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quatre-vingt-seize centièmes de la France.

» Enfin, sur une nouvelle proposition de Sieyès, on adopta le titre d’Assemblée nationale.

» Mais le meilleur, c’est qu’à partir de notre déclaration du 12, chaque jour quelques bons curés se détachaient de l’assemblée des évêques et venaient faire vérifier leurs pouvoirs chez nous. Le 13, il en vint trois du Poitou, le 14, six autres ; le 15, deux ; le 16, six ; et ainsi de suite ! Figurez-vous notre joie, nos cris d’enthousiasme, nos embrassades. Notre président passait la moitié des séances à complimenter ces braves curés, les larmes aux yeux. Dans le nombre des premiers se trouvait M. l’abbé Grégoire, d’Emberménil, auquel j’ai vendu plus d’un de mes petits livres. En le voyant arriver, je courus à sa rencontre pour l’embrasser, et je lui dis à l’oreille :

« – À la bonne heure ! vous suivez l’exemple du Christ, qui n’allait pas chez les princes, ni chez le grand prêtre, mais chez le peuple.

» Il riait. Et moi je me figurais la mine des évêques, dans leur salle à côté ; quelle débâcle ! Dans le fond les curés auraient été bien simples de tenir avec ceux qui les humilient depuis tant de siècles ! Est-ce que le cœur du peuple n’est pas le même sous la soutane du prêtre, ou sous le sarrau du paysan ?

» Le 17, en présence de quatre à cinq mille spectateurs qui nous entouraient, l’Assemblée se déclara constituée, et chacun des membres prêta ce serment : « Nous jurons et promettons de remplir avec zèle et fidélité les fonctions dont nous sommes chargés. » On confirma Bailly comme président de l’Assemblée nationale, et l’on déclara tout de suite à l’unanimité des suffrages, « que l’Assemblée consentait provisoirement, pour la nation, à la perception des impôts existants, – quoique illégalement établis et perçus, – mais seulement jusqu’à la première séparation de l’Assemblée, de quelque cause qu’elle pût provenir ! Passé lequel jour toute levée d’impôts cesserait dans toutes les provinces du royaume, par le seul fait de la dissolution. »

» Réfléchissez à cela, maître Jean, et faites-le bien comprendre aux notables du pays. Notre misère pendant tant de siècles est venue de ce que nous étions assez bornés, assez timides pour payer des impôts qui n’avaient pas été votés par nos représentants. L’argent est le nerf de la guerre, et nous avons toujours donné notre argent à ceux qui nous mettaient la corde au cou. Enfin, celui qui payerait les impôts après la dissolution de l’Assemblée nationale, serait le dernier des misérables, il trahirait père, mère, femme, enfants, et lui-même, la patrie ; et ceux qui voudraient les percevoir ne devraient pas être considérés comme des Français, mais comme des brigands ! C’est le premier principe proclamé par l’Assemblée nationale de 1789.

» La séance fut levée à cinq heures et remise au même soir de ce 17 juin.

» Vous pensez comme le roi, la reine, les princes, la cour et les évêques ouvrirent l’œil en apprenant cette déclaration du tiers état. Durant la séance, M. Bailly avait été prié de se rendre à la chancellerie, pour y recevoir une lettre du roi ; l’Assemblée ne lui avait pas permis de s’absenter. – À la séance du soir, M. Bailly nous lut cette lettre du roi, qui désapprouvait le mot d’ordres privilégiés, que plusieurs députés du tiers avaient employé pour désigner la noblesse et le clergé. Le mot ne lui plaisait pas. C’était contraire, disait-il, à la concorde qui devait exister entre nous ; mais la chose ne lui paraissait pas contraire à la concorde : la chose doit rester !

» Voilà, maître Jean, ce que je vous disais plus haut : l’injustice n’existe pas à la cour, quand on l’appelle justice, ni la bassesse quand on l’appelle grandeur. Que répondre à cela ? Tout le monde se tut.

» Le lendemain, nous assistâmes en corps à la procession du saint sacrement dans les rues de Versailles. Le vendredi 19, on organisa les comités, on en forma quatre : le premier, pour veiller aux subsistances ; le deuxième, pour les vérifications ; le troisième, pour la correspondance et les impressions ; le quatrième, pour le règlement. Tout était en bonne voie, nous allions marcher vite ; mais cela ne faisait pas le compte de la cour ; d’autant plus que le même soir, vers six heures, on apprit que cent quarante-neuf députés du clergé s’étaient déclarés pour la vérification des pouvoirs en commun.

» Nous avions tout supporté pour remplir notre mandat ; nous avions été calmes, nous avions résisté à l’indignation, à la colère que vous inspirent l’insolence et l’hypocrisie ! En voyant que tous les moyens détournés pour nous exaspérer et nous faire commettre des fautes ne suffisaient pas, on résolut d’en employer d’autres, de plus grossiers, de plus humiliants.

» C’est le 20 juin que cela commença.

» Ce jour, de grand matin, on entendit publier dans les rues, par des hérauts d’armes : « que le roi ayant arrêté de tenir une séance royale aux états généraux, lundi 22 juin, les préparatifs à faire dans les trois salles exigeaient la suspension des assemblées jusqu’à ladite séance, et que Sa Majesté ferait connaître, par une nouvelle proclamation, l’heure à laquelle elle se rendrait lundi à l’Assemblée des états ».

» On apprit en même temps qu’un détachement de gardes-françaises s’était emparé de la salle des Menus.

