«Romans historiques et historiens professionnels : remarques sur une compétition pour la représentation du passé»





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date de publication22.10.2016
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« Romans historiques et historiens professionnels : remarques sur une compétition pour la représentation du passé ».
Laurent Broche.
« Dans le domaine de la connaissance comme ailleurs, il y a concurrence entre des groupes ou des collectivités pour ce que Heidegger a appelé “l’interprétation publique de la réalité”. De manière plus ou moins consciente, les groupes en conflit veulent faire triompher leur interprétation de ce que les choses ont été, sont et seront1.» Ce constat de R.K Merton se vérifie particulièrement à propos des évocations du passé pour deux raisons principales : elles participent éminemment à la construction et aux évolutions des divers degrés de l’identité et donc touchent à des sujets sensibles d’autant plus qu’elles sont aisément accessibles aux profanes et donc susceptibles de multiples détournements ; en apparence elles semblent aisément praticables puisqu’il suffit de savoir lire et écrire pour aligner des pages qui assurent dire le passé. Parmi les protagonistes du champ historiographique, les historiens professionnels forment une communauté savante unie autour de normes et pratiques les distinguant du reste des producteurs de discours sur le passé et leur conférant la prétention d’écrire une histoire scientifique. Leurs œuvres poussent sur un même champ que les romans historiques : le passé. Ils n’y découpent pas toujours les mêmes « territoires », c’est à dire des sujets et des angles d’approches, et s’y trouvent souvent en concurrence. Entrent en jeu dans cette rivalité des facteurs que ces deux sphères ne maîtrisent guère tels le capital culturel, le temps disponible et les moyens financiers des potentiels lecteurs. Fondamentalement, il y a une « compétition entre fiction et histoire », « un combat pour la représentation entre les romanciers et les historiens »2. Le présent article propose quelques remarques sur cette compétition à partir d’exemples concrets.
Au début de La Pyramide3 d’Ismail Kadaré, Chéops, nouveau pharaon, annonce qu’il ne souhaite pas se faire édifier une pyramide et exige de ceux qu’inquiète cette décision d’autres arguments que la nécessaire imitation des prédécesseurs. Après maintes recherches, le grand prêtre Hemiounou explique au souverain que l’idée date d’une crise non de pénurie mais d’abondance. Le bien-être rendant les sujets plus indépendants et donc plus rétifs à l’autorité, il fallait l’éliminer en entreprenant une œuvre qui, tout en fascinant, affaiblisse les corps et les esprits. Après examen de projets parfois farfelus, on retint l’édification de tombeaux royaux en forme de pyramide. Hemiounou, solennel, quasi menaçant, termine son discours sur les fonctions cruciales de la pyramide : « elle est pouvoir, Majesté. Elle est répression, force, argent. Mais elle est tout autant obnubilation des foules, constriction de l’esprit, amollissement de la volonté, monotonie et déperdition. Elle est, mon pharaon, ta garde la plus sûre. Ta police secrète. Armée. Flotte. Harem. Plus elle sera haute, plus ton sujet paraîtra minuscule à son ombre. Et plus ton sujet sera petit, mieux tu te dresses, Majesté, dans toute ta grandeur. » Le pharaon capitule, la pyramide sera construite.

