Équipe Épistémologie et Histoire de la Géographie, umr 8504 Géographie-cités





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Olivier ORAIN

Équipe Épistémologie et Histoire de la Géographie, UMR 8504 Géographie-cités

13 rue du Four, 75 006 Paris

Université Toulouse Le Mirail, 5 allées Antonio Machado, 31 058 Toulouse

orain@univ-tlse2.fr

Les « postvidaliens » et le plain-pied du monde*

Pour une histoire de la géo-graphie au risque de l’écriture

Science dotée d’un nom profane, l’Histoire a l’insigne privilège de se dire sans la caution d’un suffixe savant. Du fait de cette disposition, à l’issue de quelques dérivations sémantiques1, elle s’est adjugé un double réflexif, l’historiographie. Il s’agit là d’un privilège exclusif : qui pourrait avouer qu’il s’adonne à la sociologie-graphie ou, tout aussi laid, à la géographie-graphie ? Grâce à quoi, les interrogations épistémologiques se sont trouvé impatronisées dans la langue sous une forme simple et immédiatement discernable, lorsqu’ailleurs des réflexions de même nature se déclinaient en une infinité de « méthodes » et « fondements » surajoutés, ou se déployaient dans l’entre-deux gris du texte, en remarques incidentes. Toutefois, l’évidence de la dénomination n’est pas forcément synonyme de précision conceptuelle : là où certains voudront circonscrire, voire normer une pratique de l’histoire, d’autres mettront l’accent sur ses virtualités, tandis que d’autres encore s’interrogeront sur la « mise en récit » qu’elle opère nécessairement...

Parmi les possibles historiographiques, la réflexion sur l’« écriture de l’histoire » a pris une place essentielle. Depuis les travaux éponymes de Paul Veyne et Michel de Certeau, la thématique fascine, mobilisant tant les historiens eux-mêmes2 que des intervenants extérieurs, essentiellement des philosophes3. Au-delà de la seule Histoire, la question de L’Écrit de la science4 apparaît de plus en plus comme un passage obligé de la réflexion sur la construction de la connaissance ; mais aucune autre discipline n’a suscité un tel mouvement de commentaire tant épistémologique que poétique. Faut-il voir dans cette attraction singulière la conséquence du prestige intellectuel de l’école des Annales et la consécration du savoir-écrire d’un Braudel ou d’un Febvre ? Ou faut-il mettre en avant l’ambivalence même d’une science qui, dans sa production ordinaire, se veut tout à la fois travail savant et discours en contiguïté avec l’énonciation « naturelle » du monde, autorisant par là (ou semblant autoriser) une réappropriation tant extra-disciplinaire que vernaculaire ?

Pour des raisons bien connues de filiation institutionnelle5, la géographie a longtemps partagé cette posture épistémologique marquée par l’ambivalence et la mixité6, et peut-être la partage-t-elle encore dans les pratiques d’une large part de ses praticiens. D’Élisée Reclus à Paul Vidal de la Blache, voire Roger Brunet, elle a été partiellement façonnée par des écritures singulières, qui se prêtent à une exégèse de leur poétique. Malgré cela, l’intérêt pour les écritures de la géographie demeure marginal7, ce qui a sans doute beaucoup à voir avec l’audience globale de la discipline. Une telle situation n’a pas que des inconvénients : l’absence d’une figure obligée (nonobstant les auteurs sus-cités) permet peut-être de reconsidérer la problématique de l’écriture par delà les poétiques singulières, sans pour autant l’assimiler à tous les possibles d’une géo-graphie sur le modèle de l’historio-graphie.

