Par Valérie Mortaigne et Rachel des Bois





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Conf’ Chantée : Johnny, le roi caméléon
Par Valérie Mortaigne et Rachel des Bois

le 10 juillet 2009 aux Francofolies de La Rochelle

1 - La gueule
Rachel démarre directement sur Ma gueule


C’est avec Ma gueule que Johnny Hallyday commence les concerts de Tour 66, la tournée de ses 66 ans, qui rend hommage à la mythique Route 66 qui traverse les Etats-Unis d’Est en Ouest. Il dit qu’elle sera la dernière de ses tournées, tout en la sous-titrant, non sans contradiction, Ca ne finira jamais.

Alors voilà, surgi du fond de scène, Johnny est introduit par un flot de lumière et de son. Puis tout s’arrête. Jambes écartées, micro en main, il attend, la foule frémit, en silence, il la contemple, sans bouger, sans ciller. Et puis voilà le cri : « Quoi ma gueule ?». Premiers évanouissements sur la pelouse. Soigner son entrée est une règle au music-hall. Celle-ci est inédite, parfaite.

Ma gueule fut écrite en 1979 par Gilles Thibaut, un habitué des adaptations des rocks anglo-saxons en français, attaché à Johnny Hallyday pendant dix ans, de 1965 à 1975, puis à Claude François. Les années 1970 sont dures à Hallyday. Alcool, drogue, folie de sa tournée Rock n’roll Circus en 1972, alors qu’il entretient une liaison dangereuse avec la chanteuse Nanette Workman. En 1979, Hallyday a le visage bouffi.

Gilles Thibaut cherche une nouvelle chanson pour son interprète favori. Il se souvient de notes prises en 1974, alors qu’il venait de croiser dans un studio Alice Sapritch, actrice à la « gueule » tordue, une laide qui devint belle par son talent, et son style : le fume-cigarette, le chignon, l’œil noir. Le croisant en studio, cette dernière lui dit : « Tu devrais m’écrire une chanson, D’ailleurs, j’ai le sujet et le titre : Ma gueule ». Ma Gueule n’est pas née dans la gaité. D’ailleurs, le compositeur, Pierre Naçabal, s’est suicidé, après avoir été accusé de plagiat. Il s’était acheté une maison avec les royalties de la chanson, mais la justice avait bloqué ses revenus. Il en est mort.
Pour Hallyday, l’année 2009 sera donc celle des adieux. L’idole nationale se passera désormais des tournées marathons, il ne jouera plus aux Dieux du Stade, ne s’imposera plus les camions 12 Tonnes, les nuits blanches, les hôtels anonymes. Alors, il soigne aussi sa sortie : en chantant Et maintenant (« que vais-je faire, à tout ce temps qui reste à ma vie »), de Gilbert Bécaud, à la base une histoire d’amour, prise ici à contresens. Un des grands titres du patrimoine français.

Johnny est certes un rockeur, mais il s’inscrit aussi dans la longue tradition du music-hall. Il sait donc que dernière tournée ne veut pas dire adieux. Un ami de Johnny, Charles Aznavour, a annoncé sa dernière tournée en 2007, a ensuite multiplié les concerts, avec cette phrase laconique : « - Disons que je fais des adieux... ». Le champion des adieux prolongés fut Félix Mayol né en 1872, mort en 1941. Il annonça sa « dernière » en 1918, puis trimballa sans scrupules son Viens Poupoule jusqu'à sa véritable retraite en 1938, vingt ans après.

Dans vingt ans, Johnny qui est né en 1943, aura 86 ans, environ l’âge auquel Charles Trenet revenait au Théâtre du Chatelet, en justifiant le choix de la salle : « Je ne reviendrai jamais à l'Olympia, car j'y ai fait mes adieux à la scène il y a treize ans ».

Et si Johnny partait pour de vrai ? Inimaginable ! Un pan de la jeunesse de la France s’enfuirait, un chapitre de son histoire. Souvenirs, souvenirs : 1963. Johnny est au cinéma, en beau mec gentil dans D’où viens-tu Johnny, de Noël Howard, avec des chansons à la clé, Ma guitare, Pour moi la vie va commencer ! Le début du film se passe à Pais. Johnny est au troquet, avec sa bande de copains. C’est l’époque des blousons noirs, les terreurs des bals des samedis soirs qui se castagnent à coups de chaîne de vélos. Le Johnny du film joue au flipper. Il porte une chemise de flanelle à grands carreaux, américaine. Il est grand, le jean est son emblème. Avec ses copains, il répète, un rock, pas du tout destroy, bien au contraire : « A plein cœur vers toi mon amour/A plein cœur vers notre avenir/A plein cœur… ».

