La construction d’un système socio-mental impérial par le monde des affaires ultramarin girondin (des années 1890 aux années 1950)





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B. Un patronat girondin sans influence nationale ?
Malgré ces signes tangibles de réactivité, le patronat girondin ne semble guère présent dans les grands débats de l’époque à propos du destin de l’empire. Il est révélateur que le livre de Catherine Hodeir n’évoque aucun de ses membres pour ces années 1950-1960, ne serait-ce que des Girondins ’’montés à Paris’’... Si Robert Lemaignen est une vedette ultramarine de cet ouvrage, il n’a plus guère alors de liens avec Bordeaux où, pourtant, avant-guerre (en 1919-1938), il fut secrétaire général puis administrateur-délégué de l’Union commerciale Bordeaux-Bassens, une grosse société concessionnaire de la gestion d’une partie des installations portuaires marchandes sur la rive droite et, en tant que tel, administrateur du Port autonome de Bordeaux ; mais dès ette époque ses activités clés sont parisiennes puisqu’il devient p-dg de la Scac dès 1931. En revanche, la figure clé du monde patronal bordelais pendant les années 1950, le ’’patriarche’’ Philippe Chalès, n’exerce aucune fonction interprofessionnelle sur Paris, alors qu’il préside Maurel & Prom et la Société bordelaise de cic (la grande banque de la place) ; vice-président de la Chambre de commerce en 1945-1955 et administrateur du Port autonome, ses charges non girondines expriment la dualité ultramarine de ces années, puisqu’il siège au Conseil de la Bao et à celui de la Banque commerciale du Maroc87. Semblablement, l’un des hommes d’influence de l’immédiat après-guerre, Roger Touton (1883-1964), le patron de la société de négoce de cacao88, est l’un des hommes d’affaires qui ont permis l’installation de Chaban-Delmas à Bordeaux et ont ainsi l’oreille du maire ; lui-même est alors à son apogée : vice-président de la Chambre de commerce en 1944-1945, il la préside en 1946-1949, et préside aussi le Port autonome de Bordeaux89 tout en siégeant au bureau de la Socéité pour la défense (avec aussi Henri Vézia et Edmond Sursol).
Cependant, rarement voit-on des Girondins actifs dans la capitale : nous avons déniché André Chaumel, courtier en produits coloniaux depuis 1919, qui finit par présider la Fédération nationale de courtiers de France et de l’Union française dans les années 1950. Cependant, un noyau dur de notabilités ultramarines a retissé les liens relationnels entre la Côte occidentale d’Afrique, la Gironde et les diverses institutions professionnelles ou représentatives : ainsi, le fils de Philippe Delmas, Pierre Delmas, hérite d’une fraction de l’influence paternelle comme président de l’Institut de la France d’outre-mer et comme trésorier du Syndicoa d’une part, et comme président de l’Union sénégalaise d’industrie maritime90 d’autre part, tandis que son cousin Robert Delmas préside la commission permanente du Grand Conseil de l’Aof et est élu secrétaire de la Chambre de commerce de Dakar. Mais les Delmas comme les fils d’Alphonse Denis paraissent accéder à moins de grandes charges honorifiques et relationnelles que leur père : Maxime Denis est élu à la Chambre de commerce en 1952, mais ses autres responsabilités sont purement locales (au sein des Conseils de la Société bordelaise de cic et de Maurel & Prom).
C. Une crise de légitimité ?
Le repli des positions acquises par les ultramarins impériaux au sein de la Chambre de commerce n’est que le signe d’un mouvement plus profond.