» Tout le monde comprit aussitôt que le moment dangereux était venu. Je vis avec plaisir mes deux confrères, Gérard et le curé Jacques, monter chez nous, à sept heures. La séance du jour était indiquée pour huit heures. En déjeunant, nous prîmes la résolution de nous tenir fermes autour du président, qui représentait notre union et par conséquent notre force. À vous dire vrai, nous regardions ceux qui voulaient arrêter la marche du pays, comme de véritables polissons, des gens qui n’avaient jamais vécu que du travail des autres, des êtres sans expérience, sans capacités, sans délicatesse, sans génie, et dont toute la force venait de l’ignorance et de l’abrutissement du peuple, qui se laisse toujours prendre à la magnificence des laquais, sans penser que tous ces galons d’or, ces habits brodés et ces chapeaux à plumes, tous ces carrosses et ces chevaux viennent de son propre travail et de l’impudence des drôles qui lui soutirent son argent.

» Quant à la mesure de nous fermer les portes de l’assemblée, c’était tellement plat, que nous en haussions les épaules de pitié.

» Naturellement notre bon roi ne se doutait pas de ces choses ; son esprit calme et doux ne descendait pas à ces misères, nous le bénissions de sa bonté, de sa simplicité, sans le charger de la bêtise et de l’insolence de la cour.

» À sept heures trois quarts nous partîmes de notre maison. En approchant de la salle des Menus, nous vîmes une centaine de députés du tiers réunis sur l’esplanade, Bailly, notre président, au milieu d’eux. Il faut que je vous peigne ce brave homme. Jusqu’alors, au milieu d’une foule d’autres, il ne s’était pas encore montré ; nous l’avions choisi parce qu’il avait la réputation d’être très savant et très honnête. C’est un homme de cinquante à cinquante-cinq ans, la figure longue, l’air digne et ferme. Il ne précipite rien ; il écoute et regarde longtemps avant de prendre un parti ; mais une fois résolu, il ne recule pas.

» D’autres députés du tiers arrivaient aussi par différentes allées. À neuf heures sonnant, on s’approcha de la salle des états, M. Bailly et les deux secrétaires en tête. Quelques gardes-françaises se promenaient à la porte. Aussitôt qu’ils nous virent approcher, un officier commandant parut et s’avança ; M. Bailly eut une vive discussion avec lui. Je n’étais pas assez proche pour l’entendre, mais aussitôt on se dit que la porte nous était fermée. L’officier1, un homme très poli, s’excusait sur ses ordres. L’indignation nous possédait. Au bout de vingt minutes, l’assemblée était à peu près complète ; et comme l’officier de garde, malgré sa politesse, ne voulait pas nous laisser le passage libre, plusieurs députés protestèrent avec force, et puis on remonta l’avenue jusque près de la grille, au milieu du plus grand tumulte. Les uns criaient qu’il fallait se rendre à Marly, pour tenir l’assemblée sous les fenêtres du château ; les autres que le roi voulait plonger la nation dans les horreurs de la guerre civile, affamer le pays et qu’on n’avait jamais rien vu de semblable sous les plus grands despotes, Louis XI, Richelieu et Mazarin.

» La moitié de Versailles prenait part à notre indignation ; le peuple, hommes et femmes, nous entourait et nous écoutait.

» M. Bailly s’était éloigné vers dix heures ; on ne savait ce qu’il était devenu, lorsque trois députés vinrent nous avertir qu’après avoir enlevé nos papiers de l’hôtel des états, avec l’aide des commissaires qui l’accompagnaient, il s’était transporté dans une grande salle où l’on jouait ordinairement au jeu de paume, rue Saint-François, – presque en face de mon logement, – et que cette salle pourrait contenir l’assemblée.

» Nous partîmes donc, escortés par le peuple, pour nous rendre au jeu de paume, en descendant la rue qui longe, par derrière, la partie du château qu’on appelle les grands communs, et nous entrâmes dans la vieille bâtisse vers midi. L’affront que nous venions de recevoir montrait assez que la noblesse et les évêques étaient las d’avoir des ménagements pour nous, qu’il fallait nous attendre à d’autres indignités, et que nous devions prendre des mesures, non seulement en vue d’assurer l’exécution de notre mandat, mais encore de sauvegarder notre existence. Ces malheureux, habitués à n’employer que la force, ne connaissent pas d’autre loi ; heureusement, nous étions près de Paris, cela contrariait leurs projets.

» Enfin, poursuivons.

» La salle du jeu de paume est une construction carrée, haute d’environ trente-cinq pieds, pavée de grandes dalles, sans piliers, sans poutres de traverse, et le plafond en larges madriers ; le jour vient de quelques fenêtres bien au-dessus du sol, ce qui donne à l’intérieur un aspect sombre. Tout autour sont d’étroites galeries en planches ; il faut les traverser pour arriver dans cette espèce de halle aux blés ou de marché couvert, qui doit exister depuis longtemps. Dans tous les cas, on ne bâtit pas en pierres de taille pour un jeu d’enfants. Tout y manquait, les chaises et les tables ; il fallut en chercher dans les maisons du voisinage. Le maître de l’établissement, un petit homme chauve, paraissait content de l’honneur qu’on lui faisait. On établit une table au milieu de la halle et quelques chaises autour. L’assemblée était debout. La foule remplissait les galeries.

» Alors Bailly, montant sur une chaise, commença par nous rappeler ce qui venait de se passer ; puis il nous lut les deux lettres de M. le marquis de Brézé, maître des cérémonies, dans lesquelles ce seigneur lui communiquait l’ordre de suspendre nos réunions jusqu’à la séance royale. Ces deux lettres avaient le même objet, la seconde ajoutait seulement que l’ordre était positif. – Ensuite, M. Bailly nous proposa de mettre en délibération le parti qu’il fallait prendre.

