Librairie Armand Colin, Paris, 1962





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ponts de neige, et cependant tombe de treize cent pieds, la plus haute cascade de l’ancien monde 4.
Ici finit la France. Le por de Gavarnie, que vous voyez là-haut, ce passage tempétueux, où, comme ils disent, le fils n’attend pas le père 5, c’est la porte de l’Espagne. Une immense poésie historique plane sur cette limite des deux mondes, où vous pourriez voir à votre choix, si le regard était assez perçant, Toulouse ou Saragosse. Cette embrasure de trois cents pieds dans les montagnes, Roland l’ouvrit en deux coups de sa durandal. C’est le symbole du combat éternel de la France et de l’Espagne, qui n’est autre que celui de l’Europe et de l’Afrique. Roland périt, mais la France a vaincu. Comparez les deux versants : combien le nôtre a l’avantage 6. Le versant espagnol, exposé au midi, est tout autrement abrupt, sec et sauvage ; le français, en pente douce, mieux ombragé, couvert de belles prairies, fournit à l’autre une grande partie des bestiaux dont il a besoin. Barcelone vit de nos bœufs 1. Ce pays de vins et de pâturages est obligé d’acheter nos troupeaux et nos vins. Là le beau ciel, le doux climat et l’indigence ; ici la brume et la pluie, mais l’intelligence, la richesse et la liberté. Passez la frontière, comparez nos routes splendides et leurs âpres sentiers 2 ; ou seulement, regardez ces étrangers aux eaux de Cauterets, couvrant leurs haillons de la dignité du manteau, sombres, dédaigneux de se comparer. Grande et héroïque nation, ne craignez pas que nous insultions à vos misères !
Qui veut voir toutes les races et tous les costumes des Pyrénées, c’est aux foires de Tarbes qu’il doit aller. Il y vient près de dix mille âmes : on s’y rend de plus de vingt lieues. Là vous trouvez souvent à la fois le bonnet blanc du Bigorre, le brun de Foix, le rouge du Roussillon, quelquefois même le grand chapeau plat d’Aragon, le chapeau rond de Navarre, le bonnet pointu de Biscaye 3. Le voiturier basque y viendra sur son âne, avec sa longue voiture à trois chevaux : il porte le béret du Béarn ; mais vous distinguerez bien vite le Béarnais et le Basque ; le joli petit homme sémillant de la plaine, qui a la langue si prompte, la main aussi, et le fils de la montagne, qui la mesure rapidement de ses grandes jambes, agriculteur habile et fier de sa maison, dont il porte le nom. Si vous voulez trouver quelque analogue au Basque, c’est chez les Celtes de Bretagne, d’Ecosse ou d’Irlande qu’il faut le chercher. Le Basque, aîné des races de l’Occident, immuable au coin des Pyrénées, a vu toutes les nations passer devant lui Carthaginois, Celtes, Romains, Goths et Sarrasins. Nos jeunes antiquités lui font pitié. Un Montmorency disait à l’un d’eux : « Savez-vous que nous datons de mille ans ? — Et nous, dit le Basque, nous ne datons plus. »
Cette race a un instant possédé l’Aquitaine. Elle y a laissé pour souvenir le nom de Gascogne. Refoulée en Espagne au neuvième siècle, elle y fonda le royaume de Navarre, et en deux cents ans, elle occupa tous les trônes chrétiens d’Espagne (Galice, Asturies et Léon, Aragon, Castille). Mais la croisade espagnole poussant vers le Midi, les Navarrois, isolés du théâtre de la gloire européenne, perdirent tout peu à peu. Leur dernier roi, Sanche l’Enfermé, qui mourut d’un cancer, est le vrai symbole des destinées de son peuple. Enfermée en effet dans ses montagnes par des peuples puissants, rongée pour ainsi dire par les progrès de l’Espagne et de la France, la Navarre implora même les musulmans d’Afrique, et finit par se donner aux Français. Sanche anéantit son royaume en le léguant à son gendre Thibault, comte de Champagne ; c’est Roland brisant sa durandal pour la soustraire à l’ennemi. La maison de Barcelone, tige des rois d’Aragon et des comtes de Foix, saisit la Navarre à son tour, la donna un instant aux Albret, aux Bourbons, qui perdirent la Navarre pour gagner la France. Mais par un petit-fils de Louis XIV, descendu de Henri IV, ils ont repris non seulement la Navarre, mais l’Espagne entière. Ainsi s’est vérifiée l’inscription mystérieuse du château de Coaraze, où fut élevé Henri IV : Lo que a de ser no puede faltar « Ce qui doit être ne peut manquer ». Nos rois se sont intitulés rois de France et de Navarre. C’est une belle expression des origines primitives de la population française comme de la dynastie.