L’écriture intéressera ici comme dispositif d’énonciation relativement clos et cristallisé, à la différence des formes d’oralité. L’acte scripturaire institue une forme en théorie définitive de l’énoncé (même si des réécritures peuvent en proposer un remaniement), qui contraint fortement ce qui est énoncé, du fait des dispositifs propres à l’agencement d’un texte et par le truchement des possibles formels que se donne l’énonciateur. Réciproquement, le message peut s’appuyer stratégiquement sur la forme, en escomptant une transitivité des effets de celle-ci. L’acte de lecture sanctionne l’ensemble de ces procédures et fait surgir un autre faisceau de contraintes, qui peuvent être anticipées par l’écrivant, mais qui sont susceptibles de fluctuer énormément en fonction de l’éloignement temporel et culturel entre destinateur et destinataire. Ce faisant s’esquisse l’idée, banale, d’une construction sociale des pratiques d’écriture8, tributaire de plusieurs niveaux de socialisation et engagée dans un devenir évolutif qui rend légitime une histoire des graphies. Dès lors, l’hypothèse que j’aimerais développer serait qu’une communauté (scientifique) constituée produit entre autres choses des formes idiosyncrasiques de « mise en texte », qui n’épuisent pas les pratiques scripturaires individuelles mais attestent d’un effet de convergence complexe, résultant de formations communes, de valeurs partagées, de lectures croisées, etc.9 À ce titre et par effet de réciprocité, s’attacher à la mise à jour de ces pratiques scripturaires communes pourrait avoir du sens pour éclairer les paradigmes scientifiques10 et leur devenir. Ainsi, faire l’exégèse des géo-graphies collectives serait un moyen de contribuer à une histoire sociale et cognitive de la géographie.

Peut-on assigner à chaque période de science normale des pratiques scripturaires spécifiques, éventuellement susceptibles d’incarner les valeurs, voire d’exprimer l’ontologie de la discipline ? Un changement de paradigme peut-il être confirmé par une modification des façons socialement admises d’ordonner un texte ? Ne risque-t-on pas de ce fait d’exagérer le caractère endogène des modèles en négligeant des échelles sociales plus pertinentes ? Le présent papier, dérivé d’un travail de thèse11, voudrait donner un exemple historiquement daté de ce que la géo-graphie pourrait dire de l’histoire de la géographie, au travers de la production des élèves de Paul Vidal de la Blache. Ces derniers ont proprement établi le paradigme de la géographie classique, après que leur « maître » eut esquissé d’innombrables pistes et assuré les bases de l’institutionnalisation universitaire de la discipline12.

Au préalable, il a semblé nécessaire de spécifier un aspect essentiel de la posture épistémologique des postvidaliens, avatar particulier du réalisme de tradition aristotélicienne. Cette définition passe par une lecture littérale des mises en scène de la géographie classique, lecture qui entend prendre au sérieux des effets de sens incidents (mais signifiants) qui s’apparenteraient aux « actes manqués » freudiens. À partir de la posture signifiée par les textes, il est alors possible d’indiquer comment la géographie classique tente justement d’impatroniser par des dispositifs d’écriture le sentiment réaliste d’un monde géographique directement saisissable. Cette sorte d’archéologie du réalisme géographique ne saurait se clore sans que soit posée la question des ressorts d’une telle posture. Tel est donc l’objet de la dernière partie de ce texte.

Le plain-pied du monde

Il s’agit donc dans un premier temps de reconstruire la posture épistémologique que les « lieutenants » de Paul Vidal de la Blache (qualifiés de « postvidaliens ) ont mise en scène dans leurs écrits réflexifs, de façon incidente, et presque involontairement. Elle engage des pratiques multiples et se saisirait dans l’ensemble des topoï attachés à la discipline : relation à la carte, à l’image, au terrain, modalités de formation et de construction du discours, etc. Ailleurs13, je l’ai qualifiée de réaliste. Cette terminologie n’entre en concordance que de façon très imparfaite avec les propositions de « réalistes » contemporains revendiquant cette étiquette, comme K. Popper14, W. V. O. Quine15 ou, a fortiori, H. Putnam16 ; et la posture pourrait apparaître conceptuellement positiviste dans certains de ses modus operandi. Cependant, ce qu’elle a de plus essentiel, de plus fondateur, la rattache à ce que G. Almeras17 qualifie de « réalisme naïf », soit un sentiment de plain-pied au monde, ce dernier étant implicitement conçu comme directement saisissable (c’est à dire sans médiation), de sorte que l’on pourrait en « acquérir une connaissance directe et fiable »18. Décrypter et formaliser cette conception pose un problème, tant les praticiens de la discipline se sont montrés allergiques aux analyses spéculaires et au métadiscours. De sorte que le réalisme est tout à la fois omniprésent, diffus et non exprimé. Il opère mais ne se dit pas, invisible à la manière du paradigme kuhnien. Le formaliser ressortit à une forme de traque...

Dans la Géographie universelle que les élèves de Paul Vidal de la Blache ont fait paraître dans l’entre-deux-guerres, on trouve, dès l’avant-propos de la collection, l’un des rares développements qui formule, de manière fort discrète mais explicite, cette posture de la géographie française.

