La construction d’un système socio-mental impérial par le monde des affaires ultramarin girondin (des années 1890 aux années 1950)





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La construction d’un système socio-mental impérial par le monde des affaires ultramarin girondin (des années 1890 aux années 1950)
Hubert Bonin, professeur d’histoire économique à l’Institut d’études politiques de Bordeaux (Centre Montesquieu d’histoire économique-ifrede-Université de Bordeaux 4) [h.bonin@sciencespobordeaux.fr]

Paradoxalement, l’histoire ultramarine de la place bordelaise resterait une terra incognita si l’école girondine de géographie tropicale n’avait assumé dans ses recherches et dans les Cahiers d’outre-mer (publiés depuis 1948) une mission de rétrospective historique permettant de fournir une base chronologique aux études géographiques, car le pôle historien lui-même ne s’est guère préoccupé des outre-mers au-delà de la période de l’Empire et de la Restauration, faute d’une chaire d’histoire ultramarine contemporaine. La prégnance du monde colonial à Bordeaux fait partie de l’acquis – il y a eu de grandes familles impliquées dans le déploiement en Afrique, en Indochine, aux Antilles, en Océan Indien et en Océan Pacifique ; la mémoire de Maurel & Prom1 et Delmas résonne encore peu ou prou parmi la génération ancienne ; des noms sont encore actifs, comme ceux des Denis et des Ballande, mais sans plus guère de présence réelle sur la place au-delà d’actifs patrimoniaux (ou viticoles). Pourtant, Bordeaux reste encore bien ouverte aux flux commerciaux Nord-Sud et le Comité Bordeaux-Afrique noire-Maroc de la Chambre de commerce et d’industrie fédère efficacement les entreprises qui y ont impliquées ; et la région a accueilli nombre de retraités ayant travaillé comme expatriés en Afrique noire dans les années 1960-1980. Seuls des érudits, autour de l’association La Mémoire de Bordeaux ou de réseaux reconstituant l’histoire de la marine et du port, ont procuré récemment quelque matière historique ultramarine. L’essentiel des recherches repose donc sur les investigations amples conduites par le géographe Yves Péhaut dans les archives de la société Maurel & Prom, et son intervention au colloque de Bordeaux en novembre 2006 sera éclairante à ce sujet. Notre approche de cette terra incognita d’histoire contemporaine est passée par l’histoire bancaire, car les dossiers des banques donnent accès à nombre d’informations sur leur clientèle, et par l’histoire de la Cfao, puisque cette firme fournit des jugements sur son environnement concurrentiel. Heureusement, des sources sont procurées par nombre de publications du monde des affaires lui-même dans les années 1920-1950 ; par l’évocation des Girondins dans les ouvrages de nos collègues marseillais (Xavier Daumalin surtout). Enfin, des ouvrages récents semblent montrer un frémissement, venu de l’extérieur (à propos des activités de Denis en Indochine2) ou de l’université3.
Aussi notre texte restera-t-il plutôt une esquisse appuyée sur nombre de documents imprimés de l’époque et sur des sources de seconde main prendra-t-il figure d’incitation au lancement de recherches sur la Bordeaux impériale... Notre dessein est de cerner la constitution d’un corpus de valeurs et de projets, d’une identité impériale, sur la place girondine et de déterminer si des réseaux de sociabilité ont pu se constituer et fédérer des groupements d’intérêts propres à s’ériger en outils de représentation d’intérêts et en vecteurs d’influence, selon trois étapes chronologiques, des années 1890 aux années 1950 ; et nous n’évoquerons pas le xixe siècle, dans l’attente des travaux d’Yves Péhaut.
1. Bordeaux dans le système économique ultramarin
La place de Bordeaux au cœur du système économique ultramarin français est confirmée par la perception qu’en donne la marseillaise Cfao (Compagnie française de l’Afrique occidentale) quand elle décide de créer une succursale à Bordeaux ; elle justifie ce choix en soulignant « l’importance de plus en plus grande, on peut même dire prépondérante, qu’occupe le port de Bordeaux au point de vue des relations commerciales de la France avec nos colonies de l’Afrique occidentale. Cette importance se manifeste par le grand nombre de maisons de commerce françaises établies dans ces colonies et dont le siège principal se trouve à Bordeaux, alors que le nombre de maisons marseillaises ayant des comptoirs dans les mêmes colonies tend au contraire à décroître. Par le développement progressif de ces maisons de Bordeaux qui, après s’être cantonnées pendant de longues années au Sénégal, se sont avancées les premières dans le Soudan et commencent à s’établir dans les autres colonies françaises de l’Afrique occidentale. Par les grandes facilités de transport des passagers et des marchandises qu’offrent les vapeurs postaux des Messageries maritimes et des Chargeurs réunis et les vapeurs de charge des armateurs bordelais qui desservent de manière régulière et exclusive les ports du Sénégal. Par la présence à Bordeaux d’une grand nombre de représentants des principaux industriels français et étrangers dont les produits s’écoulent à la Côte d’Afrique. Par la création récente d’un marché pour le caoutchouc provenant des colonies françaises. [À cela s’ajoute] la possibilité d’y recueillir d’intéressantes et utiles informations, étant donné que cette ville est actuellement et paraît devoir rester le point de départ et d’arrivée de la plupart des passagers officiels et des commerçants se rendant en Afrique ou en revenant »4. D’évidence, la Gironde est l’un des leviers de la puissance économique française outre-mer et, techniquement, un relais portuaire vers les mers du Sud, le débouché d’un lien ferroviaire avec l’Île-de-France et d’un hinterland dont une partie de la production est orientée vers les ventes dans les territoires d’outre-mer (vins5, alcools, bière6, sucre élaboré par les Raffineries de Bordeaux-Say, tissus, chaussures, matériel pour le vignoble algérien, etc.), tandis qu’une filière ultramarine s’est tissée à l’importation, pour le négoce des denrées, pour leur revente partielle dans le grand Sud-Ouest et de plus en plus aussi pour leur transformation sur place (chocolateries, huileries7). Banalement, Bordeaux est l’un des grands ports français d’importation des productions d’outre-mer :


