Penser le changement climatique au siècle des Lumières





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Penser le changement climatique au siècle des Lumières

René FAVIER

LARHRA – UMR CNRS 5190

Université Pierre Mendès France – Grenoble 2


« Il est a remarquer à la postérité et on pourra faire sçavoir à ceux qui ne sont pas encore naiz que l’année présente 1694 a esté une des plus rigoureuses années qui aye peut estre jamais esté ». Ainsi, parmi bien d’autres, s’exprimaient les habitants de Saint-Laurent-de-Rochefort dans la vallée de la Loire (Lachiver M., 1991, p. 492). Les observations sur l’extrême rigueur de l’hiver 1709 sont elles aussi innombrables. Par-delà pourtant le caractère exceptionnel des conditions climatiques qui affectèrent ces « années de misères », ces notations prennent place dans un discours récurrent à travers les siècles sur le thème des dérèglements saisonniers. Pour l’ensemble de la période moderne en particulier, livres de raisons, registres paroissiaux ou doléances des habitants livrent de très nombreuses mentions relatives au fait que, de « mémoire d’homme », les événements climatiques endurés n’avaient pas d’équivalent. Au milieu du XVIe siècle, le sire de Gouberville rapportait ainsi au lendemain de la tempête du 22 avril 1555 que « checun disoyt qu’on n’avoyt jamais veu fère tel temps en ceste saison ». Le 1er janvier 1556, il faisait le temps « le plus doux qu’oncques hommes vust fère en ceste saison ». Le 3 avril 1562, il tombait la pluie « le plus impétueusement que je vy jamays qu’il me souvienne » (Foisil M., 1993-1994 et 2001 ; Roupsard M., 2005). « Il n’y a mémoire d’homme quy se puisse souvenir de semblable » soulignait F. de Belleforest à propos de l’inondation lyonnaise de 1570. La crue de la Loire de janvier 1661, consécutive à une rupture des levées du fleuve, fut ainsi décrite comme la crue « la plus grande et la plus impétueuse qui ait esté vuë de mémoire d’hôme vivant ; elle a produit des désordres dont aussi on n’a iamais ouï parler de semblable » (Favier R., 2006). Un siècle plus tard, le subdélégué de Tarascon expliquait que la crue du Rhône intervenue le 14 décembre 1755 était « la plus considérable qu’aucune personne vivante du pays ait vu » (Pichard G., t.3, p. 1755)
Dans une société où l’essentiel des ressources et de la richesse provenait de la terre, une telle attention aux événements climatiques ne saurait étonner. C’est d’ailleurs ordinairement en relation avec les travaux des champs ou avec les déplacements des scripteurs que la plupart des mentions peuvent être relevées. Ces observations innombrables nourrirent une connaissance empirique des phénomènes atmosphériques, concentrée souvent sous forme de dictons, de sentences et de proverbes, pour tenter de prévoir le temps et organiser les labours, semailles et moissons de la manière la plus efficace possible (Fierro A, 1991, p. 31-55).