La géographie a largement bénéficié depuis un siècle, depuis un demi-siècle surtout, du progrès général des connaissances humaines. Et tout d’abord s’est achevée, par la conquête des pôles, la découverte du globe. Comme conséquence, les sciences de la nature ont pris toute leur ampleur : météorologie, océanographie, géologie, botanique, zoologie. Les résultats de toutes leurs observations sont venus s’inscrire sur des cartes de plus en plus exactes. Ainsi est apparue avec évidence l’action réciproque des phénomènes les uns sur les autres. Toutes ces analyses ont abouti à des synthèses, à la grande synthèse qu’est la nature prise dans son ensemble19.

Dans cet extrait, Lucien Gallois20 — dont la contribution à l’élaboration d’une doxa de l’École française de géographie fut essentielle — esquisse une sorte de récit des progrès de la « connaissance » géographique, selon un processus essentiellement cumulatif. Elle présuppose un arpentage exhaustif du monde et repose sur un cumul de « résultats »21 issus de celui-ci. La géographie sédimente ces derniers en cartes qui révèlent, dans le happening de la juxtaposition, des interactions explicatives. La seule co-présence des faits fait apparaître l’explication. En ce sens, cette dernière est, en quelque sorte, naturalisée par Gallois : elle est consubstantielle aux données du monde et ne demande qu’à être révélée. Ainsi, déjà, il n’y a pas à proprement parler de champ pour une traduction (et donc a fortiori pour une médiation - reconstruction) du monde qui serait interprétation (dans la saisie des données ou leur combinaison) par un sujet connaissant. La conception ainsi détectée va plus loin que et, pour ainsi dire, pousse à l’extrême la perspective du réalisme habituel : non seulement (et bien évidemment) elle postule une réalité objective indépendante des sujets connaissants, mais, de surcroît, ce réel se donne sans la moindre solution de continuité à ces derniers.

La phrase essentielle pour corroborer cette interprétation est la dernière de l’extrait : Gallois y clôt le mouvement de la connaissance par un fort étonnant retour de celle-ci à la « nature » (synonyme de « monde » en tant que totalité close), comme si le cumul (Gallois parle de « synthèse ») des savoirs pouvait restituer l’objet du savoir, la « nature prise dans son ensemble ». Ce retour du savoir à son objet accrédite très nettement la proposition formulée précédemment : l’épistémologie des postvidaliens présuppose une absence de discontinuité entre la connaissance (ou le sujet connaissant) et son objet. Dès lors, la vocation du géographe est de recueillir les données du monde, de les inscrire, notamment sur des cartes (mais la transcription ne présuppose pas une interprétation) et éventuellement — c’est l’étape explicative — de révéler leurs correspondances22. En l’absence de toute coupure entre l’objet et le sujet connaissant, cette position impatronise un idéal de plain-pied de la « science » géographique dans le réel.

Chez Emmanuel de Martonne, autre « patron » de l’École française de géographie, une conception similaire s’esquisse, notamment dans le premier chapitre du Traité de géographie physique. Explicitement y est affirmé le « caractère descriptif et réaliste »23 de la discipline, « caractère » qui la spécifie par rapport aux autres sciences. Ce réalisme prend tout son sens au détour d’une formulation emblématique : « Ce qu'il y a de fécond et d’original à la fois dans la méthode géographique, c'est qu'elle met en présence des réalités terrestres. »24 Prise dans une acception littérale, cette phrase figure nettement le plain-pied des géographes dans les « réalités terrestres » en mettant en scène l’implication performative (au sens de J. Austin25) dans le réel qu’opère leur démarche. Elle rend par ailleurs inconcevable toute possibilité d’une discontinuité réflexive entre les idées et les choses.

Au-delà de cette simple phrase, c’est toute l’œuvre de De Martonne qui présuppose une contiguïté pleine et entière entre les « faits » du monde et l’investigation géographique26. La Géographie aérienne, publiée en 1948, a porté à son extrême cette posture. Autour d’une figure imposée, le vol aérien, Emmanuel de Martonne propose quatre entrées, qui sont les quatre parties de l’ouvrage : une « géographie de l’atmosphère » (d’inspiration essentiellement climatologique), une « cartographie aérienne » (qui décline toutes les relations carte / avion), une « physiographie aérienne » (qui examine les différents types de connaissance qu’apporte la photographie aérienne à la géographie) et enfin une histoire-géographie des lignes aériennes, intitulée « La circulation aérienne ». Au delà de son aspect de figure imposée, la conception d’un tel ouvrage en dit long sur la posture martonnienne, qui présuppose une percolation généralisée entre tous les types de « faits », la connaissance de ces faits, la collecte de la connaissance (indissociable de la collecte des faits), les conditions techniques de la collecte, etc. Tout est contigu, continu, solidaire, formant une réalité unique, directement saisissable. Et la vue aérienne règle les problèmes résiduels de focale que rencontre l’excursionniste, offrant en quelque sorte la possibilité d’une panoptique universelle.

