De la fin d'une vie au xixe siècle





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CHACUN JETTE SON CHIEN

De la fin d'une vie au XIXe siècle
Éric Baratay

« Alors Rose, qui pleurait, l'embrassa,

puis le lança dans le trou ».

Guy de Maupassant, « Pierrot », Contes de la bécasse, 18831

Le XIXe siècle est marqué par une forte croissance du nombre de chiens en France, qui seraient passés d’un million avant la Révolution, selon les estimations de Lavoisier, à trois millions en 1914, soit une multiplication par trois alors qu'elle n'est que de 45% pour la population. Cette explosion numérique n'est pas réservée aux chiens mais concerne tous les animaux domestiques ; elle est la conséquence des « révolutions » agricole, industrielle et d'un enrichissement progressif qui permettent de les nourrir, ce qui n'était pas facile auparavant, de les employer à des tâches sans cesse plus nombreuses ou de les utiliser dans des débouchés croissants. L'époque constitue ainsi l'une des apogées de la présence et de l'utilisation des animaux domestiques autour des hommes2. Du côté canin, cela se traduit par une multiplication des chiens de chasse, du fait de la vulgarisation de sa pratique, des chiens de berger pour garder des troupeaux en nombre croissant alors que les communaux régressent et qu'il faut prendre garde aux propriétés qui se morcellent, des chiens de l'artisanat et du commerce, par exemple pour tirer les charrettes lors des tournées, des chiens de compagnie, présents aussi bien dans les classes aisées que dans les milieux modestes mais avec des relations différentes, souvent lâches, distantes, faites de désintérêt voire de violence dans le second cas, ce qui suscite des errances individuelles ou collectives, notamment en ville.

Leur développement aux XVIIIe et XIXe siècles suscite une peur croissante de la rage et une multiplication des plaintes, qui obligent peu à peu les municipalités des grandes villes à interdire cette errance, à rendre obligatoire le port du collier, avec l'indication du propriétaire et du domicile, voire la tenue en laisse ; des mesures sans cesse répétées qui n'aboutissent vraiment que dans la première moitié du XXe siècle3. C'est dans un but semblable de maîtrise des effectifs qu'une taxe nationale de cinq francs par chien est instituée en 1855. La mesure déclenche une vague d'exécutions de chiens, et surtout de chiennes dont on craint les portées, pour ne pas la payer : au fusil, au poison, par pendaison, coup de masse, noyade, etc. Le nombre des cadavres est tel que l'industrie de la mégisserie se convertit aux gants en peau de chien4 ! Cet épisode est très étonnant pour nous, mais son aspect apparemment paroxysmique conduit, en contrepoint, à poser la question de la fin habituelle des chiens au XIXe siècle. De quoi et comment meurent-ils ordinairement ? Et que deviennent leurs cadavres ?

Faire l'histoire personnelle du chien
« [...] l'histoire, science de l'espace dans le temps, ne concerne pas les seuls hommes ».

Robert Delort, Les Animaux ont une histoire, 19845
La question n'est ni futile, ni anecdotique si l'on veut bien se placer dans l'optique d'une histoire élargie, dépassant l'horizon humain pour s'intéresser à ce qui l'entoure ; une histoire qui avait été souhaitée par Lucien Febvre, Fernand Braudel, Emmanuel Le Roy Ladurie6, et qui s'avère de plus en plus indispensable à l'heure d'une prise de conscience mondiale de l'avenir incertain de la biodiversité. Dans le sillage de ces historiens, Robert Delort avait appelé en 1984 à bâtir une histoire des animaux pour eux-mêmes mais force est de constater qu'il n'a guère été entendu et que cela ne commence a être envisagé ou entrepris que de nos jours7. Il est vrai que son appel allait à l'encontre d'une conception de l'histoire centrée sur l'humanité et que celle-ci était au même moment renforcée à la fois par le prestige de Marc Bloch, qui l'avait définie en « science des hommes dans le temps8 », par une alliance de notre discipline avec l'ethnologie et la sociologie aux dépens d'un vieux mariage avec la géographie9, et par la montée de la vague de fond de l'histoire culturelle. Du coup, l'histoire des animaux développée depuis cette époque est très souvent anthropocentrée et même en grande partie orientée vers l'étude des représentations humaines, formant ainsi une histoire humaine des animaux. Il n'est pas question de dénigrer cette optique. Elle a donné lieu à de remarquables travaux, comme L'Aigle d'Alain Boureau ou L'Ours de Michel Pastoureau10. Rappelons simplement qu'elle dit beaucoup sur les hommes mais pas grand-chose sur les animaux réels, qu'elle est indispensable pour comprendre leur condition, en grande partie formatée par les hommes, mais qu'elle ne suffit pas pour établir cette condition, si l'on veut bien s'intéresser à elle.

