Faut-il enseigner les religions à l’école ?





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Faut-il enseigner les religions à l’école ?

Avec

  • Christian DEFEBVRE,Directeur de l’Institut de recherche et de formation en éducation à la citoyenneté

  • Jean-Paul GUETNY, Directeur de Actualités des religion

Le débat est animé par Eric PORTAIS.


Eric PORTAIS

Plus que l’enseignement des religions, ne faut-il pas parler d’enseignement de l’histoire des religions ?

 

Christian DEFEBVRE

Je pense en effet que certaines disciplines sont des terrains privilégiés pour apporter les bases d’une culture religieuse indispensable à la culture aujourd’hui. Comment lire un tableau, entrer dans un œuvre littéraire, sans un minimum de connaissances ? L’histoire peut apporter un éclairage dans ce domaine. C’était la démarche adoptée par Philippe Joutard et qui se trouve dans les programmes officiels depuis maintenant dix ans.

 

Eric PORTAIS

Faites-vous une différence entre l’histoire des religions et les religions dans le cadre de l’enseignement scolaire ?

 

Christian DEFEBVRE

On peut aborder les religions par de multiples angles. L’histoire est un de ces biais. On peut aussi les aborder par d’autres disciplines : par exemple la philosophie, la littérature, l’art.

 

Eric PORTAIS

Vous enseignez dans un lycée. Est-il possible d’enseigner l’histoire sans aborder l’histoire des religions ?

 

Christian DEFEBVRE

L’enseignement des religions à l’école pose problème du fait de l’histoire de notre système éducatif. Dans un premier temps, la laïcité se traduit par le refus de Dieu à l’école, ce qui a écarté l’enseignement des religions, en considérant que la religion relevait du domaine privé.

Petit à petit, on est revenu sur ce schéma initial dans la perspective d’une laïcité plus ouverte, qui considère que la transmission de l’héritage des religions a pleinement sa place. Il n’en demeurait pas moins que les enseignants manquaient de formation et d’outils. C’est pourquoi nous nous sommes efforcés de fabriquer un manuel d’histoire des religions qui retrace l’évolution de chaque famille spirituelle en Europe. C’est un travail de longue haleine qui a duré dix ans.

 

Eric PORTAIS

Les enseignants ne sont-ils pas tentés de prêcher pour leur propre paroisse et, ainsi, de transformer la vérité historique ?

 

Jean-Paul GUETNY

M. Morinaud, qui est secrétaire de la Ligue de l’enseignement, disait que l’enseignement des religions est culturellement utile et civiquement nécessaire. C’est une préoccupation de la société actuelle : nous devons apprendre à nous comprendre et, pour nous comprendre, nous devons nous ouvrir à la religion de l’autre.

 

Eric PORTAIS

Vous pensez que vos lecteurs ont envie de partir à la découverte de leurs voisins ?

 

Jean-Paul GUETNY

Il y a deux démarches complètement différentes qu’il faut bien distinguer :

  • la catéchèse, d’une part, qui est la transmission d’une foi ; on croit à quelque chose et on va essayer de communiquer cette croyance à quelqu’un d’autre ;

  • la démarche de culture religieuse, d’autre part, qui consiste à transmettre des connaissances, et en particulier des connaissances symboliques, avec un souci d’objectivité scientifique, pour autant qu’on puisse rester neutre.

Nous pouvons prendre l’exemple de Jésus.

  • Pour un croyant chrétien, il ne fait pas de doute que Jésus est le fils de Dieu.

  • Dans une démarche de culture religieuse, par contre, on dira : " pour un chrétien, Jésus est le fils de Dieu ". Celui qui enseigne ne se prononcera pas lui-même sur la vérité de l’affirmation, mais il dira à ceux qui le lisent ou qui l’écoutent : " c’est ainsi que les chrétiens comprennent l’identité de Jésus ".

Pour répondre plus précisément à votre question, je souhaite vous faire part de deux observations.

  • Le premier constat est qu’en France, beaucoup de gens sont encore religieux. D’après une enquête sur les valeurs européennes qui vient d’être publiée, 58% des Français déclarent appartenir à une religion.