Qu’Ismaël Kadaré dénonce, par cette parabole historique, la dictature d’Enver Hodja, pour qui on édifia d’ailleurs un musée en forme de pyramide, est évident. Cependant, la raison qu’il donne à l’existence des pyramides apparaît pertinente, et propose un schéma explicatif applicable aux régimes totalitaires du XXe siècle qui imposèrent à leur population diverses entreprises titanesques. Sans l’annoncer, sans peut-être le vouloir, Kadaré ne se contente pas de raconter ou de décrire, mais propose une explication de phénomènes du passé. Ainsi, certains romans cassent ce qui semble être la répartition traditionnelle des capacités : aux romans historiques l’ambiance d’une époque, la psychologie des personnages ; aux livres d’histoire les explications et les analyses. En effet, ils fournissent eux aussi des schémas explicatifs parfois suggestifs et originaux.
Meurtres pour mémoire de Didier Daeninckx, publié en 1984, s’ouvre sur le récit de la très violente répression de la manifestation pacifique d’Algériens organisée par le FLN le 17 octobre 1961. Aux abords des boulevards ensanglantés, Roger Thiraud, professeur d’histoire dans un collège, est assassiné. Vingt ans plus tard, l’inspecteur Cadin mène une enquête sur la mort de Bernard Thiraud, fils de Roger, tué à Toulouse alors qu’il consultait les archives de la préfecture. Cadin découvre que les deux victimes écrivaient une monographie sur leur ville natale, Drancy, d’où les Juifs de France partirent vers les camps de la mort et voulaient comprendre les effectifs très élevés de déportés venus du Sud-Ouest. Deaninckx a fait un roman à clefs. Veillut, Préfet de Toulouse sous Vichy et organisateur de la déportation les Juifs du Sud-Ouest qui poursuit après guerre une belle carrière le menant à de hautes responsabilités à la préfecture de Paris en 1961, est une transposition de Maurice Papon. 1981 – date de l’assassinat du jeune Thiraud – correspond au début des premières vraies révélations sur le passé de Papon4. D’autres noms de personnages inventés par Deaninckx renvoient à des individus et à leurs parcours. Lecussan, chef archiviste de la Préfecture de Toulouse, qui avertit Veillut dès qu’on vient fouiller dans les dossiers sensibles, reprend le patronyme d’un des responsables de l'assassinat des époux Basch en janvier 1944. Cadin, explorant la correspondance de la Préfecture, relève le nom du ministre de l’Intérieur en 1942 : « Jean Bousgay », invention contractant René Bousquet et Jean Leguay, respectivement secrétaire général de la Police de Vichy et délégué à la police en zone occupée. Deaninckx a dépouillé la presse de 1961, récupéré des passages censurés d’articles, consulté des lettres de manifestants relatant les événements, interrogé plusieurs témoins. Il a fait de même pour Drancy et la déportation. Pour l’écrivain, dont des proches furent victimes des actes de Papon, l’exhumation de ce passé est un vieux compte à régler doublé d’un acte politique et citoyen que souligne l’épitaphe du roman : « En oubliant le passé, on se condamne à le revivre ».

Plus tard, Deaninckx écrira : « A une époque où le robinet n'arrête pas de couler, où on n'a pas encore eu le temps de réfléchir sur les choses qu'elles sont déjà mortes,(…), et où l'on n'a pas le temps de comprendre ce qui arrive et qui est pourtant d'une importance capitale, le travail des traces, le travail de compréhension, de freinage du temps incombe uniquement aux romanciers, et, bien plus tard, dans un deuxième temps, aux historiens. Les journalistes, eux, sont emportés par le temps, dépassés par les nécessités de l'actualité5. » Depuis la parution du roman, les historiens ont investi le 17 octobre 1961, la carrière de Maurice Papon, l’attitude des hauts fonctionnaires durant la Seconde guerre mondiale et les limites de l’épuration, autant de sujets peu abordés auparavant. Au-delà d’un éventuel mutisme dû à leur position de salarié de l’Etat, à ne pas exagérer puisque nombre d’entre eux dénoncèrent de tous temps abus de pouvoirs et injustices6, dans leur retard sur le romancier il faut invoquer des habitus et exigences professionnelles : une certaine dépendance vis à vis des archives publiques (sur le sujet encore inaccessibles dans les années 1980) ; la relative négligence (mais il y a des progrès) envers les périodes les plus récentes ; un certain dédain ou parfois un suivisme passif à l’égard des dénicheurs de scandales, du sensationnel ou des zones d’ombre et des soubresauts de la mémoire collective.