Les vieilles races, les races pures, les Celtes et les Basques, la Bretagne et la Navarre, devaient céder aux races mixtes, la frontière au centre, la nature à la civilisation. Les Pyrénées présentent partout cette image du dépérissement de l’ancien monde. L’antiquité y a disparu ; le moyen âge s’y meurt. Ces châteaux croulants, ces tours des Maures, ces ossements des Templiers qu’on garde à Gavarnie, y figurent, d’une manière toute significative, le monde qui s’en va. La montagne elle-même, chose bizarre, semble aujourd’hui attaquée dans son existence. Les cimes décharnées qui la couronnent témoignent de sa caducité 1. Ce n’est pas en vain qu’elle est frappée de tant d’orages ; et d’en bas l’homme y aide. Cette profonde ceinture de forêts qui couvraient la nudité de la vieille mère, il l’arrache chaque jour. Les terres végétales, que le gramen retenait sur les pentes, coulent en bas avec les eaux. Le rocher reste nu ; gercé, exfolié par le chaud, par le froid, miné par la fonte des neiges, il est emporté par les avalanches. Au lieu d’un riche pâturage, il reste un sol aride et ruiné : le laboureur, qui a chassé le berger, n’y gagne rien lui-même. Les eaux, qui filtraient doucement dans la vallée à travers le gazon et les forêts, y tombent maintenant en torrents, et vont couvrir ses champs des ruines qu’il a faites. Quantité de hameaux ont quitté les hautes vallées faute de bois de chauffage, et reculé vers la France, fuyant leurs propres dévastations 2.
Dès 1673, on s’alarma. Il fut ordonné à chaque habitant de planter tous les ans un arbre dans les forêts du domaine, deux dans les terrains communaux. Des forestiers furent établis. En 1669, en 1756, et plus tard, de nouveaux règlements attestèrent l’effroi qu’inspirait le progrès du mal. Mais à la Révolution, toute barrière tomba ; la population pauvre commença d’ensemble cette œuvre de destruction. Ils escaladèrent, le feu et la bêche en main, jusqu’au nid des aigles, cultivèrent l’abîme, pendus à une corde. Les arbres furent sacrifiés aux moindres usages ; on abattait deux pins pour faire une paire de sabots 1. En même temps le petit bétail, se multipliant sans nombre, s’établit dans la forêt, blessant les arbres, les arbrisseaux, les jeunes pousses, dévorant l’espérance. La chèvre surtout, la bête de celui qui ne possède rien, bête aventureuse, qui vit sur le commun, animal niveleur, fut l’instrument de cette invasion dévastatrice, la Terreur du désert. Ce ne fut pas le moindre des travaux de Bonaparte de combattre ces monstres rongeants. En 1813, les chèvres n’étaient plus le dixième de leur nombre en l’an X 2. Il n’a pu arrêter pourtant cette guerre contre la nature.
Tout ce Midi, si beau, c’est néanmoins, comparé au Nord, un pays de ruines. Passez les paysages fantastiques de Saint-Bernard de Comminges et de Foix, ces villes qu’on dirait jetées là par les fées ; passez notre petite Espagne de France, le Roussillon, ses vertes prairies, ses brebis noires, ses romances catalanes si douces à recueillir le soir de la bouche des filles du pays. Descendez dans ce pierreux Languedoc, suivez-en les collines mal ombragées d’oliviers, au chant monotone de la cigale. Là, point de rivières navigables ; le canal des deux mers n’a pas suffi pour y suppléer ; mais force étangs salés, des terres salées aussi, où ne croît que le salicor 3 ; d’innombrables sources thermales, du bitume et du baume, c’est une autre Judée. Il ne tenait qu’aux rabbins des écoles juives de Narbonne de se croire dans leur pays. Ils n’avaient pas même à regretter la lèpre asiatique ; nous en avons eu des exemples récents à Carcassonne 4.