Au troquet, des malfrats lisent Paris-Turf et boivent des whiskys sur glace. Les poulets ont des DS 21, des bonnes sœurs ont des 2 CV. La petite copine, c’est Sylvie, robe bleue, dents de la chance. Pour une histoire de drogue (transportée à son insu), il s’exile en Camargue. Il y retrouve le cousin Django, beau brun picador de taureau, jaloux. Le rôle de Django est tenu par Pierre Barouh, auteur avec Francis Lay du célèbre comme nos chabadabadas… du film Un homme et Une femme de Lelouch. Celui du patriarche des Camarguais, par Sardou père. Tout ce beau monde abuse du pastis, et c’est une France profondément paysanne où « on parle beaucoup, mais on ne dit rien ».

Déjà sur Johnny, on porte des commentaires inhabituellement intellectuels : « Dyonisos déchiré et splendide », « Toujours entouré, toujours seul », « Condamné à être lui-même quand on attend qu’ils soient la conscience inquiète de tous ». pour répondre à cette attente, au grès des vents, Johnny le gentil se forge bientôt une autre identité : l’homme seul, le persécuté, le voyou, le marginal, l’amoureux trahi, l’homme bâtard né dans la rue.

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2 - Johnny l’Américain
Au début des années 1960, son âge d’or, Hallyday est le passeur, celui par qui la jeunesse de France peut découvrir les sons des Etats-Unis ou d'Angleterre. Il est d'abord Johnny-rock'n'roll, avec pour modèle les pionniers Jerry Lee Lewis, Chuck Berry, Elvis Presley, Eddie Cochran, Gene Vincent... quand ils étaient encore sauvages et en rupture. Puis c'est Johnny-twist. Mais parce qu'il est curieux, qu'il part dès 1962 enregistrer dans les studios américains, parce qu'il a du talent, Hallyday ne se laissera pas coincer par son image d' idole des jeunes.

Johnny adapte, il a des paroliers, certains de talent, d’autres des sortes de traducteurs littéraux. Hallyday a une voix formidable, un talent rythmique exceptionnel et rattrape les catastrophes textuelles, comme celle-ci :
Rachel chante Excuse moi partenaire

Mais, parfois, l’adaptation est libre et la réussite totale. Ainsi,

Rachel chante Le Pénitencier.


En 1964, Jean-Philippe Léon Smet est soldat au 43e régiment blindé d'infanterie de marine en garnison à Offenburg en Allemagne. Soldat modèle comme le fut son idole Elvis Presley. Il enregistre Le Pénitencier pendant une permission. Dans la carrière de Johnny, Le Pénitencier est considéré par ses fans comme une chanson symbole de son répertoire. C'est la première fois que le mot « rebelle » apparaît dans la critique pour définir le chanteur.

Hallyday suit les bouleversements du rock depuis la caserne. En 1964, la Grande-Bretagne aime le groupe The Animals, qui vient de rajeunir à la guitare électrique un vieux blues américain, The House of the Rising Sun (« La maison du soleil levant »), avec un long solo de l'organiste Alan Price. La chanson raconte la vie d’une jeune prostituée, et la maison en question est un bordel. Secrétaire particulier de Johnny, Carlos, demande à Hugues Auffray, le « passeur » français de Bob Dylan, d’écrire la version française. Comme Johnny chante toujours à la première personne, Hugues Auffray et la parolière Vline Buggy, fille du compositeur Leo Koger, qui lui a déjà écrit La Bagarre, doivent transformer cette complainte d'une femme que la misère oblige à se prostituer. Et la maison close devient maison d'arrêt.

