Folklore et Front populaire : savoir du peuple ? divertissement pour le peuple ?





télécharger 83.91 Kb.
titreFolklore et Front populaire : savoir du peuple ? divertissement pour le peuple ?
page1/3
date de publication02.11.2017
taille83.91 Kb.
typeDocumentos
h.20-bal.com > histoire > Documentos
  1   2   3
Bertrand Müller
Folklore et Front populaire : savoir du peuple ? divertissement pour le peuple ?
L’alliance entre le Front populaire et le folklore paraît doublement établie et admise1. Du côté du Front populaire, la création d’un Musée des Arts et traditions populaires en 1937 s’inscrit dans la logique de la politique culturelle sinon initiée du moins encouragée et soutenue par le gouvernement de Léon Blum2. Du côté de l’histoire de l’ethnologie, et en particulier de l’ethnologie de la France, cette alliance redonne à la discipline une généalogie plus acceptable que celle que paraissait lui léguer le régime de Pétain qui s’est beaucoup servi du folklore. Un homme a incarné et porté cette double alliance : Georges Henri Rivière qui est ainsi devenu la figure du «militant culturel du Front populaire» selon l’expression de Pascal Ory3. Nombreux sont les témoignages qui confortent cette interprétation. A commencer par le rôle de Paul Rivet, premier élu de gauche à Paris avant même le triomphe de la gauche aux élections de mai4. Conservateur du Musée de l’homme au Trocadéro, il avait appelé à ses côtés Georges Henri Rivière pour lui confier la direction de la section des Arts et traditions populaires consacrée à l’ethnographie de la France et au folklore. C’est lui qui initie la reconstruction du Palais de Chaillot prévue pour l’Exposition internationale des Arts et techniques qui a lieu à Paris en 1937. Dans le cadre de celle-ci ont lieu de grandes fêtes folkloriques et un grand colloque international de folklore, le premier du genre, devait la clore.

Pourtant cette opération de fusion ne pouvait aboutir sans que le folklore ne soit débarrassé de ses oripeaux passéistes et provincialistes. P. Ory perçoit une forte convergence entre la démarche «séculaire mais confinée des folkloristes» et les activités des associations culturelles du Front populaire qui partagent une semblable «préoccupation de protection et de mise en valeur des expressions culturelles locales»5. La presse de gauche participe également à cet engouement pour la «politique folkloriste» selon l’expression qu’utilise Albert Udry à Radio-Liberté. Le folklore contribue dès lors pleinement à la valorisation de la culture populaire, ou mieux à la «popularisation de la culture»6. Etymologiquement «connaissance» ou «science» du peuple, le folklore trouve donc avec le Front populaire la possibilité d’exprimer son ambivalence qui est d’être à la fois une connaissance et une pratique, par laquelle il se distingue au moins de l’ethnographie qui elle demeure en principe sur le seul terrain de la science. André Rémy souligne dans L’Humanité (2 août 1936) la nécessité de «déterminer dans quelle mesure, dès maintenant, la défense de la culture et son extension doivent être entreprises par le peuple lui-même.7 » Michel Leiris peut saluer avec les Arts et traditions populaires une «transformation terminologique» qui marque aussi la «victoire d’une perspective philosophique totalisante, de tonalité progressiste» et « un projet d’éducation populaire»8

Trois expressions, politique, culturelle et scientifique du populaire se trouvent ainsi réunies ou rattachées à un moment historique – 1936 – en quelque sorte inaugural. Dans les remarques qui suivent, je voudrais interroger cette convergence qui me paraît en partie trompeuse historiquement, culturellement, scientifiquement et sans doute aussi politiquement.
Le folklore et le Front populaire : simultanéité ou contemporanéité

Historiquement, la simultanéité du Front populaire et l’affirmation des études folkloriques en France est en partie une coïncidence mais une coïncidence intéressante pour l’histoire contemporaine. Le gouvernement de Léon Blum n’a initié aucun des événements qui marqueront les manifestations les plus spectaculaires du folklore pendant les années trente, ni la création du Musée des Arts et traditions populaires, ni l’organisation de l’Exposition internationale des Arts et techniques, ni le Congrès International de folklore auquel d’ailleurs participe une délégation allemande dirigée par le national-socialiste Adolf Hellbock. Ces trois événements culturels ponctuent les tentatives d’institutionnalisation du folklore dans les années trente. Ethnologie et folklore ont chacun leur généalogie propre. La création de l’Institut d’ethnologie en 1925 par Marcel Mauss, Lucien Lévy-Bruhl et Paul Rivet est une date inaugurale pour l’ethnologie qui se définit alors encore comme une ethnologie exotique, en fait coloniale. La rupture instauratrice du folklore se situe au tournant des années 1930 lorsque André Varagnac et Pierre Saintyves restructurent l’ancienne société ethnographique de la France pour créer une nouvelle Société de folklore français qui se démarque ainsi de l’ethnologie. Bien évidemment, dans les années trente notamment, ces histoires parallèles se croisent, mais il importe aussi d’en maintenir les particularités car elles ne sont pas simplement les pièces complémentaires d’un même programme, mais relèvent chacune d’ambitions, de visées, de méthodes particulières. Deux voies se développent en parallèle : une voie muséographique qui vise au travers de la redéfinition des musées de société un projet culturel fondé sur un programme scientifique : ce sera la voie des Arts et traditions populaires. Elle sera portée par Georges Henri Rivière. L’autre perspective ambitionne une restructuration et une professionnalisation de la recherche folklorique qui tente de se démarquer des modèles reconnus comme celui d’Arnold Van Gennep. Cette seconde voie est portée par André Varagnac.

