A la recherche du grand individu historique





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LIMITATIONS, COMPLICATIONS, CONDAMNATION


On pourrait ainsi voir à l'oeuvre chez Hugo une défense et illustration du grand individu historique, du grand homme de pouvoir, fondée essentiellement sur la volonté d'affirmer une grandeur individuelle, la possibilité d'un sujet individuel comprenant et agissant l'histoire, prouvant ainsi la liberté humaine contre les fatalités collectives de tous ordres. Mais l'oeuvre hugolienne au fond travaille moins à affirmer une thèse de ce genre qu'à en éprouver la validité. Si le désir du grand homme, d'un tel grand homme, est patent, du moins avant l'exil, son existence apparaît, très tôt, problématique.

Des choix d’écriture qui marginalisent le grand homme


Il convient tout d'abord de ne pas fausser les perspectives : pour intense et pertinent que soit le thème, le grand homme n'est pas omniprésent dans l'oeuvre, même avant l'exil, loin de là. Développé d'abord surtout en poésie, il se trouve quelque peu mis à distance par la montée en puissance d'un lyrisme de l'intime, inauguré dès les Odes mais de plus en plus important, au moins quantitativement, jusqu'aux Rayons et les ombres inclus (1840). Au théâtre, après l'initial Cromwell, seule une minorité de drames (trois-quatre sur dix) mettent encore en scène un grand homme, plus ou moins clairement reconnu comme tel : Hernani, Les Jumeaux (inachevés, rappelons-le), Les Burgraves, et dans une certaine mesure Ruy Blas, - mais en précisant qu'avec ce personnage de ministre-imposteur on a moins affaire à un grand homme véritable (quoique fictif) qu'à un homme qui, peut-être, aurait pu être grand. D'ailleurs, à l'exception de Barberousse et même si don Carlos paraît parfois disputer la vedette à son rival Hernani, aucun de ces grands hommes n'est plus construit en personnage central. Du reste de la production dramatique, toute grandeur individuelle-historique est absente54 . Enfin, très tôt, le roman hugolien ne fait plus la part belle au grand homme. Si les personnages de Schumacker (Han d’Islande, 1823) et surtout de Bug-Jargal (1826) contribuent à placer au coeur du roman la question du grand individu historique, ils n'auront pas de successeurs. Sur ce point Hugo, au contraire de Dumas, reprend et aggrave dans ses romans historiques la stratégie scottienne, renvoyant les grands hommes de l'histoire aux marges du roman (Louis XI dans Notre-Dame de Paris, Danton, Robespierre et Marat dans Quatrevingt-treize (voire Napoléon dans Les Misérables) - même si ces marges sont toujours hautement significatives. Centrés sur des tragédies « privées », les romans historiques de Hugo semblent même souvent prendre un malin plaisir à éviter, éluder, outre le grand homme, le grand événement. Mérimée avait complété son titre Chronique du règne de Charles IX par une date, 1572, qui annonçait clairement l'organisation de la diégèse romanesque autour d'un événement historique majeur, le massacre de la Saint-Barthélémy ; le sous-titre de Notre-Dame de Paris est également une date, 1482, mais qui n'éveille dans l'esprit du lecteur aucun souvenir particulier, Le récit des Misérables, roman du XIXème siècle, se déploie dans l'après de 1815, élude juillet 1830, et renvoie juin 1848 aux zones extra-diégétiques du discours d'auteur. De façon similaire, L’Homme qui rit, roman de l'Angleterre moderne, choisit la zone grise et historiquement peu spectaculaire du règne d'Anne, renvoyant en amont les grandes dates que sont 1649 et 1688, qui ne relèvent pas du récit mais en figurent les causes, plus ou moins obscures.

