’Mémoires d’Hadrien’’





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Refaire du dedans ce que les archéologues du XIXe siècle ont fait du dehors» (327). Surtout, elle est de ces écrivains dont l'imagination est sollicitée par l'exactitude des faits historiques. Elle est allée encore plus loin, en utilisant une «méthode de délire» (330), un échantillonnage de techniques télépathiques qui lui ont permis d'habiter la pensée de l'empereur à partir de la reconstitution de ses lectures. Elle la définit elle-même dans les ‘’Carnets’’ (330) : «Un pied dans l'érudition, l'autre dans la magie, ou plus exactement, et sans métaphore, dans cette magie sympathique qui consiste à se transporter en pensée à l'intérieur de quelqu'un». Elle est arrivée ainsi à un équilibre entre le savoir et l'émotion, entre la distance et le contact direct avec son personnage qu'elle suivit pas à pas, participant à sa vie quotidienne, refaisant son périple méditerranéen, connaissant sa méthode de pensée, sa manière de sentir et d'aimer, percevant comme lui les symptômes de sa maladie et les approches de la mort. Cette imagination l'a conduite à s'identifier à Hadrien, (on a dit que «ce qui distingue Yourcenar des autres auteurs de romans historiques, c'est cette folle audace dans l'identification»), à faire l'apologie d'Hadrien et à n'être pas assez critique.

Comme elle l'explique (les ‘’Carnets’’, 321, 342 ; ‘’Les yeux ouverts’’, 61, 271), Marguerite Yourcenar a choisi le IIe siècle après Jésus-Christ parce qu'il est le temps des derniers hommes libres, un moment d'équilibre entre le paganisme finissant et le christianisme commençant, entre la grandeur consolidée de Rome et les menaces omni-présentes de la ruine et de la décadence. Et, pour elle, ce monde gréco-romain du IIe siècle serait parfaitement représenté par Hadrien.

Le vrai Hadrien aurait été un mélange singulier de civilisation et de barbarie, de cruauté et de sentimentalisme, un hybride qui évoque davantage le gangster de la prohibition que le gentleman et le sage dont Yourcenar a fait le portrait (d'où sa difficulté à intégrer le fait qu'il éborgne un secrétaire et le fait qu'il se roule de douleur à la mort de son bien-aimé). C'est donc contre l'exactitude historique mais en toute vraisemblance psychologique qu'elle le dote d'une formidable énergie, qu'elle fait de lui l'empereur le plus honnête et le plus moderne, le plus accompli, celui qui eut le plus de vertus et le moins de vices, grand par sa justesse de jugement, par ses choix humains et sociaux, par son attachement aux êtres, qu'elle lui fait réfracter tout son siècle à travers sa conscience, porter sur son règne une réflexion critique impitoyable, qu'elle lui prête une inquiétude surnaturelle, une pensée métaphysique audacieuse, qu'elle le montre hanté par la mort et par l'immortalité.

L'Hadrien de Marguerite Yourcenar est, à la fois, un homme de guerre, un homme d'État, un homme d'idées et un homme de sentiments. Voyons d'abord les trois premiers.
Hadrien homme de guerre :

Cet homme qui n'est pas originaire de Rome mais est né dans la province d'Espagne (39, 42) parcourt l'Empire d'abord à l'occasion de ses campagnes qu'il relate, et les suivre, en les organisant, va nous permettre de nous faire une idée de son étendue.

On trouve d'abord Hadrien au Nord-Est, aux frontières de l'Empire avec les Germains (l'armée du Danube 55, les fortifications contre eux 150 : Noviomagus = Rotterdam), les Daces (la Moésie inférieure 55, l'expédition contre les Daces 62, leur roi Décébale, 80), les Scythes (le grand pays situé entre le Danube et le Borysthène [c'est-à-dire le Dniepr] 57), les Sarmates (alors qu'il est gouverneur de Pannonie (79-80), se sent «au niveau du Sarmate», 81).

Puis on le trouve en Orient (le problème de l'Orient 92, le monde compliqué de l'Asie 93), gouverneur de Syrie (85, Antioche), obligé à l'expédition d'Arménie, précédée d'une attaque contre les Parthes (89-90 : Commagène, Mésopotamie [Euphrate 155], Osroène, 93, 97), devant lutter contre des révoltes (Syrie, Juifs et Arabes 98, siège de Hatra 99-100); ces révoltes auraient été fomentées par Osroès (98), avec lequel il aura des négociations (155-156). Mais, en Orient, le problème crucial sera posé par les Juifs (202, Akiba 209, Bar Kochba 225, 252, le judaïsme 253, le nationalisme 254, d'où les guerres de Judée 255-256, 258, 259, 260, 267, triomphe 271). Ce fut le seul échec d'Hadrien qui a pressenti que la loi romaine serait impuissante face à l'étrangeté irréductible de la parole du peuple juif. Peut-on parler de l'antisémitisme de Hadrien, en se demandant s'il n'est pas moderne, très bourgeois occidental du XXe siècle? On n'a rien contre ces gens impossibles si ce n'est l'entêtement mal seyant qu'ils mettent à vivre ou à refuser de disparaître [‘’Les yeux ouverts’’, 261]). En fait, Hadrien est tout autant hostile aux chrétiens (238).

Il se rend en Gaule, mettant fin à la guerre avec les Gaulois, puis dans «l'Espagne opulente» (153).

Il va vers le Nord jusqu'en Bretagne, c'est-à-dire en Grande-Bretagne (151 Londinium = Londres, Eboracum = York) pour lutter contre les Calédoniens (= Écossais 152) en érigeant un mur qui est resté connu sous le nom de «mur d'Hadrien».

De l'autre côté de la Méditerranée (embarquement à Gadès = Cadix 154), il se rend en «Maurétanie», orthographe choisie par Marguerite Yourcenar parce que plus proche du latin «Mauretania».

Hadrien a presque toujours cherché à limiter les guerres de conquête : opposition aux conquêtes (83, 84, 109, 152), dont Trajan a le goût, préférence pour les traités de commerce, volonté d'éviter les conquêtes dangereuses.
Hadrien, homme d'État :

À travers Hadrien, Marguerite Yourcenar rêve d'un homme d'État idéal, capable de stabiliser la terre. Cependant, en examinant ses différents projets et ses différentes actions, on peut se demander s'il serait encore pour nous un dirigeant idéal.

Hadrien fut empereur à un moment exceptionnel de Rome, origine de tout État (125), entre l'incertitude qui régnait avant lui et l'instabilité qui prévaudra après. Il prit sa tâche (de réorganiser prudemment un monde 126) au sérieux, et le chapitre ‘’Tellus stabilita’’ (La Terre retrouve son équilibre) en particulier montre bien cette préoccupation : «Ma vie était rentrée dans l'ordre, mais non pas l'empire» (109). «Pivot d'une immense machine» (261), fonctionnaire-chef qui doit s'entourer d'une bureaucratie sûre (135-136), il travaille donc à la mise en place d'un ordre en s'inscrivant dans une continuité (184).