Un nouveau ’’modèle économique’’ est de plus en plus affirmé par les autorités locales et les élites universitaires, avec l’appui d’une fraction moderniste du patronat girondin ; il prône un effort soutenu d’industrialisation du port et de nouvelles zones industrielles, l’insertion dans l’espace productif et commercial français et européen ; la percée d’Yves Glotin, le leader des patrons expansionnistes et européanistes, à la Chambre de commerce et la création du Cebso (Comité d’expansion Bordeaux-Sud-Ouest) en 1954 en marquent un esprit de rupture – même si les élus de la Chambre de commerce sont nominativement associés à l’initiative, avec Chalès, Maurel et Touton – dans le cadre du volontarisme chabaniste, tout comme, en répondant aux géographes tropicalistes des Cahiers d’outre-mer, oeuvre depuis 1951 à la faculté de sciences économiques l’Institut d’études régionales du Sud-Ouest (Ierso) avec Joseph Lajugie, qui prône une modernisation économique girondine orientée vers les marchés national et européen. Dès lors, les réseaux d’étude et d’influence tissés depuis plus de deux tiers de siècle par les ultramarins impériaux s’effritent ou perdent de leur sens : un déclin est entamé, comme le souligne Yves Glotin avec rudesse : « Les grands itinéraires dont Bordeaux est le carrefour n’ont plus la même importance qu’autrefois et Bordeaux, cessant progressivement d’être une tête de ligne, se voit réduit au rôle de point de passage [...]. Le commerce colonial ne cesse de se ralentir parce que l’équipement des pays d’outre-mer leur permet chaque jour davantage de traiter sur place des productions qui, jadis, se faisaient transformer sur les rives de la Garonne, telles les arachides, dont les importations sont si réduites qu’elles ne suffisent plus à alimenter normalement l’activité des huileries régionales. »91
Serait-ce l’enclenchement d’un processus d’isolement des réseaux ultramarins impériaux au sein du monde des affaires et des élites girondines ? Inéluctablement, le déclin puis la disparition des firmes familiales de négoce ultramarin dans les années 1960 sape les bases de la puissance économique de ce groupe d’intérêts ; Vézia ferme ses portes ; le groupe parisien Optorg92, qui a entrepris une reconversion stratégique de l’Extrême-Orient vers l’Afrique Noire en acquérant la Société du Haut-Ogooué en 1947, prend le contrôle de la société girondine Peyrissac en 1955 (et l’absorbe en 1963 en même temps que la Sho), avant qu’il récupère en 1966 les actifs de Chavanel. Malgré l’émergence du groupe vinicole Castel et de ses ramifications en Afrique, le départ à la retraite de ses grandes figures met un point final à cette ’’période historique’’ : toute une génération de dirigeants qui ont connu la splendeur de l’ultramarine Bordeaux est balayée par l’âge (par exemple : François Vézia en 1959, Roger Touton en 1964, Henri Chavanel en 1968, Jean Maurel en 1973), et Chalès lui-même quitte la direction de la Société bordelaise de cic en 1959.
D’ailleurs, un décalage certain entre la cohésion et la promotion du discours impérial et les réalités économiques semble s’être aggravé puisque, entre 1913 et 1930, si le nombre et le tonnage des navires ayant relié Bordeaux aux colonies s’est accru, la part du port dans l’économie coloniale nationale a décru :





Par rapport au nombre de navires joignant Bordeaux

Et à leur tonnage

Poids du trafic colonial bordelais dans le trafic colonial national

Importations nationales en provenance des colonies (milliers de tonnes)

Idem, pour Bordeaux


Exportations nationales vers les colonies

Idem, pour Bordeaux

1913

?

8,1 %

12 %

2 112

368

1 600

90

1930

9,4 %

15,8 %

6,9 %

5 457

422

2 860

154


Bordeaux devient de plus en plus un port de second rang au sein des flux entre la Métropole et l’outre-mer colonial, même s’il conserve des niches à l’exportation ; les débouchés des denrées tropicales sont de plus en plus régionaux (cacaos, cafés, sucre de canne et alimentation des huileries en arachides de qualité) car se produit un fort recul de la fonction de transit national au profit de Marseille et surtout du Havre. L’essor des relations avec le Maroc paraît alors la solution pertinente mais les groupes nationaux y sont puissants et, au bout du compte, mis à part quelques intérêts rapatriés d’Indochine, l’on ne discerne guère une orientation nette des milieux d’affaires girondins vers le Maroc...
Conclusion
Notre parcours, vaste donc superficiel, d’autant plus qu’il repose sur un travail de seconde main, ne peut que souligner la vitalité et la prégnance d’un héritage93 spirituel et socio-mental qui façonne les réseaux de sociabilité, d’influence, d’affaires du capitalisme girondin, avec, après le temps des pionniers (dans les années 1820-1880), deux apogées, à la Belle Époque, avec la diffusion des réseaux d’influence, et dans l’entre-deux-guerres, avec également le relais pris par une ’’popularisation’’ médiatisée de la légitimité du modèle économique impérial. Il faudrait procéder à un dépouillement méticuleux des archives pour identifier avec précision les points de vue, les succès de persuasion, les limites de l’influence, de ces réseaux d’affaires et des groupes de représentation d’intérêts qui ont structuré et véhiculé leurs vœux. Une ultime remarque soulignera le constat d’un certain décalage entre la puissance apparente de ce système socio-mental et relationnel avec la réalité de la vie des affaires girondine : le monde du vin y est encore plus puissant et, surtout, plus prestigieux, plus légitime – d’où d’ailleurs, l’achat de domaines viticoles par les négociants de l’outre-mer, en autant de « savonnettes à vilains », tels les Denis à Mérignac-Les Eyquems ou les Maurel dans la pointe d’Ambès – et le monde ’’industrieux’’ – les patrons de sociétés industrielles et les négociants traitant le bois – y obtient une place croissante au sein des dispositifs institutionnels.
Notes :



1 Cf. E. Baillet, Les Établissements Maurel & Prom, Bordeaux, 1923 [une histoire officielle].

2 Kham Vorapeth, Commerce et colonisation en Indochine 860-1945, Paris, Les Indes savantes, 2004.

3 Nos collègues Christophe Bouneau et Bruno Marnot ont entrepris de susciter des recherches sur l’histoire ultramarine à l’Université Michel de Montaigne-Bordeaux 3, tel le mémoire de Souad Boukarta, Bordeaux, une économie et une société coloniales au début du xxe siècle, numéro spécial du Bulletin de l’Institut aquitain d’études sociales, n°81-82, printemps 2004 (publication du mémoire de maîtrise de 2002, Université Michel de Montaigne-Bordeaux 3).