Importations de denrées et de matériaux provenant surtout des outre-mers coloniaux (en tonnes)




En 1936

En 1956

Arachides (africaines, mais aussi indiennes)

166 000

88 000

Riz indochinois

121 000

600

Phosphates (généralement extraits dans l’outre-mer colonial)

53 000

65 500

Cafés verts

10 500

25 800

Cacaos

3 900

15 700

Caoutchoucs bruts

3 000




Rhums

16 500

12 000

Bananes

18 000

4 500

Primeurs et fruits (surtout du Maroc)

10 000

25 700

Bois coloniaux

16 000 (en 1938)

44 000

Sucre

68 000 (en 1938)

81 000

total

2 968 (en 1938)

3 044


Rappelons enfin que nombre de compagnies maritimes disposaient à Bordeaux d’une escale imposante, comme la Compagnie générale transatlantique8 (vers les Antilles, le Maroc, l’Algérie), les Chargeurs réunis (Sénégal, Côte occidentale d’Afrique, Indochine)9, qui transfèrent d’ailleurs leur tête de ligne postale et commerciale à destination de la Côte occidentale d’Afrique du Havre à Bordeaux dans les années 1920 –, la Compagnie havraise péninsulaire et les Messageries maritimes (en escale en route vers la Nouvelle-Calédonie via Panama) : « Sur les cinquante lignes régulières de navigation qui partent de Bordeaux, vingt-deux assurent des relations régulières avec toutes les colonies françaises. Ce trafic entre Bordeaux et nos colonies [...] a représenté en 1936 un mouvement de plus de 1 000 navires, paquebots et cargos, ayant transporté 730 000 tonnes de marchandises diverses et 37 000 passagers. »10 Encore au milieu des années 1950, les activités du port girondin sont nettement orientées vers les outre-mers impériaux :


Les principaux clients des expéditions du port de Bordeaux en 1954 (hors cabotage et hydrocarbures)11

