A la recherche du grand individu historique





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LA GRANDEUR EST AILLEURS


La révocation du grand individu maîtrisant l'histoire, et pourvu de ce fait d'une légitime souveraineté, ne conduit pas pour autant Hugo à récuser l'existence de toute grandeur dans l'histoire. Mais elle le contraint à redistribuer les critères, à emprunter d'autres voies, à illustrer d'autres lieux et d'autre noms pour définit une grandeur historique plus ou moins radicalement étrangère au pouvoir. Cette entreprise passe principalement par une désindividualisation de la grandeur et par la promotion de figures dont la puissance et l'individualité sont pour le moins problématiques. Là encore, l'exil radicalisera et à quelques égards simplifiera les positions hugoliennes- Mais l'oeuvre antérieure avait déjà posé bien des jalons.

Désindividualisation de la grandeur historique «Grandeur des abîmes »


Finalement déniée au grand individu historique, au grand homme de pouvoir, la grandeur trouve d'autres supports, d'autres sources, d'autres sujets. Principalement des sujets collectifs, et dépourvus du pouvoir politique. Une masse plus ou moins confuse dispute alors la grandeur au grand homme. Le jeune Hugo avait déjà tenu un propos similaire, pour tenter d'échapper à la fascination pour Napoléon, fascination gênante qu'on évoquait en commençant. Dans quelques odes, principalement « A Mon Père », il s'efforce de reporter toute la gloire impériale sur les soldats de Napoléon, et sur les Français en général

Reprenez, ô Français, votre gloire usurpée.

Assez dans tant d'exploits on n'a vu qu'une épée!

Assez de la louange il fatigua la voix!

Mesurez la hauteur du géant sur la poudre.

Quel aigle ne vaincrait, armé de votre foudre ?

Et qui ne serait grand, du haut de vos pavois ?85

Par la suite, la grandeur de l'individu historique tend à faire régresser cette figuration d'une grandeur tout entière reportée sur le collectif: dans la poésie d'avant l'exil, Napoléon apparaîtra le plus souvent soit isolé, soit comme un révélateur, ou mieux, un opérateur de la grandeur collective. Mais l'idée demeure, plus ou moins nette, d'une grandeur collective autonome, antérieure et supérieure à toute grandeur individuelle. Elle trouve son expression la plus manifeste, et la plus tenace, dans la glorification de Paris, «cité mère », « fournaise »86 , « cité sacrée », « ville de mémoire », ou encore « oeil » du monde87 Mais à partir de l'exil, la relégation du grand individu historique va par contrecoup donner tout son éclat à ce collectif particulier qu'est une ville, de plus en plus clairement saisie dans sa dimension populaire. Les fiévreux accès de grandeur convulsive qui, dans Les Misérables, vont produire l'événement en partie raté mais pleinement épique de la rue Saint-Denis, ces « Faits d'où l'histoire sort », histoire réelle et grandiose même, et surtout, s'il s'agit de celle des vaincus, « et que l'histoire ignore » parce que le discours historique persiste à n'envisager que les hauteurs du pouvoir, ceux qui, ne fût-ce qu'un jour, on tenu le pouvoir, - ces faits n'ont pour cadre ni pour sujet le salon ou le cerveau d'un Louis-Philippe, d'un La Fayette ou d'un Blanqui, ni même vraiment d'un Enjolras. Ils ont pour sujet collectif et anonyme ce « on » d'un peuple aliéné mais soudain parlant, lisant, écoutant et agissant88, et pour cadre les rues obscures et les non moins obscurs cabarets du faubourg Saint-Antoine89. Plus nettement encore, dans L'Année terrible « Paris » est le seul nom propre de l'héroïsme, le seul garant, malgré la défaite et la guerre civile, de l'avenir, le seul sujet, collectif et populaire, de la grandeur dans l'histoire.

Quatrevingt-treize peut à quelques égards nous donner la mesure de cette promotion de la grandeur historique collective, effectuée au détriment du grand individu. Commençons par remarquer que ce roman est le seul de Hugo à prendre à bras le corps un grand moment historique (LE grand moment historique : la Révolution90), dans un de ses « lieux » les plus stratégiques : la guerre civile. Or il s'agit aussi du roman qui exprime le plus nettement la mort hugolienne du grand homme au pouvoir. Certes Danton, Robespierre et Marat y figurent en bonne place91, - mais la principale fonction de cet impossible triumvirat, de ces trois « grands hommes » dont chacun s'évertue à clamer « La Révolution, c'est moi! », est peut-être de montrer que la Révolution n'appartient à personne, qu'aucun individu historique ne saurait à lui seul l'incarner, ni même la représenter. Placé immédiatement après celui consacré aux trois conventionnels les plus célèbres, le livre « La Convention » tente de figurer l'utopie tourmentée d'un pouvoir dépossédé de lui-même, grand écho collectif d'une grandeur qui l'excède, tumultueux et enfumé miroir de concentration d'un incendie de flamme et de lumière. Ni le portrait énumératif des plus notables membres de l'assemblée, ni la cartographie politique et morale de ses divisions en partis, n'empêchent Hugo de conclure par ces phrases justement célèbres :

Tous ces hommes! tas de fumées poussées dans tous les sens.

[...]

Esprits en proie au vent.

Mais ce vent était un vent de prodige.

