La turquie est europeenne edgar Morin L’européanité de la Turquie : repères historiques





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date de publication01.11.2017
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LA TURQUIE EST EUROPEENNE



Edgar Morin

L’européanité de la Turquie : repères historiques



Il y a une considération historique qui me semble capitale au sujet de la Turquie. On oublie dans l’Europe de l’Ouest que l’Empire ottoman fut une puissance européenne dès le XIVème siècle. Sous le règne du Sultan Mourad Ier, au XIVè siècle, il occupe déjà toute une partie des Balkans. Cette puissance européenne s’est accomplie et développée après la prise de Constantinople en 1453. Les Ottomans sont même arrivés aux portes de Vienne et l’Empire est resté européen, jusqu`à son effondrement et la naissance de la Turquie moderne, au lendemain de la Première guerre mondiale.
Cet Empire européen va laisser sa marque, notamment à travers la tolérance religieuse vis-à-vis des populations chrétiennes et juives. Il n’y avait pas de caractère proprement racial ou ethnique dans le gouvernement de l’Empire, puisqu’à Istanbul un grand nombre de ministres et de conseillers était d’origine chrétienne et parfois juive. Je pense à cet égard au beau roman d’Ivo Andric, Un Pont sur la Drina, qui narre l’édification de ce pont par la volonté d’un grand Vizir qui y était né . Devenu un grand dignitaire de l’Empire, il avait voulu en faire cadeau à la ville de son enfance. Il y avait parmi les populations une osmose très profonde. Une ville comme Sarajevo était le signe d’une coexistence unique en Europe, entre des gens de nations, d’ethnies et de religions différentes. En dépit des périodes de crise et de violence, il y a eu une administration qui s’est montré supérieure, je crois, à celle des autres grands ensembles (comme l’Empire tsariste ou l’Empire austro-hongrois). L’Empire ottoman fut une très grande puissance européenne. Il a commencé à se démanteler au moment des nationalismes, au XIXè siècle. Comme souvent, c’est au moment où il a essayé de trouver une formule nouvelle, une formule confédérative, visant à donner l’égalité à tous ses ressortissants, que la crise a précipité sa fin. Cet effondrement n’était pas dû principalement à la réforme, mais au fait que la poussée nationale (grecque, serbe, bulgare, etc.) était très forte et l’impérialisme des nations occidentales avait déjà considérablement ébranlé l’Empire ottoman. Il y a eu une ultime tentative pour créer une grande citoyenneté ottomane, un grand Parlement multinational, au moment de la Révolution des Jeunes turcs, en 1908.
Cette volonté réformiste des Jeunes turcs a tourné court. Elle a débouché finalement sur le nationalisme turc. Alors que l’Empire s’est disloqué, il faut remarquer que les autres grands Empires en Europe, qui auraient pu se transformer en confédérations ont également échoué, comme l’Autriche-Hongrie qui s’est effondré après la Première guerre mondiale et l’Empire russe qui a éclaté au moment de la réforme, sous des poussées diverses, du fait d’une crise économique énorme.
Tout ceci, pour dire qu’aujourd’hui seule l’Union européenne porte cette nécessité humaine d’arriver à des formules d’union et d’association entre peuples d’origines nationale et religieuse différentes. L’Europe est l’héritière de toutes les tentatives fédératives qui ont été faites jusqu`à présent. Et la place de la Turquie est en Europe, pour des raisons historiques absolument évidentes.
Le sentiment d’une vocation européenne est très profitable pour la Turquie, qui a sa racine européenne forte, à côté de sa racine asiatique également forte. Sa vocation européenne la pousse vers la démocratie et vers la liberté, tandis que sa vocation asiatique la pousse, au contraire, vers des particularismes, voire vers des régressions sociales et politiques. Mais la Turquie a bénéficié d’autres apports dans le passé. Ainsi, parmi les artisans de la laïcité turque, il y avait les Dönme. Il s’agissait de Juifs de l’Empire ottoman, disciples du Messie Sabatay Zvi au XVIIIè siècle, qui était du reste un très grand esprit, même s’il fut condamné par le Rabbinat. Comme Sabatay Zvi s’était converti à l’Islam, sans doute contraint et forcé, un certain nombre de ses disciplines sont devenus musulmans et turcs. Ils ont changé de nom et vécu avec une double identité, une identité secrète de disciples de Sabatay Zvi et une identité ostensible, qui était celle d’un Turc normal. Mais, à partir du XIXè siècle, ces Dönmes se laïcisent rapidement, ils envoient leurs enfants étudier en Suisse ou en France. Ils jouent un rôle important dans la modernisation de l’Empire. Ce n’est pas par hasard que la ville de Salonique, où il y avait une grande communauté juive, fut très importante dans l’émergence du mouvement des Jeunes turcs, à la fin du XIXè siècle. Une autre grande influence fut celle de l’Empire byzantin sur les institutions ottomanes, notamment en matière des relations entre la politique et la religion. Comme dans Byzance, chez les Ottomans ces relations étaient césaropapistes, l’Etat contrôlant la religion.