Le succès de Meurtres pour mémoire témoigne de la capacité de la fiction à bousculer la mémoire nationale oublieuse et de la sensibilité persistante des événements dont il traite. Devancier des historiens, Deaninckx le fut aussi dans Cannibale qui exhume les zoos humains des années 1930 alors que le sujet n’était travaillé que par quelques spécialistes7. Même situation pour les romans palestiniens de F. Hurani, Durûb al–Manfâ (« Les chemins de l’exil ») qui, en pionniers, ont raconté le vécu de la « Nakba » (expulsion généralisée en 1948) alors que les études historiques focalisaient surtout sur ses causes et ses conséquences. Ainsi, certains romans historiques investissent en pionniers des faits jusque-là délaissés par les historiens.
Yourcenar auteur de romans historiques ? Elle rejetait l’appellation8 mais toujours écrivit des romans nourris d’histoire. A la question : « Pourquoi écrire un roman, et non un traité ou un livre d’histoire ? » , elle répondit :
« je me méfie du fait que l’histoire systématise, qu’elle est une interprétation personnelle qui ne s’avoue pas telle, ou au contraire qu’elle met agressivement en avant une théorie prise pour une vérité, qui est elle–même passagère. L’historien (…) est dominé par des théories, quelquefois sans même s’en apercevoir. Mais si l’on fait parler le personnage en son propre nom, comme Hadrien, ou si l’on parle, comme pour Zénon, dans un style qui est plus celui de l’époque, au style indirect, qui est en réalité un monologue à la troisième personne du singulier, on se met à la place de l’être évoqué ; on se trouve alors devant une réalité unique, celle de cet homme–là, à ce moment–là, dans ce lieu–là. Et c’est par ce détour qu’on atteint le mieux l’humain et l’universel9. »
Ce « détour », qui permet « de rétrécir à son gré la distance des siècles »10, Yourcenar le fit par la construction érudite de personnages fictifs et par la « reconstitution » des mémoires d’un empereur du IIe siècle. Il peut sembler facile à l’historien de renvoyer Yourcenar dans le territoire de la fiction. Avec une belle machine à remonter le temps, impossible de retrouver Nathanaël d’ « Un homme obscur » ou Zénon de L’Oeuvre au Noir. Ils n’auraient pas juré dans Bruges ou Amsterdam d’autrefois mais n’y étaient pas car ils n’appartiennent qu’à l’imaginaire. Certes, mais le « bourgeois » du XIXe siècle, le « poilu » de la Grande guerre ou le patricien romain qui peuplent les livres d’histoire bardés de notes érudites eux aussi sont des abstractions. Dans un voyage dans le passé, on ne les rencontrerait pas ; on croiserait juste les individus présents dans les traces consultées. Ainsi, on peut considérer que de même que l’historien part d’individus attestés pour construire des catégories collectives, Yourcenar, à partir d’investigations semblables, élabore des types caractérologiques, Zénon, par exemple, s’assimilant à un outil conceptuel qui synthétiserait le type idéal du savant de la Renaissance pris à partie par la religion officielle11.

Avec l’engin d’H.G. Wells on pourrait approcher Hadrien. Mémoires d’Hadrien a donc saisi un beau sujet d’histoire. A sa sortie, les critiques littéraires parlèrent de « Mémoires supposés » et d’une « Française d’aujourd’hui [qui] a écrit les Mémoires d’un empereur romain »12. L’historien Charles Picard, de la Sorbonne, fut hostile et ironique13. Yourcenar, blessée, répondit, du moins en manifesta le désir14. Outre-Rhin, W.Abel ne fut guère plus convaincu15. Néanmoins, Mémoires d’Hadrien devint rapidement une référence positive et incontournable des travaux d’histoire romaine16 et fit longtemps figure d’épouvantail. En effet, entre 1923 et 1997, le « plus grand peut-être de tous les empereurs »17 n’eut qu’un biographe, peu convaincant selon les spécialistes.

Entre les évocations des historiens et celle de Yourcenar, les différences sont profondes. L’historien cherche à connaître toute la vérité possible sur un homme ; il écrit et analyse depuis le présent ; le personnage investi ne survit pas à son enquête, l’évocation est une belle tombe pour un défunt couvert de commentaires. Yourcenar tente de reproduire l’intégralité d’un moment : Hadrien écrivant ses mémoires ; elle se place vers l’an 845 de l’ère romaine ; l’empereur vit, agit sur ceux qui le lisent. Les différences de points d’ancrage du récit – le présent pour l’historien, le passé pour Mémoires d’Hadrien ; le regard du savant pour la biographie, celui de l’empereur pour le roman – aboutissent à deux types de vérité dissemblables. Le biographe, à partir des sources disponibles, tente de rendre et comprendre un personnage sur qui il propose de la vérité argumentée et dûment pesée. Au vu du savoir mobilisé pour son entreprise, Yourcenar aurait pu s’aligner sur cette prétention. Elle a préféré proposer une vérité possible, celle d’Hadrien, donc sa vérité. Son Hadrien ment et enjolive18 ; oublie19; sélectionne. Yourcenar, qui admet l’inévitable trace de soi20, dose à partir des sources21 et selon une exigence directrice : «Quoi qu’on fasse, on reconstruit toujours le monument à sa manière. Mais c’est déjà beaucoup de n’employer que des pierres authentiques22.» L’historien peut juger la vraisemblance et le ton des propos d’Hadrien, mais guère reprocher leur contenu puisqu’ils sont ce que l’empereur aurait pu et voulu dire23. Seuls les véritables mémoires pourraient réduire à rien le livre - on ne les a pas.

