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XVI


J’avais donc décidé que Marguerite serait ma femme ; tout était arrangé dans ma tête ; je me disais :

« Elle est encore trop jeune, mais dans quinze mois, quand elle aura dix-huit ans et qu’elle comprendra que c’est son bonheur d’être mariée, comme toutes les filles, et que je lui dirai que je l’aime, nous serons bientôt d’accord et nous livrerons la grande bataille. La mère va terriblement crier ; elle ne voudra pas d’une calviniste ; et le curé, tous les gens du village seront avec elle ; mais c’est égal, le père sera toujours avec moi, car je lui montrerai que c’est le bonheur de toute ma vie, et que je ne puis exister sans Marguerite. Alors il aura du courage et, malgré tout, il faudra que l’affaire marche. Après cela nous louerons une petite forge, soit sur la route des Quatre-Vents, à la Roulette, soit sur la route de Mittelbronn, aux Maisons-Rouges, et nous travaillerons pour notre compte. Les rouliers, les voituriers ne manqueront pas. Nous pourrons même tenir une petite auberge comme maître Jean. Nous serons les plus heureux du monde ; et si nous avons le bonheur d’avoir un enfant, au bout de quinze jours ou trois semaines je le prendrai sur mon bras, j’irai tranquillement aux Baraques et je dirai à la mère : « Tenez, le voilà !... maudissez-le !... » Et elle pleurera, elle criera, elle s’apaisera, et finalement elle viendra chez nous ; tout sera raccommodé ! »

Voilà ce que je me figurais, les larmes aux yeux ; et je pensais aussi que le père Chauvel serait content de m’avoir pour gendre. Qu’est-ce qu’il pouvait espérer de mieux qu’un bon ouvrier, laborieux, économe, et capable par son travail d’amasser du bien, un homme simple et naturel comme moi ? J’étais pour ainsi dire sûr qu’il consentirait ; rien ne me troublait, tout me paraissait dans le bon sens, et j’étais attendri de mes bonnes idées.

Malheureusement il arrive des choses en ce monde auxquelles on ne s’attend pas.

Un matin, cinq ou six jours après la visite des fiscaux, nous étions à ferrer le roussin du vieux juif Schmoûle devant la forge, lorsque arriva la femme Stéphen, des Baraques d’en haut. Elle revenait de vendre ses œufs et ses légumes au marché de la ville, et dit à maître Jean :

– Voici quelque chose pour vous !

C’était une lettre de Metz, et maître Jean s’écria tout joyeux :

– Je parie qu’elle vient de Chauvel ! Lis-nous ça, Michel ; je n’ai pas le temps de chercher mes besicles.

J’ouvris donc la lettre, mais j’en lisais à peine les premières lignes, que mes genoux tremblaient et que je me sentais froid par tout le corps : Chauvel annonçait à maître Jean qu’il venait d’être nommé député du tiers aux états généraux, et lui disait d’envoyer tout de suite Marguerite à l’auberge du Plat-d’Étain, rue des Vieilles-Boucheries, à Metz, parce qu’ils allaient partir ensemble pour Versailles.

C’est tout ce que je me rappelle de cette lettre assez longue. Après cela, je lisais sans comprendre, et, finalement, je m’assis sur l’enclume comme un être accablé. Maître Jean traversait la rue en criant :

– Catherine, Chauvel est nommé député du tiers aux états généraux !

Valentin, les mains jointes, bégayait :

– Chauvel à la cour, parmi les seigneurs et les évêques !... Ô mon Dieu !...

Et le vieux juif Schmoûle lui répondait :

– Pourquoi pas ? C’est un homme de bon sens, un véritable homme de commerce ; il mérite cette place autant qu’un autre !

Mais, moi, j’avais les yeux troubles, et je m’écriais en moi-même :

« Maintenant, tout est fini, tout est perdu !... Marguerite part et je reste seul !... »

J’avais envie de sangloter ; la honte seule m’en empêchait. Je pensais :

« Si l’on savait que tu l’aimes, tout le pays se moquerait de toi !... Qu’est-ce qu’un garçon forgeron auprès de la fille d’un député du tiers état ? Rien du tout !... Marguerite est au ciel, et toi sur la terre ! »

Et mon cœur se déchirait.