» Il est inutile, je crois, maître Jean, de vous faire comprendre notre émotion : quand on représente un grand peuple, et qu’on voit ce peuple outragé dans sa propre personne ; quand on se rappelle ce que nos pères ont souffert de la part d’une classe d’étrangers qui, depuis des centaines d’années, vivent à nos dépens, et s’efforcent de nous retenir dans la servitude ; quand on vient encore de vous rappeler avec insolence, quelques jours avant, que c’est par grâce qu’on oublie un instant la supériorité « des descendants de nos fiers conquérants, sur l’humble postérité des vaincus ! » et qu’on s’aperçoit enfin qu’au moyen de la ruse et de l’insolence, on veut continuer sur nous et nos descendants le même système, alors, à moins de mériter ce traitement abominable, on est prêt à tout sacrifier pour maintenir ses droits, et rabattre l’orgueil de ceux qui nous humilient.

» Mounier, plein de calme au milieu de son indignation, eut alors une idée véritablement grande. Après nous avoir représenté combien il était étrange de voir la salle des états généraux occupée par des hommes armés, et nous, l’Assemblée nationale, à la porte, exposés au rire insultant de la noblesse et de ses laquais ; forcés de nous réfugier au jeu de paume pour ne pas interrompre nos travaux ; il s’écria que l’intention de nous blesser dans notre dignité se montrait ouvertement, qu’elle nous avertissait de toute la vivacité de l’intrigue et de l’acharnement avec lequel on cherchait à pousser notre bon roi à des mesures désastreuses ; et que, dans cette situation, les représentants de la nation n’avaient qu’une chose à faire : c’était de se lier au salut public et aux intérêts de la patrie par un serment solennel.

» Cette proposition, vous le pensez bien, excita un enthousiasme extraordinaire ; chacun comprenait que l’union des braves gens fait la terreur des gueux, et l’on prit aussitôt l’arrêté suivant :

« L’Assemblée nationale, considérant qu’appelée à fixer la constitution du royaume, opérer la régénération de l’ordre public, et maintenir les vrais principes de la monarchie, rien ne peut empêcher qu’elle ne continue ses délibérations dans quelque lieu qu’elle soit forcée de s’établir, et qu’enfin partout où ses membres sont réunis, là est l’Assemblée nationale :

» Arrête que tous les membres de cette assemblée prêteront à l’instant serment solennel de ne jamais se séparer, et de se rassembler partout où les circonstances l’exigeront, jusqu’à ce que la constitution du royaume soit établie et affermie sur des fondements solides ; et que, ledit serment étant prêté, tous les membres, et chacun d’eux en particulier, confirmeront par leur signature cette résolution inébranlable. »

» Quel bonheur vous auriez eu, maître Jean, de voir alors cette grande salle sombre, nous au milieu, le peuple autour ; d’entendre ce grand bourdonnement de l’étonnement, du contentement, de l’enthousiasme ; puis le président Bailly, debout sur une chaise, nous lire la formule du serment, au milieu d’un silence religieux ; et tout à coup nos centaines de voix éclater comme un coup de tonnerre dans la vieille bâtisse :

« – Nous le jurons !... nous le jurons !...

» Ah ! nos anciens qu’on a tant fait souffrir, devaient se remuer sous terre ! Je ne suis pas un homme tendre, mais je n’avais plus une goutte de sang dans les veines. Jamais de la vie je n’aurais cru qu’un bonheur pareil pouvait m’arriver. Près de moi, le curé Jacques pleurait ; Gérard, de Vic, était tout pâle ; finalement nous tombâmes dans les bras les uns des autres.

» Dehors, des acclamations immenses s’étendaient sur la vieille ville ; et c’est là que je me suis rappelé ce verset de l’Évangile, lorsque l’âme du Christ est remontée aux cieux : « La terre en trembla, le voile du temple fut déchiré. »

» Quand le calme se rétablit, chacun à son tour s’approchant de la table répéta le même serment, que les secrétaires inscrivaient et lui faisaient signer. Je n’ai jamais écrit mon nom avec tant de plaisir ; je riais en signant, et en même temps j’aurais voulu pleurer. Ah ! le beau jour !...

» Un seul député, Martin d’Auch, de Castelnaudary, signa : « Opposant. » Valentin sera content d’apprendre qu’il n’est pas seul de son espèce en France, et qu’un autre enfant du peuple aime plus les nobles que sa propre race : ils sont deux !

» On écrivit l’opposition de Martin d’Auch sur le registre. Et, comme quelques-uns proposaient d’envoyer une députation à Sa Majesté, pour lui représenter notre douleur profonde, etc., l’assemblée s’ajourna purement et simplement au lundi 22, heure ordinaire ; arrêtant, en outre, que si la séance royale avait lieu dans la salle des Menus, tous les membres du tiers état y demeureraient après la séance, pour s’occuper de leurs propres affaires, qui sont celles de la nation.

» On se sépara sur les six heures.

» En apprenant ce qui venait de se passer, M. le comte d’Artois, surpris de voir qu’on pouvait aussi délibérer au jeu de paume, se dépêcha de le faire retenir, pour s’y amuser le 22. Cette fois il était bien sûr, le pauvre prince, que nous ne saurions plus où donner de la tête.

» Le lendemain, le roi nous envoya prévenir que la séance n’aurait pas lieu le 22, mais le 23 ; c’était prolonger nos angoisses. Mais, hélas ! ces profonds génies n’avaient pas songé qu’il existe encore à Versailles d’autres endroits que le jeu de paume et la salle des Menus. De sorte que le 22, trouvant ces deux salles fermées, l’assemblée se rendit d’abord à la chapelle des Récollets, qui n’était pas assez grande, puis à l’église Saint-Louis, où chacun fut à son aise.