La Turquie a introduit la laïcité et l’alphabet latin à l’époque de Kemal Atatürk, dans les années 1930. La démocratie s’est installée graduellement en Turquie, à partir de 1946. Il y a encore des restrictions démocratiques qu’il faut noter, qui sont liées en partie à la question kurde. Mais la Turquie continue sa démocratisation. Une vieille démocratie comme l’Angleterre s’est montrée d’une très grande brutalité sur la question irlandaise; il y a la question basque en Espagne. La France démocratique a pratiqué la torture en Algérie, malheureusement, et maintenant les Etats-Unis démocratiques le font en Irak. Il ne s’agit pas d’accidents, de cas marginaux. La Turquie n’est donc pas le seul cas en Occident, mais elle doit résoudre ce problème de terrorisme d’Etat et de terrorisme de résistance, dans le cadre de l’Etat de droit. Elle a d’ailleurs commencé à le faire, à travers les réformes entreprises en vue des négociations avec l’Union européenne, depuis 2001.
Qu’est-ce que l’Europe?
On tend parfois à confondre l’Europe avec ce qu’elle fut au Moyen-Age. Le grand paradoxe c’est l’Europe chrétienne, car originellement le christianisme n’est pas européen. C’est une religion du Moyen-Orient, qui s’est répandue d’abord dans tout l’Empire romain, empire méditerranéen. Ce n’est qu’à terme que les barbares ont été convertis au christianisme, dans l’Europe du Nord. Cette identité chrétienne n’était pas seulement celle de l’Europe occidentale mais aussi celle de l’Europe centrale et orientale. En ce qui concerne l’Europe de l’Ouest, l’identité chrétienne a progressivement cessé d’être dominante et hégémonique, à cause du phénomène historique très important et multidimensionnel que fut la Renaissance.
Que signifie la Renaissance? La Renaissance fit que, cette sorte de grand monolithe qu’était la théologie chrétienne s’est fissurée grâce à la redécouverte de l’apport grec. L’apport grec consiste en l’idée que ce sont les citoyens qui décident du sort de la cité, ce qui est une rupture avec l’idée religieuse. Athena protège la ville, mais elle n’intervient pas dans le gouvernement. La pensée humaine et la raison humaine n’ont pas besoin du secours de Dieu et de la théologie; elles peuvent critiquer la religion. L’humanisme européen n’a pas seulement une source biblique ou biblico-chrétienne, c’est-à-dire l’idée d’un Dieu qui fait l’homme à son image. Elle a aussi une source grecque profonde, selon laquelle les êtres humains ont des aptitudes pour se gouverner et se comprendre les uns les autres. Déjà le poète Térence (190-159 av. J-C.) disait « Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger ». Il y a un humanisme européen post-chrétien, qui définit l’Europe contemporaine. Toute tentative de définir l’Europe uniquement à partir de sa base chrétienne est une réduction abusive, d’autant plus qu’au Moyen-Age l’apport du monde arabe a été très important dans les connaissances mathématiques, scientifiques et philosophiques. On peut aussi dire que l’apport juif, y compris à travers l’apport de ceux qu’on appelle les marrans, comme Spinoza ou Montaigne, est très important, parce qu’il a introduit le scepticisme. La culture et l’identité européennes se fondent sur des influences croisées et des métissages. Pour prendre un exemple historique, dans les Balkans, lors de la fameuse bataille du Champ des Merles, au Kossovo, au XIVè siècle, où les Ottomans ont battu les Serbes, il y avait des chrétiens dans l’armée ottomane et des Turcs dans l’armée serbe. La forme d’opposition absolument tranchée entre les chrétiens et les musulmans, qui nous est aujourd’hui présentée comme une évidence, n’existait pas alors.
Tout ceci nous amène à avoir une idée vraiment complexe de l’Europe. Celle-ci n’est pas une notion géographique, strictu sensu, mais une notion civilisationnelle, qui est partie de l’Ouest et s’est étendue vers l’Est. L’Europe ne peut pas être réduite au christianisme. C’est surtout la libre pensée qui définit l’Europe. L’Union européenne est née avec l’idée qu’il fallait que les nations qui la forment soient démocratiques (à nouveau l’héritage grec) et sécularisées.
Donc, au point où nous en sommes, il y a une identité historique et une identité démocratique qui rend la Turquie très proche de l’Europe. Reste la question géographique, dont j’ai déjà parlé ci-dessus. Dans mon livre, Penser l’Europe, je dis que l’Europe est une notion qui a des frontières maritimes très nettes à l’Ouest. En revanche, à l’Est elles sont plus floues. La Russie est évidemment culturellement européenne, mais elle s’étend jusqu’à Vladivostock, sur le Pacifique. Des nations du Caucase, à commencer par la Georgie, sont méditerranéo-européennes. Comme je l’ai déjà souligné, l’Europe est une notion culturelle. A partir de la Renaissance en Europe, la théologie médiévale s’éclate, des Etats nationaux se constituent, le commerce et le capitalisme se développent, la science moderne émerge, la philosophie moderne prend son essor. Tous ces phénomènes liés à la modernité sont allés d’Ouest en Est. Par exemple, le servage n’a été aboli en Autriche et en Hongrie qu’au XVIIIè siècle, et en Russie tsariste à la fin du XIXè siècle. La modernité a également commencé à pénétrer l’Empire ottoman au début du XIXè siècle.