Relever ses différentes actions (138-139, 304) et ses différents projets permet d'abord de découvrir l'organisation de la société romaine, et on s'accorde pour dire que le tableau de Rome par Marguerite Yourcenar confirme celui donné par l'Histoire :

- le principat ;

- l'empereur, considéré comme un dieu (160, 305, 306, 307) ;

- le Sénat : l'habileté d'Hadrien avec lui (291) ;

- la division de la société en classes ; il n'y a pas de souci d'égalité sociale chez Hadrien ;

- les patriciens, l'ordre équestre ;

- les citoyens : le mépris d'Hadrien pour le peuple romain, pour la masse («la masse demeure ignare, féroce quand elle le peut, en tout cas égoïste et bornée», 263), sa volonté de «maintien et développement d'une classe moyenne sérieuse et savante» (234), un fléau, selon lui ;

- les femmes : volonté d'amélioration de la condition des femmes (131) qui sont tenues à l'écart ; maintien de la prédominance de l'homme mais liberté des jeunes filles de gérer leurs biens, interdiction du mariage forcé ;

- les esclaves : reconnaissance et amélioration de leur condition (129-130), mais idée qu'il en existera toujours (sous d'autres formes : taylorisme, camps ce concentration, conditionnement au travail) ;

- la politique intérieure : l'habileté gouvernementale, selon Hadrien, consiste à exercer avec mesure l'autorité, à éviter les scandales et les troubles intérieurs, à promouvoir le rassemblement et l'ouverture, la modération (rapprocher, pardonner, oublier) ; au-delà, Hadrien a tracé une esquisse d'État idéal (‘’Note’’ page 354) basé sur la devise «Humanitas, Felicitas, Libertas» (126) ;

- l'administration ;

- le droit : méfiance d'Hadrien à l'égard des lois, volonté de les limiter (127-128) ;

- la justice : lutte contre la brutalité judiciaire, refus des mesures de faveur (116) ;

- les transports : réduction du nombre d'attelages qui encombrent les rues (120) ;

- l’écologie : Marguerite Yourcenar prête à ce Grec de culture et d'ambition, qui protège les arbres menacés, ses propres préoccupations écologiques ;

- l'économie : volonté d'Hadrien de faire sortir l'empire de l'économie de guerre, l'annulation des dettes des particuliers à l'État, l'arrêt des contributions volontaires des villes à l'empereur ; volonté d'un réagencement économique du monde (131-132 : «Personne n'a le droit de traiter la terre comme l'avare son pot d'or» ; donc nécessité d'une exploitation, d'une réforme agraire 132, 233 ; dans les affaires (138), volonté de réduction du nombre d'intermédiaires, lutte contre l'inflation, protection des producteurs, Hadrien cherchant le soutien des paysans aisés ;

- ses constructions : «J'ai beaucoup construit», indique Hadrien, constat qui englobe toutes les formes de constructions, matérielles ou intellectuelles), mais il a donné à Rome ses monuments les plus imposants (141, 218, 246), a fait édifier Antinoé (237) et la villa (272). On a pu dire qu'il a inventé l'urbanisme.

- la politique intérieure : l'administration de l'Italie présentant des problèmes (245), Hadrien est animé d'une volonté d'accord, de contact (la théorie du contact) ;

- la politique extérieure : Hadrien fut un grand voyageur qui procéda à l'inspection de toutes les provinces, soucieux de connaître les faits et les êtres par lui-même. Créateur d'un projet unificateur, il a toujours cherché l'équilibre entre le centre (Rome) et la périphérie (les provinces) ; ayant une politique de paix, il voulut une armée pacifique, trait d'union entre les peuples (134-135), il renonça à certaines conquêtes orientales de Trajan ; il préféra le repli, la négociation diplomatique (la guerre de Judée mise à part), la consolidation des positions car la politique de défense est d'une efficacité supérieure ;

- les vues sur l'avenir : Jamais anachronique, Hadrien pressent et prévoit avec les outils intellectuels de son temps. S'il fut plus perspicace que ses contemporains, c'est qu'il joint au sens cyclique de l'Histoire propre aux Anciens le scepticisme que donne une intelligence critique supérieure. En fait, sur les intuitions d'Hadrien, les documents manquent et il est facile, pour Marguerite Yourcenar, de lui prêter une sorte de don de voyance sur l'avenir de Rome (union entre César et Pierre, le pape prolongeant le règne des empereurs), sur l'évolution des barbares (314), sur l'avenir de la Grande-Bretagne, sur «l'hypothèse d'un État centré sur l'Occident, d'un monde atlantique» (152), sur le triomphe des Barbares, sur la rotondité de la terre (61).

On peut aussi éprouver la tentation de retrouver notre époque à travers celle d'Hadrien : des analogies sont certaines (dans cette œuvre d'après-guerre, Hadrien est identifié à Churchill, l'opposition entre Athènes et Rome fait penser à celle entre l'Europe et les États-Unis).

Ayant porté sa charge à un rare niveau de réussite, ayant été un grand homme d'État, un génie politique, novateur sans démagogie, législateur avec souplesse, conservateur et visionnaire, Hadrien peut considérer son œuvre comme un sommet, atteint par l'affirmation d'une volonté et d'une lucidité de tous les instants. Il est l'exemple accompli de l'empereur romain, l'accomplissement dans sa plénitude d'une destinée d'homme d'État, la figure exemplaire de l'homme politique éclairé, l'homme complet qui annonce le prince de la Renaissance : à la fois juriste et artiste, stratège et politicien, sage et cynique, savant et voluptueux.
Hadrien homme de culture :

Hadrien est remarquable par son appétit de savoir. Il a toujours montré un grand intérêt pour le voyage, pour le tour de la terre (qui est déjà bien évalué, 59). Mais sa curiosité prend deux directions contradictoires qui correspondent à ce qu'il appelle le Titan et l'Olympien :

L'Olympien éprouve de l'intérêt pour la Grèce. Hadrien, qui n'est pas de Rome, éprouve du dégoût pour cette ville (16, 17, 119, pour les Jeux romains 124, pour la philosophie romaine 240). Il lui préfère la Grèce (17, 45, 46, 87, 88, 145, 146, 161, 174, 175, 192, 242, 243) car il a le goût de la littérature (169, 176, «la nouvelle bibliothèque dont je venais de doter Athènes» 234, la poésie 235, ses propres œuvres 236), de l'Histoire, de la musique 175, de la sculpture 248, et de la médecine 198, de l'astronomie 162, (la gravitation universelle, la contemplation du ciel 163), de la philosophie («Tout ce qui en nous est humain, ordonné et lucide, nous vient des disciplines grecques», 241). La préférence pour la Grèce repose aussi sur sa conception éthique du plaisir (la beauté est objet de plaisir), de l'amour (174), de l'homosexualité. Aussi a-t-il fait de la Grèce sa patrie d'adoption, porte-t-il la barbe grecque. Il y a fait six séjours au cours desquels en Grèce, il se métamorphosait intérieurement en héros mythique des temps reculés. Voulant restaurer le monde grec archaïque, sa conception d'un ordre civilisateur appelé à rayonner du centre vers les périphéries et à assimiler ces dernières en souplesse nourrissant sa rêverie mythique, il avait conçu un plan d'hellénisation de l'empire romain, d'absorption par Rome et ses provinces d'un ferment intellectuel qu'Athènes est seule à posséder (88) qui était la manifestation publique et superficielle d'une curiosité toute personnelle pour les origines magiques de l'humanité.

