Nicolas Lebourg, «Histoire générale du camp de Rivesaltes», conférence donnée aux Journées du Patrimoine, Camp de Rivesaltes, 15 et 16 septembre 2007





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Nicolas Lebourg, « Histoire générale du camp de Rivesaltes », conférence donnée aux Journées du Patrimoine, Camp de Rivesaltes, 15 et 16 septembre 2007.

NICOLAS LEBOURG
HISTOIRE GENERALE DU CAMP DE RIVESALTES
Conférence donnée aux Journées du Patrimoine, Camp de Rivesaltes, 15 et 16 septembre 2007.
La France de l’entre-deux-guerres est le premier pays d’immigration au monde. Toutefois, durant les années 1930, se répand dans les élites l’idée d’une sélection des migrants, fondée sur leur assimilabilité économique et ethno-culturelle, tandis que les masses se raidissent face aux influx de réfugiés, perçus comme une concurrence sur le marché du travail.
En 1938, est instauré pour la première fois un sous-secrétariat d’Etat en charge de l’immigration et des étrangers.
En 1938 également, à quelques kilomètres de Perpignan, aux quatre cinquièmes sur la commune de Rivesaltes et au un cinquième sur celle de Salses, est construit le camp militaire « Camp Joffre ».
Outre sa mission initiale de transit pour les troupes coloniales, de dépôt et d’instruction, ce lieu n’a cessé de recevoir des populations civiles et des soldats vaincus.
Au fil de sept décennies, y sont regroupés et immobilisés des réfugiés
accusés de présenter un risque économique et politique (Espagnols fuyant le franquisme ; Européens du Centre et de l’Est, souvent juifs, chassés par les avancées nazies, mais considérés comme ressortissants de puissances ennemies),
des populations mises en cause sur une base raciste (Gitans et juifs),
des prisonniers de guerre de l’Axe, des collaborateurs, des supplétifs coloniaux de l’armée française et des populations civiles fuyant les nations post-coloniales, des immigrés clandestins…
La succession des occupations correspond à des adaptations conjoncturelles. Cependant, loin d’être un inventaire à la Prévert, l’histoire du camp de Rivesaltes dessine en creux celle de la gestion technique des flux humains par l’Etat.
En 1937 et 1938, environ 70 000 Espagnols trouvent refuge en France. Au vu de l’évolution de la guerre d’Espagne, la consigne du ministre de la Défense est de préparer l’accueil de 15 000 nouveaux arrivants.
In fine, ce sont plus de 450 000 républicains qui traversent les Pyrénées en février 1939. En mars, 264 000 Espagnols se serrent dans les camps du Roussillon. – quand la population départementale s’élève à moins de 240 000 personnes, dont 37 000 Espagnols, et que Rivesaltes est une bourgade de 5 000 âmes.
Face à l’engorgement du réseau des camps provoqué par un tel exode, est envisagé de verser au Camp Joffre plus de 15 000 réfugiés catalans. Cela reste à l’état de projet, même si de plus faibles flux ont lieu. Ainsi un millier de miliciens internés au camp du Vernet (Ariège) sont envoyés à Rivesaltes à la fin du mois de juillet 1939.
Le destin du site est scellé lorsque le 10 décembre 1940, la Défense met à disposition 600 hectares au Sud du camp militaire, afin de regrouper les individus expulsés d’Allemagne. La partie militaire du camp fonctionne ensuite parallèlement aux camps civils. L’annonce de la création du camp n’est pas sans provoquer une certaine anxiété dans la population locale.
Alors même qu’arrivent les premiers internés le 14 janvier 1941 le statut du camp et des hommes qui y sont adressés n’est pas encore fixé.
Il est décidé qu’il s’agit d’un « centre d’hébergement » pour familles. D’abord envisagé pour un maximum de 17 000 « hébergés », il aligne 150 grandes baraques d’habitation – certaines plafonnées, d’autres non – permettant chacune de rassembler environ 70 personnes, soit une contenance de 10 000 individus.
La particularité du lieu est de rassembler des familles mais sans les regrouper : il est des baraques pour les hommes, d’autres pour les femmes et les enfants. Pourtant, dans le rapport qui lui avait été demandé, quant à savoir si le lieu était propice à l’accueil des enfants, le médecin-chef responsable avait estimé qu’il était « formellement contre-indiqué ».
A compter du quinze mai, des écoles sont installées aux îlots B, K et J. Bientôt, 1 550 enfants sont encadrés dans 17 classes, dont une réservée aux enfants gitans. Il ne s'agit certes pas de les éduquer mais de les occuper pour faciliter le fonctionnement quotidien du camp. Un temple, une église et une synagogue sont installés.