  • Par ailleurs, 28% de la population se déclare intéressée, non seulement à sa propre religion, mais à recueillir des informations sur la religion des autres. Cette évolution s’explique, à mon sens, par trois motivations :

    • tentative de comprendre l’autre : le conflit israëlo-palestinien illustre bien la nécessité de connaître l’enjeu de Jerusalem, place symbolique dans l’islam et le judaïsme ;

    • nécessité d’assurer la paix civique : si on veut avoir plus de respect à l’égard de ceux qui pratiquent l’islam, il faut entrer dans une connaissance plus profonde de cette religion ;

    • recherche spirituelle enfin : beaucoup de gens veulent se faire des convictions à partir de ce qu’ils observent chez les uns et les autres. Ils éprouvent le besoin de savoir comment les chrétiens, les juifs, les musulmans, les bouddhistes se représentent les choses. Au fond, ce parcours à travers les différentes traditions est un moyen de se construire soi-même.

 

Eric PORTAIS

Quand les gens dont vous parlez sont des adolescents, qui peut apporter des réponses à leurs interrogations, et avec quels moyens ?

 

Christian DEFEBVRE

Nous vivons une période de transition et on peut déplorer un décalage entre des intentions et les réalités. La réalité en Terminale, c’est un programme colossal pour le baccalauréat, dans lequel la question des religions n’intervient qu’indirectement.

En dehors des programmes, d’autres espaces peuvent être envisagés, y compris dans les établissement publics. Je connais un lycée public de Roubaix qui vient de créer un " Club des religions " qui permet d’appréhender la compréhension des religions dans un cadre nouveau et dynamique.

 

Eric PORTAIS

Que fait-on au sein de ce " Club des religions " ?

 

Christian DEFEBVRE

Il ne faudrait pas rentrer dans le registre de l’improvisation. Il ne faut pas manquer l’occasion offerte de s’ouvrir à la religion de l’autre et des outils me semblent indispensables. Notre manuel européen peut servir, durant le cours d’histoire, pour la préparation d’un exposé en français, ou lors de temps consacrés à la lecture comparée des religions ou à l’approfondissement d’une religion.

La question qui se pose à l’historien est de savoir jusqu’où nous allons quand nous transmettons le domaine de la religion : en reste-t-on à la question purement historique ou doit-on enseigner ce que cette religion a laissé comme mémoire dans l’histoire et comment le cheminement spirituel a évolué ? La question des limites de l’approche du spirituel est une question très importante pour l’enseignant. De ce fait, sortir du cadre strict de l’enseignement peut être une alternative intéressante.

Quand, il y a 10 ans, a été lancée la question de l’enseignement des religions, sous l’impulsion de Philippe Joutard, deux projets étaient en présence :

  • celui de Philippe Joutard qui recommandait d’introduire l’enseignement des religions dans le cadre de l’enseignement ;

  • et celui de Baubérot qui préconisait un temps pour approcher les religions comme science des religions, dans une perspective ouverte d’un temps pour le sens.


Au départ, j’étais très Joutard. Dix ans plus tard, je pense qu’on aurait besoin des deux approches. L’idéal serait que :


  • les enseignements évoluent, avec une part importante accordée aux religions dans les programmes d’histoire, français et philosophie ;

  • et que, dans le même temps, on dispose d’un temps pour le sens dans un contexte où l’alimentation, l’environnement, toutes les questions d’aujourd’hui nous renvoient à la question du sens et des repères.

 

Eric PORTAIS

Comment évoluent les statistiques que vous avez évoquées précédemment ?

 

Jean-Paul GUETNY

Le chiffre de l’appartenance religieuse est en régression. En 1981, 85% des Français déclaraient pratiquer une religion. Ce chiffre a régressé à 58% en 1999.

Par contre, une nouvelle catégorie, que les sociologues baptisent " les sans religion/croyants " est apparue. Pendant tout un temps, on pensait qu’il ne pouvait pas y avoir de croyance religieuse hors de l’appartenance à une famille religieuse ; aujourd’hui, il existe des croyants sans appartenance. Parmi ces derniers, se recrutent ceux qui ont un intérêt pluraliste pour les religions.

Cette catégorie me paraît devoir croître, pour deux raisons.

  • En premier lieu, les sociétés sont de plus en plus plurielles sur le plan religieux. Il fut un temps où une religion dominait dans chaque pays. On ne parlait pas des autres religions. Aujourd’hui, en France, 4 à 5 millions d’habitants se réclament de l’islam, un peu plus d’un million se déclarent protestants et 500 000 se réclament du judaïsme. Une nouvelle famille se constitue autour du bouddhisme.