Le Titan est attiré, au contraire, par la périphérie, par la ligne de démarcation entre la civilisation et la barbarie, délimitation floue qui stimule sa curiosité pour les terres inconnues et pour les grands dépaysements, par la frontière, lieu de passage, lieu de la rencontre de l'étranger où il apprend le plaisir du décentrement politique et culturel, du contact de deux mondes contrastés mais moins irréductibles qu'il n'y paraît. Il a de l'intérêt pour les Barbares (57, 150, 151, 157), pour l'Égypte, pour l'Orient. Il parvient à associer et à accomplir pleinement le projet politique et le songe personnel : «J'ai cru, et dans mes bons moments je crois encore, qu'il serait possible de partager de la sorte l'existence de tous, et cette sympathie serait l'une des espèces les moins révocables de l'immortalité» (15). Il veut expérimenter un nouveau type de relation avec les Barbares. Sa curiosité le conduit même au syncrétisme.

Marguerite Yourcenar, contre l'exactitude historique mais en toute vraisemblance psychologique, prête à Hadrien une inquiétude surnaturelle, une pensée métaphysique audacieuse. Il a déjà été incité au recours à la magie (35, 100, 210, 313, 162, 196-197, 199) par l'exemple de son grand-père (40). Il s'intéresse aux sorcelleries nordiques (la Sibylle britannique,153), aux sanglants tauroboles du culte de Mithra (63, 64, 161, 195, 196), aux rites sauvages dédiés en Thrace à Orphée, à l'initiation à Éleusis (237, savoir individuellement révélé, écrits ésotériques, purifications rituelles), aux commémorations osiriennes sur le Nil (214). Partout, il trouve le même récit primitif de la métamorphose de l'homme en dieu et réciproquement (64). Il favorise la tolérance dans l'Empire pour les religions indigènes, mais s'oppose au Dieu des Juifs et des chrétiens qui prétend avoir pouvoir sur la Terre et le Ciel. Il restaure les sanctuaires anciens. Il fait encore d'autres expériences : la contemplation des astres, la méditation sur le sacrifice d'Antinoüs (intériorisation du mystère, expérience personnelle de l'irrationnel). Il s'interroge sur ses rêves (312) mais reste sceptique (211).

Mais Hadrien montre quelques réticences culturelles : comment l'inventeur de la Discipline auguste pourrait-il en effet allier le goût du bon ordre en toutes choses au rêve d'une régression dans l'informe? à participer aux rites barbares?

Surtout, sa vision politique de la frontière a été bouleversée par l'entrevue avec Osroès : il s'était dit qu'une entente avec les barbares était non seulement habile mais nécessaire; cependant, il a découvert qu'il était à la fois plus proche qu'il ne le croyait et radicalement étranger. Il a expérimenté la frontière invisible qui fait de l'autre un étranger absolu au spectacle du suicide par le feu d'un maître brahmane (158) car il s'est alors trouvé face à une sagesse négative qui conçoit la vie comme une agitation et la mort comme un vide, qui montre que la mort est à la fois le grand mystère et le grand accomplissement de l'homme.

Aussi Hadrien, qui se voulait syncrétiste, va-t-il plutôt idéaliser le centre dans son rôle civilisateur, faire de Rome un barrage aux sursauts de la bestialité et, sur le plan personnel, devenir sceptique (il observe des rites pour entrer en communication avec les ombres, 309, mais se demande «si cette chaleur, cette douceur n'émanaient pas simplement du plus profond de moi-même», 310), agnostique.
Intérêt psychologique
Pour déterminer l'intérêt psychologique du livre, il n'y a qu'Hadrien à étudier, le point de vue étant le sien et les autres personnages n'existant qu'à travers lui. Au-delà de l'homme officiel qu'est l'Hadrien homme de guerre, l'Hadrien homme d'État et l'Hadrien homme de culture, il faut dépeindre l'Hadrien homme de sentiments, personnage à qui les conflits intérieurs donnent de la réalité et de l'épaisseur. Il faut essayer de toucher ici la vérité d'une vie qui est «ce qui ne figurera pas dans les biographies officielles, ce que l'on n'inscrit pas sur les tombes, l'image de sa vie telle qu'il aurait voulu qu'elle fût» (297).

Et c'est ici que se déploie la création de la romancière qui, rappelons-le, a utilisé les méthodes de délire qui tendent à saisir un être dans ses expériences les plus profondes, qui consistent à se laisser investir par le personnage, à s'abandonner à une rêverie (devant les statues, les tableaux et les livres) qui s'élève à partir de données concrètes, issues de l'observation. Elle rend la vie aux héros conservés en état d'hibernation dans la culture et elle découvre l'archétype psychique dont l'objet culturel est le répondant secret.

On a déjà signalé la double fausseté de l'autoportrait que fait Hadrien puisqu'il le fait après coup, qu'il raconte et se raconte, qu'il ne s'épanouit que dans la mesure où il revit son destin. En fait, il présente plusieurs portraits de lui : le premier qui est celui d'une personnalité variée, multiple et multiforme, et le second qui est celui d'une personnalité d'une «versatilité nécessaire, d'un homme multiple par calcul, ondoyant par jeu». Qui saura jamais laquelle des deux images était la plus vraie?

Il est vrai qu'il reconnaît qu'une personne est un «étrange amas de bien et de mal» (273), qu'il refuse d'être dupe de soi (47, 50, 68 [le conformisme de l'anticonformisme], 81, 96). Nous pourrons ainsi déceler certains de ses traits odieux : son cynisme de puissant, son racisme vis-à-vis du peuple juif, son sadisme d'amoureux, sa mauvaise foi pour se justifier dans l'un ou l'autre de ces cas, pour plaider sa cause et fonder sa morale.

Dans la conception de son personnage, Marguerite Yourcenar refuse d'abord un élément qui est pourtant devenu fondamental dans la psychologie contemporaine : l'importance de l'enfance. Ce n'est pour elle qu'un mythe lancé par J.J. Rousseau. De ce fait, elle méprise l'intérêt contemporain pour le monde infantile ; elle repousse les interprétations psychanalytiques qu'on en fait.

Hadrien ne s'intéresse donc pas à sa naissance à Italica, à ses parents (39-40-41) car, pour lui, «le véritable lieu de naissance est celui où l'on a porté pour la première fois un coup d'œil intelligent sur soi-même : mes premières patries ont été des livres» (43). Il va naître vraiment, il va connaître sa mutation radicale d'un être à un autre, d'une vie définie par les formes extérieures d'un statut social et religieux à une vie qui fait de l'intériorité son centre, en rencontrant Antinoüs. Au centre du livre, il y a l'enivrement de l'histoire d'amour dont Marguerite Yourcenar a pu dire à Matthieu Galley (‘’Les yeux ouverts’’, 94-95) qu'elle n'occupe qu'un cinquième du livre alors qu'elle l'imprègne totalement (l'omniprésence de son souvenir 14,144, 146, 147, 163, l'instauration d'un culte qui le rend immortel, 307, 308, la complicité avec lui dans la mort, 310), qu'elle le domine, que les lecteurs ont bien vu dans le livre un roman d'amour. C'est pourquoi il faut distinguer Hadrien avant Antinoüs, Hadrien avec Antinoüs et Hadrien après Antinoüs.
Hadrien avant Antinoüs :

On assiste à la lente naissance d'un homme (278), à la lente montée vers la possession de soi et du pouvoir. Dans le temps où il n'est pas encore empereur, il est obligé de dissimuler son ambition, sa conviction d'être supérieur au commun. Dans son portrait (32-33-34), il révèle combien sa vie était encore informe, les aspirations étant concurrentes et contradictoires, tout ce qui concerne son individualité étant relégué derrière la construction de son personnage (‘’Varius’’) entre combien de personnages divers il était partagé (66). Sur le plan moral, le temps de l'avant-Antinoüs est une préhistoire de la vie spirituelle. Il est d'abord un militaire qui conservera le goût de cette vie (257), le goût de la simplicité (68), du dépouillement (75), de l'exercice du corps par la chasse qui lui permet de se sentir relié à la nature, centaure uni à son cheval Borysthène. C'est un homme apparemment sévère qui fait l'éloge de la continence, de l'austérité, le corps devant être dur, solide, pour mieux accueillir les fruits de l'esprit.