Côte occidentale d’Afrique

30 %

Maroc

12 %

Antilles et Guyane

3,7 %

Madagascar et La Réunion

3,6 %

Algérie

2,5 %

Royaume-Uni

23 %

Allemagne

5,4 %


Un « bloc de croissance » s’est donc consolidé qui a porté une partie importante de l’économie girondine jusqu’aux années 1960 incluses. L’on méconnaît la vigueur des branches impliquées dans la fourniture de biens d’équipement à l’outre-mer, au fur et à mesure que les programmes d’investissements publics ou privés (pour équiper les entrepôts, les exploitations forestières, les moyens de transport, les logements des expatriés, etc.) ont pris de l’ampleur. Une page publicitaire12 indique ainsi que la Société bordelaise de matériel et de produits coloniaux dispose ainsi au Grand Lahou (Côte d’Ivoire) de la Société forestière du Bandana comme « correspondant général », que la Société des forges modernes Noël fabrique du « matériel pour exploitations coloniales et forestières », que Motogodille, fabricant de bateaux à fond plat, dispose de « plus de 20 années de pratique aux colonies, des milliers en service », que Ropars élabore des « chalands pour les colonies », etc. Un vaste pan de l’industrie locale est ainsi concerné par les « plans de mise en valeur » déployés à partir des années 1920 et amplifiés au tournant des années 1950. Bien que l’on ne dispose paradoxalement – mais cela exprime les lacunes de l’histoire économique ultramarine au sein de l’université girondine par rapport au pôle provençal – d’aucune étude permettant une évaluation quantitative (emplois, flux, argent) des effets de l’outre-mer sur l’économie bordelaise, l’on doit indéniablement percevoir l’ampleur de son portefeuille d’activités orientées vers les relations impériales Nord-Sud, même si ce nouvel apogée exerce une bien moindre effet de levier sur l’économie française que l’économie des Caraïbes de la fin du xviiie siècle.
2. La cristallisation de réseaux de sociabilité ultramarine : un apogée au tournant du xxe siècle ?
Nous ne souhaitons pas ici apprécier la vigueur des réseaux d’influence des maisons girondines engagées dans l’empire colonial pour les années 1830-1880, car Yves Péhaut l’a entrepris dans ce même livre ; aussi désirons-nous déterminer leurs capacités à structurer un pan du capitalisme de la place au tournant du siècle et à la Belle Époque, quand succède au temps des pionniers entrepreneuriaux13 et de l’émergence d’une économie ultramarine le temps de la consolidation commerciale et financière14. Un véritable ’’système productif’’ a pris corps à la pointe occidentale de l’Afrique, autour du chemin de fer Saint-Louis-Rufisque (1877/1885), puis aussi de la voie vers le Soudan (Thiès – avant Kayes et Bamako, entre 1907 et 1923), de la diffusion de la culture de l’arachide et de sa collecte dans les ’’escales’’ fluviales et ferroviaires et de l’équipement des ports de Saint-Louis, Rufisque et Dakar. De même, en Indochine, le groupe girondin Denis frères a contribué à structurer un mini-système commercial, même si son envergure est moindre que celle des groupes parisiens15.
A. Des réseaux familiaux ?
De façon banale, l’on peut constater qu’un réseau de sociabilité ultramarin s’est constitué insensiblement surtout à partir des années 1860-1890, au fur et à mesure que se cristallisait ce système économique. Certes, le fameux livre de Paul Butel sur Les dynasties bordelaises16 se penche finalement trop peu sur le patronat tourné vers l’empire, tout simplement parce que la place universitaire girondine n’a guère consacré d’attention à l’histoire économique des outre-mers après la grande prospérité des années 1700-1820 et parce que le monde du vin, des spiritueux et du rhum a drainé l’essentiel de l’attention. P. Butel n’inclut pas les familles ultramarins parmi « les patriciens du négoce » car « le négoce royal du vin » domine la place. La majorité des ’’grands noms’’ en sont absents ; pourtant, elles s’insinuent discrètement dans le livre par le biais des sociétés Maurel & Prom et Maurel frères.