4 pvca de la Cfao du 17 février 1905.

5 En 1938, l’Aof, l’Aef, Madagascar, l’Indochine et le Maroc absorbent 45 000 hl de vin girondin, soit 14 % des exportations totales ; mais il faudrait deénicher le chiffre de l’Algérie pour saisir l’ensemble en jeu.

6 Dans l’entre-deux-guerres, les Brasseries L’Atlantique, de Bordeaux, disposent d’un entrepôt général au Maroc et de comptoirs et dépôts dans plusieurs territoires d’outre-mer.

7 Plusieurs maisons de négoce ont créé les Huileries franco-coloniales en 1910 ; Maurel frères et Maurel & Prom ont monté leur propre huilerie dès 1857 ; enfin, la Grande Huilerie bordelaise rassemble depuis 1896 des capitalistes aquitains. Le groupe Lever a repris Calvé-Delft, qui dispose d’une huilerie en aval de Bordeaux, à Laubardemont, depuis 1897, suite au transfert de celle d’Abzac, ouverte dès 1866 – et Calvé-Delft reprend les Huileries franco-coloniales en 1952. Ces quatre établissements regroupent en 1936 quelque 1 500 salariés et produisent de l’huile et des tourteaux pour l’alimentation du bétail. Cf. Paul Terrasson, L’industrie huilière en France et en Aquitaine de 1945 à 1933. Rappel des origines, Bordeaux, La Mémoire de Bordeaux, 1996.

8 La Cgt regroupe ses installations portuaires dans le Hangar 15, construit au tournant des années 1920 : au 11 février 1934, il regroupe les activités de l’escale pour les Antilles, l’Afrique du Nord et l’Amérique du Nord.

9 Le trafic des passagers du port de Bordeaux est nettement orienté vers l’outre-mer impérial : 14 122 passagers sont en liaison avec la côte occidentale d’Afrique en 1936 (27 % du total), 20 343 avec le Maroc (39 %), soit les deux tiers pour ces deux territoires – mais nos données n’isolent pas les Antilles de l’Amérique centrale (2 801 seulement, car Le Havre est le principal port concerné).

10 Bordeaux et le Sud-Ouest, n°284-285, juillet-août 1937, page 436.

11 Centre d’expansion Bordeaux-Sud Ouest, « Analyse du trafic du port de Bordeaux », Revue juridique et économique du Sud-Ouest, n°1, 1956, pages 94-117.

12 Le Sud-Ouest économique, août 1928, page 993.

13 Comme nous l’avons étudié dans : H. Bonin, Les patrons du Second Empire. Bordeaux & en Gironde (dictionnaire), Paris, Picard-Cénomane, 1999. Cf. les diverses publications d’Yves Péhaut et aussi : Joan Casey, Bordeaux, Colonial Port of 19th Century France, New York, Arno Press, 1981.

14 Nous avons mobilisé nos dossiers et utilisé aussi la recherche récente de Souad Boukarta, Bordeaux, une économie et une société coloniales au début du xxe siècle, numéro spécial du Bulletin de l’Institut aquitain d’études sociales, n°81-82, printemps 2004 (publication du mémoire de maîtrise de 2002, Université Michel de Montaigne-Bordeaux 3).

15 En Indochine, Denis frères anime une société commerciale, la maison soeur de la société girondine ; elle a aussi établi en 1912 la Compagnie franco-indochinoise qui organise un commerce du riz (et du maïs) au sein de l’Asie et entre l’Indochine et l’Europe (Marseille, Anvers), avec, comme représentant sur place, créée en 1923, la société Les Riz de l’Indochine.

16 Paul Butel, Les dynasties bordelaises, de Colbert à Chaban, Bordeaux, Perrin, 1991.

17 Mais une maison Teisseire avait été montée dès 1820

18 Une autre source indique que Delmas a été créée dès 1830 à Saint-Louis-du-Sénégal avant de devenir J.A. Delmas en 1900 ; cette société contrôle aussi La Manutention africaine à Dakar.

19 Mais une maison Devès avait été montée dès 1821.

20 Pierre Foncin, « Bordeaux et l’esprit colonial », Bulletin de la Société de géographie coloniale de Bordeaux, 2-16 avril 1900, pages 129-136.

21 Jacques Alibert, De la vie coloniale au défi international. Banque du Sénégal, Bao, Biao, 130 ans de banque en Afrique, Paris, Chotard, 1983.

22 Une association qui promeut l’enseignement professionnel et la promotion socio-professionnelle.

23 Yves Péhaut,
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