Bien entendu, à l’aune de nos pratiques contemporaines, la posture (hyper-)réaliste des géographes post-vidaliens pose des problèmes insolubles. En revanche, sa réfutation systématique n’aurait de sens que pour un travail militant. Le propos des lignes qui suivent serait plutôt d’indiquer quelques incidences tant scripturaires qu’épistémologiques d’une telle posture, avant de proposer quelques pistes pour en comprendre les ressorts.

Conséquences scripturaires et modus operandi du réalisme géographique

Pour un réaliste convaincu, le texte est une contingence désagréable, voire un défi : à la différence de l’expérience du terrain, il crée une interférence entre le géographe et le monde, et la nécessité d’utiliser un langage conventionnel fait encourir le péril de plaquer sur le réel des sophismes artificieux. À ce titre, les géographes classiques étaient soucieux de ratifier leur lexique par les « choses ». L’introduction des deux volumes qu’Emmanuel de Martonne a consacrés à l’Europe centrale dans la Géographie universelle est intitulée « La notion d’Europe centrale ». En une centaine de lignes, l’auteur tente en quelque sorte de justifier par une multitude de biais cette appellation de la « langue politique ». Il essaie en fait d’accréditer l’idée d’un entre-deux, d’une région de transition entre Europe orientale et occidentale. À l’issue de son argumentaire, il se pense en droit d’affirmer, satisfait : « Ainsi, l'Europe centrale n'est pas un mot. » Cette paradoxale négation trouve tout son sens dans un souci d’adéquation entre les mots et les choses. Le mot en soi est initialement un artifice. C’est en répondant à une réalité indépendante des élaborations sociales et en se niant lui-même qu’il peut accéder à un statut de quasi naturalité ratifiant l’intérêt géographique.

Mais ces problèmes lexicaux ne suffisent pas à rendre compte de l’embarras que constitue la parole sur le monde. Les enjeux principaux portent sur des niveaux plus globaux d’énonciation : comment dire un objet géographique saisissable sans médiation (ou presque) au travers d’un medium aussi interventionniste que le discours, surtout écrit ? Comme faire en sorte que celui-ci n’obscurcisse pas le rapport immédiat à l’objet, conçu idéalement sur le mode de la levée de terrain ? Mon hypothèse essentielle est que le texte géographique classique se devait d’être écrit de façon à instituer, autant que faire se peut, un sentiment d’immersion dans les « réalités géographiques ». Ceci implique de recourir à des dispositifs d’écriture (non nécessairement explicités, voire inexplicitables...) susceptibles d’engendrer, par effet de convergence, la sensation requise. L’artefact ainsi créé a plus que des analogies avec le dispositif de l’écriture naturaliste. Il produit aussi un contrat de lecture proche de celui que génère la littérature d’évasion, qui sollicite l’arrachement du destinataire à lui-même et sa fusion dans la virtualité du référent.

Ailleurs27, j’ai détaillé un certain nombre de ces dispositifs d’écriture, aussi ne ferai-je que les évoquer brièvement ici. Le texte réaliste se doit d’être transparent, afin de ne pas voiler l’objet qu’il est sensé restituer. Tout ce qui pourrait mettre en relief sa dimension de texte doit être restreint au minimum : les références intertextuelles28, qui rattachent l’écrit à un univers de signes autonome vis à vis du référent ; les seuils éditoriaux, ou paratexte29, « qui [...] entourent et prolongent [le texte], précisément pour le présenter, au sens habituel de ce verbe, mais aussi en son sens le plus fort : pour le rendre présent, pour assurer sa présence au monde, sa « réception » et sa consommation »30. Les travaux d’Emmanuel de Martonne31, Albert Demangeon32, Maximilien Sorre33 et Raoul Blanchard34 qui ont donné lieu à examen sont quasiment dénués d’intertexte explicite, et ceci quel que soit le genre éditorial considéré. Les rares renvois ne débouchent qu’exceptionnellement sur une citation sous forme de texte : on réemploie du matériau en se dispensant de la lettre qui le construisait, on évoque fugacement plutôt que d’invoquer, ainsi dans cet extrait d’Albert Demangeon :