Rapidement, le camp devient une tour de Babel. Au 31 mai 1941, le camp compte 6 475 internés de 16 nationalités principales ; plus de la moitié est espagnole, les juifs étrangers représentent plus du tiers.
Sévissent une faim extrême et les conditions climatiques particulières du plateau : un froid insoutenable l’hiver, une chaleur intolérable l’été (la combinaison chaleur-faim aboutissant à de mortelles épidémies).
En juin, les services sanitaires constatent que les travailleurs pèsent en moyenne une vingtaine de kilos de moins que ce qu’ils devraient faire relativement à leur taille, et il suffit d’une simple épidémie de diarrhée pour qu’en une semaine meurent sept d’entre eux.
L’eau consommée est souillée par le rejet des matières fécales à proximité de l’un des deux puits d’approvisionnement, manque tant que la douche, collective, n’est assurée que tous les quinze jours. Seules les pouponnières (et les bureaux) sont chauffés.
De par les nécessités de subsistance, un marché noir intensif sévit, des femmes se prostituent, y compris à l’extérieur, par exemple au café situé à proximité de la gare. Le 31 décembre, un tiers de l’effectif est cachectique, 200 personnes sont en risque d’en mourir de façon imminente.
L’année 1942 qui commence, celle qui voit le monde basculer dans la guerre totale, transforme Rivesaltes en nœud du dispositif antisémite européen. Le 26 août 1942 à cinq heures du matin commencent les opérations de ramassage des Juifs étrangers de la zone sud et leur regroupement au Centre inter-régional de Rassemblement des Israélites de Rivesaltes. Ordre est donné d’interner toute personne qui entraverait l’opération de regroupement sur le site.
L’établissement du camp spécial le voit passer en quelques semaines du statut de « Centre de rassemblement familial » à celui de « Centre Régional de Rassemblement des Israélites » pour finalement devenir à la fin de l’été le camp rassemblant les juifs du Sud.
Il est installé aux îlots J (femmes et enfants) F (hommes ; antérieurement dédié aux travailleurs) et K (réception, criblage et triage). Il est prévu pour un effectif de 10 000 internés composé de familles et une durée de 15 jours. Y sont d’abord regroupés les 1 176 juifs déjà au centre.
Les transferts depuis d’autres camps se font par trains jusqu’à la gare de Rivesaltes, puis, de là, par camions jusqu’au centre, de même manière en sens inverse pour les convois direction Drancy – et, de là, vers Auschwitz. Au tout début la desserte ferroviaire entre le camp et la gare avait été utilisée, mais elle fut rapidement abandonnée pour réaliser des économies d'énergie.
Les convois partent le onze août (400 personnes), le vingt-trois août (175 personnes), le premier septembre (173 personnes), le quatre septembre (621 personnes), le quatorze septembre (594 personnes), le vingt-et-un septembre (72 personnes), le vingt-huit septembre (70 personnes), le cinq octobre (101 personnes) et le vingt octobre (107 personnes) - chiffres à prendre avec des pincettes, variations selon les archives.
Les femmes et enfants (ces derniers étant absents des deux premiers convois) sont transportés dans des wagons de voyageurs, les hommes dans des wagons à bestiaux pourvus chacun de paille, d’une lanterne, d’un seau contenant de l’eau potable et d’un seau hygiénique.
La faible et mauvaise alimentation des déportés dans le camp puis durant le transport provoque des dysenteries.
La ration individuelle ne représente que la moitié de celle des gardiens qui les escortent.
Faisant le bilan, le secrétaire-général de la préfecture conclue : « nous pûmes constater beaucoup de résignation, et même de dignité. Peu de tentatives de suicide ou d’évasion ont été portés à notre connaissance. (…) Mais l’opinion publique, même chez les partisans les plus convaincus de la collaboration, s’est émue et son émotion est loin d’être calmée »
En novembre 1942, dans le cadre de l’invasion de la Zone libre, les troupes allemandes s’installent au camp Joffre. En conséquence, le centre d’hébergement est liquidé au 25 novembre. A cette date, il comptait 277 membres du personnel.
Durant deux années, le camp de Rivesaltes a interné environ 21 000 individus, dont environ 5 714 au camp spécial, 2 313 ont rejoint Drancy, 2 251 ont été exclues par la commission de criblage (estimation chiffrées d’Anne Boitel).
Sur le site sont décédés 215 internés, dont 51 enfants d'un an et moins.
En janvier 1944, Vichy imaginait encore pouvoir réutiliser les îlots Q et J pour un éventuel « internement massif ».
L’armée allemande quitte Rivesaltes le 19 août 1944.