Sans pouvoir reconstituer à lui seul tout un pan d’histoire encore en pointillés, notre texte tente donc de dessiner les réseaux tissés par les négociants des colonies nouvelles, en laissant de côté les Antilles. Pourtant, des ’’familles’’ et des ’’dynasties’’ se sont aussi constituées dans le monde du négoce impérial : les noms d’Assémat, Barthès, Béchade, Buhan & Teisseire (1871)17, Chavanel (1876), Clastres, J.A. Delmas18 (1876), Devès & Chaumet (1866)19, Merle, Peyrissac (1872), Soucail (1914 – à la suite d’Assémat) ou Vézia (1877), dominent ce pan ce l’histoire économique de la place à cette époque. Plus encore, des ’’figures’’ emblématiques du capitalisme ultramarin émergent avec les Ballande (qui dominent la jeune économie ’’moderne’’ néo-calédonienne), et surtout les diverses branches des familles Maurel et Prom, fédérées autour de Maurel & Prom (1831) et de Maurel Frères (1869). Quantitativement et socialement, une micro-société s’est structurée dont peu de travaux (mis à part ceux d’Yves Péhaut) permettent de discerner la vigueur et la solidité.
B. La construction d’un réseau d’influence ?
Bordeaux ne dispose pas de grandes figures politiques d’envergure nationale dans les années 1900-1920 ; elle ne peut s’appuyer sur la grandeur d’Hippolyte Ducos, le ministre de la Marine de la Restauration, ou du Périgourdin Magne sous le Second Empire. Néanmoins, la Gironde fournit un ministre des Colonies, Albert Decrais (mort en 1915) au sein du gouvernement Waldeck-Rousseau (1899-1902) ; c’est moins son insertion dans le monde des affaires – car c’est un avocat et un diplomate – que sa connotation de républicain modéré issu d’un département ultramarin qui a dû expliquer cette promotion ; mais il faudrait analyser la politique qu’il a menée pendant trois ans pour déterminer si les patronats girondins ont troué avec lui un levier d’influence fructueux. Légèrement plus tard, le journaliste bordelais Charles Chaumet semble devenir une figure de proue au service de la promotion des intérêts portuaires et maritimes : élu député (1902-1919) puis sénateur (à partir de 1923), il préside la Ligue maritime et coloniale et le Comité républicain du commerce, de l’industrie et de l’agriculture et occupe même le ministère de la Marine en 1919 : il constitue donc à coup sûr un instrument utile de mise en circulation des idées de la place bordelaise. Faute de ’’grands hommes’’ issus du monde des affaires, peut-on apprécier quelque peu un réseau d’influence propre à ce monde des affaires colonial ? Comment ces ’’parvenus’’ parviennent-ils peu à peu à cimenter un groupe de représentation d’intérêts structuré et influent ? Est ce qu’un « esprit colonial »20 a surgi à Bordeaux au tournant du siècle ?
Pour être franc, nous ne pourrons que lancer des pistes de réflexion car c’est tout un pan de l’histoire socio-économique girondine qui reste encore à édifier – mis à part l’apport d’Yves Péhaut sur Maurel & Prom, répétons-le. Signalons tout de même que les Girondins sont des acteurs clés de la transformation de la Banque du Sénégal en Banque de l’Afrique occidentale (Bao)21 en 1901 ; certes, les pouvoirs public et le Comptoir national d’escompte de Paris poussent à la roue au nom de la structuration d’une entité économique et financière autour de la jeune Aof ; mais ce dessein entre tout à fait dans le schéma de pensée des maisons girondines puisque nombre d’entre elles ont étendu leur activité à la Guinée (par exemple, Chavanel) et même vers la Côte d’Ivoire. C’est ce qui explique qu’Émile Maurel (1833-1920), l’un des deux fils du fondateur Hilaire Maurel, devienne une grande figure bordelaise et ainsi le premier président de la Bao en 1901 : tout en accédant à la Chambre de commerce de Bordeaux (1890-1908).
