Site du Mémorial de France à Saint-Denis





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Le cœur de Louis XVII face à la science

par Alexandre Gady

L'histoire de la captivité et de la mort du second fils de Louis XVI, devenu Louis XVII après l'exécution de son père, est l'une des plus confuses de l'Histoire de France contemporaine.

En premier lieu en raison des doutes sur le sort de l'enfant: a-t-il été assassiné? est-il mort à la suite de mauvais traitements? ou bien a-t-il été libéré sous une nouvelle identité? Ensuite parce que, dans la première moitié du XIXe siècle, pas moins de cent un « vrais Louis XVII » se sont fait connaître et ont, avec plus ou moins de talent, convaincu les uns ou les autres. Le plus célèbre d'entre eux est le prussien Carl-Wilhelm Naundorff, dont la famille est toujours représentée.

La somme de détails invraisemblables, de faux témoignages ou de témoignages contradictoires engendrés par « l'affaire Louis XVII » défie le bon sens. De plus, à chaque époque est venu se rajouter un enjeu, tantôt dynastique, tantôt historique, amenant trois camps à s'affronter: les partisans de la mort en juin 1795 au Temple (version officielle), les partisans d'une mort en 1794, avec substitution d'un autre enfant qui serait mort en 1795 ; enfin, les « survivantistes » qui soutiennent que le petit roi a survécu à la Terreur et que ses descendants sont donc les véritables dépositaires de l'héritage spirituel de la Monarchie. Le fait que l'on ait jamais retrouvé le corps du petit roi, jeté à la fosse commune - c'est l'affaire du cimetière Sainte-Marguerite, naguère mise au clair par l'historien et archéologue Michel Fleury - a fini d'alimenter les hypothèses les plus baroques.

Face aux incertitudes de l'histoire, aux faiblesses du témoignage humain, aux enjeux politico-dynastiques, enfin à l'affect dont est encore chargée toute la période de la terreur révolutionnaire, l'honnête homme est tenté de s'écarter d'un tel sujet, dont le caractère folklorique peut laisser songeur...

La science au secours de l'Histoire ?

C'est dans ce contexte qu'est intervenue en 1999-2000 une expérience scientifique, basée sur les recherches génétiques (ADN), dont on célèbre ces jours-ci le cinquantième anniversaire de la découverte. La basilique de Saint-Denis conservait depuis 1975 un vase de cristal contenant un morceau de cœur d'enfant pétrifié, qualifié traditionnellement de « cœur de Louis XVII ». A l'instigation de l'historien Philippe Delorme, Monsieur le duc de Bauffremont décida de soumettre ce cœur à un test ADN. Il pouvait exister un obstacle « technique» : le fragment n'ayant pas été embaumé, mais conservé dans un mélange d'eau et l'alcool, il avait séché et était devenu dur comme du bois. Restait-il dans ces conditions une trace d'ADN utilisable? Le test put néanmoins être conduit avec succès, des restes d'ADN étant présents dans le cœur, dont une infime partie fut prélevée à cet effet.

Il fut établi qu'il s'agissait là, suivant l'expression prudente du professeur Cassiman, « du cœur d'un parent de Marie-Antoinette ». Pour les historiens, il ne fit alors pas de doute qu'il s'agissait de celui du petit Louis XVII. L'ADN résolvait d'un coup une énigme vieille de plus de deux cents ans. Louis XVII était bien mort au Temple en 1795, après une captivité inhumaine. La tradition n'avait pas menti.

Applaudie par la presse nationale et les magazines spécialisés, cette découverte fut saluée à la hauteur de son caractère exceptionnel en 2000.

Si ce n'est toi, c'est donc ton frère...

Cependant, une critique fut immédiatement faite pour contester non l'expérience, mais sa conclusion: si le cœur analysé était effectivement celui d'un enfant de Louis XVI et de Marie-Antoinette, il ne s'agissait pas du duc de Normandie, futur Louis XVII, mais de son frère aîné, le premier Dauphin, Louis-Joseph, mort le 4 juin 1789. Son cœur, qui avait été déposé à l'abbaye royale du Val-de-Grâce dans la crypte de la chapelle Sainte-Anne, échappa en effet aux profanations de 1793 ; il est signalé à Paris en 1817 par un document d'archives.

D'où une ingénieuse hypothèse: et si le cœur expertisé était celui-là plutôt que celui-ci ? Cette objection, formulée la première fois par Philippe Delorme dans son livre « Louis XVII, la vérité », pour la réfuter, a été reprise récemment par Madame Laure de La Chapelle, partisan des thèses survivantistes.

Le cœur a ses raisons...