Promotion d'un lyrisme de l'intimité au détriment au moins relatif du poème héroïco-historique, minoration actantielle voire disparition du grand individu historique dans les drames, choix et organisation du sujet des romans historiques presque systématiquement « décalé » par rapport aux grands événements et aux grands hommes de l'histoire, on pourrait croire que Hugo tend progressivement à « recentrer » son art sur des registres privés ou sociaux, désinvestissant les hautes sphères historiques et politiques hantées par les grands hommes. On se tromperait. Ce qui très tôt s'affirme dans traitement littéraire de l'histoire, et singulièrement de l'histoire politique, ce n'est pas la minoration de celle-ci, mais l'interrogation de ses zones d'ombre. Il s'agit pour lui d'explorer l'obscure question de la détermination historique des passions et des destins individuels « privés » 1 d'illustrer les retombées souvent ironiques des grandes crises collectives ; d'observer les contradictions majeures d'une période là où elles se révèlent, non dans les discours rationalisés des zones de pouvoir mais dans l'épaisseur confuse du mental et du social , de démêler la complexité temporelle d'un moment : la sourde efficience du passé sous la dynamique de l'avenir en marche, l'action souterraine du Progrès sous la vase morbide ou l'angoissante dureté minérale des périodes de stagnation ou de régression. Or, sur tous ces points, le grand individu historique peut servir d'outil d'investigation, à la condition d'éprouver les limites de sa puissance et les complications de sa nature.

Vers l'échec : limites et contradictions de, l'individualité dans l'histoire


Pleinement inaugurée avec Hernani, la stratégie qui consiste à placer un grand homme (le jeune Charles Quint) à l'articulation d'une intrigue privée immergée dans l'histoire aboutit à montrer clairement les limites de la puissance bénéfique du grand individu dans l'histoire. Transfiguré par son élection, le nouvel Empereur peut bien « dépouill(er) les misères du roi »55 et croire fonder un nouvel avenir sur son pardon général, sa négation du passé. Le dernier acte, qui se joue sans lui, voit le retour mortifère de toutes les fatalités ancestrales, prouvant ainsi les limites de l'action individuelle du grand homme au pouvoir. Et si Les .Jumeaux sont inachevés, c'est peut-être aussi parce que décidément tout lien s'avérait par trop difficile à établir entre le dessein politique grandiose de Mazarin, et la réalité d'un corps social dont tout le drame affirmait la gangrène, la petitesse et l'aliénation. D'ailleurs, dès Cromwell, la grandeur du héros brillait dans la solitude, - et se condamnait ainsi à l'impuissance finale. Choisissant non le Cromwell du régicide, instigateur de l'acte par excellence, mais celui d'un couronnement qui échoue, Hugo choisit le moment où le grand individu historique, en reconnaissant son impuissance à fonder une légitimité nouvelle comme à se couler dans l'ancienne, montre les limites de son oeuvre de rupture et de fondation, - moment où, comme il est dit vigoureusement dans la préface, « sa destinée rate »56. Grandeur et misère de l'Usurpateur, c'est-à-dire grandeur et misère de l'individualité dans l'histoire. « Immense et unique » écrit Hugo57; comprendre, bien sûr, « immense parcequ'unique », - mais tout autant « raté parce qu'unique ». Sur cette question, on suivra les analyses d'Anne Ubersfeld: « le génie ne saurait à lui seul mettre sa marque au monde ; il ne peut être le premier des hommes libres lorsqu'il n'y a pas ou qu'il n'y a plus d'hommes libres »58.