Or notre époque prenant de plus en plus conscience de la complexité et de la richesse de la vie animale, de sa valeur intrinsèque alors qu'elle s'étiole en partie, et même, si nous restons anthropocentrés, de son rôle fondamental auprès des hommes, pas seulement comme ressource mais aussi comme acteur influençant profondément les individus, voire leur société, il est grand temps que les historiens, à l'instar de philosophes, d'ethnologues, de sociologues, d'éthologues actuels11, se penchent sur les propres vies des animaux réels, qu'ils promeuvent ceux-ci en sujets de leurs études, en héros de leurs histoires, qu'ils posent, en conséquence, des questions sur des aspects restés des angles morts de la connaissance dans les lectures habituelles et qui peuvent paraître à beaucoup éloignés de leur conception de l'histoire ou de leurs centres d'intérêt mais qui sont indispensables pour qui veut écrire une histoire de la vie quotidienne des animaux.

Cette histoire ne peut être conduite qu'avec des sources d'origine humaine, encore plus ponctuelles, partielles et partiales pour les animaux que pour les hommes, mais qui s'avèrent tout de même fructueuses pour les animaux domestiqués, notamment pour le chien. Seulement, il faut les multiplier afin de compenser des archives souvent décevantes parce que les services publics puis les archivistes ont trié les papiers, retenant les aspects humains, se débarrassant des autres, comme dans le cas des fourrières où les règlements ont été conservés mais les registres d'entrée détruits. Il faut recourir à une littérature technique négligée par les historiens, comme les traités vétérinaires, les manuels d'abattage ou d'équarrissage, et passer au peigne fin les journaux intimes, les mémoires, les correspondances. Il faut aussi utiliser la littérature romanesque, au sens large, des nouvelles aux romans, qui s'avère, sur ces aspects formant le décor des histoires, une source très précieuse et très souvent validée par les autres documents lorsqu'on peut les croiser, ce qui est le cas ici. Il faut aussi déchiffrer autrement ces documents, débusquer et s'intéresser aux aspects souvent mis en arrière-plan, lire quelquefois entre les lignes, retourner, déconstruire les présentations des faits pour saisir ce qui arrive concrètement aux bêtes. Avec cela, il est possible de bâtir une histoire personnelle des animaux, du chien en particulier, c'est-à-dire en s'intéressant en premier lieu à leur propre vie, en la mettant au centre du propos, tout en pouvant varier les angles d'approche : histoire d'une espèce, en dépassant le côtoiement avec les hommes même s'il est souvent important ; histoire de la participation animale aux grands événements historiques, comme la révolution industrielle ou les guerres mondiales12 ; histoire d'une vie quotidienne auprès des humains, comme ici, où l'on peut appréhender ce qui arrive concrètement aux chiens et comment ils le vivent.