L’Europe face à la Turquie : intégrer ou rejeter?
On a vu que la Turquie est déjà en Europe, de par son histoire et sa volonté de se conformer aux valeurs laïques et démocratiques européennes, alors que la notion d’Europe est moins géographique que civilisationnelle. Pourtant, l’ouverture des négociations en vue de l’adhésion de ce pays, qui dureront de longues années, suscite des débats et des oppositions passionnés.
Il y a sans doute deux facteurs qui expliquent cela. Le premier est incontestablement une ignorance : le mot turc évoque plus une étrangeté historique que finalement cette communauté historique entre les Turcs et les Européens. Pourquoi? Parce qu’on a appris l’histoire en termes de la bataille de Lépante et de l’arrivée des Turcs aux portes de Vienne. Notre historiographie a extériorisé la Turquie, alors qu’elle était européenne, de plein droit, depuis des siècles. Le deuxième facteur est une tentative, dans les partis chrétien-démocrate de plusieurs pays européens et la droite en France, de même qu’au Vatican, de sauvegarder et conforter le mythe de l’identification de l’Europe au christianisme, en refoulant la Turquie. Il s’agit d’une résistance réactionnaire, liée sans doute à une conception fausse de l’Europe. Ceux qui adhérent à cette position veulent ignorer que c’est à partir de la Renaissance que se crée l’Europe et une civilisation européenne, avec la science et la technique modernes, le capitalisme, le socialisme, le libéralisme et la démocratie. Le bouillon de culture européen s’est déclenché à partir de cette époque, même si cette histoire a aussi eu une face terriblement violente, à travers d’innombrables guerres. A cet égard, ce qui est très intéressant est ce qu’on appelle le Concert européen au XIXè siècle, destiné à empêcher qu’une puissance devienne hégémonique en Europe, toutes les autres s’unissant plus ou moins pour l’en dissuader. Les pays européens ont toujours refusé l’idée d’une Europe unie par l’hégémonie et ont lutté contre elle par tous les moyens. C’est pourquoi, François Ier s’est allié avec Soliman le Magnifique au XVIè siècle, ce qui fit scandale à l’époque. Cette alliance franco-turque contre l’Empire des Habsbourg a été très importante. Le Concert européen a finalement échoué pendant la Première et surtout la Deuxième guerre mondiale, où l’hégémonie nazie a été détruite de l’extérieur, grâce aux Etats-Unis et à l’Union soviétique. C’est de là qu’est venue la volonté de construire une Europe commune, qui n’est pas imposée du haut, mais qui s’édifie par le consensus. Et cette Europe par le consensus est l’Europe fondamentale, à travers l’idée de démocratie et l’idée qu’il y a ce fond de civilisation, aujourd’hui devenu universel, mais dont l’Europe a été le foyer. La Turquie a toujours participé à cette histoire européenne, depuis le XIIIè siècle, pas seulement en tant qu’ennemi, mais aussi en tant que partenaire. Elle a été constamment dans le jeu européen, pour le pîre – «l’homme malade de l’Europe» au XIXè et l’allié de l’Allemagne dans la Première guerre mondiale – et pour le meilleur, grâce à sa sécularisation, sa démocratisation, de même que sa volonté de s’approprier les valeurs européennes et de s’intégrer dans l’Union européenne.
Au delà du cas turc, il y a un enjeu de portée mondiale. L’Administration Bush s’est lancée dans le combat manichéen du monde judéo-chrétien contre le monde islamique, tandis que Ben Laden et Al-Qaida mènent le même combat dans l’autre sens. Les extrémistes des deux camps s’affrontent dans le combat de l’Empire du Bien contre l’Empire du Mal. De son côté, le gouvernement de Sharon, en Israël, veut donner un caractère religieux à la lutte des Palestiniens pour leur indépendance nationale. Il a d’abord détruit l’Autorité palestinienne, en ménageant le Hamas; maintenant il s’aligne avec les néo-conservateurs américains, dans cette guerre des civilisations ou des religions. Or, l’Europe qui a sa part islamique, en Turquie, en Bosnie, en Albanie, de même qu’avec les générations d’origine maghrébine et turque qui possèdent désormais de plus en plus de la nationalité des pays d’accueil, devrait s’élever contre cette logique de croisade. Elle doit inclure, et non exclure, ces populations de confession musulmane et très majoritairement sécularisées.

[Propos recueillis par Ali Kazancigil]


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