Erre un membre de la Convention, c'était être une vague de l’Océan. Et ceci était vrai des plus grands. La force d'impulsion venait d'en haut. Il y avait dans la Convention une volonté qui était celle de tous et n'était celle de personne. Cette volonté était une idée, idée indomptable et démesurée qui soufflait dans l'ombre du haut du ciel. Nous appelons cela la révolution. (...)

La révolution (...) semble l'oeuvre en commun des grands et des grands individus mêlés, mais elle est en réalité la résultante des événements. (...) Les événements dictent, les hommes signent. (...) Desmoulins, Danton, Marat, Grégoire et Robespierre ne sont que des greffiers. (...)

La Convention a toujours ployé au vent ; mais ce vent sortait de la bouche du peuple et était le souffle de Dieu.92

Nous retrouvons cette fonction de Dieu, relayé ici par le peuple, déjà aperçue dans un poème d'avant l'exil consacré à Napoléon. Principe et sujet, Dieu soufflant la Révolution par la bouche du peuple figure la radicale inadéquation de tout individu à la vraie grandeur historique, - et ce collectif étrange qu'est la Convention n'est grand que d'avoir accepté cette part de passivité, d'avoir assumé cette absence de maîtrise nécessaire à l'accueil et à l'expression d'une « volonté » qui n'est celle de « tous » que parce qu'elle n'est celle de « personne ».

On s'en rend compte par ces quelques exemples : la grandeur dans l'histoire est nécessaire à Hugo. 'Nécessaire à sa pensée tout autant qu'à son art. Elle seule en effet peut garantir une toujours possible sortie des médiocres et tyranniques stagnations, de ces « temps faibles » de l'histoire humaine qui l'ont suffisamment inquiété pour qu'il en fasse, notamment, le cadre temporel de la plupart de ses romans. On peut vouloir « le Progrès en pente douce »93, et être forcé d'admettre la nécessité de la convulsion, de l'événement, du prodige, pour remettre en marche une machine arrêtée. Surtout si l'on considère que ces « creux » de l'histoire ne sont pas, quelles que soient leur fréquence et leur durée, le régime normal du collectif humain, mais un mensonge trompeur, une trahison dangereuse :

La Restauration avait été une de ces phases intermédiaires difficiles à définir, où il y a de la fatigue, du bourdonnement, des murmures, du sommeil, du tumulte, et qui ne sont autre chose que l'arrivée d'une grande nation à une étape. Ces époques sont singulières et trompent les politiques qui veulent les exploiter. Au début, la nation ne demande que le repos ; on n'a qu'une soif, la paix ; on n'a qu'une ambition, être petit. Ce qui est la traduction de rester tranquille. Les grands événements, les grands hasards, les grandes aventures, les grands hommes, Dieu merci, on en a assez vu, on en a par-dessus la tête.94

Réaction compréhensible certes, et rançon notamment des confusions, des usurpations de la grandeur. Mais réaction passagère, et trompeuse, et mensongère au fond. Car le fond du collectif humain, tel qu'il apparaît « au-dessous » des organisations sociales hiérarchisées, « au dessous » des fonctions étatiques dispensatrices de fausses grandeurs, le fond du collectif humain relève ontologiquement de cette grandeur infinie et non maîtrisable, de cette grandeur océanique de ceux qu'on ne peut nommer, hors de toute individualité et de toute distinction particulière, que par ce pluriel générique : les hommes. Et cela, Hugo le sait depuis longtemps, au moins depuis le monologue de don Carlos dans Hernani:

Voir au-dessous des rois les maisons féodales,

Margraves, cardinaux, doges, ducs à fleurons;

Puis évêques, abbés, chefs de clans, hauts barons;

Puis clercs et soldats ; puis, loin du faîte où nous sommes,

Dans l'ombre, tout au fond de l'abîme, - les hommes.

- Les hommes ! - c'est-à-dire une foule, une mer,

Un grand bruit pleurs et cris, parfois un rire amer,

Plainte qui, réveillant la terre qui s'effare,

A travers tant d'échos, nous arrive fanfare!

Les hommes! - des cités, des tours, un vaste essaim,

De hauts clochers d'église à sonner le tocsin! -

[... ]

Flots vivants, qui toujours

Font tout changer de place et, sur ses hautes zones,

Comme des escabeaux font chanceler les trônes,

Si bien que tous les rois, cessant leurs vains débats,

Lèvent les yeux au ciel... - Rois! regardez en bas!

- Ah! le peuple! - océan!95

La grandeur dans l'histoire relève tout entière de cet abîme social, de cet être infini de la communauté humaine, qui démasque la fausse grandeur et la vraie vanité des clercs et des soldats, des cardinaux et des rois, jusqu'au premier de tous les puissants : l'Empereur. Car on chercherait en vain dans ce texte une quelconque idée de représentation, d'expression, d'incarnation de l'océan populaire en ou par le futur Charles-Quint. Son seul privilège sur les autres puissants est d'avoir vu l'abîme, et d'avoir compris qu'il est, fondamentalement, ingouvernable, non maîtrisable. Si quelque chose comme un grand homme est pensable, on conçoit alors que sa grandeur ne saurait être le produit d'une maîtrise individuelle de l'histoire, - maîtrise ontologiquement impossible. Dans cette perspective, si quelque chose comme un grand homme existe, sa grandeur sera celle d'un sujet apte à approcher les abîmes du collectif humain, et à parler, penser et agir en fidélité à cette approche96.
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