Yourcenar a peut-être réussi ce que certains historiens reconnaissent à Shakespeare24 et que Canetti appelait la capacité « à maintenir les accès entre les êtres »25 : parler pour des disparus. Surtout, elle a triomphé des historiens sur deux plans. La biographie historienne sera toujours à refaire puisque la découverte d’un document ou une problématique différente pourront la réviser ; le roman restera fixe, inébranlable, car l’empereur ne peut revenir sur ce qu’il a écrit. Surtout, à moins qu’un jour resurgisse l’original, une postérité potentielle pourrait faire passer le roman du statut d’autobiographie fictive et presque usurpatrice à celui d’autobiographie authentique. En effet, peut-être qu’un savant du futur, dans les fragments épars de notre civilisation alors disparue, trouvera des pages, sans nom d’auteur, et les analysera, par recoupements avec d’autres brimborions, comme la traduction des mémoires de l’empereur26.

L’ombre de l’Hadrien de Yourcenar porte sur les études faites sur ce personnage et sur ses lecteurs. A elle s’applique cette remarque sur Dumas : « Forçant à peine le trait, je me demande même si la lecture d’une solide monographie sur Richelieu, avec tout le nécessaire appareil de notes, sources et références, suffirait à corriger l’image, fausse, forcément fausse, qu’une fois pour toutes, il y a aura bientôt cinquante ans, je me suis faite du cardinal dans Les Trois Mousquetaires !»27. Dumas diffuse un imaginaire si puissant que l’historien doit souvent se situer par rapport à lui, en pensée – lorsqu’il travaille les mêmes personnages et faits –, dans ses écrits – lorsqu’il s’adresse aux lecteurs –, pour le répudier, l’amender ou le confirmer28. Les images mentales développées par Dumas s’estomperont peut-être au fil des générations, encore que des dérivés – films, rumeurs – les relayent ; mais d’autres auteurs en ont créées de très fortes : difficile de se dégager de la « vraisemblance impitoyable » d’American Tabloïd et American Death Trip de James Ellroy ; pas évident d’oublier le Bernard Gui ou le scriptorium du Nom de la Rose d’Umberto Eco. Concurrent des historiens, le roman historique diffuse un imaginaire qui pèse sur les représentations du passé.
Ne serait-ce qu’esquisser une histoire de l’attitude des historiens professionnels français à l’égard du roman historique est impossible ici. Notons cependant quelques points assurant qu’il n’y eut pas obligatoirement répulsion. Parmi les très sérieux Méthodiques, certains ne rechignaient pas à recommander la lecture de quelques romans pour mieux se représenter une époque29 et accueillirent favorablement les écrits du pourtant très sceptique Anatole France qui, chartiste, aurait pu être de leurs collègues. Le médiéviste Achille Luchaire débute d’ailleurs sa recension de Jeanne d’Arc par : « Historien dans son récit, critique d’histoire dans sa Préface, M. Anatole France, à ce double titre, est des nôtres, et ce livre tout entier nous appartient »30 et lui réserve ce qualificatif tout au long de sa discussion des options du romancier. Autre médiéviste, autre temps, Jacques Heers écrit : « les romans historiques de Zoé Oldenbourg m’ont apporté de grands plaisirs de lecture jamais démentis, ses évocations (…) emportent la sympathie du lecteur et, pour ma part, l’adhésion de l’historien31.» En ouverture de son Gilles de Rais, se référant à un roman de Gilbert Prouteau, il précise : « Je ne souscris en aucune façon au mépris que certains historiens manifestent pour le roman historique (…) il faut tout de même rester attentif, avoir conscience que, lardée de fiction, l’histoire n’est plus l’histoire. (…) je goûte depuis très longtemps le plaisir de ces lectures, et j’ai souvent eu l’occasion d’admirer de beaux talents, me sachant bien incapable d’écrire le moindre roman. Quant à reprocher erreurs, anachronismes, voire interprétations que je considère fautives, je n’en perçois pas vraiment la raison, du moment qu’il est spécifié qu’il s’agit d’un roman et que la critique le traite comme tel32. » Heers poursuit en regrettant que de nombreux journalistes aient oublié que Prouteau avait écrit un roman.