Or l'histoire littéraire et l'histoire culturelle ne doivent pas être tenues hors du champ de cette démarche, et c'est bien pourquoi nous la présentons dans cette revue, avec cet exemple qui s'appuie beaucoup sur la littérature. Les littéraires, les historiens des sciences et des représentations, les philosophes auraient beaucoup à apporter, par exemple en décelant, à travers les discours, les indices d'évolutions de comportement d'espèces ou de groupes – ainsi des loups dont on entrevoit aujourd'hui que les manières ont beaucoup changé avec le temps et les lieux, anthropophages dans la France de l'époque moderne, alors qu'ils ne l'étaient guère avant et qu'ils ne le sont plus après, ou transformant rapidement leur sociabilité pour s'adapter aux bouleversements ruraux dans le Kirghistan actuel13. Il y aurait ainsi à chercher dans les textes littéraires ce qu'on ne trouve pas dans les archives, en se penchant par exemple sur les nombreux traités cynégétiques, qui évoquent depuis Xenophon les ruses des animaux, surtout des loups, à établir de quelles manières, en utilisant quels mots, en retenant quels traits, ces textes décrivent les actions et les conditions réelles des bêtes, à voir comment ils en ont tenu compte, en le montrant ou non, en s'adaptant ou non. Car les répercussions des conduites animales sur la production littéraire apparaissent bien lorsqu'on connaît ce côté animal, de Charles Perrault écrivant le conte du chaperon rouge à l'apogée de l'anthropophagie lupine au chasseur-éthologue Charles-Georges Leroy, qui voit bien les manières lupines et qui intervient du coup d'une manière originale dans le débat philosophique des Lumières14. Toutes les disciplines ont leur place dans la constitution d'une science animale adaptée au fait que les animaux sont des acteurs, voire des sujets, avec des cultures fluctuant dans le temps et dans l'espace15. Mais revenons maintenant à nos chiens.
Une fin brutale
« [...] comme il mordait tout le monde et qu'il était galeux,

mes cousines le firent pendre en secret malgré sa noblesse. »

François-René de Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe, 184916
Contrairement à ce qu'on pourrait croire, l'hécatombe de 1855 ne fait que concentrer les manières ordinaires. Au XIXe siècle, la plupart des chiens semblent bel et bien connaître une fin violente, abrégeant leur vie d'une manière sensible, même s'ils appartiennent à des maîtres. En effet, leurs propriétaires s'en débarrassent aisément dès qu'ils sont malades ou impotents, dès qu'ils ne peuvent plus travailler ou qu'ils coûtent, dès qu'ils sont simplement devenus indésirables. Certains chiens sont empoisonnés, mais c'est marginal parce qu'il faut acheter le poison et que l'agonie est longue, bruyante, voire incertaine17. D'autres sont livrés, moyennant finances, à des professionnels de l'abattage, des bouchers ou des équarrisseurs qui les exécutent d'un coup de masse sur le crâne, comme pour les bovins ou les chevaux, mais cela ne concerne le plus souvent que des urbains18. Bien plus souvent, les chiens sont pendus, ou noyés dans les bassins, les rivières, les mares, les lacs, enfermés dans un sac ou lestés d'une pierre au cou, comme on le fait aussi pour les chats19. Guy de Maupassant met en scène cette pratique usuelle dans le récit de « Mademoiselle Cocotte », une chienne errante recueillie par le cocher François, mais qui attire les chiens du quartier et qui met sans cesse bas, obligeant son maître à noyer les chiots à la rivière puis à se débarrasser d'elle. N'arrivant pas à la perdre dans les bois, il décide de la noyer :
[...] de toute sa force il la lança le plus loin possible. Elle essaya d'abord de nager, comme elle faisait lorsqu'on la baignait, mais sa tête, entraînée par la pierre, plongeait coup sur coup ; et elle jetait à son maître des regards éperdus, des regards humains, en se débattant comme une personne qui se noie. Puis tout l'avant du corps s'enfonça, tandis que les pattes de derrière s'agitaient follement hors de l'eau ; puis elles disparurent aussi.20
L'élimination brutale est pratiquée dans tous les milieux sociaux. J'ai placé en exergue de ce paragraphe le cas du chien de la tante de Chateaubriand, pourtant choyé mais devenu vieux, hargneux, galeux, et pendu « malgré sa noblesse », une expression faisant allusion à sa race au sens aristocratique de filiation particulière, contrôlée, préservée, et à son statut calqué sur celui de sa propriétaire, puisqu'à l'époque un noble n'est jamais pendu comme un roturier mais décapité. Toutefois, dans ce milieu aristocratique mais aussi dans les bourgeoisies, l'exécution est quasiment toujours déléguée aux domestiques ou à des personnes extérieures. Maupassant, encore, a bien vu cela lorsqu'il décrit Madame Lefèvre, épouvantée à l'idée de payer la taxe sur les chiens pour « Pierrot » qu'elle vient de recueillir, allant s'adresser au cantonnier ou au domestique du voisin pour le faire jeter vif dans la marnière. À ce propos, l'écrivain décrit un procédé que d'autres sources évoquent pour les cadavres ruraux, souvent jetés dans les bois, les fossés et les trous21, mais qui s'applique aux chiens vivants dans sa Normandie natale : « "Piquer du mas", c'est "manger de la marne". On fait "piquer du mas" à tous les chiens dont on veut se débarrasser. » Les chiens sont jetés dans les puits des marnières et laissés à mourir de faim ou à s'entre-dévorer s'ils se retrouvent plusieurs22!