Ce cycle de la nature, dont le savoir populaire entendait comprendre les rythmes, était cependant périodiquement déréglé par des accidents dont les témoins affirmaient le caractère exceptionnel, inconnu « de mémoire d’homme ». On ne saurait naturellement se laisser abuser par cette affirmation d’exceptionnalité. Celle-ci renvoyait souvent à la nécessité de convaincre les lecteurs par le caractère apologétique du récit, ou les autorités dont on souhaitait solliciter des aides matérielles. Mais ces accidents venaient rompre les équilibres ordinaires et constituaient bien des « intempéries », au sens donné par le Dictionnaire de Trévoux au XVIIIe siècle : « Dérèglement, mauvaise constitution, défaut d'un juste tempérament, des qualités requises en certaines choses. On le dit premièrement de l'air. L'intempérie de l'air, de ce climat, le rend désert. L'intempérie des humeurs est la source des maladies. L'intempérie du cerveau cause de grands dérèglemens, tant dans l'esprit, que dans le corps. L'intempérie des saisons avoit laissé dans l'air une maligne impression. On attribue les révolutions qui arrivent dans l'Univers, tantôt aux caprices d'une aveugle Fortune, et tantôt aux intempéries d'une nature désordonnée. »
Les savoirs populaires peinaient à expliquer ces « intempéries » – dérèglements, pluies torrentielles, grands froids, sécheresses, tempêtes – qui étaient souvent interprétées dans des perspectives anthropocentriques. Dieu intervenait dans le cours des choses pour punir ou avertir les hommes. A l’inverse, beaucoup pensaient que les hautes montagnes où les hommes étaient absents ignoraient les tempêtes. Dans la littérature prodigieuse des XVIe et XVIIe siècles, comme chez de très nombreux prédicateurs, les références au Déluge étaient fréquentes lors des inondations catastrophiques. Elles permettaient moins de comparer la catastrophe présente à l’événement biblique (garanti comme unique à Noé), que de rappeler à la conscience des chrétiens le caractère miraculeux de l’événement. Le ciel « a envoyé contre nous, pour punir notre ingratitude, la maladie, la mortalité, la disette extrême, une intempérie étonnante.... » précisait Bossuet (Favier R., 2006/1 et 2006/2). Dans la seconde moitié du 17e siècle, les prédicateurs insistèrent moins sur la signification négative des fléaux, et davantage sur leur valeur salvatrice. Si Dieu restait à leur origine, sa miséricorde l’emportait sur sa vengeance. Son intervention « miraculeuse » se manifestait par la limitation du nombre des victimes. À la volonté d’apaiser la colère de Dieu, succédaient les remerciements des fidèles pour les avoir protégés. Lors de l’hiver de 1709, c’est principalement la récolte miraculeuse d’orge du printemps qui fut saluée par les contemporains : « Dieu nous l’a [sa Miséricorde] accordée en donnant un temps favorables aux orges et aux avoines qu’on recueillit en abondance » notait le curé d’Asquins. « Cette abondance estoit une bénédiction visible du ciel et une multiplication prodigieuse de la divine Providence » ajoutait celui de Velaines (Lachiver M., p. 506 et 510).
Les bouleversements climatiques qui affectèrent les XVIIe et XVIIIe siècles (minimum de Maunder, 1645-1715, réchauffement du XVIIIe siècle, crise des années 1740… ; Le Roy Ladurie E., 2004-2006) interpellèrent parfois les esprits les plus critiques. Au lendemain de l’ouragan de 1701, le duc de Saint-Simon observait : « Cet ouragan a été l’époque du changement des saisons et de la fréquence des grands vents ; le froid en tout temps, la pluie ont été bien plus ordinaires depuis, et ces mauvais temps n’ont fait qu’augmenter jusqu’à présent, en sorte qu’il y a longtemps qu’il n’y a plus du tout de printemps, peu d’automne, et pour l’été quelques jours par-ci par-là ; c’est de quoi exercer les astronomes » (Garden M., 2005). Si les propos du duc reprenaient pour partie le discours populaire sur le dérèglement des saisons, ils faisaient aussi écho aux nouvelles préoccupations des savants qui, depuis Descartes commençaient à chercher des explications purement scientifiques aux phénomènes météorologiques (Fierro A., 1991). On ne saurait dire cependant que, quoique confrontés à des accidents climatiques répétés, ces savants aient cherché, aux XVIIe et XVIIIe siècles, à répondre aux interrogations formulées par Saint-Simon, et se soient préoccupés prioritairement des « intempéries ». Pour eux, penser le climat consistait d’abord à en comprendre les règles