Si des historiens ont apprécié certains romans historiques, d’autres ont collaboré avec leurs auteurs. Dans la préface de Jeanne d’Arc, Anatole France exprime sa gratitude envers ses « illustres confrères, MM. Paul Meyer et Ernest Lavisse » ainsi qu’à Petit-Dutaillis, Langlois et d’autres. Mieux, à la fin des années 1960, la collection « L’histoire en liberté » proposait une véritable association : les romanciers apportant « leurs dons d’évocation et d’analyses psychologiques » ; les historiens fournissant aux auteurs par un « Centre de documentation historique » dirigé par Marc Ferro « le concours d’historiens et de chercheurs chevronnés et, au lecteur, la garantie d’une information scientifique, à la fois plus complète et critique, mise au service de la vérité historique et du talent33. »

Dans son Franco34, Bartolomé Bennassar cite plusieurs fois, et de manière élogieuse, les romans de Francisco Umbral35, les mémoires apocryphes rédigés par l’antifranquiste Marcial Pombo imaginé par Manuel Vasquez Montalban36 et le scénario d’un film historique37. Cet historien a écrit un roman historique : Les Tribulations de Mustafa des Six-Fours38, manuscrit autobiographique incomplet d’un de ces Chrétiens convertis à l’Islam qu’il venait d’étudier dans Les Chrétiens d’Allah. Dans sa postface, Bennassar joue avec le lecteur : « il n’existe que deux hypothèses : ou bien le manuscrit est authentique, ou bien le faussaire est un historien » ; puis lui fournit des indications bibliographiques pour l’aider à vérifier la fiabilité du récit, avant de le replonger dans l’expectative en lui indiquant qu’on ne trouve pas trace du procès du protagoniste dans les archives de l’Inquisition : « Documents égarés, séries incomplètes ou invention ? ». Dans son Ravaillac le fou de Dieu, Jeannine Garisson ne donne aucun commentaire39. Pierre Grimal, dans Mémoires d'Agrippine40, avertit dès le début son lecteur de ses intentions, de ses supports et additions. Soleils Barbares de Norbert Rouland est pédagogique : une cinquantaine de pages d’informations, avec bibliographie et sources, répondent aux appels de notes du texte que précède une carte « L’empire romain et les royaumes barbares à la fin du Ve siècle »41.
Par des notes, l’historien professionnel atteste les informations de son propos. Dans son discours, il s’oblige à spécifier les différents degrés de vraisemblance, depuis le certain jusqu’à l’hypothétique. Ces contraintes, qui sont des piliers de la spécificité de l’écriture de cette profession puisqu’elles rendent possibles les potentielles vérifications et témoignent explicitement du travail de recherche, gênent l’exploration de certains thèmes telles que la psychologie des protagonistes, les faits n’ayant pas laissé de traces directes, etc. Par conséquent, si certains historiens professionnels écrivent des romans historiques c’est peut-être qu’au-delà d’un plaisir d’auteur ils y trouvent un moyen pertinent de toucher à des sujets que leur rhétorique habituelle ne permet pas d’investir ou qu’ils ne peuvent aborder qu’avec d’infinies précautions de style. Le roman historique leur apparaît un détour efficace pour atteindre des zones intrigantes du passé que leurs habitus professionnels empêchent de saisir et de rendre.
La compétition roman historique / histoire des professionnels est certainement salutaire. Pour parodier Clemenceau, le passé est quelque chose de trop sérieux pour être laissé aux seuls historiens. De plus, il est si complexe qu’il y a certainement place pour divers types d’investigations. Bien sûr, le romancier peut jouer avec le passé, décider de faire de l’uchronie, ce qui importe c’est que son texte manifeste sa différence avec une évocation qui se veut strictement vraisemblable du passé et que le lecteur perçoive et tienne compte de la nature respective des genres. Dans ce cas, souvent le roman s’avère un défi, un stimulant, une émulation pour l’histoire des professionnels.
Laurent Broche



1 R.K. Merton, The Sociology of Science, Chicago, Chicago University Press, 1973, p. 110-111.

2 Carlo Ginzburg, « De près, de loin. Des rapports de force en histoire », entretien avec Philippe Mangeot. In Vacarme, n°18, 2002. Disponible sur http://www.vacarme.eu.org/article 235.html

3 Fayard, Livre de Poche, 1993, p. 14-17.

4 Le 6 mai 1981, quatre jours avant les élections présidentielles, le Canard enchaîné publie l’article « Papon, aide de camp » de Nicolas Brimo.