La rue se remplissait déjà de monde : dame Catherine, Nicole, maître Jean, les voisins et les voisines, criant :

– Chauvel est député du tiers aux états généraux !

C’était un grand mouvement. Maître Jean, rentrant dans la forge, s’écria :

– Nous sommes tous comme fous à cause de la gloire du pays ; nous ne pensons plus à rien ; Michel, cours donc prévenir Marguerite !

Alors je me levai. Je m’épouvantais de voir Marguerite ; j’avais peur de pleurer devant elle, de montrer malgré moi que je l’aimais, et de lui faire honte. Et même dans leur allée, je m’arrêtai pour raffermir mon cœur, et puis j’entrai.

Marguerite était dans la petite salle, à repasser du linge.

– Hé ! c’est Michel, dit-elle, tout étonnée de me voir en bras de chemise, car je n’avais pas même eu l’idée de mettre ma veste et de me laver les mains.

Je lui répondis :

– Oui... c’est moi... Je t’apporte une bonne nouvelle...

– Qu’est-ce que c’est ?

– Ton père est nommé député du tiers aux états généraux.

Comme je parlais, elle devint toute pâle, et je m’écriai :

– Marguerite, qu’est-ce que tu as ?

Mais elle ne pouvait me répondre ; c’était la joie, la fierté, qui faisait cela ; et tout à coup, fondant en larmes, elle se jeta dans mes bras en criant :

– Oh ! Michel, quel honneur pour mon père !

Je la tenais serrée, elle ses bras autour de mon cou ; je sentais les sanglots par tout son petit corps ; ses larmes me coulaient sur les joues ! Ah ! que je l’aimais, et comme j’aurais voulu la garder ! Comme je m’écriais dans mon âme : « Qu’on vienne me la prendre ! » Et pourtant il fallait la laisser partir ; son père était le maître !

Longtemps Marguerite pleura ; puis me lâchant et courant s’essuyer la figure à la serviette, elle se mit à rire et me dit :

– Que je suis folle ! n’est-ce pas, Michel ? Peut-on pleurer pour de pareilles choses ?

Moi, je ne disais rien ; je la regardais avec un amour qu’on ne peut se figurer ; elle n’y faisait pas attention !

– Allons, dit-elle en me prenant le bras, arrive !

Et nous sortîmes.

La grande salle des Trois-Pigeons était pleine de monde. Mais je n’ai pas envie de vous peindre les embrassades de maître Jean, de dame Catherine, de Nicole, ni les compliments des notables, du grand Létumier, du vieux Rigaud, de Huré. Ce jour-là l’auberge ne désemplit plus de Baraquins jusqu’à neuf heures du soir ; hommes, femmes, enfants, entraient et sortaient, levant leurs chapeaux, leurs bonnets, trébuchant et criant à se faire entendre jusqu’au petit Saint-Jean. Les verres, les bouteilles, les canettes tintaient ; la grosse voix de maître Jean s’élevait au-dessus du tumulte, avec des éclats de rire qui ne finissaient pas. C’était une fête incroyable.

Moi, voyant cela, je me disais :

« Tu n’es pourtant qu’un gueux ! Tout le village se réjouit du bonheur de Marguerite et de Chauvel, tout le monde est content, et toi, te voilà triste jusqu’à la mort... C’est abominable ! »

Valentin seul était avec moi, disant :

– C’est le bouleversement de tout ; la racaille va maintenant à la cour... les seigneurs sont confondus parmi les va-nu-pieds... on ne respecte plus rien... on nomme des calvinistes au lieu de chrétiens... La fin du monde approche.

Et, dans ma grande tristesse, je lui donnais raison. Mon courage s’en allait. Je ne pouvais rester là, dans cette foule ; Marguerite elle-même était forcée de reculer jusque dans la cuisine, où les notables entraient lui faire leurs salutations. Je pris mon bonnet et je sortis. J’allai, Dieu sait où ! devant moi, du côté de la grande route je pense, à travers champs.

Il faisait beau comme depuis quinze jours ; les avoines commençaient à verdir, les blés poussaient. Le long des haies les fauvettes gazouillaient, et dans l’air, les alouettes se balançaient avec leur joie et leur musique éternelles. Le soleil et la lune ne s’arrêtaient pas à cause de moi. Ma désolation était terrible.

