Première partie : La fondation du mythe





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II ) La rédemption du vampire


Le vampire moderne on l’a vu, s’est peu à peu humanisé. On ne distingue plus chez lui les signes d’animalité (crocs proéminents, griffes acérées, oreilles pointues) qui caractérisaient ses prédécesseurs. Au lieu de cela, on peut contempler une créature anthropomorphe à tout point de vue, qui tout comme l’homme, évolue à présent en société. Le cinéma avait doté le vampire de la parole, parfois même, on avait pu voir quelques tentatives pour l’humaniser, comme c’est le cas dans le Nosferatu de Herzog, où le comte exprime sa solitude et sa mélancolie. Rice va exploiter tous ces éléments pour faire du vampire un être nouveau. Sa créature, qui accède à la parole, va pouvoir faire le récit de sa vie mais aussi expliquer sa condition au lecteur. Ce dernier va ainsi découvrir que le vampire dispose d’une conscience, qui le pousse à réfléchir sur ses actes, ses relations avec les hommes et surtout, sur sa nature. Comme tout être humain, le mort-vivant s’avère tourmenté par des questions existentielles, concernant son identité, ses origines, mais aussi et surtout, sa place dans le monde.
a) Le “je” de la conscience

Le vampire de la fin du XXe se caractérise principalement par sa prise de parole. Chez Rice comme chez Somtow, le vampire parle de lui et de ses problèmes, aussi bien quotidiens que métaphysiques. Timmy Valentine cherche un sens à son existence en se confiant à Carla, sa psychanalyste. Lestat lui, écrit sa biographie et chante ses secrets devant des milliers de fans. Quant à Louis, il se livre aux questions indiscrètes d’un jeune journaliste, raconte sa vie, sa mort, et lui explique ce qu’il ressent face à sa nature vampirique. Cette inversion de la structure narrative (c’est désormais le vampire qui donne son point de vue) modifie radicalement la figure traditionnelle du suceur de sang, qui acquiert ainsi une intériorité et une historicité. En accédant à la parole, il peut dépeindre son univers intime, sa vision du monde, mais avant tout, il peut justifier ses actes pour gagner la sympathie du lecteur. Il décrira ainsi les revers de l’immortalité, concédant que le prix à payer pour l’éternité s’avère bien lourd :

« L’immortalité devient une peine de prison que l’on purge dans une maison de fous peuplée de formes et de figures totalement inintelligibles et sans valeur. Un soir, le vampire en se levant se rend compte que ce qu’il a craint, pendant des dizaines d’années peut-être est arrivé : il se rend compte tout simplement qu’à aucun prix il ne veut vivre davantage 104. »