En fait, il n'aura que quelques moments d'ascèse (‘’Les yeux ouverts’’, 179) : il a le goût grec de la beauté (21), de la modération («Tout plaisir pris avec goût me paraissait chaste»), du bonheur facile, du plaisir sexuel, la volupté étant «un moment d'attention passionné du corps». Il échafaude même une théorie du contact : «J'ai rêvé parfois d'élaborer un système de connaissance humaine basé sur l'érotique, une théorie du contact, où le mystère et la dignité d'autrui consisteraient précisément à offrir au Moi ce point d'appui d'un autre monde» (22).

Il est entré dans la vie spirituelle, Tellus étant l'histoire secrète des premières approches du champ d'action du divin : la Sibylle, l'initiation à Éleusis, le déchiffrement des astres et l'admirable évocation de la nuit syrienne, étapes de l'accession à l'expérience mystique).

Cependant, ses amours sont encore assez grossières : il n'évite pas toujours alors la bassesse et la muflerie car il se livre à la débauche (49), aux liaisons adultères (73, 76-77), avec des comparses (193). Mais, s'il a des maîtresses, c'est par curiosité, s'il a une épouse, c'est par conformisme, et il est, comme il se doit, mal marié à une épouse maussade et froide avec laquelle il n'a que de fades relations et qui est naturellement placée en retrait comme elle devait l'être à cette époque. C'est Sabine (71, 121, 186, 207, 278), à laquelle s'oppose l'amitié («l'unique amie», 182) avec Plotine, belle figure de femme, mais qui, à aucun moment, ne fait preuve de sensualité et qui est l'exception qui confirme la règle chez Marguerite Yourcenar du dégoût des femmes, du monde fermé des femmes. Elle a choisi un personnage masculin, placé à une époque où les femmes sont tenues à l'écart et qui préfère l'amour des jeunes garçons. Refusant la condition féminine, elle prête sa misogynie à Hadrien (73, 74, 75, 76, 95, 96). Dans l'ensemble de son œuvre, les femmes sont humbles, humiliées, diminuées, absentes (la mère d'Hadrien est escamotée parce que la romancière ne la voit pas), ne sont que des passantes qui désignent la mémoire et le temps, des témoins de la vie des héros, des figures de la mort, secrète et durable menace à laquelle les hommes résistent tenacement. Selon Matthieu Galey (‘’Les yeux ouverts’’, 11), elle «rejette le féminisme qu'elle n'est pas loin de considérer comme une forme de racisme à l'envers».

La structure commune à plusieurs de ses œuvres est, en effet, un triangle formé de deux hommes et une femme, un homme hésitant entre une femme qui l'aime et le jeune homme qu'il aime, la femme étant la victime sacrifiée sur l'autel des amours particulières. C'est l'amour des garçons (le beau jeune homme 62, Lucius 122, 206, Antinoüs, Céler 257) qui procure le véritable plaisir.

S'étonner qu'elle entreprenne la défense et l'illustration de l'amour à travers un rapport sexuel qui l'excluait nécessairement, c'est ne pas savoir qu'elle est homosexuelle, qu'«elle ne voit pas pourquoi on ferait une différence entre l'amour homosexuel et l'amour tout court» (‘’Les yeux ouverts’’, 12), c'est ne pas connaître l'attrait des homosexuelles pour l'attitude symétrique.

Mais, de ce plaisir, Hadrien et Marguerite Yourcenar se font une conception ardente et douloureuse. Pourtant, le refuser entraîne la stérilité sentimentale, l'absence de tout développement affectif, l'inexistence de l'amour qu'elle aborde selon des pentes personnelles, dont elle ne fait que de rares évocations. Pour elle, il n'y a pas de passion qui dure, de couple même qui dure. Elle privilégie la domination de l'instinct par l'esprit, fait l'éloge de l'amour stérile, d'où la constante de l'homosexualité. Sa réflexion sur l'amour est bien celle d'une classique : c'est un désordre, une maladie (‘’Les yeux ouverts’’, 95-96), mais, quand il atteint le degré de la passion, il est un danger (‘’Les yeux ouverts’’, 94). Or Hadrien connaît la passion en rencontrant Antinoüs.
Hadrien avec Antinoüs :

Marguerite Yourcenar avait d'abord voulu faire revivre la seule figure d'Antinoüs. Mais, pour pouvoir lui donner de l'épaisseur et de la profondeur psychologique, elle devait faire le détour par Hadrien, son jeune amant ne pouvant être aperçu que par réfraction, à travers les souvenirs de l'empereur. Elle évoque un homme qui construit son bonheur «comme un chef-d'œuvre», mais que la passion pour le bel Antinoüs et la douleur de sa perte font basculer dans un vertige d'immortalité à la gloire de l'être aimé.

Elle s'est intéressée à l'homosexualité masculine, et, en particulier, aux amours pédérastiques. Comme, pour l'homme, la femme, c'est l'Autre, une fois débarrassé de l'Autre, le monde devient singulièrement plus lisible. On peut alors n'aimer qu'une forme de soi, aimer sa jeunesse, donc aimer des éphèbes, avoir des amours pédérastiques où la brutalité sensuelle et la tendresse du père se concilient. C'est «l'attachement d'un homme mûr pour un compagnon plus jeune» (194). Mais voilà qui rend la relation problématique puisque, à la différence d'âges, qui rend le temps important, s'ajoute la différence de statuts.

Cependant, cinq lignes seulement de la ‘’Vie d'Hadrien’’, dans l'’’Histoire auguste’’, étaient consacrées à Antinoüs, tandis que, dans ‘’Mémoires d'Hadrien’’, ce n'est pas seulement tout le chapitre ‘’Saeculum aureum’’ qui lui est consacré : le souvenir de cet amour imprègne tout le livre. Il est à la fois vrai (matériellement) que lhistoire d'Antinoüs ne tient qu'un cinquième du livre» (‘’Les yeux ouverts’’) et faux. Si la vie d'Hadrien est jalonnée d'histoires d'amour, s'il est plus bisexuel qu'homosexuel («Je n'incrimine pas la préférence sensuelle, fort banale, qui en amour déterminait mon choix», 189), s'il regrette les préjugés de Rome à l'égard de l'homosexualité (194) que favorise, au contraire, le monde hellénique vers lequel vont ses préférences, l'expérience vécue au côté d'Antinoüs est, quant à elle, incomparable : elle apporte le plaisir sacré d'être né à soi-même et au monde. Même quand Antinoüs n'est pas nommé, il est présent. Le récit s'organise à la façon d'un mythe de genèse.