Suite à la Libération, les arrestations dans les Pyrénées Orientales représentèrent le triple de ce qui avait été prévu par les réseaux locaux de Résistance (un millier dans les premiers jours vs. 300 ; 1 807 au total, plus de la moitié de l’effectif étant rapidement libérée). Les personnes arrêtéees sont d’abord concentrées sur la Citadelle de Perpignan.
Tandis que la partie militaire du camp de Rivesaltes reprend sa vocation initiale, est instauré le Centre de séjour surveillé de Rivesaltes (12 septembre 1944). Concentrant sur l’îlot Q les personnes internées dans le cadre de l’Epuration, ce nouveau camp dispose d’une capacité maximum de 1 080 internés.
Les huit baraques des femmes sont entourées d’une clôture de barbelés.
La qualité des baraques est celle du centre d’hébergement précédent (où cet îlot était l’administratif) : manque de plafonds, grande sensibilité aux températures extrêmes. Début 1945 le préfet les juge « lamentables ».
Au départ site devait servir de centre de regroupement d’épurés du Sud ; hormis quelques transferts cela ne se fit pas.
Le matériel manque, ainsi des barbelés amplement percés permettant évasions, sorties d’hommes et entrées de nourriture.
Les gardiens sont des troupes malgaches usées (présentes sur le site antérieurement, y compris lorsque stationnent les unités allemandes – des Sénégalais à la Citadelle).

La fatigue d’une part et l’animosité autour de la question raciale d’autre part rendent le climat entre militaires et prisonniers assez tendu.