Solitaire, le grand homme hugolien est aussi le plus souvent complexe, contradictoire, ressortissant en apparence à plusieurs natures, qui ne relèvent pas toutes, loin de là, de la grandeur de l'histoire. Cet aspect est rarement lisible dans la poésie d'avant l'exil, mais beaucoup plus net dans le roman et surtout le drame, - et ce dès Cromwell, Comme on sait, la pièce dans son ensemble et au premier chef le personnage-titre est pour Hugo l'occasion de mettre une première fois en pratique, et avec quelle radicalité, sa théorie du grotesque intimement lié au sublime. « Homme de guerre » et « pédant », « visionnaire » et « bouffon », Cromwell est « double, homo et vir »59. Cette formule a été immédiatement traduite, de manière particulièrement révélatrice, par Victor Cousin dans son Cours de philosophie de 1828. Ayant défini le grand homme comme un individu représentant l'esprit d'un peuple et d'une époque, donc comme la croisée de l'individualité et de la généralité, Cousin précise:

Le drame romantique prend l'homme tout entier, non pas seulement par son côté général, mais par son côté individuel ; or, aussitôt qu'on montre le revers de la médaille, les scènes les plus burlesques, les plus comiques succèdent aux scènes les plus héroïques, les plus pathétiques, et en redoublent l'effet. A la bonne heure ; mais il faut que l'histoire soit un drame classique ; il faut qu'elle absorbe et fonde tous les détails dans la généralité et dans l'idéal, et qu'elle s'attache uniquement à mettre en lumière l'idée que représente le grand homme.60
Est ici en jeu, tandis qu'est précisée la théorie de la « représentation » ou de « l'expressivité» du grand individu historique, le sauvetage de la complète rationalité de l'histoire, de sa lisibilité simple et sans reste. Le grand homme n'est grand qu'en fonction de sa capacité à incarner l'esprit de l'époque, lequel n'a rien à voir avec les aspects « burlesques » et « comiques » de ce petit moi que même un héros ne peut entièrement dépouiller dans son existence particulière. Que le drame romantique fasse une part, si ce n'est la plus belle, à cette psychologie de valet, « à la bonne heure », - cela ne concerne pas l'analyse historique, uniquement occupée d'un « idéal » qui n'admet aucune fréquentation avec le grotesque. Mais la lecture cousinienne triche. Les contradictions de Cromwell ne s'expliquent pas essentiellement dans le drame de Hugo par la cohabitation plus ou moins heureuse en une même personne d'une généralité sublime, celle de son rôle historique, et de particularités grotesques relevant du seul domaine psychologique et étroitement individuel. Non, les contradictions du personnage Cromwell valent clairement pour figures de la situation historique elle-même- Les fous du drame, plus lucides et plus cohérents que le philosophe éclectique et bientôt officiel, affirment plaisamment et hautement l'historicité de cette faiblesse interne au héros - « Notre Jupin / Est un Scapin », chante Trick ; mais il a d'emblée précisé que cette incongruité valait pour élément caractéristique du moment historique, de ce « Siècle bizarre »61 . Chez Hugo, le grotesque n'est pas moins historique que le sublime : « le grotesque, écrit Anne Ubersfeld, remonte de l'individu à l'histoire. (... ) En face du grand homme divisé, contradictoire, on a l'atomisation (... ) la complexité, le gigantisme de la société moderne (...). Le drame est ici doublement la projection littéraire du modèle historique, modèle d'un homme double, modèle d'une société divisée »62. C'est toute la théorie de l'« expressivité » du grand individu historique qui se trouve ainsi inversée : si l'histoire elle-même est contradictoire, obscure et, pour une part non pas accidentelle mais essentielle, grotesque, alors la capacité du grand homme à « exprimer » complètement son époque, loin de fonder sa grandeur et sa puissance, le condamne à l'échec et signe sa petitesse, au moins relative.