5 Didier Daeninckx, Écrire en contre, (entretiens avec Christiane Cadet, Robert Deleuse et Philippe Videlier, suivis de « L’Ecriture des abattoirs »), Venissieux, Paroles d’Aube, 1997, p. 68. Voir aussi son article : « La marque de l’histoire », Libération, jeudi 12 juin 2003.

6 Deux exemples : l’engagement dreyfusard (Monod, Seignobos etc) ou la dénonciation de la torture en Algérie (Marrou, Vidal-Naquet etc).

7 Verdier, 1998. Voir aussi Le retour d’Ataï, Verdier, 2001.

8 « tout roman est un roman historique, pour la simple raison que tout roman se situe dans le passé, lointain ou proche, et qu’un événement situé à un an ou à six mois d’ici est aussi irrémédiablement perdu, aussi difficile à récupérer que s’il s’était passé il y a des siècles.», Entretiens radiophoniques avec Marguerite Yourcenar, (avec Patrick de Rosbo), Paris, Mercure de France, 1972, p. 39.

9 Les Yeux ouverts, (avec Matthieu Galey), Paris, Centurion, 1980, p. 62. (ci-après YO)

10 « Carnets de notes de Mémoires d’Hadrien », (ci-après CNMH) in Mémoires d’Hadrien (ci-après MH), Paris, Gallimard, 1974, p. 331.

11 Ce qu’admettait implicitement, Jean Delumeau en recommandant L’œuvre au Noir : propos d’une « Leçon du Collège de France » prononcée à l’Université Toulouse le Mirail le 03– 05–95, voir aussi « Marguerite Yourcenar, une théologienne du XXe siècle ? », in Anne–Yvonne Julien (éd), Marguerite Yourcenar. Du Mont–Noir aux Monts–Déserts. Hommage pour un centenaire, Paris, Gallimard, 2003, p. 61–63 et Une histoire du paradis, t. II, Mille ans de bonheur, Paris, Fayard, 1995, p. 167-168.

12 Emile Henriot, Le Monde, 9 janvier 1952, p. 7 ; André Billy, Le Figaro, 2 avril 1952, p. 13.

13 Charles Picard, « L’Empereur Hadrien vous parle », Revue Archéologique, XLIII, 1954, p. 83-85.

14 Marguerite Yourcenar, D’Hadrien à Zénon. Correspondance 1951-1956, Paris, Gallimard, 2004, p. 365-366 et 369.

15 W. Abel, « Marguerite Yourcenar, Ich zähmte dïe wölfin », Gymnasium. LXIII, 1956, p. 173–175.

16 J’ai abordé la question de la réception de l’œuvre par les historiens dans « Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar : une autre écriture de l’histoire ? », in Histoire et Littérature., G.R.H.I., Toulouse, 2003, pp. 11-24 et « “Rétrécir à son gré la distance des siècles” : le défi lancé par Marguerite Yourcenar aux historiens », in Actes du colloque "L'écriture de l'histoire. Entre historiographie et littérature", vol. 2, L'Harmattan, Paris, 2006, p. 45-58.

17 Jérôme Carcopino, Passion et politique chez les Césars, Paris, Hachette, 1958, p. 9.

18 « Il réarrangeait comme tout le monde, consciemment ou non. Je crois qu’il a pas mal menti au sujet de son élection, de son arrivée au pouvoir ; il a dû en savoir un peu plus qu’il ne m’en a dit. Il a laissé planer une sage incertitude.», YO, p. 155.

19 «la fatigue de mon corps se communique à ma mémoire», MH, p. 317.

20 Incitée par un professeur, elle en traduisit des pages vers le grec et le latin et avoua que quelques expressions ne passaient pas car « elles étaient de moi et non d’Hadrien», YO, p. 108 et «ton et langage dans le roman historique », in Essais et mémoires, Paris, Gallimard, 1991, p. 296-297. Déclarant «Je l’ai fait dire à Hadrien», «Je l’ai d’ailleurs dit par les lèvres d’Hadrien», elle admettait implicitement que parfois l’empereur était le porte-parole de ses réflexions, encore que l’on puisse admettre qu’il y ait eu entre eux commune pensée. Mais elle a toujours fustigé l’insinuation : « Hadrien, c’est vous », YO, p. 157 et 315.

