Première partie : La fondation du mythe





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I ) Le vampire d’Anne Rice



a) La rénovation du mythe --------------------------------------------------------- 67

b) Statut social du vampire --------------------------------------------------------- 69

  1. Le thème du sang ------------------------------------------------------------------ 70



II ) La rédemption du vampire



a) Le “je” de la conscience ---------------------------------------------------------- 72

b) Relations avec les humains ------------------------------------------------------ 75

  1. La quête du vampire ------------------------------------------------------------- 76



III ) Banalisation du mythe vampirique



a) Le vampire est partout ------------------------------------------------------------ 78

b) Mise en abîme des symboles de la monstruosité ------------------------ 80

  1. Un être transcendant ------------------------------------------------------------- 82


Conclusion ------------------------------------------------------------------------------ 85

Bibliographie --------------------------------------------------------------------------- 88
Filmographie ---------------------------------------------------------------------------- 90
Table des illustrations -------------------------------------------------------------- 91

Introduction
Le 26 mai 1897, l’auteur irlandais connu sous le nom de Bram Stoker (1847-1912) publie un roman intitulé Dracula. Parue aux éditions Constable and Sons, l’œuvre rencontre le succès et marque un tournant dans l’évolution du mythe du vampire. Dracula, l’impitoyable comte suceur de sang, va renouveler l’image du revenant traditionnel, s’affirmant comme le nouvel archétype du vampire, expression durable du mythe à travers le temps. Après plusieurs adaptations au théâtre, le Nosferatu de Murnau signe en 1922 les débuts de la carrière cinématographique du comte. Par sa pérennité, le vampire va illustrer plus que tout autre monstre la notion de mythe. Qu’il s’agisse du loup-garou, de la créature de Frankenstein ou de la momie, aucun personnage ne rencontrera un tel succès auprès du public, qui loin de craindre le vampire, semble fasciné par cette manifestation du Mal. Devenu au milieu du XXe siècle une créature presque exclusivement cinématographique, le suceur de sang connaît son âge d’or grâce aux films de la Hammer, avant de voir son image dépérir. Victime d’une trop grande exploitation, le mythe s’épuise, Dracula ne fait plus peur, il fait rire, divertit et perd ainsi son statut de créature des ténèbres. Les multiples adaptations du roman de Stoker ont finalement porté préjudice au vampire, dont l’image se fige et finit par lasser le public. La créature trouvera cependant un second souffle en 1976, grâce à la parution d’Entretien avec un vampire, qui inaugure le cycle des Chroniques d’Anne Rice. Son approche, totalement différente de celle de Stoker, permet de renouveler un mythe qui s’était peu à peu figé, sclérosé dans une figure unique : celle de Dracula. Par l’intermédiaire des Chroniques, « non seulement le mythe survit, mais il s’actualise 1 », s’adaptant à l’époque et aux attentes du lecteur. Le vampire devient dans cette optique un être plus humain, capable de s’exprimer et de réfléchir sur sa condition. Dès lors, la créature jadis détestée par l’homme s’affirme comme le réceptacle de ses fantasmes. Le vampire apparaît comme un être doté d’une grande beauté, mais il est aussi un idéal de force, de sensibilité et de longévité. De nos jours, la fascination qu’il exerce est encore plus flagrante, ce n’est plus un monstre pervers et maléfique mais un être magnifié, symbole de transcendance et d’immortalité. Comment se fait-il qu’un être si noir, familier des caveaux et de la mort, qui tue les humains pour boire leur sang, n’inspire plus aujourd’hui la même répulsion ? Quels facteurs ont permis au vampire de devenir un personnage romantique et torturé, sorte d’hyperbolisation de l’homme face à ses interrogations les plus profondes ? Quels sont enfin, les rapports étroits qui unissent la représentation du vampire et l’évolution de la pensée humaine ? Apporter des réponses à ces questions nécessitera une étude de l’évolution du mythe dans sa globalité. Ainsi, nous tenterons d’expliquer comment la représentation du vampire a changé à travers le temps, depuis ses origines jusqu’aujourd’hui. Notre premier mouvement, indispensable à la compréhension de l’œuvre de Stoker, consistera à étudier les premières occurrences du vampirisme. Ce sera là l’occasion de revenir sur les divers ancêtres du suceur de sang, qu’ils apparaissent dans la mythologie grecque, dans les légendes populaires slaves ou à travers l’histoire. Nous verrons également dans cette partie comment le mythe, d’abord ethnographique, s’est transformé pour semer les prémices de l’une des plus grandes figures de la littérature. Les origines du mythe établies, nous pourrons ainsi nous intéresser au roman qui le consacrera : Dracula. L’œuvre de Stoker sera ainsi l’objet exclusif de notre second mouvement, qui nous permettra d’expliquer comment l’auteur a utilisé les constantes du mythe, mais aussi comment il a su innover, donnant une nouvelle dimension au personnage du vampire. La diabolisation de Dracula par les autres protagonistes et par la structure même du récit, nous permettront de conclure cette partie pour montrer l’évolution du suceur de sang au XXe siècle. Plus précisément, notre troisième mouvement visera à retracer l’évolution de la représentation du vampire entre les années vingt et la fin des années soixante-dix. Cette partie sera l’occasion de voir comment le monstre de Stoker a littéralement été vampirisé par le cinéma, qui laissa le personnage exsangue, vidé de son potentiel artistique après de trop nombreuses productions. Nonobstant, le septième art aura tout de même doté le mythe de quelques chef-d’œuvres, notamment grâce à des films tels que Nosferatu ou Le Bal des vampires. Notre dernier mouvement enfin, nous permettra d’étudier la représentation du vampire moderne, né avec Anne Rice en 1976 et qui continue sa progression de nos jours. Nous utilisons ici le mot “progression” dans un but précis puisque nous verrons que le vampire semble littéralement s’élever pour devenir une sorte de dieu, capable de transcender les limites imposées par Dieu, mais aussi celles instaurées et par Stoker.