  1. Comprendre le climat


Il convient de rappeler brièvement ici les étapes principales de la naissance de la météorologie, le rôle pionnier de l’Academia del Cimento de Florence, ceux ensuite de la Royal Society de Londres ou de l’Académie des sciences de Paris, le développement de l’instrumentation (thermomètre, baromètre, hygromètre, pluviomètre, anémomètre), ou l’élaboration des lois physique sur la compression de l’air ou du rayonnement solaire, travaux qui aboutirent notamment au célèbre traité du P. Louis Cotte (Fierro A., 1991). « La prodigieuse quantité de causes qui semblent concourir à produire ces effets nous trouble, nous effraie et nous dérobe le secret du Créateur » écrivait ce dernier, « C’est sous des apparences qui ne sont trompeuses que pour nous que se cache le sagesse de ses opérations admirables, et ce n’est pas sans raison que le Sage dit que Dieu avoit livré l’Univers aux dispute des hommes. Tant qu’ils ont négligé la recherche des effets pour ne s’occuper que des causes qui pouvoient les produire, ils n’ont fait que balbutier en Physique ; et si la Nature est mieux connue aujourd’hui qu’elle ne l’étoit dans ces siècles d’ignorance, c’est parce qu’on s’applique bien plus à la connoissance des effets qu’à celles des causes, et qu’on se sert de la connoissance combinée de ces différens effets pour en découvrir les véritables causes » (Cotte P. Louis 1774).

Ces recherches visaient d’abord à éclairer les mécanismes régulateurs du système climatique et participaient des travaux menés par la physique des Lumières pour comprendre les règles de la nature. Selon les principes exposés par l’abbé Nollet dans ses Leçons de physique expérimentale (1743-1748), l’observation et l’expérience étaient les deux chemins qui conduisaient à la connaissance des faits sensibles qu’il fallait ensuite ordonner et expliquer. Tels avaient bien été, depuis la seconde moitié du XVIIe siècle, les principes qui avaient fondés empiriquement la nouvelle science. Dès 1663, l’anglais Robert Hooke avait proposé de « faire l’histoire du temps » et demandé de multiplier les observations avec des instruments partout identiques. En France, les premières observations portèrent sur la pluviosité : « Tous les Physiciens conviennent de l’utilité de mesurer exactement la quantité d’eau qui tombe tous les ans dans chaque païs, et combien il s’en évapore ; de là dépend la théorie des Fontaines, des Rivières, de la Mer, des Vapeurs, de la nourriture des Plantes, des Années sèches, etc. » (Histoire de l’Académie, 1692, p. 133). Les premières expériences de Le Hire et Sédileau sur l’évaporation de l’eau de pluie avaient à cet égard un but purement pratique : répondre aux exigences de Colbert et de Louvois relativement à l’approvisionnement des fontaines de Versailles. « Lorsque j’entrepris de faire des observations exactes sur la quantité d’eau de pluïe qui tomboit à l’Observatoire pendant le cours d’une année, je n’avois point d’autres vûe que d’en tirer quelques connoissances pour l’origine des Fontaines surquoy j’ai fait plusieurs remarques et dont j’ay tiré une utilité très considérable pour la construction des Citernes » rappelait Le Hire dans son mémoire de 1704. Ce sont ces observations qui le conduisirent à utiliser une instrumentation plus perfectionnée pour appréhender les différents mécanismes : « Comme on est persuadé par la plus grande partie des observations qu’il ne pleut ordinairement que lorsque l’air devient plus léger, ce qu’on connoît par la descente du mercure dans le tuyau du Baromètre, j’ai cru que je devois joindre aux observations de la pluïe celles du Baromètre et rapporter en même temps les hauteurs du Thermomètre, pour connoître quel a été le degré de chaleur ou de froid lorsque la pluïe a été plus ou moins abondante. » (Histoire de l’Académie, 1704, Mémoire p. 1-6).

La recherche des règles régissant le climat passait par l’utilisation d’une instrumentation de plus en plus précise et que l’on cherchait à uniformiser, et une multitude de relevés dont le caractère aussi nécessaire que fastidieux était souligné en 1692 par Sédileau : « Il y a certaines expériences fondamentales sur lesquelles toutes la physique est appuyée, et qu’il faut nécessairement faire, quelqu’ennuyeuse qu’elles soient, si on veut raisonner juste dans cette science… » (Histoire de l’Académie, 1666-1699, t. 2, p. 29-36). Outre les relevés faits pour l’Observatoire de Paris par Le Hire, puis Maraldi à partir de 1720, on connaît l’immensité du travail réalisé par le médecin parisien Louis Morin dont Fontenelle dit que sa vie observait « un ordre presque aussi uniforme et aussi précis que les mouvements des corps célestes ». La somme de ses observations, effectuées trois ou quatre fois par jours de février 1665 à juillet 1713 (de manière continue depuis 1670), constitue sans doute la première série météorologique connue en France et dans le monde sur une aussi longue période. « Toute l’histoire de l’air depuis 33 ans est contenue dans le Journal de M. Morin, jusqu’aux moindres particularités » concluait Le Hire lors de la présentation de son Journal à l’Académie en 1701 (Legrand J.-L. et Le Goff M., 1992 ; Le Roy Ladurie, 2004).

