Un paysage académique en mutation





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Source : Philippe Poirrier, « L’histoire contemporaine » dans CAUCHY Pascal, GAUVARD Claude et SIRINELLI Jean-François (dir.), Les historiens français à l'œuvre,1995-2010, Paris, PUF, 2010, p. 69-87.
L'histoire contemporaine

Restituer, de manière synthétique et non caricaturale, les principales tendances qui ont gouverné, depuis quinze ans, l’histoire contemporaine en France relève de la gageure. L’exercice demeure somme toute difficile, et l’horizon de l’exhaustivité n’est pas une ambition raisonnable. Nous avons choisi quelques entrées, qui seront utilement et heureusement complétées par les contributions thématiques de ce volume. Dans un premier temps, nous examinerons les structures institutionnelles d’un paysage académique en mutation ; puis quelques débats qui ont mobilisé, et contribué à organiser, les chercheurs ; enfin, nous insisterons sur l’internationalisation de la recherche ; le renouveau des approches réflexives, et les enjeux de la valorisation des recherches des contemporanéistes1.

Un paysage académique en mutation


Une première pesée quantitative permet de prendre la mesure de ce que représentent les contemporanéistes au sein du paysage académique. Un peu plus de 700 contemporanéistes, historiens titulaires, peuvent être comptabilisés en 2008-2009 ; essentiellement dans la cinquantaine d’universités qui comportent des départements d’histoire2. La diversité est grande d’une université à l’autre. Cette configuration permet de distinguer les grandes universités parisiennes (une quarantaine d’enseignants-chercheurs à l’université de Paris-I Panthéon Sorbonne ; une trentaine à l’université de Paris-IV Sorbonne, une vingtaine à Paris Ouest Nanterre La Défense), quelques départements importants en région (Aix-Marseille, Toulouse Le Mirail, Lille Charles-de-Gaulle, Lyon Lumière : une vingtaine d’enseignants chercheurs), et une majorité de départements d’histoire qui comptent entre 5 et 15 enseignants-chercheurs. L’EHESS (environ 70 contemporanéistes), l’Ecole pratique des hautes études (une vingtaine de chercheurs), l’Institut d’Etudes Politiques de Paris (une quinzaine de contemporanéistes) et les IEP de province, quelques grands établissements scientifiques comme l’Ecole des chartes, l’Inalco et les Ecoles normales supérieures ont renforcé leurs équipes.
Le CNRS n’a guère renforcé son potentiel. Ses deux unités propres ont connu des trajectoires contrastées. L’Institut d’histoire moderne et contemporaine (IHMC) s’est rapproché des historiens et historiens de l’art de l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm. Le rapprochement, un temps envisagé, entre l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP) et le Centre d’histoire de science Po ne s’est pas concrétisé. Laboratoire généraliste, l’IHTP se singularise plutôt par une manière d’aborder les thématiques, et non dans les objets travaillés. Ces quinze dernières années, de nouvelles interrogations ont été déclinées sur la guerre, sa violence, les modalités de sortie de conflit, le traitement du procès par l’image, l’invasion de la société par ces images, la victimisation, l’avènement de nouveaux régimes d’historicité, interrogations qui sont venues s’arrimer sur les précédentes, tenant aux épurations, à la mobilisation, à la collaboration, à la mémoire notamment. Ajoutons néanmoins, qu’au-delà de ces deux unités propres, les chercheurs du CNRS sont également présents au sein des Unités mixtes et de recherches avec de forts contrastes d’une unité à l’autre, entre Paris et les équipes en région. Surtout, le vieillissement de l’effectif des chercheurs suscite de vraies inquiétudes, notamment dans le cas des laboratoires qui se consacrent à l’analyse sur les aires culturelles, quant à la survie de certains champs de recherche dans le cadre du CNRS.
