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VI


Au milieu de toutes ces histoires de Necker, de la reine et du comte d’Artois, ce qui me revient encore de plus triste, c’est la grande misère de mes parents, travaillant toujours et retombant toujours dans la disette, en hiver. Étienne avait grandi ; le pauvre enfant travaillait avec le père, mais, faible et souffrant, il gagnait à peine pour sa nourriture. Claude était hardier au couvent des Tiercelins, de Lixheim. Nicolas travaillait dans la forêt comme bûcheron, c’était un ouvrier ; malheureusement il aimait à riboter et à batailler le dimanche dans les auberges et ne donnait presque rien à la mère. Lisbeth et notre petite sœur Mathurine servaient les officiers et les dames de la ville, au Tivoli ; mais cela n’arrivait qu’une fois par semaine, les dimanches ; et le reste du temps elles mendiaient sur les routes, car il n’existait pas alors de fabriques ; on ne faisait pas tricoter de capuches, de pèlerines, de bouffantes de belle laine dans nos villages ; on ne tressait pas ces milliers de chapeaux de paille, qui vont à Paris, en Allemagne, en Italie, en Amérique ; souvent les enfants arrivaient à dix-huit et vingt ans, sans avoir gagné deux liards.

Mais le pire, c’est que notre dette augmentait toujours, qu’elle dépassait neuf gros écus de six livres, et que M. Robin venait frapper régulièrement à notre vitre tous les trois mois, pour dire au père qu’il avait telle et telle corvée à remplir. Voilà notre épouvante. Le reste ne nous paraissait rien auprès de ce malheur. Nous ne savions pas qu’au moyen des fermes générales, des taxes et des barrières, on nous faisait payer toutes les choses de la vie dix fois plus qu’elles ne valaient ; que pour un morceau de pain nous en payions une miche ; pour une livre de sel, dix livres, ainsi de suite ! et que cela nous ruinait.

Nous ne savions pas qu’à vingt-cinq lieues de chez nous, en Suisse, avec le même travail nous aurions pu vivre beaucoup mieux et mettre encore des sommes de côté. Non, les pauvres paysans n’ont jamais compris les contributions indirectes ; ce qu’on leur demande en argent, à la fin de l’année, quand ce ne serait que vingt sous, les indigne ; mais s’ils savaient ce qu’on leur fait payer au jour le jour sur leur nécessaire, ils jetteraient d’autres cris !

Encore ce n’est plus rien aujourd’hui, les barrières sont supprimées et les employés diminués des trois quarts ; mais dans ce temps-là, quel pillage et quelle misère !

Ah ! comme j’aurais voulu pouvoir soulager mes parents, comme je m’attendrissais en pensant :

« L’année prochaine, maître Jean me donnera trois livres par mois, et nous pourrons éteindre tout doucement notre dette. »

Oui, cette idée doublait mes forces ; j’y rêvais jour et nuit.

Enfin, après tant de souffrances, il nous arriva pourtant quelque chose d’heureux : Nicolas, en tirant à la milice, prit un billet blanc. Alors, au lieu de numéros, on tirait des billets, blancs ou noirs ; les billets noirs étaient seuls pris.

Quel bonheur !

Aussitôt l’idée de vendre Nicolas vint à la mère ; il avait cinq pieds six pouces, il pouvait entrer dans les grenadiers : cela devait faire plus de neuf écus !

Toute ma vie je verrai la joie de notre famille ; la mère tenait Nicolas par le bras et lui disait :

– Nous allons te vendre ! Beaucoup d’hommes mariés sont tombés à la milice ; tu pourras remplacer.

On ne pouvait remplacer que les hommes mariés, mais il fallait faire le double de service : douze ans au lieu de six ! Nicolas le savait aussi bien que la mère, et répondait tout de même :

– Comme vous voudrez ! Moi je suis toujours content.

Le père aurait mieux aimé le garder ; il disait qu’en travaillant au bois comme bûcheron, et remplissant des corvées en hiver, on gagne aussi de l’argent, et qu’on paye ses dettes ; mais la mère le tirait à part et lui soufflait à l’oreille :

– Écoute, Jean-Pierre, si Nicolas reste, il va se marier ; je sais qu’il court après la petite Jeannette Lorisse. Ils se marieront, ils auront des enfants, et ce sera pire pour nous que tout.

Le père alors, ses yeux pleins de larmes, demandait :

– Tu veux donc remplacer, Nicolas ? Tu veux partir ?

Et lui, un ruban rouge à son vieux tricorne, criait :

– Oui, je pars ! Je dois payer la dette !... Je suis l’aîné, c’est moi qui paye la dette.

C’était un bon garçon. La mère l’embrassait les deux bras autour du cou, et lui disait qu’elle savait bien qu’il aimait ses parents, qu’elle le savait depuis longtemps ; et puis qu’il serait grenadier, et qu’il viendrait au village avec l’habit blanc et le collet bleu de ciel, un plumet au chapeau.

– C’est bon !... c’est bon !... répondait Nicolas.