La fin violente est une conséquence du statut encore très dévalorisé du chien, même s'il sert à la compagnie : facilement procuré auprès du voisinage ou trouvé dans les rues et les chemins, rarement acheté car c'est considéré par beaucoup, au moins jusqu'à la fin du siècle, comme « le comble de la bêtise humaine23 », il ne représente qu'une faible valeur pour laquelle la plupart des maîtres ne veulent rien dépenser ou le moins possible. Dès lors, bien rares sont les chiens qui finissent dans l'épuisement de la vieillesse ou qui vont jusqu'au bout d'une maladie de fin de vie, et cela ne semble concerner que des bêtes de l'aristocratie ou de la bourgeoisie aisée. Dans La Joie de vivre (1884), Émile Zola présente comme exceptionnel, et scandaleux pour beaucoup, le chien d'une famille bourgeoise que celle-ci laisse vieillir, perdre la vue, se paralyser de l'arrière-train, et qu'elle voudrait faire soigner de son cancer. Dans un beau passage résumant très bien les positions divergentes de l'époque, confirmées par d'autres documents, Zola oppose la réaction hostile d'un vétérinaire, car beaucoup de praticiens se désintéressent de cette espèce sans valeur, ne connaissent guère la médecine canine et incitent leur clientèle à faire vite abattre24, à l'attitude compréhensive du médecin de la famille, qui concrétiserait le rêve de ces maîtres de pouvoir faire soigner leurs bêtes comme des personnes :
On avait fait venir un vétérinaire, qui s'était mis à rire en le voyant. Comment ! On le dérangeait pour ce chien ? Le mieux était de l'abattre. Il faut bien tâcher de prolonger la vie d'un homme, mais à quoi bon laisser souffrir une bête condamnée. On avait jeté le vétérinaire à la porte, en lui donnant les six francs de sa consultation. [...] Comme le docteur Cazenove était venu de bonne heure, il offrit à Lazare de voir le chien, qu'on traitait en personne de la famille. Ils le trouvèrent couché, la tête haute, très affaibli, mais l'œil vivant encore. Le docteur l'examina longuement de l'air réfléchi qu'il prenait au chevet d'un malade.25
L'impuissance du médecin fait que le chien agonise dans les bras de son maître, comme Zola l'a vécu avec ses chiens, le transcrit dans ce roman et le proclame ailleurs : « Toutes les bêtes meurent chez moi de leur belle mort26 ». Pour éviter les douleurs de ces agonies, la pratique douce de l'injection de poison en clinique vétérinaire émerge à la fin du siècle, mais reste très minoritaire et réservée à des gens qui veulent et qui peuvent dépenser pour cela27.