S'aperçoit ici la complexité du rapport au temps entretenu par le grand homme, du rapport qu'il doit entretenir pour être vraiment grand. Etre pleinement de son temps, à proprement parler être son temps, ne saurait lui suffire. Il doit en sa propre individualité opérer l'articulation de son temps et d'un temps autre, l'avenir. Les grands hommes sont ceux qui ne remplissent qu'en l'excédant leur époque. Ils sont ceux

D'un monde à la fois base et faîte,

Que leur temps ne peut contenir ;

Qui, dans le calme ou dans l'orage,

Qu'on les adore ou les outrage,

Devançant le pas de leur âge,

Marchent d'un pied dans l'avenir!63

Il semble que Hugo ait pris très au sérieux cette topologie temporelle du grand homme, qui n'est souvent ailleurs qu'un cliché plus ou moins gratuit. Toujours est-il qu'il en explore très tôt la complexité, et l'inconfort. Héros de l'avenir, le grand homme n'est pas pour autant son accoucheur, et avoir eu raison trop tôt est souvent ce qui le perd. Selon la conclusion du Rhin, Napoléon a « travaillé » l'Europe dans le sens de l'avenir, mais « les temps n'étaient pas encore venus »64 et cette anticipation apparaît comme une cause majeure de son échec. Mais il y a plus. Le grand Empereur n'est pas seulement, pas essentiellement victime de son enthousiasme anticipateur, de son ardeur à matérialiser l'avenir. Il est surtout victime de cette hybris qui consiste à s'approprier un temps autre. Napoléon n'a pas seulement usurpé le passé ; il a surtout, et c'est beaucoup plus grave, tenté d'usurper l'avenir. Evoquant la naissance du roi de Rome, Hugo fait crier à l'Empereur : « L'avenir ! l'avenir ! l'avenir est à moi ! » Le poète lui répond : « Non, l'avenir n'est à personne est à Dieu ! »65. Et de préciser:

Dieu garde la durée et vous laisse l'espace

Vous pouvez sur la terre avoir toute la place,

Erre aussi grand qu'un front peut l'être sous le ciel

Sire, vous pouvez prendre, à votre fantaisie,

L'Europe à Charlemagne, à Mahomet l'Asie

Mais tu ne prendras pas demain à l’Eternel 66

Nature et fonction de « Dieu » sont ici, une fois n'est pas coutume, relativement claires. Principe d'indétermination et de désindividuation (« personne » et « Dieu » fonctionnent en quasi synonymie), Dieu est ce qui garantit l'altérité de l'avenir, son extériorité radicale au présent. Il est dès lors ce qui invalide toute prise de possession, toute maîtrise de l'infini dynamisme temporel par un individu, aussi grand soit-il, aussi puissant soit-il. Dieu ne donne pas sens à l'histoire, mais il garantit que l'histoire excède toujours par principe toute représentation née de la maîtrise, même absolue, de l'ici-maintenant (« l'espace »). On voit ce qui à chaque instant menace de s'inverser dans le « système grand homme » du Hugo d'avant l'exil : travaillant l'histoire au plus profond et de part en part, l'illustre ouvrier paraît apporter la preuve de la liberté humaine ; mais visant à maîtriser le devenir, ou la potentialité, historiques, rêvant d'« ingérer » l'histoire en sa propre individualité, le grand homme pourrait bien prétendre à une sorte de despotisme ontologique, à l'abolition de toute possibilité de surprise, de novation, bref, selon le lexique hugolien, d’« événement » c'est-à-dire de « prodige »67. Certes, il ne s'agit aucunement de renoncer à sonder l'avenir, et à parier, penser et agir en fonction de ce que peuvent ramener au jour de tels coups de sonde. Mais l'aperception de l'avenir n'a rien à voir avec le fantasme de maîtrise, avec la maillage de l'infinie matrice du temps par la souveraineté d'un individu sur le monde et sur lui-même. Avoir confondu vision et possession, tel est l'erreur sinon le crime de Napoléon, - et, peut-être, de tous ses pareils.