» Le plan magnifique de M. le comte d’Artois, des princes de Condé et de Conti, fut ainsi déjoué. On ne peut songer à tout, mon Dieu ! Qui jamais aurait cru qu’on irait à l’église Saint-Louis, et que le clergé lui-même viendrait nous y rejoindre ? – Ce sont pourtant ces grands hommes-là, maître Jean, qui nous ont tenus dans l’abaissement pendant des siècles ! Il est facile maintenant de voir que notre ignorance seule en était cause, et qu’on ne peut pas leur en faire de reproches. L’innocente Jeannette Paramel, des Baraques, avec sa grosse gorge, a plus de malice qu’eux.

» Vers midi, M. Bailly nous annonça qu’il était prévenu que la majorité du clergé devait se rendre à l’assemblée, pour vérifier les pouvoirs en commun. La cour le savait depuis le 19 ; c’était pour empêcher à tout prix cette réunion, qu’on nous avait fermé la salle des Menus, et qu’on préparait une séance royale.

» Le clergé se rassembla d’abord dans le chœur de l’église ; puis il s’unit à nous dans la nef, et ce fut encore une scène attendrissante ; les curés avaient entraîné leurs évêques, et les évêques eux-mêmes étaient presque tous revenus au bon sens.

» Un seul ecclésiastique, l’abbé Maury, le fils d’un cordonnier du Comtat-Venaissin, se sentait blessé dans sa dignité, d’être confondu parmi les députés du tiers. On voit pourtant des choses singulières en ce monde !

» Malgré cet abbé, le plus opposé de son ordre à la réunion, on se communiqua les pièces, on prononça quelques discours pour se féliciter les uns et les autres ; après quoi la séance fut levée, pour être continuée le lendemain mardi, à neuf heures, au lieu ordinaire des assemblées, c’est-à-dire dans la salle des Menus.

» Nous arrivons donc au 23, jour de la séance royale.

» Le matin, en me levant et poussant les volets, je vis qu’il allait faire un temps abominable ; il ne pleuvait pas encore, mais tout était gris au ciel. Cela n’empêchait pas la rue de fourmiller de monde. Quelques instants après, le père Gérard monta pour déjeuner, puis M. le curé Jacques. Nous étions en costume de cérémonie, comme le jour de notre première réunion. Qu’est-ce que cette séance royale signifiait ? Qu’est-ce qu’on avait à nous dire ? Depuis la veille, on savait déjà que les Suisses et les gardes-françaises étaient sous les armes. Le bruit avait aussi couru que six régiments s’avançaient sur Versailles. En déjeunant, nous entendions les patrouilles monter et descendre la rue Saint-François. Gérard pensait qu’on allait faire un mauvais coup, un coup d’État, comme on dit, pour nous forcer de voter l’argent, et puis nous renvoyer chez nous.

» Le curé Jacques disait que ce serait, en quelque sorte, nous demander la bourse ou la vie, et que le roi n’était pas capable, malgré sa complaisance pour la reine et le comte d’Artois, de faire un trait pareil ; qu’il n’y consentirait jamais. Je pensais comme lui. Mais quand à savoir dans quel but allait avoir lieu la séance royale, je n’étais pas plus avancé que les autres. L’idée me venait seulement qu’on voulait nous faire peur. Enfin, nous allions bientôt savoir à quoi nous en tenir.

» À neuf heures, nous partîmes. Toutes les rues aboutissant à l’hôtel des états s’encombraient déjà de peuple ; les patrouilles allaient et venaient ; les gens de toute sorte, bourgeois, ouvriers et soldats, avaient l’air inquiet ; chacun se méfiait de quelque chose.

» Dans le moment où nous approchions de la salle, il commençait à pleuvoir ; l’averse ne pouvait pas tarder à venir. J’étais en avant et je me dépêchais. Une centaine de députés du tiers stationnaient devant la porte, sur la grande avenue ; on les empêchait d’entrer, tandis que la noblesse et le clergé passaient sans observations ; et, comme j’arrivais, une espèce de laquais vint prévenir messieurs du tiers état d’entrer par la rue du Chantier, pour éviter tout encombrement et confusion.

» M. le marquis de Brézé, ayant eu de la peine à placer tout le monde avec ordre, le jour de la première réunion des états généraux, avait pris cette mesure de son propre chef, je suppose.

» La colère nous gagnait ; malgré cela, comme la pluie commençait à tomber ferme, on se dépêcha d’arriver à la porte du Chantier, pensant qu’elle était ouverte. Mais M. le marquis n’avait pas encore placé selon ses idées les deux premiers ordres, la porte de derrière était donc aussi fermée. Il fallut courir sous une espèce de hangar, à gauche, pendant que les nobles et les évêques entraient carrément et majestueusement par la grande avenue de Paris. M. le grand maître des cérémonies n’avait pas à se gêner avec nous ; il trouvait tout naturel de nous faire attendre ; nous n’étions là que pour la forme, en définitive. Qu’est-ce que les représentants du peuple ? Qu’est-ce que le tiers état ? De la canaille ! Ainsi pensait sans doute M. le marquis ; et si des paysans, des bourgeois comme moi digéraient avec peine ces affronts, renouvelés chaque jour par une espèce de premier domestique, qu’on se figure la fureur d’un noble comme Mirabeau ; les cheveux lui en dressaient sur la tête, ses joues charnues tremblaient de colère. La pluie était battante. Deux fois, notre président avait été renvoyé, M. le marquis ayant encore de grands personnages à placer. Mirabeau voyant cela, dit à Bailly d’une voix terrible, en montrant les députés du tiers :

« – Monsieur le président, conduisez la nation au-devant du roi !