Première partie : La fondation du mythe

Si le mythe du vampire a connu la consécration en 1897 avec le Dracula de Bram Stoker, ce n’est pourtant pas avec lui qu’il avait débuté. En effet, avant de devenir un mythe littéraire, les histoires de vampires formaient un mythe ethnographique. Un mythe qui trouve sa source dans les contes populaires des régions slaves, avec des revenants que l’on nommait upir, strigon ou encore vârkolac. Des revenants qui sont eux-même l’écho d’antiques croyances, de légendes concernant des créatures nommés stryges ou lamies et qui font partie de la mythologie grecque. Comment Dracula est-il devenu Dracula ? Comment les croyances populaires, les légendes grecques ou les œuvres de Dom Calmet, Polidori et Le Fanu ont-ils influencé Bram Stoker ? Cette partie nous permettra d’y voir plus clair. Nous y étudierons les origines du mythe, son exploitation littéraire et enfin la mise en place des constantes du genre.

I ) Les origines

La plupart des chercheurs ont constaté que le vampirisme trouvait ses racines dans l’Europe centrale du XVIIIe siècle. Néanmoins, on ne peut nier qu’il existait bien avant, dans d’autres civilisations, des créatures très proches du vampire. Que ce soit par leurs activités nocturnes, leur rapport au sang ou leur nature de mort-vivant, ces créatures ont précédé les revenants des pays slaves. Outre les créatures mythologiques et les revenants d’Europe centrale, nous verrons aussi qu’il existe des “vampires historiques”. Si ces personnes n’étaient pas de véritables revenants, nous expliquerons pourquoi leur comportement leur a tout de même valu l’appellation de “vampire”.



a) Les monstres de l’antiquité

Les légendes concernant des monstres merveilleux ou cauchemardesques remontent aux temps les plus anciens. La mythologie grecque ne nous fournit-elle pas une source presque intarissable de créatures en tout genre ? Les grecs croyaient à l’existence des dieux immortels, des chiens à cent têtes, des géants et, dans une certaine mesure, à celle des vampires. Vers 217, Philosrate ne décrit-il pas l’empuse que démasque Apollonios de Thyane comme une sorte de vampire, alors que celle-ci a presque circonvenu Ménippe. Il le sauve en lui déclarant :

« Apprenez que cette belle mariée est une empuse, de ces êtres que le vulgaire appelle des lamies ou des goules. Elles sont amoureuses et désirent les plaisirs de l’amour, mais surtout la chair des humains, et elles séduisent, en leur procurant des jouissances amoureuses, ceux dont elles veulent se repaître 2. »

Nous voici devant un cas ambigu, cette empuse (ou lamie) séduit sa victime pour ensuite dévorer sa chair, mais ne s’intéresse pas spécifiquement au sang. Pourtant, d’autres légendes concernant les empuses les dépeignent comme des monstres qui dévoraient les enfants ou leur suçaient le sang. Pour comprendre la prédisposition des enfants à être des victimes potentielles pour ces monstres, il faut connaître la légende concernant Lamie elle-même. Selon la mythologie grecque :

« Lamie [...] était une reine de Phrygie. Elle était très belle ; et Zeus, le père des dieux, l’aima. Mais l’épouse de Zeus, Héra, jalouse, fit périr les enfants que Lamie avait enfantés de son divin amant. Du coup, Lamie, à son tour, se mit à jalouser les mères qui gardaient leurs enfants : elle tentait de saisir ces derniers ; et, quand elle y réussissait, elle les tuait et les dévorait 3. »

C’est ainsi que naquit la légende des lamies (mot devenu par la suite un nom commun), ces monstres à queue de serpent et dévoreurs d’enfants. Par la suite, les légendes évoluèrent pour en faire des génies féminins qui s’attachaient aux jeunes gens pendant leur sommeil nocturne, espérant ainsi pouvoir sucer leur sang et épuiser leur virilité : une légende qui préfigure le vampire féminin du roman de Sheridan Le Fanu, Carmilla. Rappelons également que les grecs ne sont pas les seuls à posséder de telles légendes, en effet, on sait que du XIIe au VIe siècle avant notre ère, les habitants de l’empire assyrien croyaient déjà à un démon vampire appelé akakarm 4. Certaines de ces créatures possèdent donc des traits communs avec celle que l’on nommera par la suite « vampire ». Pourtant on n’en trouve aucune qui possède sa morphologie, ses faiblesses et surtout, sa condition de revenant. En effet, les broucolaques, les styges ou les empuses grecs n’apparaissent pas comme des vampires « complets », ils ressemblent plus à des brouillons, avants-goûts de ce que deviendra le vampire dans l’inconscient collectif, ils sont des « protovampires ».
b ) Les légendes populaires