21 « On a que trois lignes des Mémoires qu’il avait dictés ou fait composer (…)l’homme qui y avouait s’être enivré, jeune, pour mieux faire sa cour, à la table de Trajan, n’était sûrement pas de ceux qui recouvrent tout de mensonge », « Ton et langage », op. cit., p. 294.

22 MH, p. 350.

23 Ainsi Yourcenar précise : «L’épisode de l’initiation mithriatique est inventé ; ce culte était déjà, à cette époque, en vogue aux armées ; il est possible, mais nullement prouvé », MH, p. 350. Robert Turcan, Mithra et le Mithriacisme, Paris, Les Belles Lettres, 1993, p. 40 indique : « Malgré une page brillante de Marguerite Yourcenar dans les Mémoires d’Hadrien, cet empereur n’a jamais (que nous sachions) pénétré dans un antre persique ».

24« il faudrait être Shakespeare pour inférer les sentiments que fait éprouver la condition royale», Paul Veyne, Comment on écrit l'histoire, Paris, Seuil, 1978, p. 121. « le poète atteint les vérités essentielles dont ils [les historiens] ne s’approchent qu’en tâtonnant, et qu’ils ne se flattent jamais qu’avec hésitation d’avoir acquises après de si longues analyses et au prix de tant d’efforts», Jérôme Carcopino, «Shakespeare, historien de César», Rencontres de l’histoire et de la littérature romaines, Paris, Flammarion, 1963, p. 271. A rapprocher de Yourcenar, « Comment j’ai écrit les “Mémoires d’Hadrien” », Combat, 17-18 mai 1952 : « Bien plus qu’aux procédés du roman, la technique adoptée ici s’apparentait à celle de l’essai ou de la tragédie, à celle de Montaigne ou de Shakespeare rêvant sur des pages refermées d’un volume de Plutarque ».

25 Elias Canetti, La conscience des mots, Paris, Le Livre de Poche, 1989, p. 331.

26 Propos librement inspirés d’Umberto Eco, «Fragments», in Pastiches et postiches, Paris, Messidor, p. 47–57.

27 « De quelques (naïves) questions sur Histoire et histoires », in Villa Gillet, cahier n° 9, août 1999, Circè, p. 56.

28 Il faudrait citer ici de multiples études sur Richelieu, Catherine de Médicis, Marguerite de France etc.

29 Charles Seignobos dans son Histoire politique de l'Europe contemporaine : évolution des partis et des formes politiques, 1814-1914, Paris, A. Colin, 1924, T. I., p.47-48 et T. II., p. 797 et 814 renvoie à Dickens, Tourgueniev et Gogol ; dans la rubrique « Travaux » des pages sur la Commune du Déclin de l’Empire, t. VII de l’Histoire de France, Paris, Hachette, 1921, dirigée par Lavisse, n.1 p. 291, il écrit : « Le roman de P. et V. Margueritte, La Commune, 1904, repose sur une étude sérieuse des faits et des sentiments. »

30 « La Jeanne d’Arc de M. Anatole France », La Revue du Palais, n° 6, 25 mars 1908, p. 209.

31 Jacques Heers, Le Moyen Age, une imposture, Paris, Perrin, 1992, pp. 16–17.

32 Jacques Heers, Gilles de Rais, Paris, Perrin, 2005, pp. 8-9. La 4° de couverture annonce : « C’est un Gilles de Rais débarrassé des interprétations romanesques, anachroniques ou hasardeuses. »

33 4° de couverture d’un ouvrage de la collection : Jules Romains, Marc Aurèle ou l’Empereur de bonne volonté, Paris, Flammarion, 1968.

34 Paris, Perrin, 1994.

35 Leyenda del Cesar Visionario, Barcelone, Ed. Seix-Barral, 1992 ; Madrid 1940. Memorias de un joven facista, Barcelone, Ed. Planeta, 1993.

36 Moi Franco, Paris, Seuil, 1994 (Ed. originale : Autobiografia del general Franco, Ed. Planeta, Barcelone, 1992).

37 Santos Angel Fernandez, Francisco Regueiro, Madregilda, Argumento y guion cinematografico original, Ed. Alma Plot, Madrid, 1993.

38 Paris, Critérion, 1995, p. 179-180 pour les citations.

39 Paris, Payot, 1993.

40 Paris, Edition de Fallois, 1992.

41 Arles, Actes Sud, 1987.




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