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XVII


Après le départ de Marguerite, tout redevint calme durant quelques jours. Le temps s’était mis à la pluie. Nous travaillions beaucoup, et le soir, je profitais des dernières heures pour m’instruire dans la bibliothèque de Chauvel. Elle était pleine de bons livres : Montesquieu, Voltaire, Buffon, Jean-Jacques Rousseau ; tous ces grands écrivains dont j’entendais parler depuis dix ans avaient là leurs ouvrages : les gros en ligne sur le plancher, et les autres au-dessus, dans les rayons. Ah ! comme j’ouvrais les yeux lorsqu’il m’arrivait de tomber sur une page dans mes idées ! et quel bonheur j’eus en ouvrant pour la première fois un des grands volumes d’en bas : le Dictionnaire encyclopédique de MM. d’Alembert et Diderot, et de comprendre ce bel ordre alphabétique, où chacun trouve ce qu’il lui plaît de chercher, selon ses besoins ou son état !

Voilà ce qui me parut admirable ; et tout de suite je cherchai l’article de la forge, où se trouve racontée l’histoire des forgerons, depuis le Tubalcain de la Bible jusqu’à nos jours, et la manière de tirer le fer des mines, de le fondre, de le tremper, de le battre, de le travailler, dans les moindres détails. Je n’en revenais pas ; et quand j’en dis quelques mots le lendemain à maître Jean, lui-même fut dans l’étonnement et l’admiration. Il s’écriait que nous autres jeunes gens nous avions bien des facilités pour apprendre, mais que de son temps il n’existait pas de livres pareils, ou qu’ils étaient trop chers ; et Valentin aussi paraissait me prendre en plus haute considération.

Au commencement du mois de mai, le 9 ou le 10, je pense, nous reçûmes une lettre de Chauvel, qui nous annonçait leur arrivée à Versailles, disant qu’ils logeaient chez un maître bottier rue Saint-François, à quinze livres par mois. Les états généraux venaient de s’ouvrir, il n’avait pas le temps de nous en écrire plus long, et mettait seulement à la fin : « J’espère que Michel ne se gênera pas d’emporter mes livres à leur maison. Qu’il s’en serve et qu’il en ait soin, car il faut toujours respecter ses amis, et ceux-là sont les meilleurs. » Je voudrais bien ravoir cette lettre, la première de toutes, mais Dieu sait ce qu’elle est devenue ! Maître Jean avait la mauvaise habitude de montrer ses lettres et de les prêter à tout le monde, de sorte que les trois quarts se perdaient.

Ce que disait Chauvel m’apprit que Marguerite avait parlé de notre entretien à son père, et qu’il l’approuvait. J’en fus dans une joie remplie de tendresse et de courage ; et depuis ce jour j’emportais chaque soir chez nous un volume de l’Encyclopédie, que je lisais article par article, jusqu’à une et deux heures du matin. La mère me reprochait aigrement une si grande dépense d’huile, je la laissais crier ; et, quand nous étions seuls, le père me disait :

– Instruis-toi, mon enfant, tâche de devenir un homme, car celui qui ne sait rien est trop misérable ; il travaille toujours pour les autres. C’est bien !... N’écoute pas ta mère.

Et je ne l’écoutais pas non plus, sachant qu’elle serait la première à profiter de ce que j’aurais appris.

Dans ce même temps M. le curé Christophe et quantité de gens à Lutzelbourg étaient malades. Le dessèchement des marais de la Steinbach avait répandu des fièvres dans toute la vallée ; on ne voyait que des malheureux traîner la jambe et claquer des dents.

Maître Jean et moi, nous allions voir le curé tous les dimanches. Cet homme si fort n’avait plus que la peau et les os, et nous ne pensions jamais qu’il pourrait en revenir.

Heureusement on appela le vieux Freydinger, de Diemeringen, qui connaissait le vrai remède contre les fièvres de marais : – la semence de persil bouillie dans de l’eau ; – par ce moyen, il sauva la moitié du village, et M. le curé Christophe finit aussi par se remettre tout doucement.

