois Glorieuses, et principalement la jeunesse des écoles, sont encensés d'abord parce qu'ils se sont montrés dignes de l'épopée impériale, parce que leurs «jeunes étendards » sont «troués à faire envie / A de vieux drapeaux d'Austerlitz »51 . Inversement, la bourgeoisie parlementaire et gérontocrate qui refuse aux « ossements » de l'Empereur un repos glorieux à l'ombre de sa colonne, commet un crime de lèse-grand homme qui la discrédite, et risque de flétrir durablement le nouveau régime en révélant son incapacité à toute grandeur :

Rhéteurs embarrassés dans votre toge neuve,

[...]

Vous avez peur d'une ombre et peur d'un peu de cendre

Oh! vous êtes petits!52

Dès lors, si le grand individu historique doit être complété par l'artiste, et si la grandeur d'un siècle se jauge à l'éclat de ses grands hommes, on conçoit que le grand artiste soit aussi nécessaire à celle-ci que le grand Empereur. Ce que Hugo affirme en 1833, en conclusion de son article-manifeste consacré à Ymbert Galloix, jeune poète suicidé, tué par la misère et l'indifférence -

Toute grande ère a deux faces ; tout siècle est un binôme, a +b, l'homme d'action plus l'homme de pensée, qui se multiplient l'un par l'autre et expriment la valeur de leur temps. [,'homme d'action, plus l'homme de pensée ; l'homme de la civilisation, plus l'homme de l'art ; Luther, plus Shakspeare ; Richelieu, plus Corneille ; Cromwell, plus Milton ; Napoléon, plus l'inconnu. Laissez donc se dégager l'inconnu! Jusqu'ici vous n'avez eu qu'un profil de ce siècle, Napoléon, laissez se dessiner l’avenir. Après l’empereur, le poète.53
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