Le souvenir de la rencontre (169-170) ne veut pas laisser l'impression d'un vulgaire coup de foudre, mais inspire un portrait lyrique (170-171) où l'amant est tout de suite apprécié pour son silence, sa soumission (de lévrier, de gibier, de fidèle d'un dieu, d'un maître absolu). Hadrien se réjouit «de ce dévouement sombre qui engageait tout l'être» (171) et pour sa «beauté si visible» (171). Antinoüs est représenté avec une admirable richesse de détails, mais, sous la chair, on ne retrouve partout que la statue ou la médaille : il ne devient jamais un être humain, il demeure un animal («ce beau lévrier avide de caresses et d'ordres», 170 ; 215, le chevreau), un objet, il finit momifié, comme son faucon. Or l'amour d'Antinoüs a été la révélation d'Hadrien à son histoire mythique.

Énigmatique figure de transition entre deux mondes (il représente la fusion latin-grec-oriental) et deux modes de pensée, il ressuscite la Grèce mythologique («espèce d'Endymion du plein jour», 173, identification à Jupiter et Hermès, 191, Achille et Patrocle, 296). Il est l'être providentiel qui actualise la fable arcadienne. Tout le chapitre ‘’Saeculum Aureum’’, axe autour duquel s'organise le récit, se déroule dans un temps lointain, celui du bonheur, où la précision historique n'est plus de rigueur. La véritable signification du couple, c'est qu'il se rattache à la généalogie sacrée des couples homosexuels de la mythologie et de la légende (Zeus et Hermès, Achille et Patrocle [le sens de sa vie est trouvé par Hadrien dans l'identification avec Achille, 296, 297], le Bataillon Sacré, Épaminondas, Alcibiade), qu'il continue la tradition du dieu protecteur accompagné de son bon génie, Après qu'il l'ait sauvé du lion, Hadrien et Antinoüs se sentaient «rentrés dans ce monde héroïque où les amants meurent l'un pour l'autre» (205).

C'est avec Antinoüs seul qu'est passée en Hadrien une vibration amoureuse, qu'il connaît l'enivrement de l'amour qui le fait renaître, le fait communier avec la nature (172). Cependant, la communion avec l'être aimé est-elle vraiment possible? Hadrien constate : «ce bel étranger que reste malgré tout chaque être qu'on aime» (189) - «aucune caresse ne va jusqu'à l'âme» (213).

De plus, la différence d'âge entre les deux amants veut qu'Antinoüs évolue (188) alors qu'Hadrien reste assez semblable à lui-même. La passion n'est-elle pas condamnée à s'émousser, à connaître «une fin sans gloire» en se changeant «en amitié...ou en indifférence» (190)? Aussi s'est-elle vite terminée, fallait-il qu'elle se termine vite. Contrastant vite avec la sereine volupté, ce sont l'inquiétude et les larmes sans raison d'Antinoüs, le mystère de sa mort, le suicide incompréhensible. Mais Marguerite Yourcenar tranche pour un suicide prémédité (le signe prémonitoire qu'est le sacrifice de son faucon, 211) qui confond dans le même acte la mort et l'amour.

Antinoüs aurait pu se tuer parce qu'il s'affligeait de vieillir. Dans la perspective homosexuelle, on est un «perfect lover» entre 15 et 19 ans. Donc, pour Antinoüs, avoir «bientôt dix-neuf ans» (195) marque la fin de la période parfaite : «Un être épouvanté de déchoir, c'est-à-dire de vieillir, avait dû se promettre depuis longtemps de mourir au premier signe de déclin, ou même bien avant» (200).

De plus, il est celui qui aime le plus. Il se fait «de l'amour une idée qui demeurait austère, parce qu'elle était exclusive» (194). Il n'accepte pas la fragilité de la passion. Hadrien, qui lui est inférieur en pensées, admet qu'il a connu un «grossier aveuglement d'homme trop heureux et qui vieillit» (220), qu'il a ressenti «le poids de l'amour [qui] comme celui d'un bras tendrement posé au travers d'une poitrine, devenait peu à peu lourd à porter» (193), qu'il avait «besoin de rabrouer cette tendresse ombrageuse qui risquait d'encombrer [sa] vie» (194), qu'il a été «repris par [sa] rage de ne dépendre exclusivement d'aucun être» (194), alors que «cet enfant inquiet de tout perdre avait trouvé ce moyen de m'attacher à jamais à lui» (220). Puis il lui est inférieur en actes : il se conduit mal, devient odieux, quelconque ; il essaie de l'avilir en l'obligeant «à subir la présence d'une courtisane» (194), en l'identifiant à ses maîtresses (195).

Antinoüs a donc pu vouloir la mort comme «une dernière forme de service» (200), se sacrifier pour que sa force et sa jeunesse passent mystérieusement à son maître. Au sadisme d'Hadrien répond logiquement le masochisme d'Antinoüs dont l'holocauste tend à purifier l'homosexualité.

Derrière l'amour des deux hommes, il faut percevoir une autre dimension véritablement philosophique : cet amour a permis une accession à un état supérieur de la conscience. ‘’Saeculum Aureum’’, le chapitre d'Antinoüs, est le prolongement et l'aboutissement des initiations précédentes ; il est celui où Hadrien a le plus changé, évolué, grandi. À la maîtrise de l'univers, il faut accorder la maîtrise de soi, la volonté d'ordre pour Rome est doublée de la volonté d'ordre dans la vie personnelle, qui, ici aussi, est accord entre le centre et la périphérie, le centre venant progressivement englober la périphérie. Hadrien parvient d'abord à la maîtrise du chaos intérieur, à l'équilibre, à l'ordre (109), à la modération, à la décence, à la souveraineté olympienne (123), à la condition mythique de l'homme divinisé (159, 160, 185, 191). L'Âge d'Or est celui du bonheur de vivre dans un monde en train de se créer, de réaliser le mythe de l'origine du premier couple de l'humanité, d'où l'émotion d'Hadrien attendant au côté d'Antinoüs, sur le mont Etna, les signes des premières lueurs de l'aube (179). La mort d'Antinoüs qui s'est offert en sacrifice (= offrande aux dieux) apparaît comme l'intention de révéler un secret qu'Hadrien ne parvient pas à déchiffrer, d'où la crise spirituelle qui fait renoncer cet homme solaire à toutes les idées préétablies et porter son exigence mystique jusque là où la raison bascule dans le non-sens.

Cette fin tragique laisse Hadrien effondré (219), dégoûté de tout (225), car, en fait, c'est un «sanguin, influencé par ses émotions immédiates, susceptible de s'écrouler dans le malheur» (‘’Les yeux ouverts’’, 178). Surtout, sa théorie du contact est mise en échec, lui fait retrouver le chaos initial, l'absurde.