Le vampire moderne est donc conscient et en quelque sorte victime de sa propre condition. Louis, le mort-vivant d’Entretien avec un vampire fait ainsi preuve d’états d’âme lorsque Claudia lui demande de créer un autre prédateur nocturne : « tu ne me feras pas […] complice d’un meurtre […]. Et je ne serai pas la cause de la damnation des légions de mortels qui mourront de sa main 105. » Marius, un vampire qui apparaît dans le second livre des Chroniques, est également torturé par sa condition de prédateur : « comment accepter de me voir, moi, Marius, qui avait reçu tant d’amour dans ma vie, devenu dispensateur de mort ? 106 » Il reste également lucide sur ses responsabilités: « Je serai toujours coupable de mes actes 107. » Les vampires démontrent donc une capacité à juger leurs actes, ce qui les pousse à se demander s’ils sont des créatures maléfiques. Dans cette optique, Lestat confie « l’amertume qu’il éprouve à être exclu de la vie […] à être une créature du Mal, à ne pas mériter d’être aimé alors qu’il a soif d’amour 108. » Le vampire reste pourtant lucide sur la légitimité de ses actes puisqu’il tue pour survivre alors que l’hommes lui, est capable de tuer pour des raisons bien plus futiles. En effet, l’homme chez Rice n’est pas seulement une victime, ni même un soldat de Dieu comme chez Stoker, il est source d’inspiration pour le vampire et rivalise avec lui, non plus en tant que représentant du Bien, mais en tant que concurrent dans l’accomplissement du Mal. C’est ce que l’un des membres du Théâtre des vampires affirme lorsqu’il dit : « nous nous efforçons de rivaliser avec les hommes en meurtres en tout genre ». Le vampire se défend donc d’être un mal pire que l’humanité elle même. Parfois, il peut même, dans sa logique, se considérer comme un justicier, qui aide la société en se nourrissant du sang des criminels : c’est le cas de Lestat, mais aussi de Marius, un vampire des Chroniques, qui transforment ainsi leur malédiction en moyen d’accomplir la justice. A travers son récit, le vampire tend donc à se disculper en relativisant la notion de mal, tout en sachant que ses actes le rendent monstrueux aux yeux de la morale. Dans ses réflexions, il se pose en victime d’une malédiction plutôt qu’en suppôt de Satan. On retrouve l’influence de cette pensée dans le Dracula de Francis Ford Coppola, paru sur les écrans en 1992. Dans le film, le prince Vlad 109 perd sa reine, qui s’est suicidée en le croyant mort au combat. De retour au château, Dracula apprend la nouvelle qui le rend fou de douleur. Lui qui a mené croisade pour la chrétienté se rebelle et insulte ce dieu qui a osé lui enlever sa reine. Il est alors maudit, tandis qu’une statue de la vierge verse des larmes de sang : « persécuté par le destin. Endurci pour l’éternité, il devient à son tour persécuteur 110 » pour l’éternité. Dans le film de Coppola, qui se veut le plus fidèle possible à l’œuvre de Stoker 111, le vampire tombe amoureux de Mina Harker (qui s’avère être la réincarnation de son aimée), introduisant ainsi une dimension romantique occultée par le roman d’origine, si ce n’est dans ces quelques mots : « Si, moi aussi, je peux aimer 112 ». Le manichéisme caractéristique du roman de Stoker disparaît pour mettre en valeur les tourments du comte, déchiré entre l’amour qu’il a pour Mina et sa conscience, qui lui interdit d’en faire une damnée. Finalement, le comte trouvera la rédemption grâce à l’amour. Bien que détruit par le groupe, la scène finale le montre retrouvant figure humaine, le visage baignant dans une lumière divine. Dieu a donc pardonné et libéré le vampire de sa condition diabolique. On voit ainsi l’impact des dernières représentations du vampire, qui tendent à faire de la créature un être romantique, torturé et capable d’amour.
b) Relations avec les humains

Dans les romans modernes, les vampires n’entretiennent plus les mêmes relations avec les humains. Les hommes entre eux d’ailleurs, n’ont plus du tout les mêmes rapports. Dans Dracula, Bram Stoker avait mis en scène un groupe solidaire et uni pour lutter contre le mort-vivant. Van Helsing, le couple Harker, Seward et les autres donnaient à voir des échanges plein d’amour et d’amitié et c’est cette force qui leur avait permis de vaincre le vampire. Ces croisades ne sont plus de mise aujourd’hui. Le vampire s’attaque à des victimes citadines, solitaires et isolées parmi les milliers de personnes qui peuplent les métropoles. Leur disparition est à peine remarquée parmi les centaines de crimes quotidiens et aucune chaîne de solidarité ne se met en place pour vaincre la créature. L’homme, qui représentait le Bien en opposition au Mal vampirique, n’a plus sa place dans ce combat. En effet, cette lutte s’est intériorisée dans le vampire seul, à travers la manifestation d’une conscience qui le pousse à se remettre en question. Chez Stoker, les humains étaient considérés comme des éléments à subordonner car Dracula voulait rester “maître”, comme il l’avait été de son vivant. Chez Rice, le vampire va avoir des sentiments contradictoires à l’égard de l’être humain. Le mort-vivant ressent à la fois de la supériorité vis-à-vis de l’homme et de la fascination, de l’envie pour une condition qu’il a perdue. D’une part, le vampire se sent supérieur aux humains grâce à ses capacités physiques et sensorielles hors du commun. Dans Le Voleur de corps 113, Lestat, revenu dans un corps de mortel fait d’ailleurs l’expérience de la pauvreté des sensations humaines :

« J’étais là, sous la forme d’un être humain, et cela me faisait horreur jusqu’à la moelle de ces os humains […]. Comme tout cela me semblait une vue parcellaire, où je ne retrouvais rien des grands espaces où le vampire évoluait ».