La naissance du mythe vampirique à proprement parler prend racine en Europe centrale, grâce aux croyances des habitants de cette région. Claude Lecouteux, dans son ouvrage sur les vampire, cite à ce sujet le Dictionnaire Encyclopédique de 1900 qui nous donne une définition fortement inspirée par les Dissertations de Dom Augustin Calmet :

« Les vampires jouent un rôle important dans la superstition d’un certain nombre de peuples de l’Europe centrale et septentrionale : allemand, hongrois, russe, etc. Sous ce nom, on désigne les morts qui sortent de leur tombeau, de préférence la nuit, pour tourmenter les vivants, le plus souvent en les suçant au cou, d’autres fois en les serrant à la gorge au point de les étouffer. C’est aux vampires que l’on rapportait jadis un grand nombre de morts mystérieuses, et ils figurent dans de nombreuses légendes. Les Grecs modernes les désignent sous le nom de broucolaques 5. »

Dans cette définition, on retrouve les principales caractéristiques du vampire. Loin des monstres dévoreurs d’enfants, on a bien un mort-vivant suceur de sang. Il rejoint ses victimes la nuit et provoque leur mort en aspirant leur substance vitale. Certains éléments manquent pourtant à cette description et pour donner à voir l’image complète (bien qu’archétypale) du vampire tel que nous le connaissons aujourd’hui, on pourrait ajouter ceci :

« Véritable mort vivant, le vampire a la peau blême, les canines développées et pointues, les lèvres vermeilles, les ongles longs ; sa main est glacée et sa poigne solide. Il quitte sa retraite accompagné du bruit de chiens hurlant à la mort ou de loups 6. »

Mais il faudra attendre, pour ajouter ce complément d’informations, les apports au mythe d’auteurs tels que Le Fanu, Polidori, et bien-sûr Stoker. Alors seulement on possèdera l’image complète du vampire, telle qu’elle sera fixée dans l’imaginaire collectif. Né des croyances slaves, le vampire tel qu’il est conçu en Europe centrale au XVIIIe siècle peut revêtir plusieurs formes et possède plusieurs avatars. En Roumanie par exemple, c’est le zburator, un esprit-amant, qui possède les caractéristiques principales du vampire. Il se glisse la nuit dans les maisons et rejoint ceux qui se consument d’amour. Leur mort est semblable à celle des victimes de vampires. Le vârkolac lui, devait sucer le sang de sa victime à neuf reprises pour qu’elle meure. Il est intéressant de noter qu’il existe aussi pour le vampire de nombreuses appellations : on le nomme strigon en Istrie, un mot dérivé de strige (sorcière) ; dans les Balkans, on utilise vampir alors qu’en polonais on parle de wampir ; opyr (mort en sursis en russe) désigne le revenant dans les Carpates alors que les Tchèques enfin, utilisent le mot upir. Au delà des variations linguistiques, chaque région apporte sa propre conception du revenant et chacune le dote de caractéristiques singulières. Ainsi, différentes catégories de morts vivants ont prêté leurs traits aux vampires modernes. On peut en citer quelques uns, “baptisés” par Lecouteux en fonction de leurs agissements : l’appeleur, dont les victimes mouraient quelques jours après qu’il les ait appelées par leur nom ; le frappeur, qui tape à la porte d’une maison pour tuer celui qui lui ouvre ; le visiteur, qui revient pour demander de la nourriture et décime la population du village ; l’affamé, qui dévore même la chair de ses victimes. Le nonicide, qui revient tuer neuf de ses proches ; l’appesart, un revenant malfaisant se jetant sur les passants et les voyageurs ; le cauchemar, qui s’attaque aux dormeurs, leur suce le sang, les étrangle ou les étouffe ; le mâcheur enfin, qui mange les linges se trouvant dans son cercueil, faisant un bruit de mastication effrayant 7. Ce sont ces différents types de revenants qui permettront de créer les vampires de Stoker ou de Polidori. Dans Dracula par exemple, le vampire se nourrit neuf fois du sang de Lucy avant que celle-ci ne trépasse, rappelant ainsi les méfaits du Vârkolac. Il est également important de signaler qu’au XVIIIe siècle, le revenant est un paysan rustre et grossier et qu’il n’est à aucun moment question de prince ou de comte vampire raffiné, ceci est une pure invention des romanciers.
c ) Les vampires “historiques”