C’est que, malgré le cers occidental, auquel Auguste dressa un autel, le vent chaud et lourd d’Afrique pèse sur ce pays. Les plaies aux jambes ne guérissent guère à Narbonne 5. La plupart de ces villes sombres, dans les plus belles situations du monde, ont autour d’elles des plaines insalubres : Albi, Lodève, Agde la noire 6, côté de son cratère. Montpellier, héritière de feu Maguelone, dont les ruines sont à côté, Montpellier, qui voit à son choix les Pyrénées, les Cévennes, les Alpes même, a près d’elle et sous elle une terre malsaine 1, couverte de fleurs, tout aromatique, et comme profondément médicamentée ; ville de médecine, de parfums et de vert-de-gris.
C’est une bien vieille terre que ce Languedoc. Vous y trouvez partout les ruines sous les ruines ; les Camisards sur les Albigeois, les Sarrasins sur les Goths, sous ceux-ci les Romains, les Ibères. Les murs de Narbonne sont bâtis de tombeaux, de statues, d’inscriptions 2. L’amphithéâtre de Nîmes est percé d’embrasures gothiques, couronné de créneaux sarrasins, noirci par les flammes de Charles Martel. Mais ce sont encore les plus vieux qui ont le plus laissé ; les Romains ont enfoncé la plus profonde trace : leur Maison-Carrée, leur triple pont du Gard, leur énorme canal de Narbonne qui recevait les plus grands vaisseaux 3.
Le droit romain est bien une autre ruine, et tout autrement imposante. C’est à lui, aux vieilles franchises qui l’accompagnaient, que le Languedoc a dû de faire exception à la maxime féodale : nulle terre sans seigneur. Ici la présomption était toujours pour la liberté. La féodalité ne put s’y introduire qu’à la faveur de la croisade, comme auxiliaire de l’Église, comme familière de l’Inquisition. Simon de Montfort y établit quatre cent trente-quatre fiefs. Mais cette colonie féodale, gouvernée par la Coutume de Paris, n’a fait que préparer l’esprit républicain de la province à la centralisation monarchique. Pays de liberté politique et de servitude religieuse, plus fanatique que dévot, le Languedoc a toujours nourri un vigoureux esprit d’opposition. Les catholiques mêmes y ont eu leur protestantisme sous la forme janséniste. Aujourd’hui encore, à Alet, on gratte le tombeau de Pavillon, pour en boire la cendre qui guérit la fièvre. Les Pyrénées ont toujours fourni des hérétiques depuis Vigilance et Félix d’Urgel. Le plus obstiné des sceptiques, celui qui a cru le plus au doute, Bayle, est de Carlat. De Limoux, les Chénier 4, les frères rivaux, non pourtant comme on l’a dit, jusqu’au fratricide, de Carcassonne, Fabre d’Églantine. Au moins l’on ne refusera pas à cette population la vivacité et l’énergie. Énergie meurtrière, violence tragique. Le Languedoc, placé au coude du Midi, dont il semble l’articulation et le nœud, a été souvent froissé dans la lutte des races et des religions. Je parlerai ailleurs de l’effroyable catastrophe du treizième siècle. Aujourd’hui encore, entre Nîmes et la montagne de Nîmes, il y a une haine traditionnelle, qui, il est vrai, tient de moins en moins à la religion : ce sont les Guelfes et les Gibelins. Ces Cévennes sont si pauvres et si rudes ; il n’est pas étonnant qu’au point de contact avec la riche contrée de la plaine, il y ait un choc plein de violence et de rage envieuse. L’histoire de Nîmes n’est qu’un combat de taureaux.
Le fort et dur génie du Languedoc n’a pas été assez distingué de la légèreté spitiruelle de la Guyenne et de la pétulance emportée de la Provence. Il y a pourtant entre le Languedoc et la Guyenne la même différence qu’entre les Montagnards et les Girondins, entre Fabre et Barnave, entre le vin fumeux de Lunel et le vin de Bordeaux. La conviction est forte, intolérante en Languedoc, souvent atroce, et l’incrédulité aussi. La Guyenne, au contraire, le pays de Montaigne et de Montesquieu, est celui des croyances flottantes ; Fénelon, l’homme le plus religieux qu’ils aient eu, est presque un hérétique.