Le Musée du Trocadéro avait été réorganisé en 1928 par Paul Rivet ; il s’adjoint Georges Henri Rivière pour diriger la section française. En 1935 le Palais du Trocadéro est démoli en vue de l’Exposition universelle de 1937 mais le nouveau Palais de Chaillot ne sera inauguré qu’en juin 1938, matérialisant la séparation de l’ethnologie exotique de l’ethnologie de la France pour laquelle sera aménagé un espace propre dans l’une des ailes du Palais. Créé en janvier 1937, le Musée national des Arts et traditions populaires est placé sous la tutelle de la direction des Musées nationaux.

La création d’un musée français de folklore est une idée ancienne qui remonte à 1889, lors de l’ouverture du Musée de l’Homme. Après la fermeture de la salle de France en 1931, plusieurs projets s’orientant vers la réalisation de musées en plein air dans le but de montrer une «véritable France en miniature» sont discutés ; le Bois de Boulogne est assez rapidement retenu comme site du futur musée du folklore. Sous la tutelle de la Société de folklore français, un comité est chargé de faire coïncider cette opération avec l’Exposition universelle de 1937 dont l’organisation est confiée à Edmond Labbé en 1934. La création du Musée des Arts et traditions populaires est officialisée en janvier 1937, en avril un décret prévoit l’attribution de fonds pour son aménagement mais la démission de Léon Blum, en juin, conduit à une impasse. Budgétisé officiellement pour 1938, le musée reste enfoui dans des caisses du sous-sol du Trocadéro9.

L’exposition internationale, la dernière du genre à Paris, ouvre ses portes le 15 mai dans un climat politique et social difficile et jusqu’au 25 novembre elle accueillera près de 34 millions de visiteurs. Elle est organisée sur le thème du régionalisme. Les deux pavillons français en exprimaient bien l’ambiguïté : d’un côté de la Seine, un Centre régional fusionnant folklore et régionalisme qui aboutit en fait à une sorte de «folklorisation commerciale»10, de l’autre côté, un Centre rural, dans lequel G. H. Rivière et A. Varagnac, loin de toute commercialisation touristique, mettent en scène un village idéal, conçu à partir de la commune de Romenay-en-Bresse, avec l’ambition de valoriser la culture locale dans sa spécificité proposent une expérimentation muséographique originale, peu onéreuse, susceptible de servir de modèle à développer dans les régions.

Le Congrès international de folklore – troisième grand événement de l’éphémère apogée du folklore dans les années trente – se tient à Paris du 23 au 28 août au Louvre11. Le Congrès constitue une reconnaissance du folklore par l’université. Placé sous le patronage de Jean Zay ministre de l’éducation nationale, Georges Monnet, ministre de l’Agriculture et Léo Lagrange, sous-secrétaire d’Etat à l’Education physique et aux Loisirs, le Congrès est présidé par Paul Rivet, et les vices présidents sont Henri Berr, Marc Bloch, Célestin Bouglé, Albert Demangeon, Lucien Febvre et Marcel Mauss aux côtés de Jean-Charles Brun, président de la Fédération régionaliste, René Maunier, président de la Société de folklore français12. A lui seul le congrès rassemble les éléments très composites, parfois contradictoires qui convergent autour de l’émergence d’une discipline nouvelle qui hésite entre ses intérêts scientifiques et pratiques, intellectuels et politiques, pédagogiques et esthétiques.