Louis XVI et Marie-Antoinette ont eu quatre enfants, dont deux sont morts en bas âge avant la Terreur. Madame Sophie décéda à l'âge de Il mois et 10 jours le 19 juin 1787, à Trianon. Son corps fut autopsié avant l'inhumation, puis on préleva son petit cœur qu'on plaça dans une boîte de plomb, enfermée dans une boîte de vermeil. Le tout fut déposé dans l'armoire des cœurs du caveau de la chapelle Sainte-Anne, à l'abbaye du Val-de-Grâce. Dans la tradition des enterrements royaux, on séparait ainsi le cœur, image du cœur du Christ, du reste du corps, et on l'inhumait à part. Mais Madame Sophie était un bébé, le cœur de Saint-Denis est celui d'un petit enfant.

Reste le fils aîné du roi, le premier Dauphin, qui mourut à son tour, le 4 juin 1789 au château de Meudon où il était malade depuis plusieurs mois. Son corps fut exposé huit jours, puis fut inhumé, après prélèvement de son cœur, également placé au Val-de-Grâce.

En 1793, en pleine Terreur, on profana l'abbaye, à laquelle s'attachait le souvenir d'Anne d'Autriche. On fondit les boîtes de plomb et de vermeil pour en récupérer les matériaux, tandis que les cœurs étaient jetés à la voirie. Cependant, quelqu'un put préserver neuf plaques portant les inscriptions des noms des princes. Elles furent données vers 1830-1840 au musée Crozatier du Puy-en-Velay par son premier conservateur, le vicomte de Becdelièvre. Surtout, le cœur du Dauphin fut sauvé par le nommé Legoy, secrétaire du comité de l'Observatoire. Cette relique demeura dans le quartier, avant d'être proposée à Louis XVIII par l'intermédiaire du maire de l'arrondissement en 1817. Qu'est devenu ce cœur?

Mme de La Chapelle imagine qu’il a été déposé à l'Archevêché sous le règne de Charles X, et qu'ainsi les deux reliques se sont trouvées ensemble, puisqu'en 1828 le cœur de Louis XVII y a avait été reçu par l'archevêque de Paris, Mgr de Quelen. Après le saccage du bâtiment lors de la révolution de juillet 1830, leur sort serait redevenu distinct : tandis que le cœur de Louis XVII passait en mains privées pour ne resurgir qu'en 1895, l'autre disparaissait à nouveau. Il y a là une supposition habile, séduisante même, mais qu'aucune preuve ne vient étayer. Ensuite, Mme de La Chapelle prétend, contre toute évidence, que le cœur du Premier Dauphin aurait été en possession du comte de Chambord à Frohsdorf. En réalité, nul ne sait, à l'heure actuelle, ce qu'il est advenu de cette relique après 1817.

Vérité et histoire

Malgré cela, Madame de La Chapelle n'a pas hésité à conclure que les deux cœurs avaient été mélangés, et que seul celui du premier Dauphin était parvenu jusqu'à nous... Autrement dit, que c'est lui qui avait été expertisé en 2000.

Cette conclusion en forme de coup de théâtre ne manque pas d'ingéniosité, mais elle est démentie par une étude historique sérieuse. En outre, elle est absolument ruinée par une banale constatation médicale... En effet, il existe une différence fondamentale de statut entre les deux cœurs des deux Dauphins : le premier, mort en 1789, a été prélevé et enterré chrétiennement, selon un rite immuable et lié à l'essence même de la Monarchie; l'autre a été prélevé à la sauvette lors d'une autopsie, par un médecin de réputation douteuse et aux motivations complexes.

Cette différence se traduit « matériellement ». Pour le premier Dauphin, il a été procédé à un embaumement de la relique, afin qu'elle se conserve au mieux, suivant la tradition. En juin 1789, alors que la Monarchie est encore maîtresse du jeu politique, on a fait toutes les démarches habituelles en pareil cas: prélèvement, embaumement, inhumation au Val-de-Grâce, plaque avec inscription commémorative, messes pour le repos de l'âme du défunt (soit mille, à la demande de Louis XVI, en octobre 1789).

Pour Louis XVII, il a fallu agir rapidement, ce qui explique par exemple le morceau d'aorte encore visible sur le viscère, et il n'y a pas eu d'embaumement, d'où la nécessité de la conservation dans une solution d'eau et l'alcool, procédé alors nouveau. Cette méthode produit des restes très durs, séchés après l'évaporation des liquides, comme l'est bien le cœur soumis au test ADN.

Mme de la Chapelle a ignoré ce problème, en affirmant dans son mémoire que le cœur du premier Dauphin avait été lui aussi conservé dans une solution d'eau et d'alcool... sans aucune preuve ni justification. En fin de compte, toute sa théorie ne repose donc que sur une série d'affirmations gratuites, dont l'absence même de justification traduit un lapsus révélateur.

Conclusion

Il n'existe donc aucune possibilité d'erreur: le cœur expertisé en 2000 est bien celui de Louis XVII, âgé de dix ans et mort à la prison du Temple après une captivité de trois ans dont Françoise Chandernagor a fait récemment un récit bouleversant dans son roman La chambre. Et tout le reste est littérature...

Date de publication : 9 février 2004

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