Comment expliquer que certaines personnes aient réellement cru à l’existence des vampires ? On peut comprendre que des paysans slaves croient aux démons et aux vampires suceurs de sang : après tout, ces légendes font partie de leur culture et ne seraient pas moins crédibles pour eux, que l’histoire d’un prophète crucifié puis ressuscité par Dieu. Tout dépend bien-sûr du point de vue que l’on adopte. Néanmoins, lorsque des représentants de l’Eglise (pour qui la résurrection reste l’apanage du Christ et de Lazare) prêtent foi à ces histoires de revenants, la question mérite d’être posée. Ce qui accrédite la croyance aux vampires et a provoqué le flux des traités savants, ce sont les rapports des autorités, comme celui qui fut publié à Belgrade, en 1732, par le lieutenant-colonel Büttener et J.H. Von Lindenfels sur les vampires de la ville serbe de Medvegia. De la même manière, le rapport publié à Berlin cette année là par la Société Royale Prussienne des Sciences a engendré une certaine hystérie autour des histoires de vampires. Les savants en tirèrent les informations qu’ils commentèrent sans fin et, en 1746, Dom Augustin Calmet, moine bénédictin de Senones, fit la synthèse des études sur le sujet dans sa Dissertation sur les apparitions des esprits et sur les vampires ou revenants de Hongrie, de Moravie, etc., traduite en allemand dès 1751 et maintes fois rééditée depuis. L’ouvrage de Dom Calmet regroupe la plupart des cas connus et attestés (par des témoins parfois assermentés) de vampirisme, il s’agit donc d’une véritable mine d’informations sur le sujet. Aujourd’hui, rares sont les écrivains qui ont exploité le thème du revenant sans avoir consulté la dissertation du bénédictin. De plus, si l’ouvrage de Dom Calmet a permis l’essor du mythe littéraire, il a également propagé les croyances slaves dans le monde occidental. Le fait qu’un membre de l’Eglise cautionne l’existence des revenants transfigure la notion de mythe. Dès lors, les revenants sont une réalité, la possession du cadavre par un diable ou un démon apparaît comme l’explication canonique de l’église qui, confrontée à des faits stupéfiants, les interprète en fonction de son dogme. D’autres personnes dans l’histoire contribueront à cette hystérie vampirique. Pierre Plogojovits fut ainsi reconnu revenant de Hongrie en 1725. Cet habitant de Kisolova, mort et enterré depuis six semaines, serait revenu d’outre-tombe et aurait tué neuf personnes avant que l’on ne découvre son corps intact dans son cercueil. On lui enfonça un pieu dans le cœur, on lui trancha la tête puis on le fit brûler sur un bûcher. Erzebeth Bathory, surnommée la Comtesse Vampire, participa elle au mythe de l’aristocrate suceur de sang. Dans son château de Csejthe, à proximité de la région des Carpates, à la fin du XVIe et au début du XVIIe, elle gardait en captivité des dizaines de jeunes filles dont elle buvait le sang après les avoir torturées. Elle prenait même des bains de sang qui, selon elle, préservaient la beauté et la jeunesse. Beaucoup d’autres seront par la suite désignés comme vampires. Néanmoins, si l’on conçoit le fait de qualifier de vampire une personne qui boit du sang humain, ce terme a toutefois été employé pour des personnes ne correspondant en aucune façon à la définition donnée par Dom Calmet. Ainsi, même si leurs activités étaient monstrueuses, certains ne se nourrissaient pas nécessairement de sang. Si l’on peut admettre à la lecture de certaines chroniques les concernant, que Vlad Tepes et Gilles de Rais aimaient voir couler le sang, ils n’ont cependant jamais fait preuve d’attitudes pouvant les assimiler à des vampires 8, comment expliquer dans ce cas que le prince valache ait inspiré B. Stoker pour son Dracula ? De la même manière en 1901 le docteur A. Epaulard, soutenant une thèse à la faculté de médecine de Lyon, étudie le cas de Victor Ardisson, un fossoyeur nécrophile surnommé le « vampire de Muy » 9. Celui-ci n’a pourtant jamais bu de sang ou répondu aux différents critères vampiriques. On remarque donc que l’usage populaire donne volontiers le nom de vampires à tous les criminels qui se livrent, apparemment sans raison, à des actes de violence et de sadisme, même s’ils ne font pas de fixation sur le sang. Pourtant, certains semblent bien mériter cette appellation puisqu’ils ont avoué tuer leurs victimes pour boire leur sang, et l’on sait, depuis les Dissertations (1746) de Dom Calmet, que c’est là une caractéristique principale des vampires. C’est le cas de Fritz Haarman (décapité en 1925), surnommé le vampire de Hanovre, mais aussi de Peter Kürten, le vampire de Düsseldorf (exécuté en 1931), de John George Haigh, le vampire de Londres (exécuté en 1949) et enfin de Kuno Hoffmann, le vampire de Nuremberg (qui sévissait en 1972) 10.
II ) Les précurseurs de B. Stoker

Evoquons à présent les auteurs qui ont contribué au développement littéraire du mythe vampirique. Ils inspireront Bram Stoker mais aussi beaucoup d’autres auteurs par la suite. Les Dissertations de Dom Calmet sont une oeuvre de référence pour toute personne effectuant des recherches sur le mythe des vampires. Le Vampire de Polidori (1795-1821), paru en 1819, préfigure une conception plus moderne du vampire à travers le personnage de Lord Ruthven. Autre auteur anglais ayant donné sa vision du suceur de sang, Le Fanu (1814-1873) dépeint un vampire féminin dans Carmilla (1871). Enfin, le quatrième auteur dont nous parlerons sera Alexis Tolstoï (1817-1975), dont la Famille du vourdalak (1841) s’inspire fidèlement des légendes populaires slaves.
a) Augustin Dom Calmet