Le nom de Birmingham apparaît tard dans l'histoire. À l'époque normande, c'était un village dans une clairière de la forêt d'Arden ; la première mention d'une église date de 1285. Avec ses landes, ses bois, ses collines rocheuses, le pays s’élevait au milieu des Midlands comme une contrée sauvage d'où les routes s’écartaient. La fortune lui sourit à partir du xvie siècle, lorsque l'industrie du fer y naquit de l’abondance du minerai et du bois. John Leland parle déjà des forgerons de Birmingham en 1538. Camden décrit la ville en 1607 comme une fourmilière d’habitants et un enfer retentissant du bruit des enclumes.35

Un seul des disciples de Paul Vidal de la Blache s’inscrit partiellement en porte à faux par rapport à cette doxa implicite : il s’agit de Jules Sion. Tant dans sa France méditerranéenne (1941) que dans sa thèse36 ou les volumes de la Géographie universelle qu’il a rédigés37, les références et citations sont nombreuses. De surcroît, outre les références lettrées (qu’il semble être le seul à avoir affectionné), il ne dédaigne pas les renvois à des géographes qui lui étaient contemporains, fût-ce pour polémiquer. Cette posture est exceptionnelle, si l’on songe au notoire38 dégoût d’un De Martonne pour la controverse ou à sa relative rareté dans une revue comme Les Annales de géographie. Sans doute faut-il voir là le reflet de la position « humaniste » de Jules Sion, de tous les postvidaliens le plus proche de Lucien Febvre et le plus historien ; certainement le moins scientiste également... En matière de pratiques paratextuelles, Jules Sion se distingue aussi fortement de ses pairs, notamment en matière d’annotation.

La note, particulièrement sous sa forme infrapaginale, est une puissant outil d’institution du texte (comme texte) et partant, d’opacification du référent. Quand elle ne se réduit pas à une maigre fonction de complément (notamment statistique) du discours principal, elle introduit une sorte de contrat de lecture second avec le lecteur, à portée réflexive, qui peut se construire sous la forme de digressions ou de métadiscours (ex : « lorsque je vous dis ceci, j’ai à l’esprit que... »), etc. Elle a donc un fort potentiel dialogique et critique, et peut militer contre le caractère irrévocable et non construit du référent. On ne s’étonnera donc pas de la faiblesse des pratiques d’annotation dans la plupart des thèses des postvidaliens, dans l’essentiel des volumes de la Géographie universelle des années 1930 et même, ce qui est plus surprenant, dans les Annales de géographie. Non pas que les notes soient absentes ou prohibées : elles existent, mais elles sont rares et visent uniquement à communiquer des informations factuelles considérées comme secondaires par l’auteur ou (essentiellement dans les Annales de géographie) des références bibliographiques soutenant ce qui est affirmé. Car dans la revue phare de l’École française de géographie, l’administration de la preuve ne pouvait pas ne pas être un enjeu... En bannissant les notes, ou en les cantonnant dans un rôle extrêmement restrictif, la géographie classique (Jules Sion excepté) se donnait un artifice supplémentaire pour suggérer la présence im-médiate du référent.

Une deuxième conséquence essentielle du réalisme de la géographie classique doit être évoquée. Elle engage le projet heuristique de la discipline via la question de la finalité de ses pratiques. Que vise le discours des postvidaliens ? À l’aune du corpus étudié, il est clair que c’est la restitution de l’objet plutôt que son « explication ». Déjà, dans la citation de Lucien Gallois examinée au début de cette étude on lit clairement le projet synthétique : « Toutes ces analyses ont abouti à des synthèses, à la grande synthèse qu’est la nature prise dans son ensemble ». Ailleurs, chez d’autres auteurs, des notations fugaces permettent de reconstituer les valeurs qui accompagnent l’entreprise. Ainsi lorsque de Martonne écrit : « Une description exacte de l'Europe centrale entre les années 1920-1930 aurait déjà son prix, comme enregistrement d'un état de choses transitoire sans doute, mais qui intéressera passionnément les historiens futurs »39, quel équivalent assigner à son objectif d’exactitude sinon celui de l’exhaustivité ? Dans d’autres textes, il indique épisodiquement la valeur d’accomplissement que revêt pour lui l’« exhaustivité » ou le « caractère complet » d’une description. Ainsi dans le passage suivant, au détour de l’une des très rares mentions intertextuelles de son « Europe centrale » :