Grandeur d'un dessein individuel-historique dont la puissance s'avère fort limitée sur les destins « privés » comme sur état du corps social -, individuation complète d'une époque dont la complétude même signale les incohérences et les divisions, de l'individu comme de l'époque ; incursion individuelle du présent dans l'avenir qui risque fort, non d'accoucher l'avenir, mais d'exprimer le fantasme de son annulation, - telles sont les principales lignes de fêlure qui creusent, à peu près au moment même où il se construit, l'édifice hugolien visant à la glorification du grand individu historique. Lancée contre le pouvoir impersonnel d'Etat, contre la toute-puissante médiocrité anonyme, l'idée d'une souveraineté légitime du grand homme tend à montrer d'elle-même - signe de la ténacité et de l'intransigeance d'une pensée à l'oeuvre - ses limites, ses contradictions, sa contre-productivité. Alors même qu'il peut donner l'impression d'entonner plus fort que jamais le grand air des gloires impériales, Hugo, au moment du Retour de, L’Empereur (1 840) et de la conclusion du Rhin en arrive à exprimer clairement ses doutes sur l'aptitude du héros souverain à oeuvrer pour le Progrès. S'agissant de l'unité prédestinée de l'Europe, il lâche, comme à regret d'ailleurs :

Peut-être faut-il que l'oeuvre de Charlemagne et de Napoléon se refasse sans Napoléon et sans Charlemagne. Ces grands hommes ont peut-être l'inconvénient de trop personnifier l'idée (... ) Il peut en résulter des méprises, et les peuples en viennent à s'imaginer qu'ils servent un homme et non une cause, l'ambition d'un seul et non la civilisation de tous.68

La personnification de l'idée, qui conférait généralement une grandeur positive au grand homme, devient ici un « inconvénient ». L'individuation de l'avenir dans la souveraineté donne des armes au passé. Dès lors, Hugo semble prêt à « rejeter les dépouilles » du grand individu historique, et à laisser apparaître dans toute sa profondeur cette crise de la souveraineté que sa fascination impériale tendait quelque peu à lui masquer. Mais pour qu'elle se dévoile tout à fait, il faudra que Napoléon le petit s'en mêle.

«Citoyen, il n’y a rien dedans ! »69

(Il n’y a pas de grandeur souveraine)

On comprend aisément que, pour Hugo comme pour d'autres, rien n'ait été si dommageable à la grandeur impériale que cette carnavalisation de l'épopée que fut le Second Empire. Que le culte du grand homme ait produit un tel avatar contraignait évidemment à s'interroger sur le dit culte, surtout pour quelqu'un qui, à bien des égards, avait beaucoup fait pour lui. Pourtant, l'entreprise de Napoléon le Petit (1852) et de Châtiments (1853) semble au premier abord prendre le problème par la bande. Le statut de grand homme n'est pas directement dénié à Napoléon ler, et sa grandeur est au contraire souvent rappelée, pour servir d'arme contre un nouveau pouvoir qui ne peut s'en réclamer, dans sa foncière petitesse, qu'au prix du mensonge et d'un sinistre ridicule :

Le premier Bonaparte voulait réédifier l'empire d'Occident, faire l'Europe vassale, dominer le continent de sa puissance et l'éblouir de sa grandeur, prendre un fauteuil et donner aux rois des tabourets, faire dire à l'histoire Nemrod, Cyrus, Alexandre, Annibal, César, Charlemagne, Napoléon ; être un maître du monde. Il l'a été. C'est pour cela qu'il a fait le 1 8 brumaire. Celui-ci veut avoir des chevaux et des filles, être appelé monseigneur et bien vivre. C'est pour cela qu'il a fait le 2 décembre .70

On pourrait donc croire que l'entreprise d'inversion des valeurs à laquelle se livre alors Hugo, sa mise au jour de la carnavalisation grotesque du pouvoir et de l'histoire ne vise strictement que le neveu. Mais l'opération est plus subtile, car le clou du spectacle, et son principal ressort, c'est l'enrôlement, dans cette mascarade immonde, de l'oncle par le neveu et ses sbires :

Napoléon-le-Grand, empereur; tu renais

Bonaparte, écuyer du cirque Beauharnais.