Dom Augustin Calmet (1672-1757), historien, érudit compilateur et exégète, a acquis une importante notoriété grâce à trois ouvrages consacrés à l’étude des Saintes Ecritures : L’Histoire de l’Ancien et du Nouveau Testament, L’Histoire de la vie et des miracles de Jésus-Christ et le Dictionnaire de la Bible. Néanmoins, ce ne sont pas ces trois traités qui ont provoqué la controverse autour du moine bénédictin. En fait, le prolifique Dom Calmet de Senones est surtout connu pour être l’auteur des fameuses Dissertations sur les apparitions des anges, des démons et des esprits, et sur les revenants et vampires de Hongrie, de Bohême, de Moravie et de Silésie, parues en 1746. Un ouvrage rapidement épuisé qui connut une seconde édition en deux volumes dès 1749, puis une troisième, revue et corrigée, en 1751. C’est le second volume de cette étude, intitulé Dissertation sur les revenants en corps, les excommuniés, les oupires ou vampires, broucolaques, etc. qui nous intéressera ici. Dom Calmet y regroupe l’ensemble des rapports, témoignages et légendes populaires concernant les revenants, et plus précisément les vampires. Cet ouvrage a donné un fantastique essor au mythe, rassemblant dans ses récits les caractéristiques, règles et concepts qui régiront par la suite la non vie du vampire littéraire . Plus qu’une référence, le traité de Dom Calmet est dès lors devenu un passage obligatoire pour qui veut se familiariser avec le mythe du vampire. En outre, plus que les divagations solitaires d’un moine excentrique, les Dissertations sont approuvées par l’Eglise, qui reconnaît ainsi l’existence des vampires et autres démons. Les Dissertations constituent une étape particulièrement importante dans la fondation du mythe vampirique. C’est cette œuvre qui va fixer la majorité des règles régissant la non vie du vampire. Dans son ouvrage, Dom Calmet théorise le savoir accumulé sur les vampires et cherche, sur un ton parfois crédule, à démontrer leur existence. Dans cette optique, Calmet apparaît comme un auteur incontournable, de même que Stoker, il est responsable de la représentation actuelle du vampire. Si l’écrivain irlandais a su donner un essor exceptionnel au mythe du vampire, c’est pourtant l’humble moine bénédictin qui en est à l’origine. Dom Calmet définit le vampire, le désigne pour la première fois comme un mort se levant la nuit de son tombeau pour boire le sang des vivants. C’est également lui qui décrète la puissance des symboles sacrés du christianisme (crucifix, eau bénite) pour le repousser. A cet égard, Les Dissertations de Dom Calmet constituent donc la matrice du mythe, renfermant l’ensemble des caractéristiques qui deviendront des constantes dans la littérature vampirique.
b) John Polidori

Le vampire connaît sa première grande occurrence dans la littérature grâce à l’œuvre de John William Polidori. Le Vampire, paru en 1819, apparaît comme le déclencheur du genre vampirique en Angleterre, il sera traduit dans le cours de l’année puis imité par C. Nodier un an après, dans une pièce mélodramatique du même nom. Le roman met en scène une créature inquiétante aux yeux gris et au teint cireux, capable de provoquer l’angoisse chez ceux qui l’entourent. Celui qui se fait appeler Lord Ruthven (et qui fut inspiré par Lord Byron, dont l’auteur était le médecin personnel) n’erre cependant pas seul dans les sombres contrées d’Europe centrale, la scène se déroule bien loin de là, dans une fête donnée à Londres pendant l’hiver. Le vampire, froid et impassible, dandy séduisant et tueur mondain, prend pour la première fois les traits d’un gentilhomme, s’éloignant de l’archétype proposé par les légendes populaires slaves. A ce titre, la créature de Polidori apparaît même comme le seul vampire séducteur du XIXe siècle. Nonobstant, si Ruthven apparaît comme un noble raffiné, il conserve tout de même certains apanages du revenant, telles que sa force surhumaine et, bien sûr, sa soif de sang. Dans son roman, Polidori laisse planer le doute sur la nature de Lord Ruthven. L’ambiance reposant essentiellement sur des non-dits, on ne dispose donc pas à la lecture d’assez d’éléments pour dresser une typologie complète du vampire. Ce n’est qu’à la fin du récit et de la bouche d’une des victimes que l’on apprend avec certitude la nature vampirique de Lord Ruthven. Blessé par un coup de couteau puis ressuscité par les rayons de la lune, le vampire a finalement survécu à ses blessures et il continuera à sévir. C’est un cas assez rare dans les romans mettant en scène un mort-vivant : ici le mal, incarné par Lord Ruthven, triomphe du bien, symbolisé par les hommes qui n’ont pu le conduire jusqu’au repos éternel.
c) Sheridan Le Fanu