 

Eric PORTAIS

Avec les réserves habituelles sur le bouddhisme qui est plus une philosophie qu’une religion.

 

Jean-Paul GUETNY

A cette remarque, je fais observer que le christianisme ne s’est pas reconnu comme religion avant le IVème siècle. On parlait précédemment de sagesse.

  • La seconde raison qui explique la croissance des sans religion/croyants résulte de la mondialisation qui possède également une composante religieuse. Aujourd’hui, nous voyageons de plus en plus ; nous recevons des informations de toutes parts. Il m’a fallu attendre une vingtaine d’années pour visiter une mosquée. Mes enfants, par contre, ont visité très jeunes des temples bouddhistes et hindous. Nous voyons des reportages sur d’autres civilisations que les nôtres. C’est ce que le Professeur Jean-Paul W…., un sociologue des religions, appelle " la mondialisation symbolique ".

Si nous voulons comprendre les autres, comprendre les symboles des autres, l’enseignement des religions ne devrait pas être limité à l’école mais être étendu à d’autres initiatives. Par exemple, à Paris, les organisateurs des Mardis de la philosophie ont inséré une initiation aux grandes religions. Travaillant dans les médias, je déplore que le phénomène religieux soit négligé dans les médias, soit qu’on n’en parle pas, soit qu’on en parle de façon méprisante et hâtive. Pour ma part, je milite pour une prise en compte du phénomène religieux dans sa spécificité et en essayant d’en donner une image aussi fouillée et honnête que possible.

 

Eric PORTAIS

Le fait d’enseigner toutes les religions dans le cadre scolaire permettra-t-il d’éviter le prosélytisme en faveur d’une seule religion ?

 

Christian DEFEBVRE

La laïcité ouverte consiste à aborder la question des religions dans un égal respect des familles spirituelles, y compris des courants non-religieux.

Quand je dis que l’enseignement des religions est civiquement nécessaire, cela implique que l’enseignement soit dispensé de manière scientifique et critique afin d’éviter deux dangers qui menacent nos sociétés : les fondamentalismes et les démarches sectaires.

Le développement de l’esprit critique à l’école, au travers de l’enseignement des religions, est la seule manière d’éviter ces deux pièges. Pour le croyant, aborder sa propre religion de manière critique est aussi une dynamique nouvelle d’approfondissement. Chacun peut trouver enrichissement de cette démarche, qu’il soit croyant ou non-croyant et c’est ainsi que nous pourrons construire une société plus attentive à l’autre, plus respectueuse de l’autre et plus consciente des dangers qui la menacent.

 

Eric PORTAIS

Comment appréhender les arts, la littérature, la culture sans histoire des religions ?

 

Jean-Paul GUETNY

Nous venons d’éditer un numéro dans Actualité des religions sur " Les religions et l’Art ". La principe est assez simple et l’exercice très intéressant. J’ai demandé à une vingtaine de spécialistes de l’art - des conservateurs de musées, des professeurs d’histoire de l’art - qui ne sont pas des spécialistes des religions, de répondre à trois questions :

  • quel est d’après vous le chef d’œuvre dans chaque tradition religieuse ?

  • en quoi cette œuvre est un chef d’œuvre ?

  • en quoi cette œuvre est l’expression de la spiritualité de cette religion-là ?

En France, on a parfois des a priori sur les religions. On n’en voit que le côté potentiellement obscurantiste ou violent. Je ne nie pas que ces aspects aient existé historiquement ou puissent encore exister dans certaines aires culturelles.

Il faut aussi voir les aspects positifs. Si vous visitez le musée Picasso à Barcelone, dans lequel sont exposées ses premières œuvres, vous pourrez contempler " La communion solennelle ", peinte quand il avait quinze ou seize ans. Si vous ignorez le rituel, vous pouvez être ému par à la beauté du dessin, le jeu des couleurs et la composition. Mais si, en plus, vous connaissez le sens de cette pratique catholique, rite d’initiation, vous pouvez aller plus à fond dans la compréhension du tableau.

On ne peut pas comprendre Bach si on n’a pas des notions de protestantisme. Le plaidoyer que je fais pour la prise en considération de la culture religieuse, d’une façon laïque, est un plaidoyer pour la culture. Je suis en accord avec Christian.