La population rivesaltaise se plaint quant à elle de ses soldats noirs accusés de consommer trop d’alcool et de prostituées.
En ce qui concerne les gardiens proprement dits la direction du CSSR ne cesse de se plaindre que nombre d’entre eux sont inaptes, corrompus, incompétents.
Fort turn-over et nombreuses révocations.
Nombreuses traces de marché noir (prix selon divers documents : de 120 à 180 francs le paquet de cigarettes, la tablette de chocolat à 200 francs ; vin à 70 francs le litre alors que moyenne nationale à 19 francs) mais les traces écrites d’abus sexuels sur les internées ne se trouve qu’au départ (ceci dit problème archives sur ce sujet, cf. thèse d’Etat de Denis Peschanski).
Le centre continue de recevoir des ressortissants d’autres pays européens : les Espagnols, internés pour passage clandestin de la frontière, assurent ainsi les travaux nécessaires à la sécurisation du centre ; en janvier et mars 1945 viennent plusieurs centaines de réfugiés soviétiques ; sont là des collaborateurs belges ; se trouve aussi une ressortissante polonaise, internée jusqu’en mars 1945 suite à sa condamnation le vingt-six juin 1944 pour avortement...
L’écroulement du IIIe Reich est source de tensions. En effet, les prisonniers ne comprennent pas pourquoi ils ne sont pas relâchés, puisque nombre d’internements ont été proclamés « jusqu’à la cessation des hostilités ». Or, celle-ci n’est officiellement proclamée que le 12 mai 1946.
Parmi les Espagnols sont donc mises en avant diverses options : « grève de la faim, menace d'évasion collective, etc. ». En août, les prisonniers sont dirigés sur le camp de Noé. Le centre est quasiment vidée, treize gardiens encadrant « 26 internés, presque tous des Espagnols détenus pour franchissement de frontière »
En conséquence, une nouvelle reconversion est étudiée. Imaginant semble-t-il, un effet domino provoqué par la chute des puissances de l’Axe, les autorités travaillent sur un scénario d’écroulement du régime franquiste. Pour accueillir les réfugiés de cette "Retirade de droite" qui pourrait s’ensuivre, les partisans du régime du Caudillo franchissant les Pyrénées, est mis en place un plan de reconversion du camp de Rivesaltes, destiné à regrouper les éventuels exilés.
La dissolution du centre intervient le dix décembre 1945, et sa liquidation est achevée aux premiers jours d’octobre 1946.
L’annonce de la disparition du centre s’est faite dans la quasi-indifférence : selon le commissaire de police local, hormis la vingtaine de Rivesaltais en tirant leurs subsides, elle « passera inaperçue en ville ». Elle ne provoque in fine qu’une manifestation du personnel du camp, organisée par la Confédération Générale du Travail, devant la préfecture de Perpignan.
Se développe, sous l’autorité militaire, le Dépôt n°162 des Prisonniers de Guerre. Regroupant des militaires allemands et italiens, ce camp compte moins de 10 000 prisonniers en octobre 1944, entre 6 000 et 7 000 hommes en mai 1945, et est fermé le premier mai 1948.
Les prisonniers sont utilisés d’abondance dans les travaux de reconstruction des Pyrénées-Orientales : 1 814 prisonniers de guerre allemands travaillent dans des Kommandos en décembre 1946.
Ce travail hors du camp provoque des protestations :

a) de la population roussillonnaise qui considère qu’il s’agit là d’un régime trop libéral pour des prisonniers trop arrogants ;

b) des syndicats qui observent comment certains employeurs trouvent là une main d’œuvre remplaçant avantageusement les travailleurs libres (le syndicalisme redirigeant ainsi la polémique présente en son sein depuis la fin du XIXe sur l’usage patronal de substitution de la main d’œuvre étrangère à la française) ;

c) du préfet qui estime que la circulation et la concentration de prisonniers de guerre si près d’une frontière est une gageure.
On peut toutefois observer qu'il existe manifestement un dysfonctionnement dans le traitement des Prisonniers de Guerre Allemands. Alors même que la structure démographique du groupe est tout à fait normale, entre mai 1945 et 1946, 412 prisonniers de guerre allemands décèdent. Le mois de septembre 1945 à lui seul comptabilise 159 décès.

La guerre achevée, le camp cherche son devenir. En 1948, deux projets avortent coup sur coup quant à l’îlot Q : la mairie de Perpignan en récupère la jouissance, dans le but d’y réaliser un programme immobilier, puis l’abandonne ; l’Etat envisage un temps d’y créer un centre regroupant les clandestins espagnols.
En revanche, la C.G.T. obtient de l’armée en 1947 l’autorisation d’installer sur le site un « centre de formation professionnelle accélérée pour les ouvriers du bâtiment des P.O.
Destiné finalement aux Nord-Africains, il provoque de profondes tensions avec les populations environnantes.
Aux dénonciations de chapardage et vandalisme dans les vignes alentours par certains élèves, aux affrontements physiques entres groupes de jeunes gens du centre et de la commune, s’ajoutent les tensions socio-politiques suscitées par l’écho de la Guerre d’Algérie - la partie strictement militaire du camp reçoit d’ailleurs les troupes en partance pour l’Algérie.
Afin d’y remédier, est décidé en janvier 1955 de créer six classes d’élèves métropolitains censées "équilibrer" les six classes de stagiaires nord-africains. Deux ans plus tard, les métropolitains représentent les deux tiers des effectifs. Néanmoins, le camp de Rivesaltes n’est pas pour autant devenu un moyen d’inclusion sociale…
Dans le cadre du raidissement de l’Etat provoqué par la Guerre d’Algérie, l’Etat envisage en 1957 de créer ici un « camp d’internement ».