Je m’assis trois ou quatre fois au bord du chemin, à l’ombre d’une haie, la tête entre mes mains et je rêvais ! mais plus je rêvais, plus ma tristesse devenait grande ; je ne voyais plus rien, ni devant, ni derrière, comme on raconte des malheureux perdus sur la mer, qui ne voient que le ciel et l’eau, et qui crient.

« C’est fini !... Maintenant, il faut mourir !... »

Voilà ce que je pensais. Le reste ne m’était plus rien.

Enfin à la nuit, sans savoir comment, je retournai au village et j’arrivai derrière notre baraque. Au loin, à l’autre bout de la rue, les cris et les chansons continuaient. J’écoutais en me disant :

« Criez... chantez... vous avez bien raison !... la vie est une misère !... »

Et j’entrai. Le père et la mère, sur leurs petites escabelles, filaient et tressaient. Je leur dis bonsoir. Le père, me regardant, s’écria :

– Comme tu es pâle, Michel, tu es malade, mon enfant.

Je ne savais quoi répondre, lorsque la mère dit en souriant :

– Hé ! tu vois bien qu’il a riboté avec les autres !... Il en a pris son compte, en l’honneur de Chauvel.

Je répondis, dans l’amertume de mon âme :

– Oui, vous avez raison, ma mère, je suis malade... J’ai trop bu... Vous avez raison !... Il faut bien un peu profiter des bonnes occasions.

Et le père, avec douceur, dit alors :

– Eh bien, mon enfant, va dormir, cela se passera. Bonne nuit, Michel !

Je montai l’escalier avec la petite lampe de fer-blanc, je montai tout accablé, la main sur le genou pour m’aider. Et là-haut, posant la lampe sur le plancher, je regardai quelques instants mon petit frère Étienne, qui dormait si bien, sa tête blonde renversée sur l’oreiller en grosse toile, sa petite bouche ouverte, et ses grands cheveux autour de son cou ; je le regardai, pensant :

« Comme il ressemble au père !... Comme il lui ressemble, mon Dieu ! »

Et je l’embrassai, pleurant tout bas et me disant :

« Eh bien, c’est pour toi maintenant que je travaillerai ! Puisque tout s’en va, puisqu’il ne me reste rien, c’est pour toi que je me donnerai de la peine ; et peut-être, toi, tu seras plus heureux : celle que tu aimeras ne s’en ira pas, et nous vivrons tous ensemble ! »

Alors je me déshabillai, je me couchai près de lui, et toute la nuit je ne fis que rêver à mon malheur, en me répétant qu’il fallait du courage ; que personne ne devait rien savoir de mon amour pour Marguerite ; que ce serait une honte ; qu’un homme devait être un homme ; ainsi de suite ! Et le lendemain de bonne heure je retournai tranquillement à la forge, résolu à rester ferme. Cela me faisait du bien.

Or, en ce jour les compliments continuèrent, et ce n’étaient plus seulement les Baraquins, c’étaient tous les notables de la ville : MM. les officiers de mairie, MM. les échevins, assesseurs et syndics, MM. les secrétaires, greffiers, trésoriers, receveurs et contrôleurs, MM. les notaires et gardes-marteaux de la maîtrise des eaux et forêts... Qu’est-ce que je sais encore, moi ?

Toute cette masse de gens, qu’on ne connaissait ni d’Ève ni d’Adam, arrivaient à la file, avec leurs tricornes, leurs grosses perruques poudrées, leurs hautes cannes à pomme d’ivoire, leurs habits de ratine, leurs bas de soie, leurs jabots et leurs dentelles ; ils arrivaient comme les hirondelles autour du clocher, en automne ; ils venaient saluer Mlle Marguerite Chauvel, la demoiselle de notre député du bailliage aux états généraux. Ils avaient l’air joyeux, comme si nos élections les avaient regardés. Quelle abomination ! Toute l’auberge et les environs étaient pleins de leurs bonnes odeurs de musc et de vanille. J’ai pensé souvent depuis que c’étaient là les vrais coucous, qui viennent se mettre dans un nid quand il est fait, mais qui n’apportent jamais un brin de paille pour le bâtir. Leur grande affaire, c’est de profiter de tout sans peine et de gagner les bonnes places à coups de chapeaux. Avant les élections, ils ne nous auraient dit ni bonjour ni bonsoir ; mais à cette heure ils venaient nous offrir leurs services, pensant bien que Chauvel, à Versailles, serait capable de leur rendre le double et le triple. Ah ! les gueux ! rien que de les voir, mon sang tournait.