Dans le dernier numéro de La Vie, Jack Lang condamne l’analphabétisme religieux. Je me souviens d’avoir visité une Eglise dans le sud de la France avec une guide de bonne volonté qui parlait des gentils en employant le mot dans le sens bienveillants et non pas pour désigner les païens.

 

Christian DEFEBVRE

On aborde ici une question importante qui est celle de la pédagogie de l’approche des religions à l’école.

L’œuvre d’art est un support tout à fait essentiel. Mais le défi de l’enseignant repose sur le choix de l’œuvre. Ne pas aller au texte auquel l’œuvre renvoie constitue un danger.

C’est la démarche que nous avons essayé de conduire, de manière emblématique, au début de chaque chapitre. Ce qui fait l’identité du christianisme, la représentation de Dieu avec un visage humain, apparaît pour la première fois au IVe siècle dans les catacombes. Pourtant, le texte fondateur est écrit dans les années 80, à la fin de l’écriture des Evangiles quand la séparation avec le judaïsme est consommée, et quand St Jean dit " le Verbe s’est fait chair ".

On n’appréhende pas pédagogiquement les religions sans un aller et retour incessant entre l’image, dans un contexte historique donné, et le texte. S’il s’agit d’une œuvre du judaïsme, il faudrait renvoyer à la Thora, s’il s’agit d’une œuvre chrétienne, renvoyer à la Bible chrétienne, s’il s’agit d’une œuvre de l’islam, renvoyer au Coran.

 

Eric PORTAIS

Ne devrait-on pas réserver l’enseignement de la culture religieuse à l’intérieur de l’école et l’enseignement de la spiritualité à l’extérieur de l’école ?

 

Jean-Paul GUETNY

Peut-être, sauf que la spiritualité est co-naturelle, pourrait-on dire, à la religion : il n’y a pas de religion sans spiritualité. Comment parler de l’islam sans parler de sa dimension soufi, qui est sa dimension mystique ? Comment parler du christianisme sans parler des différentes écoles de spiritualité qui, au cours des siècles, sont nées en son sein ? Peut-on dispenser un cours sur l’histoire du christianisme au XIVe siècle en Espagne, en méconnaissant les maîtres spirituels que sont St Jean de la Croix ou Thérèse d’Avila ?

Je souscrirais à votre opinion si c’était pour dissocier la catéchèse et la culture religieuse. Le lieu de la catéchèse doit être dissocié du lycée. On est sur ce point dans l’optique de la foi partagée. Par contre, concernant la culture religieuse, on est dans l’optique d’un savoir communiqué.

Je maintiens pourtant que la spiritualité est partie prenante de la culture religieuse. Mais, bien entendu, on ne peut pas enseigner au sein du lycée comment prier. Mais il est intéressant d’étudier comment tel auteur, de tel ou tel siècle, a conçu la prière.

 

Christian DEFEBVRE

Je pense qu’on ne peut pas séparer savoir et spirituel.

Comment aborder la Bible sans aborder le cheminement d’un peuple découvrant le monothéisme, à travers de multiples relectures de son histoire? La première relecture commence avec le Roi David en moins 1000 avant JC ; une seconde relecture au retour de l’exil de Babylone va réviser complètement la spiritualité juive.

Il faut que nous ayons les connaissances pour transmettre ce cheminement spirituel, d’hier jusqu'à aujourd’hui. Enseignons nous les religions comme des langues mortes ou comme des langues vivantes ?

Il manquait aux enseignants la connaissance de chacun des cheminements spirituels des grandes religions d’Europe. Jusqu’à présent, on avait tendance à favoriser une religion prédominante en occultant d’autres familles spirituelles en particulier les religions juives ou musulmanes.

L’objectif du groupe d’auteurs de notre ouvrage était de concevoir un outil pour mieux accéder à la diversité des cheminements spirituels dans le respect de chacun.

 

Eric PORTAIS

Cela signifie-t-il que, depuis que vous enseignez, vous portez un regard différent de celui qui figure dans les manuels ?

 

Christian DEFEBVRE

Comme professeur d’histoire au collège et au lycée, je suis dans une logique diachronique : on fait des bonds extraordinaires dans l’histoire sans savoir ce qui se passe entre ces moments forts. Ceci produit des raccourcis qui peuvent conduire à des lectures erronées des questions religieuses.