On peut conclure avec ce sonnet consacré à Antinoüs qu'on trouve dans ‘’Les masques du héros’’ de Juan Manuel de Prada :

«Tu fus fragile et beau comme une courtisane,

Tu partageas ton lit avec un empereur,

De tes lèvres a fleuri la rose de l'arcane :

Esclave, tu te fis maître de ton seigneur.
Le Nil fut le tombeau de ta beauté humaine,

Chrysanthème foulé au jardin de l'Amour,

Mais le cœur décadent de la Rome païenne

T'éleva des autels d'impudique bravoure.
Hadrien te pleura, longtemps inconsolable.

De l'esprit du vieillard ton image ineffable

Ne put être effacée par nul esclave vil...
Le peuple consterné pour les fêtes voyait

Son empereur, défait, vers ta statue monter

Et des lèvres baiser ton attribut viril...»

Hadrien après Antinoüs :

Le chapitre de l'après Antinoüs, ‘’Disciplina Augusta’’, est le récit d'une lente désagrégation de l'armature intérieure d'Hadrien par la pensée de la mort qui est aussi irréductible que la résistance juive. Il se reconstruit à ras de terre en exerçant son métier d'empereur, homme solitaire parce qu'on l'a placé au sommet de tout. Il s'occupe jusqu'à l'épuisement, reste actif jusqu'au vertige («pivot de l'immense machine», 261), ayant des faiblesses (249), faisant preuve de duretés (250-251), ne se montrant pas plus conséquent qu'un autre (249), partagé entre la lassitude (269) due au sentiment de l'absence de progrès (259), le dégoût des humains (14) sans mépris cependant (51, 126-127, 313), et la satisfaction de la tâche publique accomplie (291). Cette volonté d'être utile (82,100) est la plus haute forme de vertu.

En dépit de la nostalgie qui est la mélancolie du désir (272), du sentiment de l'injustice de la mort d'Antinoüs (251), de sa fidélité à son souvenir, il revient aux plaisirs (247), n'est souvent qu'un amant pressé et distrait (248), éprouve pourtant de l'attachement pour d'autres jeunes hommes : Celer (257) et Diotime (269-270).

Si la vieillesse lui offre «la possibilité de jeter le masque en toutes choses» (275), il en subit les atteintes (11, 13, 264, 265). C'est la maladie (11, 13, 265-266, son étrange ressemblance avec la guerre et l'amour 269), l'approche de la mort (12, 299). Pourtant, alors que Trajan avait été un double de lui-même qui versait des larmes parce qu'il était «un vieil homme qui regardait peut-être pour la première fois sa vie face à face» (101), Hadrien a toujours su qu'il lui faudrait mourir, a anticipé sa mort en se faisant construire un mausolée au bord du Tibre, a cru que la mort se prépare par une longue accoutumance du corps et de l'esprit. Mais, contrairement aux stoïques, il se rend compte que «la méditation de la mort n'apprend pas à mourir» (310), qu'il se retrouve, seul et nu, «aussi renseigné sur la mort qu'une vieille fille sur l'amour» (‘’Le coup de grâce’’). Il en arrive à constater que la mort est utile parce qu'il mourrait comme il avait vécu (311). Il veut l'affronter élégamment (315) et lucidement. Marguerite Yourcenar partage avec Hadrien une sagesse inspirée des doctrines orientales qui consiste à se préparer à sa propre mort, à en apercevoir le profil, à y entrer enfin «les yeux ouverts» («mourir les yeux ouverts» 241, 315, 316). La logique voudrait alors qu'il se suicidât ; il l'envisage (178, 298, 300, 301) mais y renonce (302), préférant faire confiance au corps (303). En fait, face à la mort, aucune logique, aucun système ne résistent : elle est une énigme, un schisme du corps et de l'esprit.

Cet homme qui se voulait libre, l'a-t-il été? Il a eu la prudence de se déclarer «tout ensemble plus libre et plus soumis» que le commun des hommes n'ose l'être (52). Cet homme qui voulait se réaliser (100) y est-il parvenu? Il reste qu'il a su, doté de tous les pouvoirs, reconnaître ses plaisirs, ses faiblesses et ses douleurs, et que, capable d'entrer dans la mort «les yeux ouverts», il est à la fois un être surhumain et un double fraternel du lecteur.

Quant à Marguerite Yourcenar, même à travers le destin romantique de ces amants, elle reste fidèle au classicisme en soutenant l'idée que ce qui est de l'ordre de l'expérience personnelle est suffisamment intelligible pour aboutir à une vérité générale. Ce qui nous incite à chercher à la dégager.
Intérêt philosophique
Marguerite Yourcenar indique bien l'intérêt philosophique de toute œuvre quand elle affirme qu'«on écrit pour attaquer ou pour défendre un système du monde» (342). Essayons de définir la vision du monde que recèle ‘’Mémoires d'Hadrien’’ en distinguant une réflexion politique, une réflexion morale et une réflexion métaphysique.
La réflexion politique :

On assiste à l'enfantement de la morale politique d'un prince, à une méditation de philosophe (Hadrien ou Marguerite Yourcenar?) sur les difficiles rapports de l'homme qui a des pouvoirs avec celui qui n'en a pas, sur la méfiance à l'égard de «ce que la puissance presque absolue comporte de risques d'adulation ou de mensonges» (24), sur la volonté d'améliorer la condition humaine même sans espoir (son pessimisme à l'égard de «la race humaine qui a peut-être besoin de sang et du passage périodique dans la fosse funèbre», 262), sur le souci de construire en dépit du pessimisme. Hadrien n'est donc pas du tout idéaliste, il refuse «le mot même d'idéal comme trop éloigné du réel» (111).

Il n'empêche qu'on peut se demander si on ne peut trouver dans son action d'homme d'État un idéal de gouvernement qui le serait encore pour nous, si cet idéal politique ne serait pas plutôt celui de Marguerite Yourcenar, ou si nous n'y trouvons pas un écho de nos propres préoccupations ou options.

Homme dans la force de l'âge, maître de soi comme maître d'un monde qu'il est capable d'ordonner, Hadrien était l'homme d'État complet, à un moment de l'Histoire où la vérité paraissait formée, accessible, possédée ; il a recensé tous ses pouvoirs et toutes ses faiblesses, il est lucide («C’est avoir tort que d’avoir raison trop tôt») et sans illusions, autoritaire mais toujours respectueux des institutions, viscéralement opposé à la guerre d'annexion, partisan d'une politique de défense des frontières mais conscient des dangers du pacifisme. Il apprenait ainsi à la génération qui avait connu l'humiliation de Munich (29-30 septembre 1938) que «la paix était un but mais point du tout une idole» (111).

Il est sûr que le sens de ‘’Mémoires d'Hadrien’’ tient dans une certaine mesure à l'époque où il a été rédigé. Le passé offre souvent des analogies avec le présent, ses conséquences sont ressenties jusqu'à aujourd'hui, et cela nous incite à une réflexion sur notre temps. Le livre n'a pu être écrit qu'après la Seconde Guerre, et Marguerite Yourcenar indique que «sortant moi-même des années de guerre, j'ai voulu présenter l'image d'un chef d'État intelligent, pacificateur et reconstructeur». Alors que tout était organisé et que tout était chaos, à la fin d'’’Animalula blandula’’, il fallait un maître esprit comme Hadrien pour s'efforcer de recomposer un univers, d'arriver à une «terre stabilisée». S'il est un individu exceptionnel (Marguerite Yourcenar affirme le rôle de l'individu exceptionnel, ‘’Les yeux ouverts’’, 149), il fut pour elle une figure de recours par laquelle elle a signifié sa réticence face à toutes les marques de personnalisation du pouvoir, son accord avec un usage parcimonieux de la parole, les dictateurs ayant discrédité la prolixité verbale, son admiration pour Winston Churchill, son espoir d'une «pax americana» (‘’Les yeux ouverts’’, 35-36,149), sa croyance en la possibilité d'une espèce de réorganisation du monde. «Le monde atlantique» dont parle Hadrien (197), c'est l'O.T.A.N. (152, 240, 174). C'est à la lecture des ‘’Mémoires’’ de Churchill que Marguerite Yourcenar a eu la révélation de l'adéquation de l'autobiographie au destin d'un grand homme d'État. Ces espoirs n'auraient pas pu être exprimés dix ans plus tard.