Il voyait bien les finesses de la mère, qui ne pensait qu’à la couvée, mais il faisait semblant de ne rien voir ; et puis il aimait aussi la guerre.

Le père, près de l’âtre, la tête entre ses deux mains, pleurait. Il aurait voulu garder tout le monde autour de lui ; mais la mère se penchait sur son épaule, et, pendant que les frères et sœurs criaient sur la porte pour appeler les voisins, elle lui murmurait dans l’oreille :

– Écoute, nous aurons plus de neuf gros écus. Nicolas a six pouces, les pouces se payent à part ; ça fera douze louis ! Nous achèterons une vache ; nous aurons du lait, du beurre, du fromage ; nous pourrons aussi engraisser un cochon !

Lui ne répondait rien, et tout ce jour il fut triste.

Le lendemain, ils allèrent pourtant ensemble en ville ; et malgré son chagrin, en revenant, le père dit que Nicolas remplacerait le fils du boulanger Josse, qu’il servirait douze ans, et que nous aurions douze louis, – un louis pour chaque année de service ! – qu’on payerait d’abord Robin, et qu’ensuite on verrait.

Il voulait laisser un ou deux louis à Nicolas ; mais la mère criait qu’il n’avait besoin de rien, qu’il allait avoir son bon repas par jour ; qu’il serait bien habillé ; qu’il aurait même des bas dans ses souliers, comme tous les miliciens ; et que, si on lui donnait de l’argent, il le dépenserait à l’auberge et se ferait punir.

Nicolas riait et répondait :

– Bon !... bon !... Je veux bien.

Le père seul se désolait ; mais il ne faut pas croire que la mère était contente de voir partir Nicolas, non ! elle l’aimait beaucoup ; seulement, la grande misère vous endurcit le cœur : elle songeait aux plus petits, à Mathurine, à Étienne, et douze louis en ce temps faisaient une fortune.

Les choses étaient donc entendues de la sorte ; le papier devait être signé à la mairie dans la huitaine. Tous les matins, Nicolas partait pour la ville, et naturellement, comme il devait remplacer le fils de la maison, le père Josse, qui tenait l’auberge du Grand-Cerf, en face de la porte d’Allemagne, lui donnait à manger des saucisses et de la choucroute ; il ne lui refusait pas non plus de boire un bon coup de vin ; Nicolas passait tout son temps à rire et à chanter avec des camarades, qui remplaçaient d’autres bourgeois.

Moi, je travaillais avec un nouveau courage, maintenant, au moins, les neuf gros écus de Robin allaient être payés ; nous allions être débarrassés du gueux pour toujours. Je ne faisais que me réjouir en tapant sur l’enclume, et maître Jean, Valentin, tous ceux de la maison comprenaient ma joie.

Un matin que les marteaux galopaient et que les étincelles volaient à droite et à gauche, voilà que tout à coup sur la porte se dresse un gaillard de six pieds, un brigadier de Royal-Allemand, – le grand bonnet à poil sur l’oreille, l’habit bleu boutonné sur la veste en drap chamois, la culotte de peau jaune, les grandes bottes montant jusqu’aux genoux, le sabre à la ceinture, – et qu’il se met à crier :

– Hé ! bonjour, cousin Jean, bonjour !

Il était fier comme un colonel. Maître Jean regarda, d’abord étonné, mais ensuite il répondit :

– Ah ! c’est toi, mauvais gueux !... Tu n’es pas encore pendu ?

L’autre, alors, se mit à rire en criant :

– Vous êtes toujours le même, cousin Jean, toujours farceur ! Vous ne payez pas une bouteille de Rikewir ?

– Quand je travaille, ce n’est pas pour arroser le gosier d’un gaillard de ton espèce, dit maître Jean en lui tournant le dos. Allons, à l’ouvrage, garçons !

Et comme nous recommencions à forger, le brigadier s’en allait en riant et traînant le sabre.

C’était bien le cousin de maître Jean, son cousin Jérôme des Quatre-Vents, mais il avait fait tant de mauvais tours au pays avant de s’engager, que la famille ne le regardait plus.

Ce gueux avait un congé de semestre, et si je vous raconte cela, c’est que le lendemain, en allant acheter notre sel, j’entends crier au coin de la halle :

– Michel ! Michel !

Je me retourne et je vois Nicolas avec ce grand pendard, devant la taverne de l’Ours, à l’entrée de la ruelle du Cœur-Rouge. Nicolas me prend par le bras et me dit :

– Tu vas boire un coup.

– Allons plutôt chez Josse, lui dis-je.

– J’ai bien assez de choucroute !... fit-il. Arrive !...

Et comme je lui parlais d’argent, l’autre se mit à crier :

– Ne parlons pas de ça !... J’aime les pays, moi, ça me regarde.

Il fallut entrer et boire.