La géographie des laboratoires de recherches n’épouse pas totalement les structures des départements d’histoire des universités. La tendance des dernières années a été au renforcement des centres de recherche dans le cadre de fusions, souvent imposées par le Ministère de la recherche et le Centre national de la recherche scientifique, et acceptées non sans réserve par les équipes de recherches. La taille et les périmètres des UMR se sont élargis. Quelques équipes d’accueil, comme le Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines de l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelinnes, ont su être attractives. Ce paysage académique, qui gouverne pour une part les logiques la recherche, n’est pas figé, et les incertitudes demeurent nombreuses. L’avenir des Sciences humaines et sociales au sein du CNRS est toujours en débat. Le « Plan Campus», impulsé en 2008, et la multiplication en région des Pôles de recherches et d’enseignement supérieur (PRES) devraient susciter de profondes recompositions des équipes de recherches. La création d’un pôle « Histoire et mondes contemporains », centre pluridisciplinaire autour d’une forte composante historique, sur le site Condorcet 2, qui concerne plusieurs établissements parisiens, devrait regrouper plusieurs UMR dont le Centre d’histoire sociale du XXe siècle et l’IRICE (Identités, relations internationales et civilisations de l’Europe). Au total, la domination parisienne est restée forte, avec plus de 42% des historiens contemporanéistes, même si les équipes de recherche des laboratoires installés dans les universités en région se sont renforcées, et mieux structurées, selon des formes diverses, transpériodes ou pluridisciplinaires selon les cas. En 2004, plus des deux tiers des chercheurs de la section 33 du CNRS étaient affectés au sein de laboratoires parisiens.
Dans le même temps, le marché universitaire est resté plutôt tendu, malgré les renouvellements générationnels suscités par la démographie des équipes. La réforme des études doctorales, initiée au milieu des années 1980, a commencé à traduire ses effets pratiques au début des années 1990. Le seuil d’exigence de la « nouvelle thèse », supérieur à l’ancienne thèse de troisième cycle, et l’habilitation à diriger des recherches ont permis au chercheur de décliner une plus grande diversité de thématiques. Le succès de différents statuts — allocataires temporaires d’enseignement et de recherche, allocataires de recherches, allocataires moniteurs et allocataires moniteurs normaliens – a contribué à l’émergence de docteurs de qualité. En histoire contemporaine, encore que la situation soit variable d’une université à l’autre, l’agrégation d’histoire est restée un sésame essentiel à l’intégration dans l’enseignement supérieur. L’écart entre le nombre de candidats et le nombre de postes ouverts au recrutement est resté très élevé, davantage que pour les périodes antiques, médiévales et modernes : de 1/120 à 1/70 selon les profils de poste. Le seuil d’entrée dans le métier est particulièrement élevé. C’est un signe incontestable de l’attractivité préservée de l’histoire contemporaine chez les jeunes chercheurs ; c’est aussi, et moins positivement, une configuration qui traduit la difficile insertion professionnelle des docteurs en histoire contemporaine. En 2004, un texte, signé par de jeunes contemporanéistes, publié dans Vingtième siècle sous le titre « Sauver aussi la recherche en sciences humaines et sociales à l’université », exprimait toute une série d’inquiétudes légitimes3.
Les principales tendances, signalées en 1995 par René Rémond, se sont renforcées4. Le dix-neuvième siècle mobilise moins de chercheurs, non sans contrastes dans le détail. La période révolutionnaire, après les fastes commémoratifs et la densité des débats autour du Bicentenaire, réunit un « noyau actif et cohérent » — la formule est de Jean-Clément Martin (1) — de chercheurs. La tendance est à l’ouverture chronologique, vers l’amont et la remise en cause de la Monarchie depuis le coup de Maupéou en 1770 ; vers l’aval jusqu’aux années 1830-1840. « Une histoire toujours vivante » : tel est le sous-titre du bilan historiographique le plus récent publié sous la direction de Michel Biard (2). Restauration et