Te voilà dans leurs rangs, on t'a, l'on te harnache.

Ils t'appellent tout haut grand homme, entre eux, ganache.

[...]

Devant cette baraque, abject et vit bazar

Où Mandrin mal lavé se déguise en César,

Riant, l'affreux bandit, dans sa moustache épaisse,

Toi, spectre impérial, tu bats la grosse caisse. 71

Telle est, comme on sait, « l'expiation » de Napoléon ler. C'est dire que ce traitement du grand ancêtre par son cynique descendant n'a au fond strictement rien d'impie, et que Napoléon 111 doit sur ce point être compris comme l'instrument faussement habile et réellement aveugle d'une justice féroce, mais dont l'ironie est salutaire. En fait, le neveu peut être compris comme un symétrique inverse de l'oncle, qui reprend et complète son oeuvre. Car il faut rappeler que l'un des caractères les plus constants de l'Empereur chez Hugo, qu'il s'agisse de Napoléon ou de ses « frères symboliques », c'est son obstination à faire plonger les anciens puissants du faîte de la grandeur dans les marais du grotesque. Don Carlos veut être empereur pour « voir sous soi rangés / Les rois, et sur leur tête essuyer ses sandales »72 ; Napoléon fascine le jeune poète des Feuilles d'automne parce qu'il « Disciplina(it) les rois du plat de son épée »73; même pendant l'exil, Hugo maintient à Napoléon cette valeur négative:

Le marmot thébain secouait la peau du monstre, et criait : citoyen, il n’y a rien dedans! Napoléon a secoué la peau du droit divin (...). Bonaparte a été sans respect. Il a tué le droit divin par le tutoiement (...). Ce sont là des services (...). Il lui sera beaucoup pardonné parce qu'il a beaucoup cassé.74

Dans cette perspective, « l'effet Napoléon le petit » permet de radicaliser « l’effet Napoléon le Grand», en oeuvrant à la destruction de la grandeur individuelle, impériale et guerrière susceptible d'être substituée à la grandeur royale :

Le spectacle qu'on a sous les yeux est un spectacle utile. (...) Oui, la Providence est dans cet événement. (...) Napoléon-le-Petit se superpose à Napoléon-le-Grand. (...) On n'aperçoit plus (...) Napoléon qu'à travers sa caricature (...) grâce à Louis Bonaparte, l'empire ne fascine plus. L'avenir est devenu possible.75

Après avoir, au début de sa carrière, identifié grandeur du siècle et grandeur des grands hommes au pouvoir, Hugo peut désormais lire le XIXème siècle comme un moment de « déglorification » radicale de la souveraineté, comme le siècle dont la grandeur consiste à l'avoir refusée aux puissants, quels qu'ils fussent. Pour le dire autrement, à partir du 2 décembre (et même si cette évolution était depuis longtemps en germe), Hugo tend à rabattre l'Empereur, le grand individu historique détenteur de la souveraineté, sur la figure entièrement négative du roi. Il est à cet égard frappant de constater combien l'usage du nom « César » se transforme dans l'oeuvre hugolienne. Jules César est longtemps constitué en paradigme du grand homme, extérieur au roi, et quiconque par son génie peut légitimement porter son nom (Charlemagne, Barberousse, Napoléon, etc.) prouve ainsi sa grandeur historique, le caractère exceptionnel et sublime de son individualité et de son pouvoir. Quand, dans (,'Châtiments et les autres oeuvres de l'exil, ce nom désigne avec insistance Napoléon 111, et quand plus tard, dans L'Année terrible notamment, il désigne indifféremment l'empereur français vaincu et l'empereur allemand vainqueur, il contribue à diluer une grandeur historique devenue fallacieuse dans la banalité des pouvoirs malfaisants. L'antonomase, de glorifiante, se fait dévastatrice, - et la fiction d'un souverain légitimé par sa grandeur individuelle-historique se dégonfle : le grand homme au pouvoir, c'est encore un roi.