La concrétisation de ces trois événements a coïncidé partiellement avec l’avènement du Front populaire, mais aucune de ces manifestations n’en a été la volonté ou la création. La simultanéité, productrice de contemporanéité, fausse la perspective en proposant un lien privilégié et tout de même paradoxal entre le développement du folklore dans les années trente et le Front populaire. Certes, la coïncidence n’est pas factice, les autorités du Front populaire en quête de programmes culturels ont réagi positivement aux propositions qui lui étaient ainsi soumises. Jean Zay voulait annexer les Arts et traditions populaires au musée du Louvre, réaliser un musée central à Paris et des musées régionaux. La création d’une chaire d’arts et traditions populaires à l’Ecole du Louvre tenue par G. H. Rivière et A. Varagnac permettait de former les conservateurs des futurs ethnomusées. La dimension culturelle., muséographique et pédagogique, de l’institutionnalisation du folklore a effectivement correspondu aux volontés culturelles du gouvernement du Front populaire. Les acteurs de cette institutionnalisation s’ils ne sont pas hostiles au Front populaire n’en sont cependant pas d’ardents militants. Ni A. Varagnac ni G.H. Rivière ne sont militants, ils défendent tous deux, une conception dépolitisée du folklore et surtout ils cherchent auprès des autorités en place les alliances et les soutiens nécessaires pour développer leur projet. Si la rencontre a lieu, elle ne renforce pas sensiblement la position institutionnelle du folklore. En revanche, elle a favorisé une représentation positive de l’histoire de l’ethnologie de la France associée au Front populaire, sanctionnant ainsi dans l’après coup certaines des propositions programmatiques débattues pendant les années trente alors même que les acteurs qui les portaient n’avaient pas ou peu les moyens de les concrétiser.

Le folklore, entre ethnologie et histoire

Le folklore oscille alors entre pratique culturelle et connaissance scientifique, fait l’objet d’un débat à la fin des années vingt qui se développe sur deux registres : la reconnaissance scientifique du folklore autrement dit la définition légitime du folklore et son institutionnalisation ou sa professionnalisation, d’une part, et, d’autre part, l’articulation du folklore et de l’ethnographie, autrement dit le rapport entre l’ethnologie des pays exotiques et l’ethnologie de la métropole. Les théoriciens du folklore dans les années trente s’accordent sur l’idée de faire du folklore une science sociologique et de l’extraire ainsi du «traditionisme» ; en revanche ils sont divisés sur l’articulation du folklore avec l’ethnographie. Parmi eux Pierre Saintyves. Il est alors une figure centrale, non pas dominante, des études folkloriques, incarnation même du folklore, selon Sébastien Charléty. Sous le pseudonyme d’Emile Nourry, il est un éditeur actif et prolifique de littérature folklorique. Il est aussi auteur. En 1935 paraît à titre posthume son Manuel de folklore13 dans lequel il développe une conception moins «passéiste» du folklore qu’on ne l’a généralement écrit, qu’il étend à l’ensemble de la vie populaire. Le folklore dont il propose une définition et une organisation «scientifique» est la «science de la culture traditionnelle dans les milieux populaires des pays civilisés »14. Son plan d’enquête globale prévoit trois volets : la vie matérielle, la vie spirituelle et la vie sociale. La vie matérielle ne se réduit pas aux traditions mais se réfère aux modes de subsistance, au travail au village et dans les cités, aux loisirs ou au repos, ainsi qu’au salaire ou à la propriété. Le chapitre méthodologique, malgré ses naïvetés, développe l’ensemble des modalités de l’enquête ethnographique telles qu’elles seront proposées et discutées par la suite : de la monographie locale, qui suppose une grande familiarité et un long travail sur le terrain, à l’enquête régionale, structurée à partir de responsables régionaux qui servent de relais à des correspondants locaux sélectionnés dans le clergé ou parmi les instituteurs, à l’enquête nationale, enfin, qu’il justifie en raison des matériaux comparatifs qu’elles sont susceptibles d’apporter, il ne néglige aucune des dimensions de la recherche folklorique. Cofondateur avec André Varagnac de la Société de folklore français, il est l’éditeur de la revue éponyme. Il meurt en 1935 et son œuvre malgré la sympathie que lui portait Lucien Febvre ou Henri Berr15 n’a aucun relais dans l’université.