» Enfin, pour la troisième fois, Bailly s’approcha de la porte en y frappant, et M. le marquis daigna paraître, après avoir sans doute fini sa noble besogne. Celui-là, maître Jean, peut se vanter d’avoir bien servi la cour ! Notre président lui déclara que si la porte ne s’ouvrait pas, le tiers état allait se retirer. Alors elle s’ouvrit toute grande ; nous vîmes la salle décorée comme le premier jour, les bancs de la noblesse et du clergé garnis des magnifiques députés de ces deux ordres, et nous entrâmes trempés de pluie. Messieurs de la noblesse et quelques évêques riaient en nous voyant prendre place ; ils paraissaient tout à fait réjouis de notre humiliation.

» Ces choses-là coûtent cher !

» On s’assit donc, et presque aussitôt le roi entrait par l’autre bout de la salle, environné des princes du sang, des ducs et pairs, des capitaines de ses gardes et de quelques gardes du corps. Pas un seul cri de : « Vive le roi ! » ne s’éleva de notre côté. Le silence s’établit à l’instant, et le roi dit « qu’il croyait avoir tout fait pour le bien de ses peuples, et qu’il semblait que nous n’avions plus qu’à finir son ouvrage ; mais que depuis deux mois nous n’avions pu nous entendre sur les préliminaires de nos opérations, et qu’il se devait à lui-même de faire cesser ces funestes divisions. En conséquence, il allait nous déclarer ce qu’il voulait. »

» Après ce discours, le roi s’assit et un secrétaire d’État nous lut ses volontés.

« Art. 1er. – Le roi veut que l’ancienne distinction des trois ordres de l’État soit conservée en entier, et qu’ils forment trois chambres séparées. Il déclare nulles les délibérations prises par les députés du tiers état, le 17 de ce mois.

» Art. 2. – Sa Majesté déclare les pouvoirs valables, vérifiés ou non vérifiés, dans chaque chambre, et ordonne qu’il en soit donné communication aux autres ordres, sans plus d’embarras.

» Art. 3. – Le roi casse et annule les restrictions qu’on a mises aux pouvoirs des députés. »

» De sorte que chacun de nous pouvait faire ce qui lui plaisait : accorder des subsides, voter des impôts, aliéner les droits de la nation, etc., etc., sans s’inquiéter des vœux de ceux qui l’avaient envoyé.

» Art. 4 et 5. – Si des députés avaient fait le serment téméraire de rester fidèles à leur mandat, le roi leur permettait d’écrire à leurs bailliages, pour s’en faire relever ; mais ils allaient rester en attendant à leur poste, pour donner du poids aux décisions des états généraux.

» Art. 6. – Sa Majesté déclare que dans les tenues des états généraux à l’avenir, elle ne permettra plus les mandats impératifs. »

» Sans doute parce que les filous qui trafiquent de leurs voix se reconnaîtraient trop bien au milieu des honnêtes gens qui remplissent leur mandat !

» Ensuite Sa Majesté nous signifia de quelle manière elle entendait que nous procédions. D’abord elle nous défendait de traiter à l’avenir des affaires qui regardent les droits antiques des trois ordres ; de la forme d’une constitution à donner aux prochains états généraux ; des propriétés seigneuriales et féodales ; des droits et prérogatives honorifiques des deux premiers ordres. Elle déclarait que le consentement particulier du clergé serait nécessaire pour tout ce qui intéresse la religion, la discipline ecclésiastique, le régime des ordres réguliers et séculiers.

» Enfin, maître Jean, nous n’étions appelés là que pour payer le déficit et voter que le peuple donnerait l’argent ; le reste ne nous regardait pas ; tout était bien, très bien ; tout devait rester debout, quand nous aurions financé !

» Après cette lecture, le roi se releva pour nous dire que jamais monarque n’en avait fait autant que lui, dans l’intérêt de ses peuples, et que ceux qui retarderaient encore ses intentions paternelles seraient indignes d’être regardés comme Français.

» Puis il se rassit, et on nous lut ses intentions sur les impôts, sur les emprunts et les autres affaires des finances.

» Le roi voulait changer le nom des impôts ; vous entendez bien, maître Jean, le nom ! Ainsi, la taille réunie au vingtième, ou remplacée de quelque autre manière, allait devenir plus coulante : au lieu de payer une livre, on donnera vingt sous ; au lieu de payer au collecteur, on payera au percepteur, et le peuple sera soulagé !

» Jamais aucun roi n’en a tant fait pour ses peuples !

» Il voulait abolir les lettres de cachet, mais en les conservant pour ménager l’honneur des familles ; c’est clair !

» Il voulait aussi la liberté de la presse, mais en ayant bien soin d’empêcher les mauvaises gazettes et les mauvais livres de se publier.

» Il voulait le consentement des états généraux pour faire des emprunts ; seulement, en cas de guerre, il déclarait pouvoir emprunter jusqu’à concurrence de cent millions pour commencer. « Car l’intention formelle du roi est de ne mettre jamais le salut de son empire dans la dépendance de personne. »

» Il voulait aussi nous consulter sur les emplois et charges, qui conserveraient à l’avenir le privilège de donner ou de transmettre la noblesse.

» Enfin on nous lut un grand pot-pourri sur toutes sortes de choses, où l’on voulait nous consulter. Mais le roi se réservait toujours de faire ce qu’il voudrait ; notre affaire, à nous, c’était de payer ; pour cela, nous avions toujours la préférence.