Au niveau de la Gironde, peu à peu, le patronat colonial perce au sein des institutions représentatives et même prend l’initiative de se doter de ses propres institutions de mise en valeur de son action ultramarine. En 1874, « Marc Maurel [de Maurel frères] [...] fonda [et présida] la Société de géographie commerciale de Bordeaux [...]. Son cousin Émile Maurel, directeur de Maurel & Prom, fut aussi une importante personnalité : président de la Bao, un temps président de la Socitéé philomathique22, il devint administrateur des Hospices à partir de 1880. Il faut l’un des fondateurs de l’Union coloniale dont il fut président de la Section d’Afrique. En [juin] 1901, il fonda l’Institut colonial [de Bordeaux] qu’il présida »23. Dès avant-guerre, Paul Maurel (1867-1942), fils de Marc Maurel (1826-1911), a été consacré comme vice-président de la Chambre de commerce (1908-1919) : là aussi, des « dynasties bordelaises » ont pris corps et s’étalent peu ou prou sur quatre générations. Une chaire de géographie coloniale est créée à l’université en 1897 ; la Fédération maritime est créée en 1909 pour fédérer les intérêts des armateurs, des courtiers, des manutentionnaires et des négociants et ainsi promouvoir l’intérêt général de la place portuaire.
« Les dirigeants des principales firmes bordelaises opérant au Sénégal s’élevèrent progressivement au rang de grands notables à l’image de la grande bourgeoisie d’affaires et de l’aristocratie du vin »24 : la consécration en serait l’accession à la présidence de la Chambre de commerce de Bordeaux, exercée ainsi par Hubert Prom et par Pascal Buhan (1847-1930) en 1909-1910. Prom est membre de la Chambre de commerce depuis 1837, il en est le trésorier en 1872-1877, le vice-président en 1877-1885 et enfin le président en 1885-1891 ; Maurel a été juge au Tribunal de commerce depuis 1876 et son président en 1891, avant d’être élu à la Chambre de commerce en 1898-1910 et de devenir en outre membre du Conseil supérieur des colonies. Les élections de 1898 ont vu Pascal Buhan, André Ballande, Émile Maurel, Edmond Besse (rhum) et Gabriel Faure constituer un quintette ’’impérial’’ solide (28 % des élus) aux côtés des autres dirigeants du monde du négoce, avant d’être rejoints plus tard par Alphonse Denis et un négociant en cafés et cacaos, Frédéric Labadie. Le grand renouvellement de 1908 est marqué par l’entrée de Paul Maurel puis par son accès à la première vice-présidence en 1911-1920, ce qui consacre bien le monde des affaires impérial puisque le président, Daniel Guestier, est le patron de l’une des plus glorieuses maisons de vin, Barton & Guestier.
Pourtant, l’originalité de la Belle Époque réside dans l’équilibre relatif entre le monde des affaires tourné vers l’Afrique et celui tourné vers les Océans Indien et Pacifique. La présence de Lucien Faure puis de Gabriel Faure à la Chambre de commerce dans les années 1880-1890 en est un premier signe : Gabriel Faure (1836-1907), de la maison Faure frères, active dans l’Océan Indien, accède lui au Tribunal de commerce (1868-1874) et à la Chambre de commerce de Bordeaux, dont il devient vice-président en 1891-1899 et président en 1899-1902, ce qui lui permet de plaider auprès de l’Etat pour une politique active en faveur de la marine marchande. Une figure réputée – mais non étudiée par les historiens – est évidemment André Ballande (1857-1936), patron de sa maison depuis 1882, cumule les fonctions : Tribunal de commerce, Chambre de commerce, conseil municipal de Bordeaux et même députation – il est élu en 1902, 1906, 1910 et 1914 ; il a épousé Lucienne Denis, du clan des Denis actifs en Indochine, et fréquente comme les notables locaux l’Union Club bordelais – le lieu de sociabilité essentiel – mais aussi le Cercle de la France d’outre-mer. Le nom de Denis conduit à évoquer Alphonse Denis (1849-1913), de la deuxième