Le songe de Charlemagne et son départ pour l’Espagne





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date de publication02.11.2017
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Un puzzle en cours de reconstitution

Une histoire de Charlemagne et de Roland

Racontée par un ensemble de fragments de tapisseries du XVe siècle

Janine Michel

Doctorante en histoire de l’art
Membre de la Fondation David Parou Saint-Jacques
janine.michel@wanadoo.fr

Plusieurs musées d’Europe possèdent des morceaux de tapisseries visiblement inspirés de l’histoire de Charlemagne et Roland telle que présentée par la Chronique de Turpin. D’où proviennent-ils ? Quels en ont été les commanditaires ? Comment reconstituer la tapisserie entière ? Janine Michel apporte ici quelques informations en tentant de répondre à ces questions à la suite de ceux qui ont déjà analysé ces éléments.

Chronique de Turpin, Charlemagne, tapisserie,

Roncevaux, Aix-la-Chapelle, Tournai, Amboise, Londres, Stockholm, Dijon, Bruxelles,

XVe

Une tapisserie éclatée


Huit musées européens et une collection particulière possèdent des morceaux de tapisseries qui sont tous inspirés par le même thème chevaleresque, l’histoire de Charlemagne et de Roland. Aucun document n’a été retrouvé permettant de situer leur lieu et dates de production, ni leur(s) commanditaire(s). Ce pourrait être un duc de Bourgogne mais rien ne l’indique. Ce sont vraisemblablement de grands et riches personnages de son entourage qui ont pu s’offrir de telles tapisseries.En les comparant à d’autres tapisseries, des spécialistes1, ont permis de les dater de la deuxième moitié du XVe siècle, et pensent qu’elles proviennent de Tournai dont le musée possède un fragment énigmatique. Une analyse picturale détaillée permet de penser qu’il s’agit non pas d’une seule tapisserie mais que la même œuvre a pu être reproduite trois fois.

Mission et exploits de Charlemagne


Les tapisseries ou fragments de tapisseries présentés ici sont inspirés de l’Histoire de Charlemagne et de Roland de l’archevêque Turpin. En suivant la chronologie de la Chronique de Turpin, le premier fragment, une tapisserie qui semble presque complète, appartenant à une collection particulière, représente le songe de Charlemagne.

Le songe de Charlemagne et son départ pour l’Espagne 




Collection particulière, 335 x 374 cm. (vendu par Christie’s le 27 juin 1974).

L'état du document photographique rend difficile la lecture de la fin du texte du cartouche. La collaboration de plusieurs lecteurs permet de faire la proposition encore incomplète suivante :

quarante chevalliers veillier faizoit le roi d'empriés son lit plus ne penssoit soi travillier ne prendre en guerre son delit

lors saint Jaques vint et lui dist qu'il allast ou paiis d'Espaingne et que Crestienté les sezist ou [repos?] en // estraingne.

Deux scènes sont représentées, séparées par une colonne.

A gauche, Charlemagne veillé par « quarante chevaliers », est couché, mains jointes, les yeux ouverts, tandis que saint Jacques (S IAQUE), portant le bourdon, lui parle de sa mission.

A droite, Charlemagne part à cheval pour l’Espagne ; il porte un large chapeau à fleurs de lys surmonté de la couronne impériale. Il est accompagné de plusieurs chevaliers, dont Roland et Ogier (leurs noms sont inscrits).

Dans cette tapisserie se distinguent déjà quelques caractéristiques communes à l’ensemble : l’horizon est très haut, et un enchevêtrement de chevaux et de cavaliers aux armures très décorées en rend la lecture difficile.

Charlemagne en bataille


Le second fragment présenté se trouve à Amboise, il représente Charlemagne prenant part à une bataille non identifiée.



Amboise, Clos Lucé, 200 x 120 cm.

Dans ce fragment, à gauche, en haut, Charlemagne a le même chapeau que précédemment ; son bras levé semble brandir son épée. A droite, en bas, Ogier avance, la lance à la main, au milieu de chevaux, de chevaliers et de boucliers.

Charlemagne fait construire des églises


Conservé au musée des Beaux Arts de Dijon, le troisième fragment évoque l’œuvre de bâtisseur de Charlemagne.



Dijon, Musée des Beaux Arts, 255 x 145 cm.

Revenu une première fois d’Espagne, Charlemagne fit construire de nombreuses églises avec l’or et l’argent qu’il rapportait. Il visite ici une des églises en construction.

Il est coiffé du même chapeau, avec couronne impériale, que dans les tapisseries précédentes, et le tabard qu’il porte sur sa cuirasse est beaucoup plus visible : mi-parti de l’aigle impériale et des lys de France. Derrière lui se distinguent l’archevêque Turpin (son nom est inscrit en jaune) et quelques courtisans, et devant, des maçons s’affairent à la construction2.