En 1872, Sheridan Le Fanu donne lui aussi sa vision du mort-vivant. C’est un vampire féminin puisqu’il s’agit de Carmilla, une « jeune fille » qui n’est autre que la comtesse Mircalla Von Karnstein, morte depuis plus d’un siècle et enterrée non loin du château de l’héroïne. Carmilla apparaît comme une femme mystérieuse, recueillie par le père de l’héroïne et éprise celle-ci. Carmilla présente plusieurs originalités et s’éloigne encore de l’archétype du revenant slave. Le vampire de Le Fanu, comme celui de Polidori, n’est pas issu du milieu paysan, c’est un aristocrate et une créature à présent capable de survivre durant plusieurs siècles, une femme blême et attirante qui « déborde de sensualité et séduit plus qu’elle n’effraie 11. » En outre, il faut préciser qu’elle semble vraiment souffrir de la malédiction qui pèse sur elle. Elle n’est pas froide, cynique et cruelle comme Lord Ruthven. Au contraire, elle va même tenter d’avouer sa condition vampirique à Laura (bien que ce soit à mots couverts). Carmilla est ainsi déchirée entre son amour pour la narratrice et sa condition de prédateur. Une situation qui va donner naissance à une relation ambiguë entre les deux femmes. Laura passe du statut de proie à celui de maîtresse ingénue, Carmilla en revanche hésite entre la passion humaine et la soif meurtrière inhérente à sa condition. Une ambiguïté qui se traduira par le sentiment d’attraction-répulsion que ressent Laura lorsqu’elle est aux côtés de la non-morte. Parmi ses multiples qualités, l’œuvre de Le Fanu présente celle de faire le lien, à travers le personnage de Carmilla, avec les créatures mythologiques, ces protovampires féminins cités auparavant tels que les goules, lamies et autres monstrueuses empuses grecques. On notera que Carmilla possède de nombreux pouvoirs : elle peut se transformer en chat, mais aussi sortir de sa chambre sans en ouvrir la porte ou la fenêtre. Elle peut également devenir intangible, échappant ainsi aux coups d’épée du général Spielsdorf, dont elle a tué la fille. Enfin, Le Fanu innove en dotant Carmilla d’une particularité physique qui ne quittera plus le personnage du vampire : les canines pointues. Le roman se termine en apothéose avec l’extermination du vampire. On se retrouve en plein Visum et repertum et Carmilla est détruite selon les traditions rapportées par Dom Calmet dans ses Dissertations. Plusieurs médecins et un directeur d’enquête attestent ainsi la présence du vampire reposant dans son cercueil et baignant dans du sang. Carmilla est alors transpercée par un pieu en plein cœur, on lui tranche la tête, on brûle le tout sur un petit bûcher avant d’en jeter les cendres. Cette fois, le mal est vaincu.
d) Alexis Tolstoï

Alexis Tolstoï a également contribué au mythe littéraire du vampire avec sa Famille du vourdalak. A l’inverse de Polidori et Le Fanu pourtant, l’auteur n’apporte pas de vision personnelle du vampire. Il n’a pas innové, reprenant les légendes slaves au pied de la lettre, il fait le choix de dépeindre la transformation d’une famille entière en vampires. Après que Gorcha, le chef de famille, soit partit avec un autre paysan à la poursuite d’un brigand turc, il revient transformé en mort-vivant, pourtant, il avait prévenu sa famille :

« Attendez-moi pendant dix jours, dit-il à ses enfants, et, si je ne reviens pas le dixième, faites-moi dire une messe de mort, car alors je serai tué. Mais, avait ajouté le vieux Gorcha, en prenant son air le plus sérieux, si — ce dont Dieu vous garde ! — je revenais après les dix jours révolus, pour votre salut ne me laissez point entrer. Je vous ordonne dans ce cas d’oublier que j’étais votre père et de me percer d’un pieu de tremble, quoi que je puisse dire ou faire, car alors je ne serais qu’un maudit vourdalak qui viendrait sucer votre sang 12. »

Sa famille ne respecte pas sa volonté malgré ses avertissements. Gorcha revient après dix jours et change son petit-fils en vampire. Ce dernier transforme alors sa mère, qui attaque à son tour son second fils, son mari, puis son beau-frère. Ici, le vampire possède une sorte de pouvoir hypnotique et son point faible réside dans sa peur des symboles sacrés. Tolstoï livre une histoire de revenant dans la conception la plus fidèle des légendes populaires, donnant à voir le vampire pour ce qu’il est à l’origine : un paysan slave, rustre et crotté. Malheureusement c’est la fidélité de Tolstoï à la tradition qui va brider la pérennité de son oeuvre. Si l’auteur russe a lu Dom Calmet et en a retenu les enseignements, il s’y restreint, n’innove pas et n’enrichit pas le mythe, à l’inverse du Vampire de Polidori ou du Carmilla de Le Fanu.
III ) Les constantes du mythe

Le recoupement des légendes populaires et des œuvres littéraires permet de dégager des thèmes récurrents spécifiques aux histoires de vampires. Nous désignerons ces thèmes comme les constantes du mythe vampirique. On remarquera dès lors que le vampire n’est pas représenté de la même manière selon qu’il est décrit dans les romans ou dans le folklore slave.
a) Le thème du sang

Le sang est le plus souvent considéré comme un symbole de vie : ne lit-on pas dans la Bible : « La vie de la chair est dans le sang 13 » ? Pourtant, on s’aperçoit dans les histoires consacrées aux vampires qu’il devient une substance contradictoire, associé aux vivants, mais aussi aux morts vivants. Car pour prolonger sa non vie le vampire, tel une sangsue, doit se nourrir du sang de ses victimes. Il retrouve ainsi force et vigueur, comme c’est le cas dans Carmilla, ou la femme vampire alterne entre des moments de faiblesse extrême (lorsqu’elle manque de sang) et des semblants de retour à la vie (quand elle est repue). Le sang permet aussi au vampire de retrouver une apparence humaine, de cacher son aspect cadavérique. Ainsi lorsque Dom Calmet, dans son ouvrage consacré aux vampires, rapporte l’exhumation d’un revenant, on apprend que ce dernier apparaît baignant dans du sang, le corps chaud, la peau molle et flexible. Mais l’éternité a un prix, le vampire doit se nourrir des vivants. Inévitablement, ses victimes dépérissent petit à petit et finissent par mourir. D’un point de vue moral, c’est la soif de sang et la mort qu’elle engendre qui font du vampire un monstre damné et non pas un demi-dieu immortel. Fondamental dans le développement du mythe vampirique, le thème du sang représente donc la marque de la damnation, la frontière entre malédiction et miracle de la résurrection. En outre, le sang va inéluctablement instaurer un rapport de force entre l’homme et le vampire. Certes, il y a déjà une opposition de statut puisque l’homme est vivant et que le revenant est mort. Mais au-delà de cette différence fondamentale, le sang va permettre d’intégrer un rapport plus conflictuel encore. Plus que le choc de la mort et de la vie, la rencontre entre le vampire et l’homme est avant tout celle du prédateur et de sa proie. Le vampire devient un chasseur et il doit se nourrir de l’homme et boire son fluide vital. S’il ne s’agit pas là de cannibalisme, c’est toutefois la forme suprême du parasitisme.
b) Vampirisme et épidémie