Parallèlement, le vampire éprouve une fascination pour les mortels, il est en quête de son humanité perdue et recherche l’illusion qu’il est encore vivant. Il est donc nostalgique de sa vie passée tout en sachant qu’elle ne pourrait être que décevante. Ce sentiment ambigu fait écho au traditionnel concept d’attraction-répulsion que l’on retrouve chez les hommes à l’égard des vampires. Ils sont effrayés par lui, utilisant pour se protéger les dérisoires parades religieuses que le folklore leur a enseigné. Pourtant, au-delà de cette réaction instinctive, c’est la plupart du temps la fascination qui prend le pas sur la peur. Van Helsing lui-même s’extasiait devant l’existence d’un être tel que Dracula tandis que le jeune journaliste d’Entretien avec un vampire, après avoir entendu le récit de Louis, n’a qu’une idée en tête : devenir à son tour un enfant de la nuit. Le vampire incarne tous les désirs refoulés de l’homme, il transgresse tous les tabous et toutes les lois, qu’elles soient humaines ou divines, il est donc logique qu’il attire la convoitise. Si cette situation semble faire du vampire un nouveau Méphisto, capable d’offrir l’éternité au mortel en échange de son âme, elle ne l’empêche toutefois pas de s’interroger sur ses origines, sur sa nature et sur sa place dans le monde.
c) La quête du vampire

Contrairement au revenant du XVIIIe siècle, le vampire moderne ne limite pas ses activités à la chasse aux humains. A l’inverse de Dracula, il n’est pas non plus obsédé par la conquête et la domination de l’homme. Comme le héros des romans d’apprentissage, le vampire d’aujourd’hui suit une quête, celle du savoir. Etant immortel, il a l’éternité devant lui pour accéder à la connaissance des mystères du monde et de sa propre nature. Cette quête sera donc déclinée suivant trois axes. Le premier d’entre eux sera emprunté par Louis, le protagoniste d’Entretien avec un vampire et par Timmy, la créature de Vampire Junction. Louis veut découvrir ce qu’il est devenu et pour cela, il va partir à la recherche de ses congénères. Il parcourra le monde en quête d’une réponse, dans « un espoir […] que quelque part nous pourrions apprendre pourquoi cette souffrance avait le droit d’exister 114. » Accompagné par Claudia, Louis rencontrera ainsi le vampire, ou plutôt la créature du vieux monde, conforme au mythe ethnographique puisqu’il s’agit d’un revenant sans âme ni sentiment, « un cadavre, un cadavre animé mais sans âme […] rien de plus 115 ». Les deux personnages trouveront finalement des réponses à leurs questions lorsqu’ils rencontreront les vampires parisiens. Timmy, le vampire de S. P. Somtow, recherche lui les réponses dans son passé, grâce à Carla, sa psychanalyste. C’est par le miroir onirique et déformé de sa conscience et de ses souvenirs qu’il cherchera à comprendre ce qu’il est réellement. Louis et Timmy recherchent leur propre identité, Lestat celle de sa race toute entière. Ainsi, le protagoniste de Lestat le vampire suit une autre voie, part en quête de son créateur et tente de découvrir quand et comment les vampires ont fait leur apparition sur terre. Il apprend que les fondateurs de l’espèce sont un couple de souverains égyptiens nommés Akasha et Enkil. Leur sang aurait été investi par une entité inconnue au moment de leur mort et leur corp seraient à présent endormis. Le texte rattache plus ou moins explicitement l’origine du vampire à la tradition de momification, aux pyramides (qui font ici office de cercueil) et au mythe d’Isis et d’Osiris. Les vampires ont donc maintenant une genèse, des légendes et des créateurs. En apportant une nouvelle origine à la malédiction, Anne Rice renouvelle le mythe, et remet en question la notion de damnation inhérente au vampirisme. En effet, la réponse apportée aux questions de Lestat n’apporte rien au vampire puisqu’elle ne détermine toujours pas sa place dans le monde : elle ne lui confère ni rôle ni justification. Le suceur de sang cherche donc, tout au long des Chroniques, a savoir s’il est une créature maléfique ou pas. Louis en particulier, désespère de ne pas trouver de réponse à cette question : « L’idée m’avait soudain frappé qu’il serait une telle consolation de connaître Satan […] de savoir que je lui appartenais en totalité, et d’accorder au tourment de mon ignorance le repos éternel 116 ». L’impuissance des symboles religieux contre les vampires peut néanmoins laisser penser que le vampire est un être différent de l’homme, plutôt qu’une créature du Diable. Le problème reste néanmoins en suspend puisque Louis finit par accepter « la plus fantastiques des vérités : que tout cela n’ait aucun sens ! 117 »

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