C’est bien pis en avançant vers la Gascogne, pays de pauvres diables, très nobles et très gueux, de drôles de corps, qui auraient tous dit, comme leur Henri IV : Paris vaut bien une messe ; ou comme il écrivait à Gabrielle, au moment de l’abjuration : Je vais faire le saut périlleux ! 1 Ces hommes veulent à tout prix réussir, et réussissent. Les Armagnacs s’allièrent aux Valois ; les Albret, mêlés aux Bourbons, ont fini par donner des rois à la France.
Le génie provençal aurait plus d’analogie, sous quelque rapport, avec le génie gascon qu’avec le languedocien. Il arrive souvent que les peuples d’une même zone sont alternés ainsi ; par exemple, l’Autriche, plus éloignée de la Souabe que de la Bavière, en est plus rapprochée par l’esprit. Riveraines du Rhône, coupées symétriquement par des fleuves ou torrents qui se répondent (le Gard à la Durance, et le Var à l’Hérault), les provinces de Languedoc et de Provence forment à elles deux notre littoral sur la Méditerranée. Ce littoral a des deux côtés ses étangs, ses marais, ses vieux volcans. Mais le Languedoc est un système complet, un dos de montagnes ou collines avec les deux pentes : c’est lui qui verse les fleuves à la Guyenne et à l’Auvergne. La Provence est adossée aux Alpes ; elle n’a point les Alpes, ni les sources de ses grandes rivières ; elle n’est qu’un prolongement, une pente des monts vers le Rhône et la mer ; au bas de cette pente, et le pied dans l’eau, sont ses belles villes, Marseille, Arles, Avignon. En Provence, toute la vie est au bord. Le Languedoc, au contraire, dont la côte est moins favorable, tient ses villes en arrière de la mer et du Rhône. Narbonne, Aigues-Mortes et Cette ne veulent point être des ports 1. Aussi l’histoire du Languedoc est plus continentale que maritime ; ses grands événements sont les luttes de la liberté religieuse. Tandis que le Languedoc recule devant la mer, la Provence y entre, elle lui jette Marseille et Toulon ; elle semble élancée aux courses maritimes, aux croisades, aux conquêtes d’Italie et d’Afrique.
La Provence a visité, a hébergé tous les peuples. Tous ont chanté les chants, dansé les danses d’Avignon, de Beaucaire ; tous se sont arrêtés aux passages du Rhône, à ces grands carrefours des routes du Midi 2. Les saints de Provence (de vrais saints que j’honore) leur ont bâti des ponts 3, et commencé la fraternité de l’Occident. Les vives et belles filles d’Arles et d’Avignon, continuant cette œuvre, ont pris par la main le Grec, l’Espagnol, l’Italien, leur ont, bon gré mal gré, mené la farandole 4. Et ils n’ont plus voulu se rembarquer. Ils ont fait en Provence des villes grecques, moresques, italiennes. Ils ont préféré les figues fiévreuses de Fréjus 5 à celles d’Ionie ou de Tusculum, combattu les torrents, cultivé en terrasses les pentes rapides, exigé le raisin des coteaux pierreux qui ne donnent que thym et lavande.
Cette poétique Provence n’en est pas moins un rude pays. Sans parler de ses marais Pontins, et du val d’Ollioules, et de la vivacité de tigre du paysan de Toulon, ce vent éternel qui enterre dans le sable les arbres du rivage, qui pousse les vaisseaux à la côte, n’est guère moins funeste sur terre que sur mer. Les coups de vent, brusques et subits, saisissent mortellement. Le Provençal est trop vif pour s’emmailloter du manteau espagnol. Et ce puissant soleil aussi, la fête ordinaire de ce pays de fêtes, il donne rudement sur la tête, quand d’un rayon il transfigure l’hiver en été. Il vivifie l’arbre, il le brûle. Et les gelées brûlent aussi. Plus souvent des orages, des ruisseaux qui deviennent des fleuves. Le laboureur ramasse son champ au bas de la colline, ou le suit voguant à grande eau, et s’ajoutant à la terre du voisin. Nature capricieuse, passionnée, colère et charmante.
Le Rhône est le symbole de la contrée, son fétiche, comme le Nil est celui de l’Égypte. Le peuple n’a pu se persuader que ce fleuve ne fût qu’un fleuve ; il a bien vu que la violence du Rhône était de la colère 1, et reconnu les convulsions d’un monstre dans ses gouffres tourbillonnants. Le monstre c’est le
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