La présence du vampire dans une région se révèle toujours de la même manière. Une puis plusieurs personnes décèdent. On pense d’abord à une épidémie, une pestilence. Comme le dit un vieil ermite dans La Famille du Vourdalak :

« Le vampirisme est contagieux [...] ; bien des familles en sont atteintes, bien des familles sont mortes jusqu'à leur dernier membre. » Il en va de même chez Le Fanu, « J’espère que ce n’est pas la peste ou une autre fièvre qui nous menace. Ça y ressemble bien pourtant, continuai-je 14. »

Car le vampirisme peut à de nombreux égards être comparé à une épidémie. Les gens meurent les uns après les autres, mystérieusement, s’affaiblissant de jour en jour avant de rendre l’âme. Les chercheurs ont démontré que les cas de vampirismes tels que ceux rapportés dans La Dissertation de Dom Calmet, n’ont jamais été si nombreux que durant les grandes épidémies de peste qui ravagèrent l’Europe. Il est vrai que l’on retrouve des similitudes entre ces deux formes d’épidémies. Selon la tradition populaire slave, les vampires reviennent d’abord hanter leurs proches, décimant tous les membres de leur entourage ; on constate que le résultat est le même à la découverte d’un pestiféré : toute sa famille est mise en quarantaine et elle périt souvent intégralement après quelques jours. De la même manière, durant les épidémies, on enterrait souvent des gens sans être sûr qu’ils étaient morts, ce qui a pu faire germer le concept de non-mort qui se relève de la tombe. On remarque enfin que le rat, rongeur symbole de prolifération et de contamination, s’est peu à peu retrouvé associé, par analogie, aussi bien au phénomènes de vampirisme qu’aux épidémies pestilentielles 15.


  1. L’anatomie vampirique

L’anatomie des vampires dans les légendes et dans les œuvres antérieures à celle de Bram Stoker suit elle aussi certaines règles. Bien qu’étant mort, le vampire n’apparaît pas comme un cadavre ambulant. Loin de là. Son corps ne subit pas, au-delà de la mort, les affres de la décomposition. Il paraît parfois plus hirsute qu’avant sa mort, doté par exemple de touffes de poils dans les mains, signe de sa bestialité. Le plus souvent, les membres du revenant restent souples, ses ongles et ses cheveux continuent de pousser et le mort paraît en bonne santé. Prenons l’exemple de Pierre Plogojovits, revenant de Hongrie dont on a déjà parlé précédemment et dont Augustin Calmet relate l’exhumation :

« Ils trouvèrent que son corps n’exhalait aucune mauvaise odeur, qu’il était entier et comme vivant, à l’exception du bout du nez, qui paraissait un peu flétri et desséché ; que ses cheveux et sa barbe étaient crûs, et qu’à la place de ses ongles qui étaient tombés, il lui en était venus de nouveaux ; que sous la première peau qui paraissait comme morte et blanchâtre, il en paraissait une nouvelle, saine et de couleur naturelle, ses pieds et ses mains étaient aussi entiers qu’on les pouvait souhaiter dans un homme bien vivant 16. »

Le corps du revenant est donc maintenu dans un état végétatif. On remarque qu’il n’est pas fait mention ici des canines proéminentes, celles-ci ne faisant pas partie des légendes populaires mais du mythe littéraire, puisqu’elle seront ajoutées plus tard par Sheridan Le Fanu dans Carmilla. On note aussi que Lord Ruthven, le vampire de Polidori, ne correspond pas à cette description du mort à la peau rosacée. C’est à partir de Ruthven que le vampire masculin va prendre des allures de gentilhomme ténébreux, d’être cruel à la peau froide, au teint livide et aux lèvres vermeilles, gardant ainsi des séquelles physiques et morales de son passage dans le monde des morts. Enfin, si la femme vampire est toujours séduisante, son homologue masculin n’est pas beau. Chez Polidori, il n’y a pas de séduction à proprement parler. Lord Ruthven doit user de son pouvoir surnaturel et hypnotique pour charmer ses victimes. De la même manière chez Tolstoï, le personnage de Gorcha est loin d’être séduisant : il apparaît comme un vieil homme à l’allure cadavérique et dont les yeux sont éteints et effrayants.