Valentin et moi, de la forge en face, pendant que maître Jean, Marguerite et la mère Catherine recevaient ce beau monde, nous voyions toutes leurs simagrées par les fenêtres ouvertes ; et Valentin, jaune d’indignation, me disait :

– Regarde, voici M. le syndic un tel, ou bien M. le garde-marteau un tel qui salue... Regarde sa figure ; ça, c’est la belle manière de saluer. Et maintenant il prend sa petite prise de macouba sur le pouce ; il fait tomber le tabac du jabot avec le bout des ongles ; c’est chez Mgr le cardinal qu’il a appris ça ; mais ça sert aussi chez un cabaretier ; ça flatte la demoiselle de M. le député Chauvel. À cette heure, il tourne sur le talon et va saluer le reste de la compagnie.

Valentin riait, mais moi je tapais sur l’enclume sans regarder ; j’étouffais de colère. C’est alors que je voyais encore mieux la distance entre Marguerite et moi : les Baraquins avaient bien pu se tromper sur la grandeur d’un député du tiers aux états généraux ; mais ceux-là devaient s’y connaître, ils ne devaient pas faire leurs salutations et leurs compliments pour rien. Marguerite n’avait qu’à choisir ! Je trouvais même, en y pensant, qu’elle aurait tort de prendre un garçon forgeron, au lieu d’un fils de conseiller ou de syndic ; oui, ça me paraissait naturel et me désolait d’autant plus.

Enfin, il fallut voir ce spectacle jusqu’à cinq heures du soir.

Marguerite devait partir dans la nuit, avec le courrier de Paris. Maître Jean lui prêtait sa malle ; c’était une grande malle couverte en peau de vache, qu’il avait héritée de son beau-père Didier Ramel ; elle roulait sur le grenier depuis trente ans, et c’était moi qu’il avait chargé d’y mettre des coins en tôle, pour la renforcer. Pendant toute cette journée, l’idée m’était venue vingt fois de l’enfoncer d’un coup de marteau ; mais songeant que je travaillais pour Marguerite, et que c’était sans doute le dernier service que je pourrais lui rendre, de grosses larmes me remplissaient les yeux, et je continuais l’ouvrage avec un amour qu’on n’a plus après vingt ans ; ce n’était jamais fini, j’avais toujours un coup de lime à donner, une charnière à mieux ajuster. Pourtant, quelques minutes avant cinq heures, je n’y voyais plus rien à faire : la serrure jouait bien, la patte du cadenas se fermait toute seule, tout était solide.

Marguerite venait de sortir, je l’avais vue entrer dans leur maison. Je dis à Valentin que j’étais fatigué, et qu’il me ferait plaisir de porter la malle chez Chauvel. Il la prit sur son épaule et partit aussitôt. Moi, tout affaissé, je n’aurais pas eu le courage d’aller là, de me trouver encore une fois seul avec Marguerite ; je sentais que ma désolation éclaterait. Je remis donc ma veste, et j’entrai dans l’auberge. Tous les autres étaient partis grâce à Dieu. Maître Jean, les joues rouges et les yeux brillants, célébrait la gloire des Trois-Pigeons ; il disait, en soufflant dans ses joues, que jamais aucune autre auberge n’avait reçu d’honneur pareil, et la mère Catherine pensait comme lui.

Nicole dressait la table.

Maître Jean, me voyant, dit alors que Marguerite avait déjà soupé, et qu’elle se dépêchait maintenant de préparer ses effets, et de choisir les livres de son père qu’il fallait emporter. Il me demanda des nouvelles de la malle ; je lui dis qu’elle était finie et que Valentin l’avait portée dans la maison de Chauvel.

Au même instant Valentin entrait ; on s’assit et l’on soupa.

J’avais l’idée de m’en aller avant huit heures, sans rien dire à personne. À quoi servait-il de faire tant de compliments, puisque tout était fini, puisqu’il ne restait plus aucune ressource ? Je pensais :

« Eh bien, quand elle sera partie, maître Jean écrira que j’étais malade au père Chauvel, s’il s’inquiète de cela ; et s’il ne s’en inquiète pas, tant mieux ! »

Voilà donc mon idée ; aussitôt le souper fini, je me levai tranquillement et je sortis. Il faisait nuit ; dans la chambre en haut de la maison de Chauvel brillait une lampe. Je m’arrêtai deux minutes à la regarder ; et puis tout d’un coup, voyant Marguerite s’approcher de la fenêtre, je partis en courant ; mais dans le moment où je tournais au coin de leur verger, j’entendis sa voix me crier :

– Michel ! Michel !