En nous demandant en quoi l'empire romain du IIe siècle nous concerne, nous pouvons, à un niveau encore plus élevé, dégager du livre une philosophie de l'Histoire, d'autant plus facilement que la lecture du passé s'accompagne d'un commentaire qui semble parfois concerner moins le passé que notre époque. Par ce véritable testament prophétique de l'humanité, Marguerite Yourcenar n'a-t-elle pas le souci de prévoir, par le détour du passé, les maux de l'avenir afin de les alléger? En fait, elle fait surtout des critiques voilées du monde actuel (126, 127, 129).

De l'Histoire, on attend qu'elle nous donne des leçons. On veut savoir si elle progresse ou si elle se répète. Hadrien considère, avec modestie, que «l'énergie et la bonne volonté de chaque homme d'État semblaient peu de chose en présence de ce déroulement à la fois fortuit et fatal, de ce torrent d'occurrences trop confuses pour être prévues, dirigées, ou jugées». (235). Il en arrive même, devenu vieux, dans sa lassitude finale, à constater que l'ordre qu'il a établi est précaire, qu'il est contraint à un perpétuel recommencement (269), qu'il n'y a pas de progrès (259).

Mais son pessimisme est actif : en dépit de sa misanthropie (126-127, 128, 240, 313), il est animé de la volonté de servir, d'être utile : pour lui, «la plus haute forme de vertu est la ferme décision d'être utile» (82), d'améliorer la condition humaine, de construire. La lutte pour la justice, la bonté, le droit, est une affaire incessante, et, même si le bénéficiaire n'est pas à la hauteur du don qui lui est fait, ce qui compte, c'est la fidélité à soi-même et aux valeurs supérieures.

Son pessimisme (313, 314) le conduit aussi à la constatation de la fragilité de la civilisation (261, 262, 263), à la conviction que la nature humaine penche volontiers vers le banal, le médiocre et le sordide. Il reprend l'éternelle méditation sur la chute des empires, sur la poussière de l'Histoire, sur le peu que nous représentons face aux millénaires, sur l'assurance que tout s'engouffre un jour dans l'oubli.

Pour Marguerite Yourcenar, comme pour tout romancier ou historien, le choix d'un sujet historique correspond à un besoin de recul pour mieux juger le monde. Il est sûr qu'elle s'est installée sur de hauts sommets pour contempler l'Histoire non sans une certaine nostalgie du passé (274), mais elle ne cherche pas de refuge dans l'Antiquité dont elle montre les défauts. Peut-on voir un désengagement de sa part dans le choix d'un héros antique? croire qu'elle refuse le monde parce qu'il est inhabitable pour sa sensibilité?

Parce qu'elle est intemporelle, une telle œuvre est, paradoxalement, actuelle. La lecture du passé que fait Marguerite Yourcenar coïncide avec notre sensibilité.
La réflexion morale :

En saisissant un être dans ses profondeurs d'expérience, et un être qui se livre à un long examen de conscience, Marguerite Yourcenar fait de lui un contemporain. Pas dans son attitude première qui est le stoïcisme, mais dans son attitude finale qui est le refus des excès, la première séquence (11-28) marquant cette évolution.

C'est, en effet, une méditation morale sur le renoncement qui adopte une position philosophique traditionnelle : le stoïcisme («idéal spartiate», 149) qui part de l'hypothèse que la mort se maîtrise par une accoutumance méthodique de la pensée et une discipline sévère du corps. Hadrien se propose la vérification de cette hypothèse en fonction de son expérience personnelle. Il semble, dans de nombreuses maximes (83), s'engager sur la voie stoïcienne du détachement des passions qui est elle-même une «passion pour toutes les formes...du dépouillement et de l'austérité» (63). Mais sa méditation dévie vers un aveu non masqué du plaisir procuré par les expressions violentes de la sensualité, un affrontement de la raison avec le désordre insurmontable des sens dans l'amour sexuel, avec l'inconscience et le vide. Finalement, il voit dans la vie plus de chance que d'accomplissement volontaire d'une destinée (35).

La lettre «morale» d'Hadrien est le cadre plausible d'une dénonciation de la doctrine stoïcienne (52) pour laquelle, au-delà des formes sociales de conduite, il est une nature commune à l'être humain (la philosophie étant la conscience de celle-ci et la sagesse une conciliation du particulier et de l'universel, à réajuster en permanence) et d'une valorisation, en échange, de la vertu exemplaire de l'expérience particulière. Hadrien critique la rigidité de la doctrine stoïcienne et, plus généralement, de toute doctrine qui enferme la liberté de l'individu dans un système de pensée. Il dénonce aussi les systèmes élaborés par les cyniques et les moralistes ou les gymnosophistes indiens.

Il va évidemment garder quelque chose de cette morale volontariste fondée sur un affrontement avec toutes ces conditions défavorables à l'épanouissement humain. Cette morale propose des modèles qui savent dire non : non aux pressions des croyances, des idéologies, des mœurs, des foules. Elle prône un individu qui s'assume pleinement, durement, péniblement, victorieusement, qui forge son destin. La constatation de la mort n'empêche pas la justification de l'existence. La nostalgie de la perfection n'empêche pas la recherche des valeurs. Tout effort est finalement vain, mais il correspond à une nécessité essentielle de l'être humain qui, même s'il est piégé, doit éviter les obstacles, être lui malgré l'adversité, se réaliser (99, 100), devenir soi-même (118). Et, quand il aura bien lutté pour donner un sens à sa courte vie, il lui restera à vieillir (pessimisme : on sombre toujours, 289, 313), à constater la fragilité de l'être coincé entre l'absurdité du temps et l'infini des espaces, l'écroulement des choses, des civilisations et des êtres humains, l'éphémérité, le changement auquel le temps, la mort, soumettent êtres et choses, auquel le regard des autres soumet chacun : «Ma légende, observe Hadrien, ce reflet miroitant, fait à demi de nos actions, à demi de ce que le vulgaire pense d'elles». Enfin, il lui restera à mourir.

D'où la réflexion sur la mort :

- inconscience de la jeunesse (65),

- faiblesse des dissertations sur la mort (226-227: «La méditation de la mort n'apprend pas à mourir», ce qui s'oppose au stoïcisme de Montaigne ; 310),

- nécessité de la mort puisqu'il continuerait à vivre comme il a vécu (311) ;

- possibilité du suicide vu d'abord «comme une solution facile» (178), légitime (le stoïcisme affirmant le droit au suicide (78, 298-293), comme son «suprême réduit d'homme libre» (302), mais à laquelle il renonce (302-303) ;

- volonté d'une mort lucide : les derniers mots du livre («Tâchons d'entrer dans la mort les yeux ouverts», 316).