Tous n’avaient pas la patience et la méticulosité de Louis Morin. En Angleterre, faute d’un intérêt majeur porté à la science nouvelle par la Royal Society, les initiatives se son secrétaire James Jurin finirent par tomber dans l’oubli dans la seconde moitié du siècle. En France, certains exprimèrent aussi à plusieurs reprises une certaine amertume de ne pas voir donnée à leur travail l’importance qu’elle leur semblait mériter : « On peut dire en général », exposait Le Hire en 1700, « que puisqu’il ne nous est permis que de remonter quelquefois et avec peine des effets aux causes, le travail des observations continuës doit être fort nécessaire et qu’il est même d’autant plus digne de louange qu’il est moins brillant, et que ceux qui l’entreprennent se sacrifient en quelque façon à la gloire de ceux qui feront les Systèmes. » « Les travaux les plus brillants et qui demandent le plus de pénétration et de finesse, ne deviennent pas toujours les plus utiles aux hommes, et surtout à la postérité » exposait pour sa part en 1743 Duhamel qui pendant quarante ans, de 1741 à 1780 adressa à l’Académie ses « Observations botanico-météorologiques » : « Observations sur la constitution de l’air, les variations et les différens poids de l’atmosphère, une histoire suivie et bien circonstanciée des vents, des pluies, des météores, du chaud, du froid, dans chaque année, dans chaque saison et chaque jour ; une comparaison continuelle de toutes ces vicissitudes avec la production des fruits de la terre et avec le tempérament, la santé et les maladies des habitans », toutes observations qui selon lui, « faites avec soin pendant plusieurs années, pendant plusieurs siècles et dans chaque pays produiront vraisemblablement quelque jour une Agriculture et une Médecine plus parfaites et plus sûres que tout ce qu’on pourroit espérer des spéculations les plus sublimes de la Physique dénuées de ce secours ». Le long plaidoyer en faveur d’une telle nécessité laissait pourtant entendre que la pertinence d’un tel travail de terrain n’était pas reconnue par tous. Tout en soulignant la nécessité, il regrettait pourtant aussi l’orgueil de certains : « Il en est peu que la reconnoissance qu’ils doivent à ceux qui les ont précédez invite à s’acquitter envers ceux qui ont à les suivre » (Histoire de l’Académie, 1700, Observations p. 1 ; 1743, Observations, p. 15-16).
Pour éclairer les approches des météorologues et la nature des questions qui étaient posées, il convient de rappeler d’abord qu’au XVIIIe siècle le mot « climat » désignait d’abord un espace géographique. C’est pour le dictionnaire de l’Académie de 1694 un terme de géographie « qui signifie, Une estenduë du globe de la terre comprise entre deux parallèles ». Pour Richelet, c’est un « Espace de terre entre deux parallèles », « La France est un climat heureux & doux ». Pour Furetière, le mot a un sens proche de fuseau horaire : « Espace de terre dans lequel les plus grands jours d'été vont jusqu'à une certaine heure: & un climat n'est différent de celuy qui est le plus proche de luy, qu'en ce que le plus grand jour d'esté est plus long ou plus court d'une demie-heure en un endroit qu'en l'autre ». Pour lui, comme pour les autres dictionnaires de la fin du 17e ou du début du 18e siècle, les Anciens selon lui ne connaissaient que sept climats, mais les « Modernes qui ont voyagé bien plus avant vers les Poles, ont mis 23 climats de chaque costé, parce que l'obliquité de la Sphère y cause en peu d'espace beaucoup de différence pour les plus grands jours d'esté; & n'ont mis leur différence que d'un quart d'heure ». Ce n’est que tardivement, dans son édition de 1762, que le Dictionnaire de l’Académie adjoint à ce sens celui de « conditions atmosphériques », avant de prendre, sous l’influence grandissante des milieux médicaux le sens de « température » : « Les médecins considèrent les climats particulièrement par la température ou le degré de chaleur qui leur est propre » (Encyclopédie méthodique, médecine, par une société de médecins, Paris, Panckoucke, 1792, p. 878)1.