Durant le mois de mai, je me souviens qu’on ne parlait au pays que de bandes de brigands qui ravageaient Paris. Tous les Baraquins et ceux de la montagne voulaient déjà prendre leurs fourches et leurs faux pour courir au-devant de ces gueux, qui devaient soi-disant se répandre dans les champs et brûler les moissons. Mais on apprit bientôt que les brigands avaient été massacrés au faubourg Saint-Antoine, chez un marchand de papiers peints qui s’appelait Réveillon, et l’épouvante se calma pour un temps. Plus tard, la peur des brigands revint beaucoup plus forte, et chacun tâcha de trouver de la poudre et des fusils, pour se défendre contre eux lorsqu’ils viendraient. Naturellement ces bruits m’inquiétaient d’autant plus que, pendant près de deux mois, nous n’eûmes plus d’autres nouvelles que celles des gazettes. À la fin pourtant, grâce à Dieu, nous reçûmes une deuxième lettre de Chauvel, et celle-là je l’ai gardée, ayant eu soin de la copier moi-même, parce que l’autre courait le pays et qu’on ne pouvait plus la ravoir. Un paquet de gazettes, anciennes et nouvelles, arrivait avec la lettre.

Ce même jour, M. le curé Christophe et son frère, le grand Materne, – celui qui s’est battu en 1814 contre les alliés, avec Hullin, – vinrent nous voir.

Le curé n’avait plus les fièvres ; il se sentait à peu près remis et dîna chez nous, ainsi que son frère. C’est devant eux que je lus la lettre ; dame Catherine, Nicole et deux ou trois notables se trouvaient là aussi, bien étonnés de ce que Chauvel, connu pour son bon sens et sa prudence se permît d’écrire aussi vertement.

Enfin, voici sa lettre ; chacun y verra ce qui se passait à Paris, et ce que nous devions espérer des nobles et des évêques, s’ils étaient restés nos maîtres :

« À Jean Leroux, maître forgeron aux Baraques-du-Bois-de-Chênes, près de Phalsbourg.

» Ce 1er juillet 1789.

» Vous avez dû recevoir une lettre du 6 mai dernier, où je vous annonçais notre arrivée à Versailles. Je vous disais que nous avions trouvé, moyennant quinze livres par mois, un logement convenable chez Antoine Pichot, maître bottier, rue Saint-François, dans le quartier Saint-Louis, vieille ville. Nous demeurons toujours au même endroit, et si vous avez quelque chose à nous écrire, le principal est de bien mettre l’adresse.

» Je voudrais savoir ce que vous espérez des récoltes cette année. Que maître Jean et Michel m’écrivent à ce sujet. Ici, nous avons toujours eu des temps d’orages, de grandes averses ; par-ci par-là, quelques rayons de soleil. On craint une mauvaise année ; qu’en pensez-vous ? – Marguerite désire avoir des nouvelles de notre petit verger et surtout de ses fleurs ; notez cela.

» Nous vivons dans cette ville comme des étrangers. Deux de mes confrères, le curé Jacques, de Maisoncelle, près de Nemours, et Pierre Gérard, syndic de Vic, bailliage de Toul, sont dans la même maison que nous ; eux au-dessous et nous tout en haut, avec un petit balcon sur la ruelle. Marguerite fait le marché pour nous et la cuisine aussi. Tout va bien. Le soir, dans la chambre de M. le curé Jacques, nous réglons nos idées ; je prends ma prise, Gérard fume sa pipe et nous finissons toujours par nous entendre plus ou moins.

» Voilà pour nos affaires. Passons à la nation.

» C’est mon devoir de vous tenir au courant de ce qui se passe ; mais depuis notre arrivée nous avons eu tant de contrariétés, tant d’ennuis, tant de traverses ; les deux premiers ordres, et principalement celui de la noblesse, nous ont montré tant de mauvaise volonté, que je ne savais pas moi-même où nous pourrions aboutir. Du jour au lendemain les idées changeaient ; on avait confiance, et puis on désespérait. Il nous a fallu bien de la patience et du calme, pour forcer ces gens à se montrer raisonnables ; ils ont eu trois fois le marché en main ; et c’est en voyant que nous allions nous passer d’eux et faire la constitution tout seuls qu’ils se sont enfin décidés à venir prendre part à l’assemblée et délibérer avec nous.

» Je ne pouvais donc rien vous donner de certain, mais aujourd’hui la partie est gagnée, et nous allons tout reprendre en détail depuis le commencement.