La bataille de Roncevaux


Les six autres fragments appartenaient à une immense tapisserie représentant la bataille de Roncevaux qui, complète, aurait eu, d’après Marthe Crick-Kuntziger, au moins 13,30 m de long sur environ 4,60 m de haut.

Les deux plus grands fragments sont conservés l’un à Florence (partie gauche de la bataille), l’autre à Bruxelles (partie droite) et comprennent encore leurs cartouches, dont certaines formes dialectales sont d’origine tournaisienne. Le deuxième cartouche de Florence explique la mort de Marsile, qui est imagée dans le fragment de Bruxelles, preuve que ces deux éléments appartenaient bien à une seule tapisserie.

Les autres fragments sont plus petits et recoupent ou complètent les précédents, ce qui indique que plusieurs éditions de cette tapisserie ont été faites. Dans certains fragments, un drapelet transparent orne le casque de Rolland : d’après les spécialistes, les lissiers peuvent supprimer ce genre de détail délicat, mais ils n’en inventent pas, donc les fragments à drapelet seraient les plus anciens. Deux fragments qui se recoupent ont le drapelet : il existe donc deux éditions avec drapelet, une sans drapelet : on peut en conclure que trois éditions au moins de la bataille de Roncevaux ont été exécutées.

Le début de la bataille de Roncevaux




Avec drapelet. Florence, musée du Bargello, 420 x 460 cm,.

Les deux cartouches incomplets (il manque la première ligne) ont été déchiffrés par M. Desonay.

-Premier cartouche :

……………………fussent rafrechis ( ?)
en repons […] ne raveil merveilleus
…………………………mist sus ils ( ?)
en destroizant segneurs, varlès et pages
…………………………is fors cils ( ?)
quy s’estoient muchiés par les boskages.

-Deuxième cartouche :

les Sarazins ala sievir de près
quy de la mort de nos gens s’esyoïre[nt],
e deus frapa e les siens le sevirent.
A Marsile tieste et col pourfend[y].
Lors Balligant et ses gens s’enfuïrent,
Nient mains Rolla[n] toux ses hom[mes] perdy.

Tandis que, à gauche, des combattants anonymes s’affrontent, au premier plan à droite, Roland entre en scène sur son cheval cabré, son épée Durandal au poing. Derrière Roland, le visage découvert, se tient Olivier ; en bas à droite, Gondebue, roi de Frise, blessé, s’effondre avec son cheval.

L’image suivante, surchargée des noms des personnages, facilite la lecture de cette tapisserie :



Image ci-dessus avec noms des personnages connus

La fin de la bataille de Roncevaux :




Sans drapelet, Bruxelles, Musées Royaux d’Art et d’Histoire, 378 x 564 cm.

Dans ce fragment, Roland est représenté cinq fois. Au centre droit, il fend la tête de Marsile comme l’indique le cartouche de Florence, puis il se défend de ses ennemis. A gauche de l’arbre, en haut, blessé, il sonne du cor ; plus bas, il essaie vainement de briser Durandal, mais c’est la pierre qui se fend. Enfin, adossé à la droite de l’arbre, il se meurt tandis que Baudoin, qui ne trouve ni eau, ni vin à lui offrir, prend son cheval, son épée et son cor. Au dessus de cette scène, Balligant s’enfuit sur son cheval.

Toute cette suite d’évènements, et l’intérêt porté à Gondebue, roi de Frise, correspondraient, d’après M. Desonay, à un manuscrit anonyme du XIIIe siècle, disparu depuis, mais dont il reste un extrait dans La chronique rimée de Philippe Mouskes, 1836 La Bataille de Rainchevaux ayant appartenu à la Bibliothèque de Tournai, et inspiré par la Chronique de Turpin. L’origine tournaisienne en est donc plus assurée.



Image ci-dessus avec noms des personnages

Voici le texte des deux derniers cartouches déchiffrés par M. Desonay.

- Deuxième cartouche :

Deux pieces fist de la piere de marbre
sans amenrir l’espée d’achier fin,
lors demy mort s’est couchié contre .1. arbre
en gracïant Jhesus le roi divin.
La le trouva son frère Bauduïn
auquel Rolland de soif se desconforte,
mais il ne sceult trouver iaue ne vin
pour adouchier l’ardeur terrible et forte.

- Troisième cartouche :

Bauduïn prent cheval, cor et espée
et se depart car les Sarazins c[raint].
Or vient Thiery, qui voit fort décoppée
la cha[r] Rolland qui durement [se plaint],
reclamant Dieu qui tout scet et tout vaint ;
et Thiery pleure aux pite[ables cris].
Ainsi rendy l’esperit comme saint
le bon Rollant martir de Jhesus C[rist].

Voici les quatre derniers fragments :

Fragment de la droite du début de la bataille :




Avec drapelet. Amboise, Clos Lucé, 230 x 230 cm.

Roland brandissant son épée est au centre de l’image, avec Olivier à l’arrière et Gondebue, blessé, en bas à droite.