Pour Hugues Aufray, l'important était de sortir Johnny du twist yé-yé. Les groupes britanniques débarquaient, il fallait changer de style. « J'ai voulu lui donner la possibilité de se mouler dans un nouveau personnage, raconte-t-il. Celui du garçon rebelle, entre James Dean et Marlon Brando. Johnny avait commencé par faire du rockabilly, il s'était mis au twist et s'installait dans le yé-yé avec des chansons de plage (Souvenirs, souvenirs, Itsi Bitsi Bikini, Da Doo Ron Ron, etc). Et moi, je voyais en lui se profiler un personnage dramatique, complexe, marginal. En une nuit, l'idée m'est venue de l'imaginer en adolescent délinquant, jeté dans un Pénitencier. »

Retour en 1959 : Johnny débute et Presley triomphe, James Dean est déjà un mythe. Il a l'Amérique chevillé au corps! En 1959, le premier 45-tours de Johnny Hallyday portait la mention suivante au recto : « Américain de culture française, il chante aussi bien en anglais qu'en français. » En 1960, Line Renaud lui fait faire sa première télévision à « L'école des vedettes », qu’elle présente avec Aimée Mortimer ; « le papa est américain, la maman française », dit-elle devant ce gars de 16 ans, pantalon de cuir noir, gueule à la James Dean, se faisant passer pour le fils d'un cow-boy de l'Oklahoma.

Il triomphe ensuite à l'Olympia. La presse effarée s'indigne. Le magazine Salut les copains en fait l'idole de la génération yé-yé. Et c’est Charles Aznavour qui lui conseille d'avouer sa vraie identité et qui lui compose une pure chanson française : Retiens la nuit.

D’où vient à Johnny cet amour immodéré des Etats-Unis ? Johnny Hallyday n’est pas né dans la rue, il est né dans le 9 è arrondissement, le 15 juin 1943, dans Paris occupé. Sa mère Huguette Clerc accouche dans la clinique la plus proche de son domicile, cité Malesherbes, la même où naîtra Françoise Hardy, une enfant du quartier, comme Jacques Dutronc. Les parents vivent maritalement deux rues plus bas, rue Clauzel. Dans le péché. Le 23 rue Clauzel est aussi le lieu de la première légende de Johnny Hallyday, l’homme qui n’a jamais pu dire « maman » et « papa »: content d’avoir un fils, mais poivrot, Léon Smet vend et le lait et les layettes et le lit de son enfant pendant que le bambin est encore dans les bras de sa mère à la clinique. Huit mois plus tard, c’est la rupture.

Huguette Clerc, elle-même fille naturelle, retrouvera Léon Smet, et l’obligera à l’épouser afin que son fils ne soit pas bâtard. Ce n’est que le 7 septembre 1944, après le débarquement que Jean-Philippe Clerc deviendra Smet, de nationalité belge. Et Léon disparaîtra aussitôt, pour ne revoir son fils que dix-huit ans plus tard.

Le père :

Léon Smet n’est, fondamentalement, pas un pauv’gars. Né en 1906 à Schaerbeek, près de Bruxelles, il est orienté vers une carrière artistique par sa sœur Hélène, de vingt ans son aînée. Léon danse, jongle, fait le clown. Il fait aussi du journalisme. En 1935, il ouvre à Bruxelles un cabaret, Le Trou Vert. Il prend le nom de Jean Michel et fonde en 1936 une troupe de théâtre, le Théâtre des arts. Jean Michel devient une figure importante de l’avant-garde bruxelloise. Il a des yeux magnifiques, chante bien, séduit les femmes. Il rêve de conquérir Paris : il y arrive en 1939. Ses activités théâtrales battant de l’aile, Léon Smet, qui sait chanter, fait du cabaret. Il se produit au Capricorne, le cabaret ouvert un an auparavant par Agnès Capri, une artiste qui occupa une place importante dans la chanson française, et fut notamment la première interprète de Jacques Prévert dès l’ouverture du Bœuf sur le Toit, repaire de Jean Cocteau.

Juive, elle doit fermer le Capricorne en 1940. Elle se réfugie en Algérie, Mais les mois passés par Léon Smet sur la scène du Capricorne lui a permis de se lier d’amitié avec Serge Reggiani, Mouloudji, ou l’acteur Jacques Duflilho. Léon Smet part en zone libre, mais revient à Paris en 1941. Grâce aux relations qu’il a nouées auparavant, il devient producteur d’émission de variétés à la Télévision de Paris – il y fera embaucher son ami Marcel Mouloudji comme machiniste les studios des Buttes-Chaumont.