Le préfet fait d’autant plus tout pour l’en dissuader que les lieux contiennent, outre le centre de formation déjà évoqué, un Centre de Formation Professionnelle Militaire destiné aux Nord-Africains et un centre de passage des jeunes soldats mobilisés pour la guerre.
Une fois encore le projet ne va pas jusqu’au bout mais va néanmoins être créé une prison très spéciale et très discrète.

S’installe, en parfaite discrétion, un centre pénitentiaire. A cet effet, les plans d’aménagement des îlots J et N sont établis entre octobre 1961 et février 1962. Les prisonniers intègrent le centre entre le neuf mars et le dix-huit avril 1962.
Le registre d’écrou comptabilise 527 prisonniers dont 487 sont des Français musulmans – soit 92.4 %.
Parmi ceux-ci les peines de mort commuées représentent 12% des cas. Les motifs de condamnation sont avant tout l’atteinte à la sûreté extérieure de l’Etat, l’assassinat et tentative d’assassinat, l’association de malfaiteurs ; ces données laissent clairement à penser que sont regroupés des internés engagés dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie.

Une note de la Direction Générale de la Sûreté Nationale indique quant à elle que le camp est destiné aux « Nord-Africains condamnés pour activités anti-nationales ».
Courant juin, est rapatrié au Camp Joffre le Premier Régiment Tirailleur Algérien. Il a emporté avec lui plusieurs centaines de civils, femmes et enfants. En octobre 1962, environ 8 000 membres du groupe social « Harkis » séjournent au camp de Rivesaltes (dont ceux en provenance du camp du Larzac). En tout à peu près 20 000 personnes vont passer et s’entasser ici. Le séjour est souvent très court mais néanmoins les dernières familles ne quittent les lieux qu’en février 1977.
D’autres supplétifs coloniaux sont venus, accompagnés de civils : en 1964 parviennent au camp environ 600 Guinéens, anciens militaires français, et leurs familles. Ils sont présents jusqu’en février 1966, non sans que gendarmerie et CRS soient intervenus suite à leur insoumission1. Aux mêmes dates est également présent un petit camp de familles d’anciens militaires français rapatriées du Nord-Vietnam…
La partie civile du camp Joffre entre en sommeil jusqu’à la décennie 1980. Quand, en 1984, l’Etat demande au préfet des PO d’effectuer une étude pour savoir où installer un centre regroupant les immigrés clandestins, ce dernier lui répond que le plus mauvais choix serait le site du camp de Rivesaltes. Le Centre de Rétention Administrative y sera donc installé…
Fondé en 1986, le Centre de Rétention Administrative a d’abord pour objet de regrouper les ressortissants espagnols en situation irrégulière sur le territoire français – soit l’année même où l’Espagne entre en la Communauté Economique Européenne et où est signé un Acte Unique européen qui rend libres d’installation les seuls capitaux.
Les personnes sont considérées comme « retenues » et non détenues : elles sont gardées par l’armée, n’ont pas le droit de sortir de leurs chambres – hormis pour les repas et les trois promenades quotidiennes à l’intérieur du centre, d’une demi-heure chacune – mais il n’est pas possible aux gendarmes de faire feu sur un retenu tentant une évasion. La capacité est de quatorze lits pour les hommes et quatre pour les femmes.
Ayant dépassé les mille entrées annuelles depuis 1994, il est, sur le territoire français, l’un de plus importants centres de rétention des immigrés clandestins.
Si les internés sont surtout de nationalité marocaine (environ un cinquième des effectifs) le centre dispose d’une liste de traducteurs accrédités qui démontre la grande variété des cas individuels : quinze pour l’Anglais et l’Espagnol, quatorze pour l’Arabe, six pour le Polonais, cinq pour l’Italien et le Russe, trois pour le Chinois, etc. : le camp de Rivesaltes demeure une ruine de la tour de Babel.