» Vous lirez cette lettre aux notables, car ce n’est pas pour moi seul que je suis ici, c’est pour tout le monde ; et je serais un gueux de ne pas rendre compte de leurs propres affaires à ceux qui m’ont envoyé. Comme j’ai pris mes notes jour par jour, je n’oublierai rien.

» En arrivant à Versailles, le 30 avril, avec trois autres députés de notre bailliage, nous sommes descendus à l’hôtel des Souverains, encombré de monde. Je ne vous raconterai pas ce que l’on paye un bouillon, une tasse de café, cela fait frémir. Tous ces gens-là, les domestiques et les hôteliers, sont valets de père en fils ; cela vit de la noblesse, qui vit du peuple, sans s’inquiéter de ses misères. Un bouillon de deux liards chez nous coûte ici la journée de travail d’un ouvrier aux Baraques ; et c’est tellement reçu, que celui qui fait la moindre réclamation passe pour un va-nu-pieds ; les autres le regardent d’un œil de mépris : c’est la mode de se laisser voler et dépouiller par cette espèce de gens.

» Vous pensez bien que cela ne pouvait pas me convenir ; quand on a gagné son pain honnêtement et laborieusement depuis trente-cinq ans, on sait le prix des choses, et je ne me suis pas gêné pour faire venir le gros maître d’hôtel en habit noir, et lui dire ma façon de penser sur son compte. C’était la première fois qu’il recevait de pareils compliments. Le drôle voulait avoir l’air de me mépriser, mais je lui ai rendu son mépris avec usure. Si je n’avais pas été député du tiers état, on m’aurait mis à la porte ; heureusement cette qualité fait respecter son homme. Je me suis laissé dire le lendemain par mon confrère Gérard, que j’avais scandalisé toute la valetaille de l’hôtel, j’en ai ri de bon cœur. Il faut que le salut et la grimace d’un laquais ne soient pas au même taux que le travail d’un honnête homme.

» Je tenais à vous raconter cela d’abord, pour vous montrer à quelle race nous avons affaire.

» Enfin, le lendemain de notre arrivée, après avoir couru la ville, je retins mon logement, et j’y fis transporter mes effets. C’était une bonne trouvaille ; les deux confrères que je vous ai nommés me suivirent aussitôt. Nous sommes là entre nous, et nous vivons au meilleur marché possible.

» C’est le 3 mai jour de présentation au roi, qu’il aurait fallu voir Versailles ; la moitié de Paris encombrait les rues ; et le lendemain, à la messe du Saint-Esprit, ce fut encore plus extraordinaire : on voyait du monde jusque sur les toits.

» Mais, avant tout, il faut que je vous parle de la présentation.

» Le roi et la cour demeurent dans le château de Versailles, sur une sorte de coteau, comme celui de Mittelbronn, entre la ville et les jardins. En avant du château s’étend une cour en pente douce ; des deux côtés de la cour, à droite et à gauche s’élèvent de grands bâtiments, où logent les ministres ; dans le fond est le palais. Ces choses se voient d’une lieue, en arrivant par l’avenue de Paris, large quatre à cinq fois comme nos grand-routes et bordée de beaux arbres. La cour est fermée devant par une grille d’au moins soixante toises. Derrière le château s’étendent les jardins, remplis de jets d’eau, de statues et d’autres agréments pareils. Combien de milliers d’hommes ont dû mourir à la peine dans nos champs, et payer les tailles, les gabelles, les vingtièmes, etc., pour élever ce palais ! Après cela, les nobles et les laquais y vivent bien. Il faut du luxe, à ce que l’on dit, pour que le commerce roule ; et pour avoir du luxe à Versailles, les trois quarts de la France tirent la langue depuis cent ans !...

» Nous étions avertis de la présentation par des affiches et des petits livres qui se vendent en quantité dans ce pays, les gens vous arrêtent au collet pour vous en faire prendre.

» Plusieurs députés du tiers trouvaient mauvais qu’on nous eût avertis par des affiches, tandis que les membres des deux premiers ordres avaient reçu des avis directs. Moi, je n’y regardais pas de si près, et je me mis en route vers midi, avec mes deux confrères, pour la salle des Menus. C’est dans cette salle des Menus que se tiennent les états généraux ; elle est construite en dehors du château, dans la grande avenue de Paris, sur la place d’anciens ateliers dépendant du magasin des Menus-Plaisirs de S. M. le roi. Ce que sont les grands et menus plaisirs du roi, je n’en sais rien ; mais la salle est très belle. Deux autres l’avoisinent et sont disposées, l’une pour les délibérations du clergé, l’autre pour celles de la noblesse.