La mère :

La vendeuse de la crémerie de la rue Lepic, Huguette Clerc, a vingt-trois ans, elle est jolie. Elle est séduite par Léon l’acteur aux yeux bleus et à la voix grave. Ils se mettent en ménage, sortent beaucoup, rencontrent des artistes, des écrivains, des acteurs, qui donnent à Huguette l’envie de se destiner au mannequinat. Elle sera modèle chez Lanvin, puis chez Jacques Fath. Quand son compagnon prend la poudre d’escampette, en 1944, la jeune fille se retrouve fille-mère. Une plaie à l’époque, un péché, une tare qu’elle part cacher en Normandie pendant quelques mois, avant de revenir à Paris, chez Hélène Mar, la sœur de Léon Smet.

La tante :



Ex-actrice et cantatrice, Hélène Mar élève ses deux filles, Desta et Menen, 15 ans, danseuses. Elle a épousé leur père à Bruxelles, Jacob Adol Mar. Fils d’un missionnaire allemand, et d’une Ethiopienne fille d’un petit chef local, jacob Mar devient fonctionnaire en poste à Bruxelles, Jacob Mar fait des affaires, que l’annexion de l’Ethiopie par l’Italie mussolinienne en 1936 complique. La famille s’exile à Paris, rue de la Tour-des-Dames, toujours dans ce quartier de la Nouvelle Athènes, entre Grands Magasins et Butte Montmartre. Interné au Camp des Mille en tant qu’étranger en 1939, Jacob Mar cherche à sa sortie la protection de l’ambassadeur d’Allemagne en France, Otto Abetz, qui lui permet de trouver un travail à Radio-Paris, lancée en juillet 1940 par la Propaganda Abteilung. Jacob Mar va y animer «Le quart d'heure colonial».

A la Libération c’est l’épuration. Un après-midi de 1946, Jean-Philippe et sa mère rentrent du square, des voitures de police sont stationnées devant l’appartement familial. Jacob Mar est arrêté, condamné à cinq ans de prison pour collaboration et pour avoir «favorisé des entreprises de toutes natures avec l'ennemi». Il est interné au camp de Drancy - Sacha Guitry aussi.

Quelle honte ! Quel opprobre ! Hélène Mar, la femme du condamné, en profite pour filer à Londres, où elle a trouvé un engagement de cinq ans à l'International Ballet of London pour ses deux filles. Jean-Philippe a trois ans, il est de nationalité belge, ses cousines de nationalités éthiopiennes, et les voilà partis outre-Manche, avec la bénédiction d’Huguette, libérée ainsi de ses obligations maternelles, chargée en contrepartie de soigner l’appartement et de veiller au bien-être du prisonnier à qui elle apporte des paquets en prison.

Fin du cauchemar à Londres, et début de la vie tribale et fauchée des troupes de saltimbanques. A Londres, Jean-Philippe Smet croise le chemin du comédien, chanteur, musicien, Lee Hallyday, qui épousera l’une de ses cousines, qui lui donnera l’idée de l’Amérique, celle de son nom, et le goût du spectacle. Désormais, loin de la France collabo et de la petite Belgique, loin de sa mère, la liberté aura pour nom Amérique.

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3 - Johnny le Caméléon
Parce qu’il n'a pas d'oeuvre personnelle à défendre (il a peu composé et écrit), il est un formidable interprète des chansons des autres. Pas un courant ne lui échappe, il est caméléon, suscite des modes sans s'y arrêter, mieux que ses concurrents, il est en accord avec son époque.

Les dizaines d'adaptations en français des succès anglo-américains, les parures du moment, les personnages du rock qu'il incarne, tout est crédible : il passe des Beatles à Tony Joe White, de Bob Dylan à Otis Redding, il est Elvis, pleure La Petite Fille de l'hiver, évoque les paradis artificiels, se métamorphose en James Brown (Confessions) avant de se parer des fleurs « peace and love » . Longtemps, les auteurs-compositeurs ayant travaillé pour Hallyday ont effacé les frontières entre l'homme fantasmé - par eux - et la personnalité caméléon de leur interprète. Ainsi, il partagea l’amour de l’Amérique avec le journaliste Philippe Labro, journaliste, romancier, cinéaste, patron de RTL, cheville ouvrière de l'ascension de Johnny, qui a commencé d'écrire des chansons pour lui dès 1969 (Jésus-Christ est un hippie ).