» Sa Majesté se remit encore une fois à parler et nous dit :

« – Réfléchissez, messieurs, qu’aucun de vos projets, aucune de vos dispositions ne peuvent avoir force de loi, sans mon approbation spéciale ; je suis le garant naturel de vos droits. C’est moi qui fais tout le bonheur de mes peuples ; et il est rare peut-être que l’ambition d’un souverain soit d’obtenir de ses sujets, qu’ils s’entendent pour accepter ses bienfaits.

» Je vous ordonne, messieurs, de vous séparer tout de suite, et de vous rendre demain matin chacun dans la chambre affectée à votre ordre, pour y reprendre vos séances.

» Enfin nous étions remis à notre place ! On nous avait fait venir pour voter les fonds, voilà tout. Sans la déclaration du parlement, que tous les impôts avaient été perçus illégalement jusqu’alors, jamais l’idée de convoquer les états généraux ne serait venue à notre bon roi. Mais, à cette heure, les états généraux étaient plus embarrassants que le parlement, et l’on nous donnait des ordres comme à de la valetaille : « Je vous ordonne de vous séparer tout de suite ! »

» Les évêques, les marquis, les comtes et les barons jouissaient de notre confusion et nous regardaient de leur hauteur ; mais croyez-moi, maître Jean, nous ne baissions pas les yeux, nous sentions en nous un frémissement terrible.

» Le roi, sans rien ajouter, se leva et sortit comme il était venu. Presque tous les évêques, quelques curés et la plus grande partie des députés de la noblesse se retirèrent par la grande porte de l’avenue.

» Nous autres, nous devions sortir par la petite porte du Chantier, mais nous restâmes provisoirement à notre place. Chacun réfléchissait, chacun amassait de la force et de la colère.

» Cela durait depuis un quart d’heure, quand Mirabeau se leva, sa grosse tête en arrière et les yeux étincelants. Le silence était terrible. On le regardait. Tout à coup de sa voix claire, il dit :

« – Messieurs, j’avoue que ce que vous venez d’entendre pourrait être le salut de la patrie, si les présents du despotisme n’étaient toujours dangereux. Quelle est cette insultante dictature ? L’appareil des armes, la violation du temple national, pour vous commander d’être heureux !

» Tout le monde frissonnait ; on comprenait que Mirabeau jouait sa tête ! Il le savait aussi bien que nous, mais l’indignation l’emportait ; et la figure toute changée, – belle, maître Jean, car celui qui risque sa vie pour attaquer l’injustice est beau, c’est même ce qu’il y a de plus beau dans le monde ! – il continua :

« – Qui vous fait ce commandement ? Votre mandataire ! Qui vous donne des lois impérieuses ? Votre mandataire ! Lui qui doit les recevoir de nous, messieurs, qui sommes revêtus d’un sacerdoce politique et inviolable ; de nous enfin, de qui seuls vingt-cinq millions d’hommes attendent un bonheur certain, parce qu’il doit être consenti, donné et reçu par tous.

» Chaque mot entrait comme un boulet dans le vieux trône de l’absolutisme.

« – Mais la liberté de vos délibérations est enchaînée, reprit-il avec un geste qui nous fit frémir ; une force militaire environne les états ! Où sont les ennemis de la patrie ? Catilina est-il à nos portes ? Je demande qu’en vous couvrant de votre dignité, de votre puissance législative, vous vous renfermiez dans la religion de votre serment ; il ne vous permet de vous séparer qu’après avoir fait la constitution.

» Pendant ce discours, le maître des cérémonies, qui avait suivi le roi, était rentré dans la salle, et il s’avançait, son chapeau à plumes à la main, du côté des bancs vides de la noblesse. À peine Mirabeau finissait-il de parler, qu’il prononça quelques mots ; mais comme on ne l’entendait pas, plusieurs se mirent à crier d’un ton de mauvaise humeur :

« – Plus haut !... plus haut !...

» Et lui, alors, élevant la voix, dit au milieu du silence :

« – Messieurs, vous avez entendu les ordres du roi !

» Mirabeau était resté debout, je voyais la colère et le mépris serrer ses grosses mâchoires.

« – Oui, monsieur, dit-il lentement, – d’un ton de grand seigneur qui parle de haut, – nous avons entendu les intentions qu’on a suggérées au roi ; et vous, qui ne sauriez être son organe auprès des états généraux, vous qui n’avez ici ni place ni droit de parler, vous n’êtes pas fait pour nous rappeler son discours !

» Puis, se redressant et toisant le maître des cérémonies :

« – Cependant, reprit-il, pour éviter toute équivoque et tout délai, je déclare que, si l’on vous a chargé de nous faire sortir d’ici, vous devez demander des ordres pour employer la force, car nous ne quitterons nos places que par la puissance des baïonnettes !

» Toute l’assemblée se leva comme un seul homme, criant « Oui ! oui ! »

» C’était un tumulte extraordinaire.

» Au bout de deux ou trois minutes, le calme s’étant un peu rétabli, notre président dit au maître des cérémonies :

« – L’assemblée a décidé hier qu’elle resterait séance tenante, après la séance royale. Je ne puis séparer l’assemblée avant qu’elle en ait délibéré elle-même, et délibéré librement.

« – Puis-je, monsieur, porter cette réponse au roi ? demanda le marquis.

« – Oui, monsieur, répondit le président.

» Alors le maître des cérémonies sortit, et la séance continua.