Et je m’arrêtai, comme si la cheminée m’était tombée sur la tête.

– Qu’est-ce que tu veux, Marguerite ? lui dis-je, sentant mon cœur battre à défoncer ma poitrine.

– Hé ! monte donc, répondit-elle, j’allais te chercher ; il faut que je te parle !

Alors, je montai tout pâle, et je la trouvai dans la chambre en haut, l’armoire ouverte ; elle venait de remplir la malle, et me dit en souriant :

– Eh bien, tu vois que je me suis dépêchée ; les livres sont au fond, le linge dessus, et tout en haut mes deux robes. Il ne me reste rien à mettre... Je cherche...

Et comme je ne répondais pas, étant tout troublé :

– Écoute, dit-elle, maintenant, il faut que je te montre la maison, car c’est toi qui vas la garder ; arrive !

Elle me prit la main, et nous entrâmes dans la petite chambre du fond, au-dessus de la cuisine ; c’était leur fruitier, mais il n’y avait plus de fruits, et seulement des rayons pour en mettre.

– Voilà, me dit-elle ; ici tu mettras les pommes et les poires du verger. Nous n’en avons pas beaucoup ; raison de plus pour les conserver. Tu m’entends ?

– Oui, Marguerite, lui répondis-je, en la regardant attendri.

Ensuite nous descendîmes l’escalier. Elle me montra la chambre en bas, où couchait son père, leur petite cave et la cuisine ouvrant sur le verger ; et puis elle me recommanda ses rosiers, disant que c’était le principal article, et qu’elle m’en voudrait beaucoup si je ne les soignais pas bien. Je pensais : « Ils seront bien soignés, mais à quoi cela servira-t-il, puisque tu pars ? » Et pourtant je sentais dans mon cœur comme une bonne espérance qui revient doucement ; mes yeux étaient troubles, et de me voir là, seul, à causer avec elle, je m’écriais en moi-même :

« Mon Dieu, mon Dieu, est-ce possible que tout soit fini ? »

Comme nous rentrions dans la chambre en bas, Marguerite me montra les livres de son père, rangés en bon ordre sur leurs rayons, entre les deux petites fenêtres, et me dit :

– Pendant que nous serons là-bas, tu viendras ici souvent chercher des livres, Michel, et tu t’instruiras ; sans instruction on n’est rien.

Elle me parlait, et je ne répondais pas, étant touché de voir qu’elle pensait à mon instruction, une des choses que je regardais aussi comme parmi les premières. Je me disais :

« Elle m’aime : pourtant ?... Oui, elle m’aime !... Oh ! que nous aurions été heureux ! »

Après avoir posé la lampe sur la table, elle me donna la clef de leur maison, en me recommandant d’ouvrir de temps en temps, à cause de l’humidité.

– Quand nous reviendrons, j’espère, Michel, que tout sera bien en ordre, me dit-elle au moment de sortir.

Et moi, l’entendant dire qu’ils reviendraient, je m’écriai :

– Vous reviendrez donc, Marguerite ; vous ne partez pas pour toujours ?

Ma voix tremblait, j’étais bouleversé.

– Comment, si nous reviendrons ? dit-elle en me regardant tout étonnée ; mais que veux-tu donc que nous fassions, grosse bête ? Est-ce que tu crois que nous allons faire fortune là-bas ?

Elle riait :

– Mais oui, nous reviendrons, et plus pauvres que nous ne partons, va ! Nous reviendrons faire notre commerce, quand les droits du peuple seront votés. Nous reviendrons peut-être cette année, ou l’année prochaine au plus tard.

– Ah ! lui dis-je, je croyais que tu ne reviendrais pas !

Et, sans pouvoir me retenir, je me mis à sangloter, mais à sangloter comme un enfant. Je m’étais assis sur la malle, la tête penchée entre les genoux, remerciant Dieu et pourtant honteux d’avoir parlé. Marguerite ne disait rien. Cela dura plusieurs minutes, car je ne pouvais m’arrêter. Tout à coup je sentis sa main me toucher l’épaule. Je me levai. Elle était pâle, et ses beaux yeux noirs brillaient.