La fréquence des fins brutales est encore plus élevée pour les chiens errants, abandonnés, perdus, nombreux dans les villes et les faubourgs où ils se repaissent des nombreux déchets rarement ramassés jusqu'à la fin du siècle. Ces chiens sont quelquefois traqués par des habitants, qui ne supportent pas leur mendicité ou leurs dégâts aux abords et qui mettent communément du verre pilé dans des aliments pour les tuer28. Mais ils le sont surtout par les municipalités au prétexte, sans cesse rappelé, qu'ils peuvent véhiculer la rage dont le spectre fait frémir bien au-delà de la réalité de cette maladie29. Car celle-ci est insidieuse, ne se déclarant que lentement chez le chien en pouvant être confondue au début avec d'autres affections, et en étant transmissible à l'homme par le premier chien venu, y compris le sien s'il n'a pas bien été surveillé et mordu par un autre30. Ce danger limite la complicité avec le chien de compagnie jusqu'au début du XXe siècle, en instillant une crainte dès qu'il mordille ou dès qu'il paraît bizarre : « Quelqu'attachement que l'on ait pour un chien, quelque valeur qu'on lui donne, on doit, au moindre soupçon de cette cruelle et effroyable maladie, le séquestrer immédiatement et le sacrifier à la première certitude », écrit un vétérinaire en 1842, en faisant allusion aux fortes souffrances des personnes enragées, qui incitent quelquefois l'entourage à les étouffer pour abréger leur calvaire31. On comprendra que les mesures municipales soient draconiennes pour les chiens errants. Elles se retrouvent d'ailleurs aussi bien en France que dans les autres pays d'Europe du Nord-Ouest. A Jersey, le 21 avril 1856, Victor Hugo écrit :
Chougna avait, à son grand déplaisir, le museau emprisonné dans une muselière de cuir, précaution rendue nécessaire par une ordonnance portant que tout chien errant et non pourvu de muselière serait abattu. Le terrible Stephen, l'étrangleur patenté des chiens errants de Jersey, se promenait depuis quelques jours sur les chemins et sur les grèves, brandissant une longue corde, espèce de lasso, avec laquelle il prenait les chiens au passage comme les gauchos prennent les chevaux dans les pampas (brave homme zélé ; chaque tête de chien lui était payée par la ville 6 pences).32
Toutefois, les municipalités des grandes villes lancent des actions plus importantes. À Lyon, par exemple, des campagnes d'empoisonnement, consistant à répartir des appâts le long de la voirie, sont entreprises à partir du milieu du XVIIIe siècle et sont poursuivies plus ou moins régulièrement jusqu'au second Empire. Cependant, la pratique suscite des pétitions de la part de propriétaires patentés de chiens, parce qu'elle provoque des empoisonnements accidentels de leurs bêtes lors des promenades et parce qu'elle suscite le « spectacle révoltant de chiens se tordant dans les convulsions de l'agonie. »33 Élévation des niveaux de sensibilité et des seuils de tolérance, refus de voir ou d'entendre l'agonie, le sang, la mort, ces aspects, bien connus depuis les travaux d'Alain Corbin et qui provoquent, à Lyon comme ailleurs, le repli ou l'enfermement des abattoirs, des équarrissages, des tanneries, obligent la municipalité à favoriser une autre solution : la mise en fourrière. Créée en 1788, à la même époque qu'en d'autres grandes villes européennes, comme Paris ou Londres, et utilisée longtemps en parallèle à l'empoisonnement, la fourrière lyonnaise devient le moyen prioritaire dans la première moitié du XIXe siècle puis l'unique ensuite. Elle recueille d'abord les chiens errants, dépourvus d'un collier sur lequel doivent figurer le nom et le domicile du propriétaire, puis, à partir de la Restauration, tous les errants, même pourvus d'un collier, et enfin, à partir des années 1880, tous les chiens non tenus en laisse, au nom d'une exigence croissante de contrôle, de prévention de la rage, mais aussi de lutte contre la prolifération des chiens négligés et contre leurs mauvais traitements, en espérant forcer les maîtres à mieux s'en occuper34. Longtemps improvisées (à Lyon, jusque vers 1840, les chiens attrapés sont logés dans une écurie de l'école vétérinaire) ou confiées à des privés, ces fourrières sont partout réorganisées et modernisées dans le dernier tiers du XIXe siècle, s'équipant, par exemple, de voitures hippomobiles grillagées pour ramasser les bêtes35.