L’autre grande figure française du folklore est alors Arnold Van Gennep, il jouit d’une réputation internationale et il a à son actif un nombre impressionnant de publications au moment où il commence (1937) l’édition de son monumental Manuel de folklore français contemporain16. Malgré un passage à l’université de Neuchâtel avant la Première Guerre mondiale, il demeure très en marge de l’université et sa situation personnelle est précaire17. Son anticonformisme, son anti-scientisme et sa critique de la sociologie durkheimienne, lui a valu une réputation posthume peu vraisemblable d’anarchiste. Cependant par son oeuvre et ses «Chroniques folkloriques» au Mercure de France18, dès 1905, il est selon l’expression de Isac Chiva « une institution incarnée»19. Marginalisé alors par les sociologues durkheimiens mais aussi par les historiens20, il fait aujourd’hui figure de personnage clé de l’histoire de l’ethnologie de la France. Réfractaire à toute forme de subordination disciplinaire et à toute allégeance intellectuelle, il a occupé dans le renouveau des études de l’ethnologie de la France la place du «prophète» que lui reconnaissait Marcel Mauss lorsqu’il soulignait sa «contribution positive à une discipline dont on peut regretter qu’elle fasse de si lents progrès dans notre pays »21. Il a revendiqué, contre l’assimilation à l’ethnologie mais surtout la réduction à l’histoire, le statut ancillaire du folklore en tant que discipline scientifique autonome, « étude méthodique, donc science, des moeurs et coutumes»22. Science «biologique» au sens d’une science de la vie. Ce qui intéresse ainsi l’auteur du gigantesque Manuel de folklore, c’est prioritairement le folklore vivant en particulier dans les zones rurales où il s’exprime de manière différente que dans les «masses industrielles ou urbaines» et pour cela le folklore doit effectuer sa rupture épistémologique – « pivotement psychique23» avec l’histoire.

Face à ces monuments du folklore des années trente, les deux nouveaux venus, Georges Henri Rivière et surtout André Varagnac semblent plutôt démunis. Agrégé de philosophie, professeur dans un lycée de province où il a fondé la Société de folklore champenois qui lui sert de champ expérimental, André Varagnac fonde avec Pierre Saintyves et la bénédiction de James Frazer, un ami de son oncle défunt Marcel Sembat, la Société de folklore français en 1929 qui devient en 1931, Société de folklore français et colonial. A. Varagnac n’a pas de position assurée mais il va s’efforcer de l’obtenir dans les années trente en cherchant des alliances avec le Centre de synthèse de Henri Berr puis le directeur de l’Encyclopédie française, Lucien Febvre auquel il propose la création d’une Commission des recherches collectives (CRC)24 qu’il animera en organisant plusieurs enquêtes «folkloriques» dans les années trente et constituera le premier fonds documentaire de l’Office de documentation folklorique du Musée des ATP. Pour promouvoir sa conception du folklore, il dispose alors des services de la CRC, des pages de la
  1   2   3

similaire:

Folklore et Front populaire : savoir du peuple ? divertissement pour le peuple ? iconTensions et contradictions d’un théâtre peuple chez Victor Hugo
«populaire» et par la mobilité de l’expression «théâtre populaire» théâtre pour le peuple ? émanant du peuple ? représentant le peuple...

Folklore et Front populaire : savoir du peuple ? divertissement pour le peuple ? iconManuel page 14
«gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple», séparation des pouvoirs

Folklore et Front populaire : savoir du peuple ? divertissement pour le peuple ? iconI. Origine et mise en place de la Ve République
«République indivisible, laïque, démocratique et sociale» son principe fondamental est : le «gouvernement du peuple, par le peuple...

Folklore et Front populaire : savoir du peuple ? divertissement pour le peuple ? iconProgramme dispo
«gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple», néanmoins, étant donné la diversité des régimes politiques qui se disent...

Folklore et Front populaire : savoir du peuple ? divertissement pour le peuple ? iconSéance 1-Introduction : Régénérer la démocratie ?
«le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ne [disparaisse] jamais de la surface de la terre». Cette définition de...

Folklore et Front populaire : savoir du peuple ? divertissement pour le peuple ? iconNotes sur le fondamentalisme démocratique
«l'abrutissement du Peuple, par le Peuple et pour le Peuple.» De toutes les morales qui eurent cours dans l'histoire de l'humanité,...

Folklore et Front populaire : savoir du peuple ? divertissement pour le peuple ? iconCours de la servitude volontaire. Notes sur le fondamentalisme démocratique...
«l'abrutissement du Peuple, par le Peuple et pour le Peuple.» De toutes les morales qui eurent cours dans l'histoire de l'humanité,...

Folklore et Front populaire : savoir du peuple ? divertissement pour le peuple ? iconDes animaux et des Académiciens
«n’oublie pas qu’il est sorti du peuple, ce peuple dont IL fera le grand acteur de l’histoire de la France»

Folklore et Front populaire : savoir du peuple ? divertissement pour le peuple ? iconU rôle de l’école dans l’enracinement de la République à la fin du xixe siècle
Le peuple qui a les meilleurs écoles est le premier peuple, s’il ne l’est pas aujourd’hui IL le sera demain

Folklore et Front populaire : savoir du peuple ? divertissement pour le peuple ? iconComment fut inventé le peuple juif
«histoire générale» — ont largement contribué à cette curieuse hémiplégie. Même le débat, de caractère juridique, sur «qui est juif...






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
h.20-bal.com