C’est dans le premier sens, celui d’espace géographique, que le mot « climat » est couramment utilisé dans les mémoires de l’Académie des Sciences : « Le mot de Climat proprement dit et conçu à la manière des Géographes est une partie, une petite zone du globe terrestre, comprise entre deux cercles parallèles de l’Equateur ». Pour les différents auteurs, il désignait ainsi à la fois l’air situé entre deux parallèles et une région géographique : « C’est une chose digne de remarque que ce phénomène qui étoit autrefois si rare dans ce climat soit depuis quelques temps si ordinaire, de sorte que dans l’espace d’une année il paroît plus souvent qu’il n’avoit paru dans le passé dans l’espace de quelques siècles » ; « On voit par là combien les circonstances locales ont fait varier l’intensité du froid dans ces deux villes, situées à très peu près dans le même climat, et assez voisines l’une de l’autre » (Histoire de l’Académie, 1731, Mémoire, p. 1 ; 1765, p. 143-267 ; 1766, p. 40-41). Etudier le climat revenait ainsi à examiner les phénomènes météorologiques et en préciser les règles dans une espace géographique parfaitement délimité spatialement.

A cette fin, les correspondants de l’Académie des Sciences étaient encouragés à envoyer leurs propres observations : « Comme l’on ne peut jamais faire ces expériences avec toute la précision nécessaire, et que supposé même que l’on y eût apporté la dernière exactitude, la diversité des climats et la différente constitution de chaque année y fait une grande différence, l’on ne sauroit avoir trop d’Observations de cette sorte afin que l’on en puisse former une hypothèse qui approche de la vérité le plus près qu’il sera possible. » Nombre de ces travaux furent en partie rapportés dans les Mémoires imprimés de l’Académie des Sciences, dont ceux du comte du Pontbriand à Saint-Malo, du jésuite Fulchiron à Lyon ou du zurichois Scheutzer. Après la disparition de Maraldi en 1740, Duhamel, reprenant les objectifs de Morin dont la thèse de médecines avait porté sur le sujet « Les années fertiles en fruits sont-elles fertiles en maladie », proposait à partir de 1741 des « Observations botanico-météorologiques » faites au château de Denainvilliers en Gâtinais, où les relevés météorologiques étaient associés à d’autres, très détaillés, sur les différentes récoltes, les maladies et épizooties, et les hauteurs d’eau des sources et ruisseaux. Dans la seconde moitié du siècle, Louis Cotte à son tour mit en place un vaste réseau de correspondants en France et au-delà des frontières. Il en allait de même en Angleterre où après les travaux pionniers de C. Wren, le secrétaire de la Royal Society, James Jurin, se fit en 1723 l’avocat de ces relevés journaliers, effectués selon des méthodes uniformisées, et obtint de nombreuses contributions venues d’Angleterre (dont celles de Huxham de Plymouth entre 1728 et 1752, mais aussi de Suède, de Finlande et d’Italie (Manley G., 1953).