En début de classe de 5ème, quelques heures sont dévolues à l’Empire byzantin qui doivent être consacrées à expliquer l’originalité de l’orthodoxie à partir d’une date unique, 1054. Or, on ne peut comprendre l’orthodoxie et les églises orientales que si on en voit le cheminement depuis la querelle des images, pendant 600 ans jusqu’en 1054.

L’enseignant doit disposer d’outils pour répondre à la question " qu’est-ce que l’orthodoxie ? " en sachant que le moment où il va l’aborder, 1054, nécessite un retour dans les six siècles précédents. Dans notre manuel, nous avons pris le parti d’une lecture chronologique des cheminements spirituels en Europe.

 

Eric PORTAIS

Jean-Paul Guetny, vous êtes Président de la Fédération internationale des journalistes catholiques. Diriez-vous qu’il faut appartenir à une religion pour enseigner les religions ?

 

Jean-Paul GUETNY

Non, pas du tout. Je pense qu’on peut enseigner une religion comme on enseigne d’autres matières. Il y a une espèce d’objectivité du savoir scientifique.

Par contre, avoir soi-même une démarche croyante peut aider à entrer dans la compréhension de sa propre religion bien entendu, mais aussi aider à entrer dans la compréhension des religions des autres. Les religions sont très différentes les unes des autres mais ont un point commun que je définirais comme une ouverture d’esprit vers un absolu ou un ultime de la condition humaine. Avoir soi-même la conviction de l’existence de cet absolu peut être une grille de lecture pour l’approfondissement des autres religions.

Mon propos doit néanmoins être nuancé. J’ai le sentiment qu’un excès de conviction, une absence de distance critique par rapport à son propre engagement religieux personnel peut conduire à une espèce d’obscurcissement, si on projette sur d’autres religions la grille de sa propre religion.

A cet égard, je déplore que beaucoup de catholiques, ou de non-catholiques élevés dans le catholicisme, plaquent sur d’autres religions des catégories qui empêchent de voir ces religions dans leur spécificité et leur originalité.

Par exemple, le catholicisme romain est centralisé autour du Vatican et de la personne du Pape. Quelquefois, cette grille de lecture est appliquée au protestantisme ou à l’orthodoxie. On dira que le patriarche de Constantinople est l’équivalent du Pape. Ceci est une façon " catholico-centrique " de voir les choses.

Pour bien dispenser la culture religieuse, il me semble qu’il est nécessaire de mettre entre parenthèses ses préjugés pour essayer d’entrer vraiment dans la façon dont l’autre vit sa propre religion.

 

Eric PORTAIS

Est-il possible d’y parvenir ?

 

Christian DEFEBVRE

Ma réponse est celle du formateur, confronté à des publics de formation continue et de formation initiale.

Les publics de formation continue éprouvent des appréhensions énormes face à la question de l’enseignement des religions. Il faut presque toujours partir de leurs représentations pour, peu à peu, parvenir à une ouverture scientifique, tellement ils sont imprégnés de représentations souvent décalées sur le sujet.

Au contraire, les jeunes étudiants qui, pour la plupart, n’ont eu aucune initiation, sont dans une telle inculture en matière de religion ou de pratique religieuse qu’ils révèlent une avidité extraordinaire pour le sujet. On peut avec eux éviter de passer par l’étape des représentations pour aborder immédiatement l’approche scientifique.

 

Question de la salle

Pouvez-vous me dire quels sont les obstacles – administratifs, juridiques, politiques – qui s’opposent à l’enseignement de l’islam dans des écoles privées musulmanes ?

 

Christian DEFEBVRE

Quand j’ai dit que l’enseignement des religions était civiquement nécessaire, j’évoquais indirectement la place de la communauté musulmane dans la société française.

Nous quittons une période dominée par la religion catholique romaine et nous entrons dans un monde pluriel. D’ailleurs, la Belgique nous indique la voie dans cette direction. La place de chacune des religions change dans la mesure où aucune religion ne peut plus prétendre détenir totalement le pouvoir.

Nous avançons dans le cheminement de mise en démocratie de notre société dans le respect de nos textes de références (Constitution, les conventions et textes fondateurs) et dans le respect de la place de chacune des religions dans un contexte de liberté.

Très concrètement, la place de chaque famille religieuse est posée. A l’Université, contrairement à d’autres pays, les sciences des religions ne sont pas présentes. Dans l’enseignement en général, et dans la société française, on peut constater une évolution. Le Ministre de l’Intérieur, qui est Ministre des cultes, tient, des propos plus ouverts que par le passé dans un discours récent.