Apparaît nettement à partir de l'exil une tendance à la raréfaction du grand homme dans toutes les oeuvres hugoliennes à sujet historique. Au moins de ces grands individus qui, dans et par leur pouvoir, oeuvrent en vue d'une maîtrise de l'histoire. Que L'Année terrible soit à peu près systématiquement muette sur le nom des acteurs individuels, cela peut ne pas trop surprendre étant donnée la réalité historique de la dite année (même si ce refus manifestement concerté d'individualiser une tragédie qui n'est pas, aux yeux du poète, dénuée de grandeur, est en soi significatif, - et l'on aurait pu s'attendre à voir apparaître, par exemple, le nom de Gambetta, ou à une exploitation héroïque un peu plus importante de la geste de Garibaldi). Mais à cet égard La Légende des Siècles est plus surprenante encore, Cette épopée de l'histoire de l'humanité aurait pu aisément dérouler ta liste des grands « Césars ». Or ses héros historiques, au reste assez peu nombreux, sont parfois des guerriers, mais bien rarement des guerriers au pouvoir, et même, assez rarement au combat. Pas de poème consacré à Jules César, ni même à la grandeur de Rome. Aymerillot 76 et Roland (son tournoi matrimonial et non pas sa mort héroïque et «nationale » à Roncevaux)77 s'affirment en lieu et place de Charlemagne ; le Cid apparat et réapparaît, grand à l'écurie serviteur de son père78, ou grand dans son exil et tenant tête au roi79 - mais rien sur Charles Quint. L'obscur Eviradnus80 « fait » l'Allemagne, et non l'illustre Barberousse. Quant au «Temps présent » 81, si Jean Chouan s'y montre digne d'un poème portant son nom82 , Napoléon en revanche n'est, dans la pièce suivante, qu'une ombre vaguement aperçue dans la nuit, la neige et le carnage du « Cimetière d'Eylau », simple passant à la lorgnette, obscur ordonnateur d'une bataille dont le déroulement et le sens ne sont pas bien clairs mais dans laquelle, simplement et sinistrement, « On meurt beaucoup »83. Ces « Petites épopées » qui tendent surtout à constituer une « épopée des petits », laissent assez clairement entendre que celui qui s'évertuerait à dire la grandeur du pouvoir, du grand homme de pouvoir, se condamnerait à répéter sous d'autres formes l'éloge gravé sur la stèle de Mesa

Sachez que vous devez adorer cette pierre

Et brûler du bétel devant ce grand tombeau

Car j'ai tué tous ceux qui vivaient dans Nébo,

J'ai nourri les corbeaux qui volent dans les nues,

J'ai fait vendre au marché les femmes toutes nues,

J'ai chargé de butin quatre cents éléphants,

J'ai cloué sur des croix tous les petits enfants,

Ma droite a balayé toutes ces races vites

Dans l’ombre, et j'ai rendu leurs anciens noms aux villes. 84

La crise du grand individu historique apparaît ainsi tributaire, avant tout, de la crise de la souveraineté, et plus précisément du refus de plus en plus nettement marqué de Hugo d'attribuer une quelconque grandeur authentique à l'instance du pouvoir, fut-elle occupée par un grand homme. Refus radical du pouvoir politique, tyrannique par nature ? Peut-être en partie, et cette tendance « anarchiste » est ancienne chez lui. Mais surtout conscience de plus en plus nette que grandeur et pouvoir ne s'accordent guère, ne doivent pas s'accorder. Un Malesherbes ou un Gambetta au pouvoir ont été, sont ou seront utiles et nécessaires, - mais ce ne sont pas là des grands hommes, et c'est tant mieux. Accorder la grandeur au pouvoir devient ainsi pour Hugo politiquement dangereux et ontologiquement inexact, - à mesure que son républicanisme se fait plus viscéral et plus conséquent.
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