génération de la maison familiale25 : sa bivalence est nette puisqu’il préside la Chambre de commerce de Saigon – et son frère Gustave la préside aussi dans les années 1870 – mais est aussi membre du Tribunal de commerce de Bordeaux, élu à la Chambre de commerce de Bordeaux (1893-1913), d’une part, mais aussi administrateur de la Banque de l’Indochine (1925-1933) et de la Banque de France d’autre part ; les Denis ont scindé leur maison en deux blocs indochinois et métropolitain en 1910 et conduisent eux aussi leurs affaires autour de deux pôles de gestion et donc de deux réseaux d’influence – d’où la présence des négociants, outre-mer, au sein des Chambres de commerce de Hanoï et Saigon, du Conseil supérieur de l’Indochine et, à Paris, au sein du Comité de l’Indochine, le groupe de pression fédérant les intérêts du monde colonial actif dans la colonie asiatique. C’est dans ces institutions que les Denis, comme leurs collègues, affirment leur solidarité avec les plans Doumer et Sarraut et leur attachement à un système douanier protégeant le trop faible tissu capitaliste français dans ces territoires des incursions des fortes maisons britanniques.
Ballande disposait lui aussi d’une double capacité de rayonnement, en métropole et en Nouvelle-Calédonie, siège de ses activités essentielles ; mais l’on ne dispose pas pour l’outre-mer girondin du Pacifique d’une analyse aussi précise que les études fournies par nos collègues à propos des relations entre Marseille et Madagascar ou même, depuis peu, à propos du patronat français en Indochine. Des aperçus fugaces permettent seuls d’esquisser des pistes de recherche : Gabriel de Béchade (1858-1917), par exemple, animateur des Établissements Béchade en Nouvelle-Calédonie et aux Nouvelles-Hébrides, s’est taillé une solide position outre-mer : juge puis président (pendant sept ans) du tribunal de commerce de Nouméa et membre de la Chambre de commerce de Nouméa en 1894-1917 ; mais presque personne n’évoque son nom sur Bordeaux car, contrairement à Ballande, il ne semble pas y vivre l’essentiel de sa vie personnelle.
À travers l’histoire de la Chambre de commerce26, l’on peut penser que ces négociants ultramarins adhèrent aux vœux en faveur du renforcement de l’Entrepôt réel (avec de nouveaux entrepôts dans une zone sous douane, cours du Médoc) pour le transit et le crédit warranté, de l’équipement du port en grues mécaniques et de la création de l’École supérieure de commerce en 1873 – pour laquelle Marc Maurel aurait joué un rôle décisif –, ainsi que de l’achèvement des bassins à flot (grâce à des avances faites par la Chambre à l’État en 1885 et en 1888). Depuis la crise27 de 1872-1873, les positions de la Chambre restent libre-échangistes dans les années 1880-1890 et ce point de vue doit s’exprimer au sein du Conseil supérieur des colonies où elle a droit à un délégué (alors, Lucien Faure). À la Belle Époque, la Chambre persévère dans son souhait de limiter les avancées du protectionnisme ; elle échoue à obtenir une zone franche pour faciliter les échanges portuaires ; elle se divise sur le projet d’un avant-port, promu par Buhan, mais un compromis se fait autour du renforcement de l’appontement de Pauillac, à mi-parcours, tandis que les dragages du chenal permettent en fait à de plus gros navires de remonter jusqu’à Bordeaux, en particulier les lignes vers Dakar, le Congo et les Antilles, qui peuvent accoster le long de quais eux aussi étendus et consolidés. Buhan joue alors un rôle clé pour convaincre les pouvoirs publics et notamment le ministre des Travaux publics Millerand lors de sa visite à Bordeaux en 1910, et le Parlement vote le plan de travaux de juillet 1910, qui inclut de gros investissements girondins qui ne peuvent que réjouir le groupe de pression ultramarin et impérial, toutes tendances réunies.
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