La difficile constitution de ces réseaux d’observateurs répondait ainsi au désir d’observer les variations « des climats », c’est-à-dire des régimes propres aux différentes régions et aux différents pays, et d’essayer de leur trouver des explications scientifiques. Dès la fin du XVIIe siècle, telles avaient été les premières conclusions de Sédileau qui comparait ses chiffres sur la pluviosité parisienne avec ceux, inférieurs, relevés pour Mariotte à Dijon, « ce qui montre qu’alors les saisons furent moins pluvieuses, ou que le Pays des environs de Dijon est plus sec, car on sçait qu’il y a des Pays où il pleut beaucoup plus qu’en d’autres, et qu’il y en a où il ne pleut que rarement, et même point du tout » (Histoire de l’Académie, 1666-1699, Mémoires, p. 29-36). Vauban constatait en 1694 qu’il pleuvait plus à Lille qu’à Paris. Comparant ses observations avec celles du zurichois Scheutzer, Le Hire notait quant à lui en 1710 : « On connoît par la comparaison de ces observations qu’il pleut beaucoup plus en Suisse qu’à Paris. J’avois déjà remarqué par les observations de la pluïe faites sur Lyon qu’il pleuvoit bien plus qu’à Paris, et j’en avois attribué la cause aux montagnes de la Suisse qui n’en sont pas fort éloignées ; et c’est ce qui se trouve confirmé par ces dernières observations ». « Quelques observations semblables que M. le Comte du Pontbriand nous avoit déjà communiquées nous avoient fait connaître qu’il pleuvoit un peu plus vers S. Malo qu’à Paris ce qui nous est confirmé par les deux années que nous venons de comparer » (Histoire de l’Académie, 1709 et 1710).
Préciser les régimes des différents climats impliquait ensuite une multiplication des relevés dans les mêmes lieux. Pour Le Hire, l’hypothèse formulée explicitement était celle de la stationnarité des climats dont il convenait de connaître les règles par la comparaison des différentes observations annuelles : « On ne peut savoir que par une longue suite d’observations, si dans un même lieu il tombe toujours la même quantité de pluye ou, en cas que cette quantité soit inégale, dans quelles bornes l’inégalité est renfermée, quelles sont aussi les limites des inégalités du chaud et du froid, quels effets peuvent produire leurs plus grands excès, si l’un suit ordinairement l’autre, etc. ». Trouver les règles, répondre au discours commun sur le dérèglement des saisons, tel était l’objectif qu’il se fixait en 1714 lorsqu’il proposait, par la multiplication des observations, de « détromper ceux qui s’imaginent toujours qu’il y a des dérangements extraordinaires dans les Saisons, ayant perdu la mémoire du temps passé et ne faisant attention qu’à ce qui les touche dans le temps présent » (Histoire de l’Académie, 1714, Mémoire, p. 1).

Dans ses « Observations botanico-météorologiques » de 1743, Duhamel résumait les principes qui le guidaient : « Tout est mouvement et tout change dans la Nature, mais tout y tend aussi à l’équilibre et l’inconstance même a ses loix. Si nous avions des observations météorologiques de plusieurs siècles dans un même pays, il y a tout lieu de croire que la somme totale des pluies tombées dans ce pays pendant un siècle ne diffèreroit pas sensiblement de celle d’un autre siècle, ou que s’il s’y trouveroit des différences marquées, un nombre de siècles plus grand encore en dévoileroit la marche et les compensations. Car enfin, les pièces de la machine de notre globe et son atmosphère ne sont pas infinies, leurs révolutions doivent nous redonner à peu près les mêmes effets, ou nous indiquer la cause de la variation et de dépérissement qui en trouble les retours. L’Asie, L’Afrique et l’Amérique nous fournissent mille exemples de grandes contrées où il tombe en certains temps de l’année des pluies réglées auxquelles on s’attend, et sur lesquelles il est rare que l’on se trompe. Ces contrées sont pour la plupart comprises entre les Tropiques, ou ne s’en éloignent pas beaucoup. L’Europe qui, en général, ne nous offre rien de pareil, occupe au contraire le milieu d’une Zone tempérée, mais aussi ses parties les plus septentrionales sont assez régulièrement chargées de neige pendant sept à huit mois de l’année, et l’été qui succède à ce long hiver est communément assez uniforme. Les vents sont toujours plus réglés par leurs durées, par leurs directions et par les temps de l’année où ils soufflent dans la Zone torride et dans la Zone polaire que nous connoissons, que dans la tempérée qui est entre ces deux extrêmes. On observe quelque chose de semblable dans les variations du Baromètre qui disparoissent presque entièrement sous l’Equateur. Or si le dérèglement des pluies, des vents et des saisons peut être ramené à quelque chose de fixe et d’uniforme dans les extrêmes, n’est-il pas à présumer que la même constance et la même uniformité subsistent dans les climats moyens qui en participent, quoique sous une forme plus compliquée et plus difficile à démêler ? Ne nous lassons donc point d’observer tous ces phénomènes, d’en rechercher la liaison et la cause, et croyons que le fruit n’en est peut-être pas aussi loin de nous qu’il le paroît. La présomption est ici moins à craindre que le découragement. » (Histoire de l’Académie, 1743, p. 15-16)