CONCLUSION



Ce sont les dates et chiffres. Comment leur donner un sens ?
Internement phénomène structurel des années 1930-1940 de la société française : 600 000 personnes (Denis Peschanski), alors quelle est la spécificité de Rivesaltes ?
Si « le camp de Rivesaltes » est devenu un symbole et un enjeu de mémoires, c’est sans doute car il interroge l’apparence d’une continuité en trois républiques et Vichy.
La phase de l’Epuration est particulièrement riche de questionnement. Emprisonnement en France lors de l’épuration : 0.12% de la population, en Roussillon on doit être vers 0.7% alors que le collaborationnisme y fut très faible.
Deux explications :

  1. le désordre ambiant ; mais pourquoi cela jouerait-il ici plus qu’ailleurs ? et cela signifierait-il que l’internement n’est pas le fait de la puissance étatique mais au contraire de sa faiblesse ? C’est ce que laisse à penser la confusion des genres, le regroupement de suspects, de coupables, d’immigrés clandestins, ainsi que l’anarchie présidant au gardiennage




  1. l’existence de structures d’internement préexistantes n’a-t-elle pas facilité le phénomène ? étonnant que l’on ait prévu centre de regroupement des épurés du Sud ici, que l’on ait mixé avec les étrangers et nomades. On observe qu’en septembre 1944 l’un des principaux camps, comptant 4 200 internés, est celui de Drancy. Le camp de Noé aussi a été réutilisé : en octobre 1944 seuls 7 de ces 229 gardiens avaient été embauchés après la Libération.


En somme on est plus, ou au moins autant, dans une problématique d’histoire culturelle et politique que juridique et administrative.

Cela vaut pour toutes les périodes du camp de Rivesaltes qui est ainsi un prisme permettant d’interroger le long cours de notre société et de son rapport à l’Etat.
Ce site est en fait un carrefour, européen de 1939 à 1948, méditerranéen de 1952 à nos jours. Dans ces deux phases, compte tenu de l’extrême pluralité des groupes, des personnes et populations sont ici placées pour cause de rencontre entre

  1. une demande sociale soucieuse de la canalisation économique, politique et biologique du groupe visé, et

  2. une offre étatique de gestion technocratique des flux humains au sein du territoire national.



En définitive, ce camp est le signe de la volonté de l’Etat de parvenir à contrôler les corps migrants sur son territoire pour normaliser et nationaliser la société à l’intérieur de ses frontières.
Dans l’entre-deux-guerres, le développement antilibéral de la foi en l’Etat, d’une part, le rejet provoqué par les vagues de réfugiés, d’autre part, a permis la mise en place de tels dispositifs.
Les Compagnies de Travailleurs Etrangers, où les réfugiés sont regroupés et placés sous l’autorité militaire, témoignent sans ambiguïté du choix de l’étatisation des réfugiés au détriment de leur nationalisation.
Sans que les situations ne soient en rien assimilables, il existe toutefois une permanence entre la phase 1938-1948 et celle allant de 1952 à nos jours :
la gestion coercitive des flux migratoires2 par un Etat bureaucratique dans une société désintéressée des populations internées.
La dynamique de l’Etat c’est le plein usage de sa force, son mode d’expression c’est le contrôle des corps.
Ce qui structure les sociétés c’est l’accord tacite pour que les indésirables soient mis à l’écart en connaissant des conditions de vie inférieures aux couches les plus paupérisées mais libres.
Le camp de Rivesaltes est donc notre production commune et pour cela même ne concerne pas telle ou telle communauté seulement : il est notre histoire commune.


Information supplémentaire
Depuis que cette conférence a été donnée, le CRA a déménagé afin de ne pas entrer en une sinistre résonance avec le Musée-Mémorial en préparation sur ce site. Ce déménagement a permis son agrandissement.

1 Peu auparavant on leur donne des pelles pour enfouir leurs ordures, en râlant que depuis des années celles-ci s’ammoncellent au milieu du camp… Pas une fois on ne songe à leur donner un service de ramassage…

2 [et des groupes situés hors du diptyque nationalité-citoyenneté]




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