Or, la plupart de ces chiens sont abattus au bout des deux ou trois jours de délai accordé aux éventuels maîtres pour reprendre leur animal. A Lyon, si les registres n'ont pas été conservés, il reste dans les archives quelques statistiques éparses et fugaces mais suffisantes pour le montrer : sur les 184 chiens capturés lors d'une semaine d'août 1817, 139 (75,5%) ont été abattus, 10 (5,5%) donnés pour vivisection (ce qui revient au même pour le chien), 7 (3,8%) repris par leurs maîtres tandis que 28 (15,2%) sont encore en attente au moment de la rédaction de la note. Plus conséquents, les chiffres définitifs des années 1886-1888 donnent 6262 abattus (87,4%), 474 vivisectionnés à la faculté des sciences (6,6%), 431 retirés (6%). Ces derniers sont surtout de « petits » chiens, selon les termes des documents, c'est-à-dire des chiens de compagnie, perdus ou fugueurs36. Les proportions sont du même ordre à la fourrière de Paris, de 1900 à 1910, avec 84 à 90 % de chiens abattus, le reste se partageant en deux tiers d'envoyés dans les laboratoires et un tiers de rendus à leurs propriétaires. Au refuge de la SPA, à Gennevilliers, autorisé en 1892, le pourcentage des sacrifiés est moindre mais assez conséquent et en augmentation, passant de 26% en 1902 à 40% à la fin de cette décennie37.

Dans les fourrières, les chiens sont tués de différentes manières selon les lieux et les époques. Jusqu'à la fin du siècle, beaucoup d'établissements les abattent à coups de massue ou de hachette sur le crâne, à la manière des abattoirs et des équarrissages38. À Lyon, au moins dans les années 1880, les chiens sont noyés, sans que l'on sache si cela se fait dans des baquets ou en les jetant au Rhône ou à la Saône39. Ailleurs, cela se passe par pendaison, avec le problème que les chiens « sont très difficiles à tuer ; une fois pendus, ils ne meurent pas de suite, et l'on est obligé de les assommer pour faire cesser leurs cris40. » C'est pour cela, qu'à Clermont-Ferrand ou à Paris, au moins sous le second Empire, les chiens trop nombreux, jusqu'à 200 à 300 par jour dans la capitale, sont pendus à plusieurs par nœud coulant, soulevés ainsi en groupe et laissés pendillant, agonisant, gémissant souvent plus d'une heure car la strangulation s'avère insuffisante, les survivants étant ensuite achevés d'un coup sur le crâne41. S'insurgeant contre ces pendaisons, la SPA de Paris présente, à l'exposition universelle de 1878, un appareil à asphyxier au gaz d'éclairage, qu'un industriel parisien vient d'inventer ; elle le fait adopter par la fourrière parisienne en 1879 après une campagne auprès de la municipalité. Trente à quarante chiens sont introduits en même temps pour dix minutes de remplissage du gaz et dix à quinze minutes d'agonie. La lenteur du procédé et la souffrance induite conduisent la SPA à faire adopter, en 1903, l'asphyxie au gaz carbonique, qui demande quatre à cinq minutes en tout42. L'asphyxie au gaz est adoptée à la même époque dans les grandes villes d'Allemagne ou d'Angleterre, mais, en France, les fourrières de province ne suivent que bien après, à partir de l'entre-deux-guerres.
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