L’objectif des observations se résumait en quelque sorte en l’établissement des moyennes des variations saisonnières. « Il est clair que plus le nombre d’années sera grand, plus la moyenne adoptée approchera du vrai » ajoutait Duhamel. En 1692, Sédileau établissait ainsi à 19 pouces la première moyenne de la « quantité d’eau tombée à Paris ». En fonction des observations accumulées progressivement à l’Observatoire de Paris, cette moyenne fut l’objet de plusieurs révisions que résumait Duhamel en 1743 : « La quantité moyenne d’eau qui tombe tous les ans à l’Observatoire, ou à Paris, car on les confond ordinairement, fut d’abord établie d’environ 19 pouces sur la comparaison des dix premières années ; mais en 1708 ou 1709, c’est-à-dire vingt ans après le commencement des observations, cette moyenne devoit se réduire à environ 18 pouces 8 lignes. En 1718 révolu, elle étoit encore à peu près la même, mais en 1728, ou après 40 ans, elle se réduisit à 17 pouces 3 lignes ; et enfin 50 ou 55 ans après la première année, ce qui nous conduit jusqu’en 1743, cette quantité moyenne, déduite de la somme totale, n’est plus que d’environ 16 pouces 8 lignes. Nous tirons ce calcul d’une note que M. Maraldi nous a communiqué à ce sujet. » Ainsi, les années exceptionnelles n’étaient pas interprétées comme le signe d’un dérèglement ou l’annonce d’un changement possible, mais ne faisaient que témoigner d’une connaissance insuffisantes des lois que l’on cherchait à définir.
Les observations et les comparaisons visaient enfin à comprendre les raisons des accidents climatiques et des « intempéries ». Dès 1699, des hypothèses étaient formulées quant à des équilibres possibles entre les « climats » : « Qui sçait par exemple s’il n’y a point quelques compensations, ou quelques échanges de beau et de mauvais temps entre différentes parties de la Terre ? Les matelots savent déjà prédire quelquefois les vents et les tempestes sur des signes qui ne sont apparemment que ce qu’il y a de plus visible en cette matière, et ce qui demande le moins de recherches difficiles. Enfin, il est toujours à présumer que plus on observera, plus on découvrira » (Histoire de l’Académie, 1699, p. 22).

La question des variations du rayonnement solaire fut également dès le début du XVIIIe siècle envisagée, notamment eu égard aux variations des taches du soleil considérées comme susceptibles d’entravées le réchauffement de la terre. « Mais les expériences que nous avons de deux années précédentes montrent que cette explication n’est pas suffisante » commentait Le Hire en 1720. Utilisant ses données et celles de Le Hire, Mairan pour sa part s’attacha à essayer de savoir si « la variation du chaud de l’été au froid de l’hiver [était] exactement proportionnelle à celle de l’action du Soleil dans les deux saisons, auquel cas elle pourroit très légitimement être attribuée à cette seule cause », avant que ne s’impose l’hypothèse d’un « feu central » susceptible de faire varier ses effets : « On ne s’étoit pas même avisé de soupçonner qu’il pût y avoir une autre cause qui concourrût avec celle qu’on avoit adoptée, et qui y jouât, pour ainsi dire, le principal rôle » (Histoire de l’Académie, 1765, Histoire, p. 1-17 : Sur les causes générales du Froid en hiver et du Chaud en été)
Tous les changements cependant n’apparaissaient « bisarres » que « faute d’observateurs qui s’y soient assez longtemps et assez soigneusement appliquez pour y découvrir la régularité ». La compréhension des grands changements que la terre avait pu connaître dans les siècles ou millénaires passés entraient dans cette perspective.

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