A quelles conditions pourrait-on envisager une école privée musulmane ? La réponse à cette question résulte de la place que nous accordons dans notre société à la religion de chacun. Il faut craindre les fondamentalistes ou les démarches communautaristes qui menaceraient notre identité.

Je préfère une école laïque, ouverte, où chaque communauté religieuse est représentée, aux petites écoles et aux chapelles repliées sur elles-mêmes.

 

Jean-Paul GUETNY

Je souscris à ce qui vient d’être dit. La connaissance de l’islam doit être développée en France chez les musulmans et chez les non-musulmans.

C’est une religion importante. Plus d’un milliard d’hommes et de femmes la pratiquent dans le monde. Elle est importante de par son patrimoine culturel, artistique et culturel. Les préjugés à son égard ne sont pas justifiés.

Au XVIIIème siècle, le Dieu de l’islam était celui qui s’approchait le plus du Dieu des philosophes. Au XXème siècle, son image s’est beaucoup détériorée.

 

Eric PORTAIS

L’islam est souvent présentée comme une religion sectaire.

 

Jean-Paul GUETNY

Je remarque que certaines chaînes de télévision évoluent positivement : elles profitent des grands moments liturgiques pour donner la signification de ces fêtes dans les religions concernées. Elles participent de ce fait à la transmission de la culture religieuse.

On peut noter également que les émissions du dimanche matin sont devenues pluri-culturelles depuis 4 ou 5 ans. Ce sont, pour leur part, des émissions de transmission de la foi.

 

Question de la salle

Je suis membre de la Fédération des œuvres laïques de Paris et lecteur assidu de l’Actualité des religions.

Je voudrais exposer les raisons pour lesquelles une école privée sous contrat musulmane ne peut être ouverte en France.

Historiquement, la loi de 1905 avait institué comme interlocuteurs de l’Etat trois religions : le catholicisme, le judaïsme et le protestantisme. Jusqu’alors, le monde musulman n’avait pas d’interlocuteur unique. Comme le rappelait Christian Defebvre, le processus est désormais engagé car le gouvernement semble parvenir à dialoguer avec un interlocuteur unique, qui représente la diversité de l’islam en France.


Pour autant, la loi de 1905 prévoit la possibilité d’avoir, dans les lycées, des aumôneries qui ne sont pas nécessairement des aumôneries catholiques.

J’en viens à ma question. Je constate que l’humanisme athée a sa place dans le magazine de Jean-Paul Guetny. Ma question s’adresse à Christian Defebvre : quelle place accordez-vous dans votre ouvrage à l’humanisme athée, constitutif de la république française ?

 

Christian DEFEBVRE

Je pense qu’il faut appréhender l’athéisme avec le même respect que celui que nous accordons aux religions. C’est ce que nous faisons dans notre manuel. Il faut également observer que le cheminement de l’athéisme a évolué, parallèlement aux autres événements spirituels de l’histoire.

 

Question de la salle

Ne pensez-vous que l’enseignement des religions au lycée arrive trop tard ?

En outre, j’enseigne dans une école privée juive sous contrat alors que le programme n’est pas respecté. Qu’en pensez-vous ?

 

Christian DEFEBVRE

Votre intervention pose la question de la liberté de l’enseignement et du caractère propre des écoles privées sous contrat. Si l’enseignement public évolue vers une démarche laïque d’enseignement des religions, parallèlement, chaque caractère propre devrait évoluer vers une intégration de cette démarche laïque qui est source d’approfondissement. Je sais que ce sera très long pour certains.

 

Jean-Paul GUETNY

L’exemple de l’école où enseigne notre intervenante est un cas particulier qui excède notre débat. J’observe que, parmi les freins à la prise en compte de la culture religieuse, on compte des freins provenant des milieux laïcs et enseignants, mais également des freins provenant des confessions religieuses elles-mêmes qui craignent que leur religion soit mal enseignée.

Chacun doit faire un effort sur ses préjugés afin de parvenir, dans le cadre de la laïcité, à une information la plus objective possible sur les religions.

 

Christian DEFEBVRE

On peut avancer avec optimisme dans cette démarche que nous avons menée pendant 10 ans et qui se révèle scientifiquement très enrichissante.

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