Fragment de la gauche de la fin de la bataille,


Ce fragment complète le précédent de 92 cm :



Londres, Victoria and Albert Museum, 252 x 356 cm.

A droite, Roland tue Marsile, tandis que, à gauche, Baudoin et quelques cavaliers regarderaient Roland sonner du cor avant la bataille décisive (on aperçoit le cor et la fin du nom de Roland [Rola]nt sur la cuirasse du chevalier) : pourtant le manuscrit de Tournai suit la Chronique de Turpin qui dit que Roland a refusé, malgré les conseils d’Olivier, de sonner du cor…



Image ci-dessus avec noms des personnages

Fragment de la droite de la fin de la bataille


Ce fragment complète le précédent de 60 cm :



Avec drapelet. Stockholm, Nationalmuseum, Inv. N. M. 109/1968, 212 cm x 185 cm.

Ce fragment permet de voir Thiery, les mains jointes, en prière devant le corps de Roland dont on aperçoit la tête en bas, à gauche. Baudoin et Balligant sont également représentés et à droite, une ligne verticale de rochers indique la fin de la tapisserie.



Image ci-dessus avec noms des personnages

La tapisserie de Tournai, un fragment composite


Le musée de la Tapisserie et des Arts textiles de Tournai possède un fragement de tapisserie, présenté sous le nome de Tenture de Roland, dont l’étude montre qu’il est composé de trois morceaux dont deux peuvent être rapportés aux tapisseries de Florence et Bruxelles. Ce fragment pose encore une énigme car un des morceaux n’est pas identifié.



Tenture Roland, avec drapelet.

Tournai, Musée de la Tapisserie et des Arts textiles, place Reine Astrid, 250 x 180 mm.

La partie droite se place à gauche de la tapisserie de Florence (début de la bataille de Roncevaux), et dépasse un peu sur la gauche

La partie gauche correspond au centre de la tapisserie de Bruxelles (fin de la bataille de Roncevaux) et dépasse un peu en bas.Roland, déjà blessé (son sang coule), se défend encore courageusement.

Le cheval, derrière Roland, est le troisième fragment, mais d’où provient-il ?



Les trois morceaux de la tapisserie de Tournai

Reconstitution de la tapisserie


Pour mieux comprendre la constitution des tapisseries d’origine, j’ai utilisé et complété des dessins faits par Paul Helbig au musée de Bruxelles. Les dessins de de la tapisserie de Florence (début de la bataille) et de celle de Bruxelles (fin de la bataille), sont en blanc, les quatre autres fragments sont en bleu.

Tapisserie de Florence



Tapisserie de Bruxelles



Qui aidera à reconstituer le puzzle ?


Ces fragments de tapisserie donnent une idée de ce que fut l’œuvre à l’origine. Ils représentent un puzzle que la poursuite des recherches permettra peut-être de reconstituer un jour. Un schéma permet de voir la complexité de l’ensemble dont les manques restent importants.



Schéma présentant la disposition des fragments actuellement connus

Le schéma ci-dessus présente la disposition de tous les fragments retrouvés pour le moment, placés chronologiquement :

- dans la partie supérieure, fragments relatifs à l'histoire de Charlemagne : saint Jacques invite Charlemagne à partir pour l’Espagne (collection particulière). Charlemagne revient une première fois en France et fait bâtir des églises, avant ou après la bataille qui suit (fragment de Dijon). Charlemagne participe à une bataille (Le Clos Lucé, Amboise),

- dans la partie inférieure, fragments relatifs à la bataille de Roncevaux : deux grands fragments racontent le début (Florence) et la fin de la bataille (Bruxelles) et sont doublés ou complétés par cinq autres fragments (deux à Tournai ; Le Clos Lucé, Amboise ; Londres ; Stockholm).

D’autres pièces de ces tapisseries existent peut-être dans d’autres musées. Si certains lecteurs en connaissent, la Fondation et l’auteur les remercient par avance de bien vouloir les leur signaler afin de pouvoir compléter cet ensemble.


1 - Marthe Crick-Kuntziger et Fernand Desonay, « Les compléments de nos tapisseries gothiques », Bulletin des Musées Royaux d’art et d’histoire, 1931, p. 104-113. Marthe Crick-Kuntziger , « Episodes de la bataille de Roncevaux », Catalogue des tapisseries, Musées Royaux d’art et d’histoire, 1956, p. 17-19. J. P. Asselberghs, La tapisserie tournaisienne au XVe siècle, 1967. Rita Lejeune et Jacques Stiennon, La légende de Roland dans l’art du Moyen Âge, 1967, tome 1, p. 370-377. WINGFIELD DIGBY G. F., V&A Museum, The Tapestry Collection, Médiéval and Renaissance, 1980.

2 Chefs d’œuvres de la Tapisserie du XIVe au XVIe siècle, 1973.

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