A toute vitesse, il est à l'affût des nouveautés, de l'air du temps, mélangeant tout parfois, réagissant au quart de tour. Parfois, il s’implique, il va jusqu’à écrire des mots et de la musique, en réaction contre Antoine par exemple, qui l’avait cherché dans ses Elucubrations


Rachel chante Les Elucubrations puis Cheveux longs idées courtes
Le chanteur belge Ferré Grignard l’accuse de plagiat, mais la vérité est que Johnny sait profiter de tout pour nourrir sa musique et ses légendes.

Cependant, à partir du milieu des années 1970, gros problème : Hallyday ne peut plus emprunter les dernières voies du rock : les paillettes et la décadence morbide de David Bowie ou Lou Reed, le disco, le punk.

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4 - Johnny adoubé par les intellos

Jean-Philippe a soixante-six ans, et la France de Nicolas Sarkozy le sacre idole de tous - les jeunes ayant théoriquement rejoint la génération des yéyés dans l'admiration du monument. Comment Jean-Philippe Smet s'est-il retrouvé dans le rôle d'icône nationale après avoir assumé celui d'idole des jeunes, malgré les moqueries des Guignols, les « Ah, queu ! », ses faiblesses physiques et musicales.

Depuis vingt ans, les intellectuels ont joué un rôle-clé dans la transmutation de Johnny . Le fait n'est pas unique. Quand la chanson française moderne naît, avec Yvette Guilbert, à la fin du XIXe siècle, et qu'elle étend son public, c'est que ce milieu très physique, très sexuel, des cabarets a attiré des intellectuels et des gens des arts bourgeois. Sigmund Freud, Zola et Toulouse-Lautrec vont admirer à Montmartre la dame aux longs gants noirs au Chat Noir, à l’Eldorado ou au Moulin Rouge. Pendant ce temps, le tango argentin, né dans les rues de Buenos-Aires, devient un art majeur dans les salons aristocrates parisiens. L’intelligentsia est fascinée par le monde de la nuit, sa trivialité supposée, et ses dangers. Yvette Guilbert, Fréhel prenaient de la cocaïne, Johnny avoua en 1998 au quotidien Le Monde y avoir goûté.

Les politiques y sont aussi pour quelque chose. Jospin, Chirac, Raffarin, Seguin, Lang, Sarkozy et ses ministres … se pressent aux concerts de Johnny, d'autant qu'il représente, à leurs yeux, le peuple. En 1981, François Mitterrand et Jack Lang intronisaient le conservateur Charles Trenet, alors au fond des limbes, comme poète national, chantre de la douceur des campagnes et de l'intégration réussie. Vingt ans plus tard, Johnny occupera la tour Eiffel sous les bons offices du maire de Paris, Jean Tiberi, et y revient le 14 juillet 2009, sur injonction du président de la République, Nicolas Sarkozy.

Dans la transformation de Johnny en mythe, un homme et deux dates sont à retenir : Jean-Luc Godard, 1984 et 1998. En 1984, le cinéaste embauche le chanteur pour Détective. En 1998, il s'incline devant lui, révérence et yeux baissés, en recevant de ses mains un César d'honneur du cinéma français.

Jean-Luc Godard a déjà employé Chantal Goya ( Masculin, féminin, 1966), puis les Rolling Stones ( One + One, 1968) et les Rita Mitsouko ( Soigne ta droite, 1987). Mais l'histoire retiendra davantage la rencontre « de l'intellectuel qui écrivait dans les Cahiers du cinéma et d'un loulou qui ne connaît pas le solfège », selon le journaliste Maurice Achard.

En 1985, Johnny vit avec Nathalie Baye, actrice cultivée. Puis, il se rachète une conduite commerciale en travaillant avec deux musiciens consensuels et grands fabricants de tubes, Michel Berger et Jean-Jacques Goldmann, politiquement ancrés à gauche. Il faut ensuite attendre 1998, et la sortie de l'album Ce que je sais, conçu par Pascal Obispo, pour que le relais de l’intelligentsia reprenne son action, par le biais de l'écrivain Daniel Rondeau qui taille à Johnny, dans le quotidien Le Monde, un costume à la hauteur de sa propre vision du chanteur de rock : un rescapé, un roc, un survivant... Il invente à l'occasion le concept de « destroyance » - ou comment vivre en dents de scie, mourir et renaître à chaque instant.