Sa vision de la mort a deux faces :

- l'une morbide : la mort omniprésente, inéluctable;

- l'autre, énergique : la mort acceptée, assumée.

Que tout puisse être contrôlé, maîtrisé, sauf l'essentiel : c'est le bilan douloureux du récit de vie d'Hadrien. Mais la fatalité de la mort n'est pas une raison de s'abîmer dans le désespoir. Au contraire, quand elle est reconnue, c'est une raison d'occuper au mieux l'espace-temps qui est laissé à chacun.

Mais, on l'a vu, Hadrien a avoué une sensualité qui va à l'encontre du stoïcisme. Elle se marque déjà par sa communion avec la nature (172). Il fait l'éloge de l'amour (20-24), de la volupté («moment d'attention passionnée du corps», 180), du bonheur qui est «un chef-d'œuvre» à construire (180) ; il aurait voulu que l'emportement des sens soit dominé, mais il connaît aussi la passion (172, sa nécessité 176, son émoussement 190), ce qui le conduit à un certain pessimisme (le poids de l'amour 193, la pérennité de l'amour qui est une illusion).

Cette contradiction l'amène à renoncer au stoïcisme auquel adhère Marc-Aurèle, à refuser tous les systèmes (19, 112, 240), à refuser les excès. Si «l'excès est une vertu à dix-sept ans» (289), s'il admet encore qu'«il en est des extrémités de la vertu comme de celles de l'amour, que leur mérite tient précisément à leur rareté, à leur caractère de chef-d'œuvre unique, de bel excès» (177), il refuse celui du brahmane ivre d'absolu (158), ceux des stoïciens (159), des juifs (209, 254), des chrétiens (238-239-240).

L'empereur, devenu sceptique et pragmatique, mais toujours préoccupé d'un idéal d'humanité, préfère l'alternance (53, 151), le retour (237, 290). Il constate que, dans le système cosmogonique grec, le mélange (54,198) constitue la loi de l'organisation, que tout bien, comme tout malheur, a son revers, que tout est dans tout, que les êtres sont eux-mêmes et leur contraire, que les mêmes choses peuvent être tour à tour bénéfiques et maléfiques, qu'il y a quelque chose de pourri en tout. Mais cela n'exclut pas la prise à bras-le-corps de l'univers. On peut parler de relativisme (celui des opinions : elles changent avec le temps.

Cette alternance est celle de la pensée grecque : l'alternance entre le Titan et l'Olympien (100), entre ce que Nietzsche appellera l'apollinien et le dionysiaque. Le roman est le dialogue des contraires : passion de la vie et obsession du suicide, sagesse stoïcienne et tragédie, voix de l'Orient et voix de l'Occident, héritages du passé et construction de l'avenir. Hadrien en vient même à l'abandon au «flot changeant des choses» sur lequel se laissait porter Héraclite (157), «une philosophie qui était devenue la mienne, l'idée héraclitéenne du changement et du retour» (237).

On peut juger cette morale un peu courte parce que c'est le corps qui l'a inspirée et qu'elle se fonde sur la mesure, sur l'accord de la discipline et de la nature. Cependant, elle demeure énergique, elle est aristocratique. À la médiocrité native de l'être humain (la préférence pour les bêtes fauves (14), ses multiples faiblesses (51, 128, 240, 313), «Je vois une objection à tout effort pour améliorer la condition humaine : c'est que les hommes en sont peut-être indignes» (126-127), Hadrien oppose la hauteur à laquelle il peut s'élever par la force de son caractère et les vertus conjuguées de la culture et de la réflexion, la distinction étant faite entre une morale pour austères et une morale pour masse. Mais l'humanité peut être sauvée ou rachetée par une minorité d'individus, une élite humaniste.

La question de la mort a amené Hadrien à se poser des questions métaphysiques.
La réflexion métaphysique :

Hadrien est, au départ, un païen pour qui il n'est rien en ce monde qui ne soit de ce monde. Pourtant, il va montrer un net penchant vers le surnaturel qui apparaît dans l'inquiétude à propos de «ce qui se passe derrière cette tenture noire» de la nuit (165), dans l'incertitude à propos de l'immortalité («incertain de l'avenir et par là-même ouvert aux dieux» ; la méfiance à l'égard de «toutes les théories de l'immortalité», 311), dans la curiosité à l'égard des cultes (il veut les observer tous, mais découvrir le fanatisme des religions monothéistes [le judaïsme, le christianisme] lui fera préférer les «vieilles religions qui n'imposent à l'homme le joug d'aucun dogme» (239, 282, 313) et aboutir même :

- au refus des religions («toutes les déités m'apparaissaient mystérieusement fondues en un Tout», 183 - «mon respect pour le monde invisible n'allait pas jusqu'à faire confiance à ces divins radotages», 211) ;

- au sentiment de la présence du divin partout (union au divin dans la nuit syrienne, 164 ; collaboration avec le divin, 159 ; et au refus d'accorder à quiconque le monopole de le représenter ;

- à la revendication pour la tolérance ;

- au refus de la philosophie (240), de l'idéalisme (‘’Les yeux ouverts’’, 35-36 ; «le mot même d'idéal me déplairait comme trop éloigné du réel», 111, l'adhésion à «l'idéal spartiate... la Force, la Justice, les Muses», 149) ;

- à l'idée qu'il y a plus d'une sagesse (290) ;

- à un scepticisme réfléchi.

Hadrien est parvenu, à travers son introspection, à la conclusion que toutes les certitudes et les doctrines morales doivent être relativisées, que la sagesse est toujours à reconstruire et qu'elle est une attitude plutôt qu'un savoir.

Ainsi, le divin n'est pas nié mais désarmé, et Hadrien est, finalement, un agnostique qui ne dit pas qu'il n'y a pas de dieux, mais constate qu'«ils ne se lèvent ni pour nous avertir ni pour nous protéger, ni pour nous récompenser, ni pour nous punir» (282), n'a pas de confiance en eux (313). Convaincu d'un ordre de l'univers auquel l'être humain participe (163, 236, 263, 314, ordre et désordre), il serait donc déiste : «Si Jupiter est le cerveau du monde, l'homme chargé d'organiser et de modérer les affaires humaines peut raisonnablement se considérer comme une part de ce cerveau qui préside à tout» (160) et il «veut favoriser le sens du divin dans l'homme, sans pourtant y sacrifier l'humain» (181).

En fait, sa quête d'absolu satisfaite par l'accomplissement de sa tâche, il affirme : «Je suis comme les sculpteurs : l'humain me satisfait ; j'y trouve tout jusqu'à l'éternel» (145). Et, lui dont les Romains font un dieu parce qu'il est empereur, reconnaît : «Je commençais à me sentir dieu» (159), mais précise : «J'étais dieu, tout simplement, parce que j'étais homme» (160). Il est devenu divin à force d'humanité, il veut devenir un dieu pour atteindre un but de haute sagesse.

C'est pourquoi on peut parler de l'humanisme de Marguerite Yourcenar, de l'humanisme qu'elle prête à Hadrien.
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