Monarchie de Juillet font l’objet de nouvelles investigations. Longtemps moribondes, les études sur la Restauration se sont renouvelées, notamment par la redécouverte de la « modernité » de la période (3). Le Second Empire a fait l’objet d’une réhabilitation prudente comme période de recherches. En revanche, les Seconde et Troisième Républiques constituent toujours des champs actifs pour la recherche en histoire contemporaine. « Penser le XIXe siècle », titre d’une livraison de la Revue d’histoire du XIXe siècle (1996) et programme pérenne de ladite revue, a contribué, depuis une large décennie, à une remise en cause des anciens modèles historiographiques ; à la volonté d’échapper à la linéarité de ce siècle, en privilégiant notamment le croisement des temporalités multiples.
Surtout, la place des vingtiémistes s’est incontestablement renforcée au sein des départements d’histoire ces quinze dernières années. La trajectoire d’historiens, membres de la génération des baby-boomers, le confirme : glissement ou élargissement de la fin du XIXe siècle vers l’entre-deux-guerres pour certains ; des années 1930 vers l’après-1945 pour d’autres. Alors que certains d’entre eux s’interrogeaient sur la légitimité d’aborder les années 1960, les jeunes chercheurs, issus des générations des années 1960 et 1970, investissaient plus largement, quel que soit leur thème de recherches, et avec volontarisme, l’histoire du temps présent. Cette dernière s’est banalisée, non sans continuer à susciter quelques réserves, et n’est plus réductible aux seules périodes sensibles de notre histoire nationale comme le régime de Vichy ou la guerre d’Algérie. L’ensemble du XXe siècle mobilise aujourd’hui des historiens qui utilisent les outils offerts par les différents domaines historiques. Cette présence rend d’autant plus inéluctable la confrontation avec les autres sciences sociales présentes sur ce territoire. L’exemple des travaux, souvent collectifs, qui portent depuis deux décennies sur Mai 68 est particulièrement significatif. « L’événement » est réinséré dans une temporalité plus longue, et mobilise des historiens, des sociologues et des politistes (4). Il n’en reste pas moins vrai que les historiens du temps présent ont accordé, dès les débuts de cette pratique historienne, une attention particulière aux événements traumatiques de l’histoire européenne du XXe siècle. Ils privilégient de plus en plus une histoire transnationale et comparative. Plusieurs processus sont particulièrement analysés : la représentation et les usages sociaux du passé, la mise au présent du passé et la mise en histoire du présent. La notion même d’événement s’en trouve revisitée. L’historien du temps présent déploie, comme le souligne Henry Rousso, « une forme d’engagement dans la cité » : énoncer des vérités incontestables, lutter contre toutes les formes de négationnisme et accompagner le basculement du présent dans le passé.
La machinerie commémorative, toujours très présente, a accompagné, au plan des recherches comme des publications, l’organisation des agendas des contemporanéistes : poursuite du Bicentenaire de la Révolution française vers le Directoire, le Consulat, puis l’Empire ; 150e anniversaire de la Révolution de 1848 (1998) ; centenaire de la condamnation de Dreyfus (1994), relayée en 1998 à l’occasion du centenaire de la publication de « J’accuse… ! » de Zola, puis en 2006 lors du centenaire de la réhabilitation du capitaine ; 80e puis 90e anniversaire de la Grande Guerre ; 50e puis 60e anniversaire de la Libération ; 60e puis 70e anniversaire du Front populaire ; 30e et surtout 40e anniversaire de Mai 1968 ; 50e anniversaire de la Ve République (2008)… La liste est longue de ces anniversaires au sein de laquelle, chaque année depuis 1998, le Haut comité des célébrations nationales, sélectionne ceux que l’Etat juge bon de célébrer au nom de tous les citoyens5. Le contemporanéiste est fortement mobilisé, entre opportunité scientifique, conviction citoyenne, et réponse à la demande sociale

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