– Travaille bien, Michel, me dit-elle avec douceur, en me montrant de nouveau la petite bibliothèque, mon père t’aimera !

Puis elle prit la lampe et sortit. Je chargeai la malle sur mon épaule comme une plume, et je la suivis dans l’allée. J’aurais bien voulu parler, mais je ne savais quoi dire.

Une fois dehors, je refermai la porte et je mis la clef dans ma poche. La lune brillait au milieu des étoiles. Alors je criai, relevant la tête :

– Ah ! la belle nuit, Marguerite ! Je remercie Dieu de te donner une si belle nuit pour partir. Il va faire bon voyager.

J’étais redevenu content ; elle paraissait plus grave, et me dit en entrant :

– N’oublie rien de ce que tu m’as promis !

Le courrier devait passer vers dix heures, il restait juste le temps de se mettre en route. Toute la maison embrassa Marguerite, excepté maître Jean et moi, qui devions la reconduire en ville ; et, quelques instants après, nous partîmes par ce beau clair de lune. La mère Catherine et Nicole, sur la porte, criaient :

– Bon voyage, Marguerite !... Revenez bientôt...

Elle répondait :

– Oui !... Et que nous vous retrouvions tous en bonne santé !

J’avais repris la malle, et nous suivions le grand chemin bordé de peupliers, qui mène aux glacis. Marguerite marchait près de moi. Deux ou trois fois elle me dit :

– La malle est lourde, n’est-ce pas, Michel ?

Et je lui répondais :

– Non... Ce n’est rien, Marguerite !

Il fallait se dépêcher ; nous pressions le pas. Arrivés au pied du glacis, maître Jean s’écria :

– Nous y serons bientôt !

La demie sonnait pour dix heures ; quelques minutes après, nous passions la porte de France. Au bout de la rue où demeure aujourd’hui Lutz, s’arrêtait la patache. Nous courions presque ; et, au quart de la rue, nous entendions déjà le roulement de la voiture, qui traversait la place d’Armes.

– Nous arrivons juste à temps, dit maître Jean. Comme nous débouchions au coin de Fouquet, la lanterne du courrier arrivait sur nous, par la rue de l’Église. Alors nous entrâmes sous la voûte, où, par le plus grand hasard, se trouvait le vieux juif Schmoûle, qui partait pour Metz.

Presque aussitôt la voiture faisait halte. Plusieurs places étaient vides. Maître Jean embrassa Marguerite ; moi, j’avais déposé la malle, et je n’osais avancer.

– Viens donc ici, me dit-elle en me tendant la joue.

Et je l’embrassai, pendant qu’elle me soufflait à l’oreille :

– Travaille bien, Michel, travaille !

Schmoûle avait déjà pris sa place dans un coin ; maître Jean, levant Marguerite dans la voiture, lui dit :

– Vous aurez soin d’elle, Schmoûle ; je vous la recommande.

– Soyez tranquille, répondit le vieux juif, la fille de notre député sera bien soignée ; fiez-vous à moi.

J’étais content de voir que Marguerite serait avec une vieille connaissance. Elle était penchée par la fenêtre et me donnait la main. Le conducteur venait d’entrer voir au bureau si les places étaient payées ; il remonta sur son siège en disant :

– Allez !

Et les chevaux partirent, comme nous criions tous ensemble.

– Adieu... adieu... Marguerite !...

– Adieu, Michel !...

– Adieu, maître Jean !

La voiture courait devant nous ; elle passa sous la porte de France ; nous la suivions tout pensifs. Une fois dehors, dans l’avancée, nous n’entendions déjà plus que les grelots des chevaux galopant au loin sur la route de Sarrebourg.

Maître Jean dit :

– Demain, à huit heures, ils arriveront à Metz ; Chauvel sera là pour recevoir Marguerite, et dans cinq ou six jours ils seront à Versailles.

Moi, je ne disais rien.

Nous rentrâmes au village, et j’allai tout de suite à notre baraque, où tout le monde dormait dans la paix du Seigneur. Je grimpai l’échelle, et cette nuit-là je ne fis plus de mauvais rêves, comme la veille.
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