L'engouement a gagné les milieux scientifiques, et, sous la direction de L. Lóczy, une pléiade de géographes, naturalistes et historiens a étudié sous tous les aspects le [lac] Balaton et ses abords, accumulant des mémoires qui forment la plus exhaustive des monographies régionales.40

À y regarder de près, restituer dans sa totalité un objet régional pose d’insolubles problèmes, sauf à admettre implicitement le subterfuge d’une convention : comment et quand, en effet, arrêter la description ? Peut-on « épuiser » un lieu ? Ou faut-il se satisfaire de l’accomplissement d’un « questionnaire » ou d’un « cahier des charges » consensuel ? Ce type d’interrogation est absent de la géographie classique. En revanche, celle-ci a fourni un ensemble de « réponses » qui apparaissent comme autant de dispositifs pour évacuer le problème de l’impossible exhaustivité de la description. Ses entreprises livresques opèrent selon un double modus operandi, d’une part en divisant et redivisant les objets régionaux en sous-ensembles, sous-sous-ensembles, etc., ou en déclinant des entrées thématiques consacrées (relief, climat, végétation, agriculture, etc.) ; d’autre part en reproduisant sous une forme purement abstraite le principe d’itinérance du récit de voyage. Ce faisant, elle a également « traité » une autre contradiction du projet de restitution : celle qui consiste à rendre compte par un médium linéaire, le discours, d’un référent régional au moins bidimensionnel...

Les 230 pages que Raoul Blanchard a consacrées à l’Asie occidentale dans le volume éponyme de la Géographie universelle (tome VIII) sont exemplaires. L’ensemble est divisé en 8 chapitres, après une très brève introduction. Si l’on met à part le premier chapitre (consacré à des généralités sur la géographie physique), l’essentiel de la rédaction (220 pages) est fractionné en 7 chapitres régionaux, qui dessinent un itinéraire en forme de spirale (la Caucasie, à part ; puis l’Asie mineure, l’Arménie [au sens large], l’Iran, l’Arabie, la Syrie, et enfin la Mésopotamie). Chaque chapitre est lui-même fractionné en sous-régions, parfois à l’issue d’une présentation thématique générale. Fréquemment, ces sous-régions sont à leur tour subdivisées, soit thématiquement, soit régionalement, soit de façon hybride. On trouve parfois un cinquième niveau de division dans la structure d’intitulation du livre. Dans le détail des paragraphes, il existe encore d’autres opérations de subdivision du propos..., tout ceci conférant à l’ensemble une structure arborescente fortement ramifiée. Certaines divisions sont justifiées par l’explicitation d’un principe général (par exemple des fluctuations climatiques), mais c’est loin d’être systématique. Des automatismes taxinomiques du géographe sont fréquemment utilisés (plaine/plateau/montagne, Nord/Sud, Est/Ouest intérieur/extérieur, etc.) en jouant implicitement de leur « valeur » conventionnelle. À tous les niveaux, le principe d’itinérance vient se superposer ou se substituer aux opérations de fractionnement de l’objet régional, soit pour lui donner une forme (ainsi au niveau des 7 chapitres), soit pour lui suppléer. La description des côtes de l’Arabie est ainsi l’occasion d’un exercice de cabotage descriptif, avec incursions à l’intérieur des terres, quand ce n’est pas le suivi de la morphologie structurale qui donne son rythme à la progression de la description...41

En définitive, rien de plus construit, rien de plus artificieux que les procédés qui permettent à un auteur de donner l’illusion qu’il restitue une réalité que son lecteur pourrait presque « toucher ». Les écrivains « réalistes » dotés d’un minimum de talent, de Maupassant à Duvert et de Tolstoï à Patrick White, n’ont jamais fait preuve d’angélisme à l’égard de ce « réel » que seul un « effet » impatronise, niant par avance la possibilité d’écrire sous la dictée des « faits ». Les écrivants géographes de la génération post vidalienne, en revanche, ne se sont jamais départis d’un idéal de plain-pied au monde qu’ils étaient amenés à subvertir par leurs pratiques d’écriture. Le contrat de lecture ne pouvait fonctionner qu’en niant les principes réalistes qui le fondaient. Encore faudrait-il que ceux-ci eussent été cohérents et explicitables.
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