» Nous partîmes de la salle des Menus en cortège, entourés du peuple qui criait : « Vive le tiers état ! » On voyait que ces braves gens comprenaient que nous les représentions, surtout la masse des Parisiens arrivés de la veille.

» La grille, en avant du palais, était gardée par des Suisses, ils éloignèrent la foule et nous laissèrent passer. Nous arrivâmes donc dans la cour et puis dans le palais, où nous montâmes un escalier, les marches couvertes de tapis, et les voûtes semées de fleurs de lis d’or. Le long des deux rampes se tenaient de superbes laquais, tout chamarrés de broderies. J’estime qu’ils étaient bien dix de chaque côté jusqu’en haut.

» Une fois au premier, nous entrâmes dans une salle plus belle, plus grande et plus riche que tout ce qu’on peut dire, je prenais cela pour la salle du trône : c’était l’antichambre.

» Enfin, au bout d’environ un quart d’heure, s’ouvrit une porte en face, et celle-là, maître Jean, nous conduisit dans la vraie salle de réception, voûtée magnifiquement avec de grosses moulures, et peinte comme on ne peut pas se représenter de peintures. Nous étions en quelque sorte perdus là-dedans ; mais autour se tenaient debout des gardes du roi, l’épée nue ; et tout à coup sur la gauche, dans le silence, nous entendîmes crier :

« – Le roi !... Le roi !... »

Cela se rapprochait toujours ; et le maître des cérémonies, arrivant le premier, répéta lui-même :

« – Messieurs, le roi ! »

» Vous me direz, maître Jean, que tout cela n’est que de la comédie ; sans doute ! Mais il faut reconnaître qu’elle est très bien entendue, pour exalter l’orgueil de ceux qu’on appelle grands, et pour frapper de respect ceux qu’on regarde comme petits. Le grand maître des cérémonies, M. le marquis de Brézé, en costume de cour, auprès de nous, pauvres députés du tiers, en habits et culottes de drap noir, semblait d’une espèce supérieure ; et son air faisait assez voir qu’il le pensait lui-même. Il s’approcha de notre doyen en saluant, et presque aussitôt le roi s’avança seul, à travers le salon. On avait mis un fauteuil pour lui, dans le milieu, mais il resta debout, le chapeau sous le bras ; et M. le marquis ayant fait signe à notre doyen de s’avancer, il le présenta, puis un autre ; ainsi de suite, par bailliage. On lui disait le nom du bailliage, il le répétait, et le roi ne disait rien.

» À la fin pourtant, il nous dit que c’était son bonheur de voir les députés du tiers état. Il parle lentement et bien. – C’est un très gros homme, la figure ronde, le nez, les lèvres et le menton gros, le front en arrière. – Ensuite il sortit, et nous repartîmes par une autre porte. Voilà ce qu’on appelle une présentation.

» En rentrant chez nous, j’ôtai mon habit noir et ma culotte, mes souliers à boucles, et mon chapeau. Le père Gérard monta, puis le curé. Notre journée était perdue ; mais Marguerite avait préparé pour nous un gigot à l’ail, dont nous mangeâmes la moitié de bon appétit, en vidant un cruchon de cidre et causant de nos affaires. Gérard et bon nombre d’autres députés du tiers se plaignaient de cette présentation, disant qu’elle aurait dû se faire les trois ordres réunis. Ils pensaient que, d’après cela, nous pouvions juger à l’avance que la cour voulait la séparation des ordres. Quelques-uns rejetaient cette présentation sur le maître des cérémonies. Moi je pensais : nous verrons ! si la cour est contre le vote par tête, on avisera ; nous sommes avertis !

» Le lendemain, de grand matin, toutes les cloches sonnaient, et dans la rue s’élevaient des cris de joie, des rumeurs sans fin : c’était le jour de la messe du Saint-Esprit, pour appeler sur les états généraux les bénédictions du Seigneur.

» Les trois ordres se réunirent dans l’église Notre-Dame, où l’on chanta le
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