Ce que je sais inaugure une stratégie médiatique nouvelle : petit bouc, T-shirt, col en V, les photographies du « Sphinx » proposées à la presse seront similaires à celle de la pochette de l'album. Le même style est gardé pour Sang pour sang (1999), avec en parallèle un contrat juteux pour la publicité des opticiens Optique 2000 - blouson à fines raies, remake façon Matrix de l'attirail James Dean, lunettes noires en plus.

Dans la foulée, Françoise Sagan prend la plume pour Quelques cris (dans Sang pour sang paru en 1999). Elle est dans un registre admiratif, à l'instar de Marguerite Duras, qui écrivait en 1964, alors qu’elle effectuait un entretien pour le magazine Le Nouvel Adam: « A le voir marcher dans la grande salle vide, je comprends ; c'est de la marche que la chance est partie. Quand il marche, Johnny est comme au premier jour ». Notons cependant que l'auteur de Barrage contre le Pacifique adoucissait ainsi son jugement premier: « Il ne me répond encore pas. Ne veut-il pas répondre ou ne comprend-t-il pas ce que je veux dire ?... J'abandonne. Il ne comprend pas ce que je veux dire. Il ne peut pas comprendre. »

D’ailleurs, comprenait-il ce qu’il chantait ? , se demande aujourd’hui ses admirateurs à la tête bien faite, dont certains ne lui ont pas pardonné d’avoir voulu changer de nationalité pour des raisons fiscales – de la Belgique à Monaco -, d’avoir emménagé en Suisse à Gdaastad, summum de la légèreté politique de la jet-set, d’avoir hurlé avec les loups contre cette fiscalité française éloignant les riches de la France, et d’avoir dîné le soir de son élection en 2007 avec Nicolas Sarkozy au Fouquet’s., fleuron du groupe de jeux et d’hôtellerie de luxe Lucien Barrière.

Tiens par exemple, Quelque chose de Tennessee, écrite par Michel Berger, l’homme de gauche, fils du professeur Hamburger, lettré et malin, où l’on reconnaît la voix de Nathalie Baye pour l’introduction :

"À vous autres, hommes faibles et merveilleux

Qui mettez tant de grâce à vous retirer du jeu

Il faut qu'une main posée sur votre épaule

Vous pousse vers la vie....

Cette main tendre et légère..."

Le Tennessee, Etat américain qui fait rêver ? Pas du tout. Il s’agissait du poète américain et homosexuel Tennessee Williams (1911-1984).

Rachel chante
Quelque chose de Tennessee
1985 (M. Berger)
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5 - Johnny et ses amis

En 1997, à la sortie de l’album Ce que je sais, pas une photo, ou presque, qui ne montre Johnny flanqué de son alter ego de la jeune génération, Pascal Obispo. Le pari était de réconcilier Hallyday avec les radios jeunes, qui le boudaient. A Avec Sang pour Sang, ce sera sa plus grosse vente. La stratégie commerciale est fine. Obispo commence à avoir du succès, il a écrit pour Florent Pagny, des tubes.A chaque fois qu'il entendra « Hallyday », l'auditeur pensera ``Obispo`` ; à chaque fois qu'il entendra ``Obispo``, il pensera ``Pagny``. Ce jeu de miroir, Gainsbourg, pionnier en la matière, l’affectionnait, mais son but était autre que commercial : séduire les femmes, Birkin, Bardot, Karina, Adjani ou Deneuve.

Le véritable inventeur de cette logique de sauveteur fut Michel Berger. Il la pratiqua avec France Gall, et aussi avec Françoise Hardy, pour qui il a réalisé l'album Message personnel, à dix mille lieux de Tous les garçons et les filles. Avec Message personnel, il avait montré que pour lui la composition ne s'arrêtait pas sur la feuille. Il allait jusqu'au bout de tout, jusqu'à la production et la scène, passant à l’époque pour le producteur le plus doué du monde avec Quincy Jones.

En 1984, Johnny est mal à l'aise. Les déchirements de Ma Gueule ne lui suffisent plus. Alain Lévy, alors PDG de PolyGram France, lui présente le créateur de Starmania, qui conçoit l'album Rock'n'roll attitude pour le rocker en mal d'image. Sa sortie suit de peu le tournage de Détective de Jean-Luc Godard.

L'année suivante, nouvelle opération avec Jean-Jacques Goldman. Gang, où percent des chansons comme Laura ou Je t'attends, connaît une réussite mitigée, malgré la « goldmania » du moment. Par la suite, Goldman mettra beaucoup la main à la pâte.