  1. Attraction et répulsion

Comme on l’a esquissé dans le paragraphe précédent, les vampires féminins de la fin du XIXe siècle offrent un contraste saisissant avec leurs homologues masculins, qu’il s’agisse de Gorcha chez Tolstoï ou de Lord Ruthven chez Polidori. Les vampires féminins de cette période sont tous, sans exception, beaux et désirables. Prenons l’exemple de Carmilla : « Elle était tout aussi belle à la lumière du jour. Elle était certainement la créature la plus ravissante que j’aie jamais vue 17. » Pourtant, derrière cette beauté se cache la mort, et les victimes peuvent la ressentir. Chez Le Fanu, Carmilla est belle, mais sa beauté a quelque chose de dérangeant. C’est d’ailleurs là l’exemple d’attraction-répulsion le plus marquant de la littérature “vampirique”. Comme le souligne Sabine Jarrot dans son ouvrage, la narratrice éprouve des sentiments contradictoires à l’égard de Carmilla : « J’étais, comme elle le disait “attirée par elle”, mais je ressentais en même temps à son égard une sorte de répulsion 18. » L’idée de beauté impure se retrouve également dans La famille du Vourdalak de Tolstoï, avec le personnage de Sdenka. Avant de devenir vampire, Sdenka était belle, mais en plus elle était pure et innocente. Sa transformation l’a encore embellie, mais cette beauté paraît étrange, elle est impure et provoque une certaine forme de répulsion. Ces deux exemples nous permettent de remarquer que la beauté de la femme vampire est indissociable du sentiment de perversité, d’impureté qui en émane. Il en va de même pour l’homme vampire, du moins d’une certaine manière. Si ce n’est pas sa beauté qui attire les convoitises, c’est son fascinant pouvoir sur les mortels et son statut de créature maléfique car, comme le souligne J.J. Lecercle dans son article, Une Crise de sorcellerie, « le Mal fascine (le vampire est plus intéressant que le bourgeois ; Satan est curieux, tout ange ennuie) 19. » Le Mal, indissociable d’une certaine sensualité perverse, d’un pouvoir de séduction hypnotique, voilà ce que le vampire représente pour l’homme, une ambiguïté certaine entre l’envie, l’attirance et la crainte, le rejet.


  1. Pouvoirs et faiblesses du vampire

Le vampire est une créature surnaturelle à bien des égards. On sait déjà qu’il a aboli les frontières entre la vie et la mort, mais il possède d’autres pouvoirs extraordinaires. Les légendes ainsi que les romans font état de sa force phénoménale, mais aussi de ses dons de métamorphose. Le vampire peut se transformer en loup, prédateur honni de tout temps par les paysans car il attaque le bétail et souvent considéré comme un suppôt du Malin. Certains vampires ne prennent pas forcément la forme du loup. Carmilla par exemple prend celle d’un chat noir, autre animal chargé de symboles, compagnon des sorcières et synonyme de mauvais œil pour qui en aperçoit un. Le vampire peut également se changer en brume, pouvant ainsi pénétrer discrètement dans la demeure de sa victime. Carmilla utilisera ce “tour” pour quitter sa chambre discrètement, alors que toutes les issues sont verrouillées. Enfin, le vampire de Polidori, Lord Ruthven, a le pouvoir d’hypnotiser ses victimes, ce qui lui permet de fonder sa chasse sur la séduction. Si le vampire bénéficie d’une certaine forme d’immortalité (il est éternel si personne ne le tue à l’aide d’un certain rituel) et qu’il possède de nombreux pouvoirs, il faut pourtant noter que sa non vie est régie par des règles très strictes 20. Ainsi, le vampire a aussi des points faibles. Tout d’abord, on notera qu’il est sensible aux symboles sacrés : il craint la croix, le crucifix, l’eau bénite et l’hostie. Ensuite, le non-mort craint également le pieu. Celui-ci fait partie du rituel qu’on utilise pour se débarrasser du vampire. Ce rituel est décrit dans la Dissertation mais aussi dans Carmilla : on doit d’abord enfoncer un pieu dans le cœur du mort, ce qui lui fait pousser un cri épouvantable, ensuite on lui tranche la tête et enfin on fait brûler le tout, on est alors débarrassé du vampire. Pourtant, si le pieu semble être une arme efficace contre les revenants chez Dom Calmet ou Le Fanu, certains auteurs le rendent inefficace contre leur vampire. C’est le cas de Tolstoï avec le personnage de Gorcha, qui se sert du pieu qui l’a transpercé comme d’une perche pour sauter les ravins. Les non-morts semblent aussi craindre l’ail. S’il n’en est pas fait mention dans les œuvres littéraires précédant Dracula, l’ail possède néanmoins des vertus permettant de chasser les revenants : en effet, ceux-ci n’en supportent pas l’odeur. Les Roumains recommandaient ainsi de cacher de l’ail dans son lit et de tracer des croix sous celui-ci à l’aide de charbons pris à l’encensoir, selon eux cela chassait les mauvais esprits 21. On avait aussi coutume en Europe centrale de frotter les fenêtres, les portes et toute autre interstice de la demeure avec de l’ail pour qu’aucun démon ne s’y introduise. Dans l’antiquité enfin, on sait que l’ail faisait fuir les stryges, ces monstres mythiques dont on a parlé précédemment. Pour finir, on remarque que le vampire est un prédateur nocturne. A l’image de Carmilla ou de Lord Ruthven, il est actif durant la journée, ce n’est pourtant qu’à la tombée de la nuit qu’il commet ses forfaits. Si la nuit lui permet d’œuvrer dans l’ombre, loin du regard des mortels, on notera aussi qu’elle semble avoir certains effet sur le vampire. C’est ainsi que Lord Ruthven, après avoir été mortellement blessé par un coup de couteau, retrouve ses forces sous les rayons de la lune. Dans une optique manichéenne, la nuit semble donc réveiller les forces maléfiques alors que le jour, symbole de vie et de pureté, chasse les démons et autres mauvais esprits.

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