» Pour vous dire la vérité, maître Jean, nous nous attendions à un grand coup ! Mais sur les deux heures, au lieu de baïonnettes, nous vîmes arriver une quantité de charpentiers, qu’on envoyait pour démolir l’estrade de la séance royale, et qui se mirent tout de suite à l’ouvrage. C’était encore une invention de la reine et du comte d’Artois : n’osant pas employer la force, ils employaient le bruit ! On n’a jamais rien vu de plus misérable.

» Vous pensez bien que cette nouvelle avance ne nous empêcha pas de faire notre devoir ; la discussion continua au milieu du roulement des marteaux ; et les ouvriers eux-mêmes, étonnés de notre calme, finirent par abandonner leurs outils, et par descendre sur les marches de l’estrade, pour écouter ce qui se disait. Si M. le comte d’Artois avait pu les voir, jusqu’à la fin de la séance, plus attentifs que dans une église, et couvrant de leurs applaudissements les orateurs qui disaient des choses fortes et justes, il aurait compris que le peuple n’est pas aussi bête qu’on veut bien le croire.

» Camus, Barnave, Sieyès parlèrent. Sieyès dit, en descendant de la tribune :

« – Vous êtes aujourd’hui ce que vous étiez hier !

» On prit les voix par assis et levé, et l’Assemblée nationale déclara unanimement persister dans ses précédents arrêtés. Et finalement Mirabeau, dont la colère avait eu le temps de se refroidir, et qui voyait clairement que sa tête était en jeu, dit :

« – C’est aujourd’hui que je bénis la liberté, de ce qu’elle mûrit de si beaux fruits dans l’Assemblée nationale. Assurons notre ouvrage, en déclarant inviolable la personne des députés aux états généraux. Ce n’est pas manifester une crainte, c’est agir avec prudence ; c’est un frein contre les conseils violents qui assiègent le trône.

» Chacun vit bien la finesse, et la motion fut adoptée à la majorité de 493 voix contre 34.

» L’assemblée se sépara vers six heures, après avoir pris l’arrêté suivant :

« L’Assemblée nationale déclare que la personne de chaque député est inviolable ; que tous particuliers, toutes corporations, tribunal, cour ou commission qui oseraient, pendant ou après la présente session, poursuivre, rechercher, arrêter ou faire arrêter, détenir ou faire détenir un député, pour raison d’aucune proposition, avis, opinion, ou discours aux états généraux, de même que toutes personnes qui prêteraient leur ministère à aucun desdits attentats, de quelque part qu’ils fussent ordonnés, sont infâmes et traîtres envers la nation, et coupables de crimes capitaux. L’Assemblée nationale arrête que, dans les cas susdits, elle prendra toutes les mesures pour rechercher, poursuivre et punir ceux qui en seront les auteurs, instigateurs et exécuteurs. »

» Mirabeau n’avait plus rien à craindre, ni nous non plus. Si les rois sont sacrés, c’est qu’ils ont eu soin de l’écrire comme nous dans les lois. Ça fait toujours du bien d’être sacré ! Si l’on touchait seulement à l’un de nos cheveux maintenant, toute la France crierait et s’indignerait terriblement. Nous aurions même dû commencer par là, mais les bonnes idées ne viennent pas toutes ensemble.

» Je crois, du reste, que la cour a bien fait de ne pas pousser les choses plus loin, car, pendant toute cette séance du 23, le peuple remplissait les avenues de Versailles, et les entrants et sortants ne faisaient que lui porter des nouvelles ; il savait tout ce qui se passait dans l’assemblée, de quart d’heure en quart d’heure ; si l’on nous avait attaqués, nous aurions eu toute la nation pour nous.

» En même temps, le bruit courait du renvoi de Necker, remplacé par le comte d’Artois ; de sorte qu’aussitôt notre séance levée, le peuple se précipita vers le palais. Les gardes-françaises avaient reçu l’ordre de tirer, pas un ne bougea. La foule entra jusque dans les appartements de Necker, et c’est en apprenant de la bouche du ministre lui-même qu’il restait, qu’elle consentit à se retirer.

» À Paris, l’exaspération était encore plus grande. Je me suis laissé dire que là, quand la nouvelle se répandit que le roi avait tout cassé, on sentait le feu couver sous les pavés, et qu’il ne fallait qu’un signe pour allumer la guerre civile.

» Il faut bien que ce soit vrai, car, malgré les conseils des princes ; malgré les régiments de mercenaires allemands et suisses qu’on avait fait venir des quatre coins de la France ; malgré les canons qu’on avait logés dans les écuries de la reine, vis-à-vis la salle des états, et dont on voyait les gueules de nos fenêtres ; malgré ce qu’il nous avait signifié lui-même, le roi écrivit aux députés de la noblesse, d’aller rejoindre les députés du tiers dans la salle commune ; et le 30 juin, qui était donc hier, nous avons vu les « fiers descendants des conquérants » venir s’asseoir à côté de « l’humble postérité des vaincus ». Ils ne riaient pas comme le matin du 23, en nous voyant entrer dans la salle, trempés de pluie !

» Voilà, maître Jean, où nous en sommes : la première partie est gagnée ! Et maintenant nous allons faire la constitution. C’est un travail difficile, mais nous y mettrons le temps ; d’ailleurs, nos cahiers sont là pour nous guider, nous n’aurons, pour ainsi dire, qu’à les suivre.