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6 - La loi du corps

Sex Symbole, Hallyday ? Non. Provoquant au moment de ses premiers déhanchements, Hallyday affirme surtout la primeur du physique, à l’image de son chant, partant du bas ventre pour aller directement à la gorge sans passer par la tête. Rien à voir avec les entreprises de séduction lascive d’un Aznavour, les éveils de sens d’un Nougaro, les désirs parallèles d’un Gainsbourg ou les provocations d’une Juliette Gréco. Hallyday, c’est le corps, ses chaînes, ses pesanteurs, ses forces, ses performances.
L'amour porté à Johnny passe par une perception très physique de sa personne. En sueur, en voix, en forme, en bagarre permanente, en boxeur, gêné par la pluie, empêché par le vent, Johnny entre dans la tourmente pour de vrai. C'est un sportif, une image de marque, un Zidane, une course fulgurante vers les buts. La sexualité et la sensualité sont absentes de ses chansons, à quelques exceptions près, la plus célèbre, la voici :


Rachel chante

Que je t'aime
1969 (J. Renard / G. Thibaut)

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7 - Johnny, Dieu des Stades
1998 sera l'année du Stade de France, enfilade de tubes sur fond de gigantisme. Ces grands shows à l'américaine permettent de réviser en choeur les tubes d'hier. Ils offrent à un destin inespéré : dieu des stades.

Johnny a souffert, et la France aime les histoires, les vies remplies. Elle s'attache à Johnny comme à Jacques Chirac pour leur longévité, leur résistance physique. Après avoir confessé sa descente aux enfers de l'alcool pour cause de blessure amoureuse, le chanteur Renaud fédère à nouveau les foules en 2002, à une époque de sa carrière qui n'est certainement pas la plus créative. Aux stars riches et célèbres, la France préfère les maudits et les flambeurs.
D’ailleurs, Hallyday est une sorte de boxeur en combat, superstitieux, flambant. Le summum, à ce chapitre, demeure 4 septembre 1998. La France vient de remporter la coupe du monde de football, tout le monde est heureux.

Mais le 4 septembre, jour de la première, il pleut, les câbles électriques sont noyés sous les trombes d'eau. Sur la pelouse, la route-décorum où Johnny devait faire une démonstration de moto sauvage sur la pelouse prend des allures de patinoire. Avec ce ciel bouché, adieu pyrotechnie, filin, hélico. Le concert est annulé. Les deux suivants sont un triomphe. Et la foule reprend en chœur : Allumez le feu.


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8 - La paix, fin de l’histoire
Hallyday, c’est un mec. Les filles le suivent, et il s’ennuie. Il s’ennuie ferme Jean-Philippe quand il n’est pas Hallyday, quand le quotidien lui prend la tête et ses forces. La scène le revigore, le rajeunit et brise la force du quotidien. C’est finalement bien plus intéressant. Comment va-t-il finir ? Faire du cinéma ? Quel meilleur rôle, le sien, que celui que lui a donné Johnny To, dans Vengeance, le film qui lui ont permis de monter à nouveau les marches du Palais des Festivals en mai 2009: un malfrat qui adore bouffer, cuisiner des petits plats. Un trouble qui a des trous de mémoire, à cause d’une balle resté logée dans la tête, qui adore les colts et se sent étranger à tout.
The King Is Dead, le roi est mort : c’est le titre original d’une chanson transformée par Hallyday, via son complice Long Chris, en tube francophone, en 1976, sous le titre de Gabrielle. D’un morceau de folk américain qui raconte des légendes de voyage, Johnny fait le rock du trop plein d’amour. Trop de chair, voici l’histoire de ce mec épuisé par une amante vorace. L’histoire d’un garçon qui aurait pus s’ennuyer toute sa vie en regardant la télévision, si n’avait été l’aiguillon de la célébrité, et l’esclavage qui va avec. Fin d’un chapitre ? C’est à voir, pour le moment laissons le crier, confondant l’amour vorace du public et celui des femmes, comme le poète persan figurait l’ivresse de la foi divine par l’ivresse du vin :
« Je veux partager autre chose /

Que l'amour dans ton lit/

Et entendre la vie /

Et ne plus m'essouffler sous tes cris ».
Rachel chante

Gabrielle

(T. Cole / adapt L. Chris - P. Larue)

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