» Toutes les plaintes, tous les vœux du peuple doivent entrer dans cette constitution : « Abolition des droits féodaux, des corvées, de la gabelle et des douanes intérieures. Égalité devant l’impôt et devant la loi. Sûreté personnelle. Admission de tous les citoyens aux emplois civils et militaires. Inviolabilité du secret des lettres. Pouvoir législatif réservé aux représentants de la nation. Responsabilité des agents du pouvoir. Unité de législation, d’administration, de poids et de mesures. Instruction et justice gratuites. Partage égal des biens entre les enfants. Liberté du commerce, de l’industrie et du travail. » – Enfin, tout ! Il faut que tout y soit, très clair, et rangé dans un bel ordre par chapitres, afin que chacun comprenne, et que le dernier paysan puisse connaître ses droits et ses devoirs.

» Soyez tranquilles, mes amis, les hommes parleront longtemps de 1789.

» C’est tout ce que j’avais à vous dire aujourd’hui. Tâchez de me donner de vos nouvelles le plus tôt possible. Nous désirons savoir ce qui se passe en province ; mes confrères sont mieux informés que moi. Dites à Michel de me consacrer une heure par jour, après le travail, qu’il me raconte ce qui se passe aux Baraques et dans les environs, et qu’il m’envoie le paquet à la fin de chaque mois. De cette façon, nous serons toujours les uns avec les autres comme autrefois, et nous aurons l’air de causer ensemble, au coin de notre feu.

» Je finis en vous embrassant tous. Marguerite me charge de vous dire de ne pas l’oublier, et qu’elle ne vous oublie pas non plus. Allons, encore une fois, nous vous embrassons.

» Votre ami,

» Chauvel. »

Pendant que je lisais cette lettre, maître Jean, le grand Materne et M. le curé Christophe se regardaient en silence. Quelques mois avant, celui qui se serait permis de parler ainsi du roi, de la reine, de la cour et des évêques, n’aurait pas manqué d’aller aux galères jusqu’à la fin de ses jours. Mais les choses changent vite en ce monde, quand les temps sont venus, et ce qu’on trouvait abominable devient naturel.

Lorsque j’eus fini, ceux qui se trouvaient là continuaient de se taire, et seulement au bout d’une ou deux minutes maître Jean s’écria :

– Eh bien, que penses-tu de cela, Christophe ? qu’en dis-tu ? Il ne se gêne pas !

– Non, dit le curé, rien ne le gêne plus ! et pour qu’un homme aussi prudent, aussi fin que Chauvel écrive de cette encre, il faut que le tiers ait déjà la force en main. – Ce qu’il dit du bas clergé, comme nous appellent nosseigneurs les évêques, est vrai : nous sommes du peuple, et nous tenons avec le peuple. Jésus-Christ, notre divin maître, a voulu naître dans une étable ; il a vécu pour les pauvres, au milieu des pauvres, et il est mort pour eux.

» Voilà notre modèle ! – Nos cahiers demandent, comme ceux du tiers, une constitution monarchique, où le pouvoir législatif appartienne aux états ; où l’égalité de tous devant la loi et la liberté soit établie ; où les abus de pouvoir, même dans l’Église, soient sévèrement réprimés ; où l’instruction primaire soit rendue universelle et gratuite ; et l’unité de législation établie dans tout le royaume. – La noblesse, elle, demande pour les femmes nobles le droit de porter des rubans qui les distinguent des femmes du commun ! Elle ne s’occupe que de questions d’étiquette ; elle ne dit pas un mot du peuple, elle ne lui reconnaît aucun droit et ne lui fait aucune concession, si ce n’est pour quelques inégalités dans les impôts, chose assez misérable. Nos évêques, presque tous nobles, tiennent avec la noblesse ; et nous, enfants du peuple, nous sommes avec le peuple ; il n’existe donc aujourd’hui que deux partis : les privilégiés et les non-privilégiés, l’aristocratie et le peuple.

» Pour tout cela, Chauvel a raison. Mais il parle trop librement du roi, des princes et de la cour. La royauté est un principe. On reconnaît le vieux calviniste, qui se figure déjà tenir au pied du mur les descendants de ceux qui ont martyrisé ses ancêtres. Ne crois pas, Jean, que Charles IX, Louis XIV et même Louis XV se soient acharnés contre les réformés à cause de leur religion ; ils l’ont fait croire au peuple, car le peuple ne s’intéresse qu’à la religion, à la patrie, aux choses du cœur ; il ne se moque pas mal des dynasties, et de se faire casser les os pour les intérêts de Pierre, Paul ou Jacques ! Les rois ont donc fait croire qu’ils défendaient la religion, parce que ces calvinistes, sous prétexte de religion, voulaient fonder une république comme en Suisse ; et que de la Rochelle, leur nid, ils répandaient des idées d’égalité et de liberté dans le midi de la France. Le peuple croyait se battre pour la religion ; il se battait contre l’égalité, pour le despotisme. Comprends-tu maintenant ? Il a fallu dénicher ces calvinistes et les détruire ; sans cela ils auraient établi la république. Chauvel le sait bien ! Je suis sûr qu’au fond c’est aussi son idée, et voilà justement où nous ne sommes plus d’accord.

– Mais, s’écria maître Jean, c’est pourtant abominable de traiter les députés du tiers comme font les princes et les nobles !

– Hé ! que veux-tu, répondit le curé, l’orgueil a déjà précipité Satan dans les abîmes ! L’orgueil commence par aveugler ceux qu’il possède ; il les pousse à toutes les choses injustes et insensées. Pour le bon sens, on peut dire maintenant que les premiers sont les derniers, et les derniers les premiers. Dieu sait comment tout cela finira ! Quant à nous, mes amis, remplissons toujours nos devoirs de chrétiens : c’est le meilleur.

Les autres écoutaient.

Le curé Christophe et son frère repartirent tout pensifs.
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