La vieille Ursule apportait tout ce qu’on voulait : du vin, de l’eau-de-vie, du fromage. Mais je n’avais pas de temps à perdre, et cette espèce de trou plein de soldats et de miliciens, qui fumaient, criaient et chantaient ensemble, ne me plaisait pas. Un autre Baraquin, le petit Jean Rat, le joueur de clarinette, se trouvait avec nous ; il buvait aussi sur le compte du Royal-Allemand. Deux ou trois vieux soldats, des vétérans, la tignasse serrée sur la nuque, le grand chapeau de travers, le nez, les joues et toute la figure couverte de plaques rouges qui tombaient en poussière, se tenaient autour de la table, les coudes écartés, et le bout de pipe noire entre leurs chicots. C’était tout ce qu’on pouvait voir de plus sale, de plus râpé, de plus ivrogne. Ils tutoyaient Nicolas, qui les tutoyait aussi. Deux ou trois fois, je les vis cligner des yeux avec le Royal-Allemand, et quand Nicolas disait quelque chose, tous riaient et criaient :

– Ha ! ha ! ha !... C’est ça !... Ha ! ha ! ha !

Je ne savais pas ce que cela signifiait, j’étais bien étonné, d’autant plus que l’autre payait toujours.

Dehors, on battait le rappel à la caserne d’infanterie, les soldats du régiment suisse de Schœnau passaient en courant ; ils remplaçaient depuis quelques jours le régiment de Brie. Tous ces Suisses étaient en rouge, comme les soldats français en blanc, mais les vieux, qu’on appelait vétérans soldés, n’étaient d’aucun régiment ; ils ne bougeaient pas de la taverne.

Le Royal-Allemand me demanda quel âge j’avais. Je lui répondis : Quatorze ans. Alors il ne me dit plus rien.

Nicolas s’était mis à chanter, moi, voyant qu’il entrait toujours plus de monde et qu’on étouffait, je pris mon sac sous le banc, et je me dépêchai de retourner aux Baraques.

Cela se passait la veille du jour où l’on devait signer les papiers à la mairie. Mais cette nuit-là, Nicolas ne vint pas coucher à la maison. Le père était bien inquiet, surtout quand je lui racontai le soir ce que j’avais vu. La mère disait :

– Hé ! ce n’est rien, il faut bien que les garçons s’amusent. Nicolas ne pourra pourtant plus revenir tous les jours maintenant ; autant qu’il profite encore d’un bon moment, et qu’il s’en donne, puisque les autres payent.

Mais le père était pensif. Les frères et sœurs dormaient depuis longtemps. La mère grimpa l’échelle et nous laissa seuls près de l’âtre. Le père ne parlait pas, il songeait. Enfin, bien tard, il dit :

– Couchons-nous, Michel ; tâchons de dormir. Demain, de grand matin, j’irai voir. Il faut bien vite finir cette affaire, il faut signer, puisque nous l’avons promis.

Il montait l’échelle, et moi je me déshabillais, quand nous entendîmes quelqu’un arriver du côté de notre baraque, par la petite ruelle des jardins. Le père alors redescendit, et dit :

– Voici Nicolas !

Il ouvrit, mais au lieu de mon frère, nous vîmes entrer le petit Jean Rat, tout pâle, qui nous dit :

– Écoutez, il ne faut pas vous effrayer, mais un malheur vient d’arriver pour vous.

– Qu’est-ce que c’est ? dit le père tout tremblant.

– Votre Nicolas est au violon de la ville, il a presque tué le grand Jérôme du Royal-Allemand avec une cruche. Je lui disais bien : Prends garde ! fais comme moi, depuis trois ans je bois sur le compte des racoleurs ; ils veulent tous me piper, mais je ne signe pas ; je les laisse payer, je ne signe jamais !

– Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! cria le père, faut-il donc que tous les malheurs tombent sur nous !

Moi, je ne me tenais plus, j’étais assis au coin de l’âtre, la mère se levait, tout le monde se réveillait.

– Il a signé quoi ? demanda le père. Dis-nous quoi ? Mais il ne pouvait plus signer, puisque nous avions promis aux Josse, il ne pouvait plus !

– Enfin, que voulez-vous ? dit Jean Rat, ce n’est pas sa faute, ni la mienne : nous avions trop bu ! Les racoleurs lui disaient de signer ; moi, je lui clignais des yeux que non, mais il ne voyait plus clair, il ne comprenait plus rien. Finalement, il faut que je sorte une minute, et quand je rentre, il avait signé ; le Royal-Allemand mettait déjà le papier dans sa poche en riant. Alors je tire votre Nicolas dehors, dans la cuisine et je lui dis : « Tu as signé ? – Oui. – Mais tu n’auras pas douze louis, tu n’auras que cent livres ; tu t’es laissé piper ! » Aussitôt il rentre comme un furieux, et dit aux autres qu’on doit déchirer le papier. Le Royal-Allemand lui rit au nez. Que voulez-vous que je vous dise, moi ? Votre Nicolas a tout bousculé de fond en comble ; il tenait le Royal-Allemand et un vétéran à la cravate. Tout tremblait dans la baraque, tout tombait à terre. La vieille criait : « À la garde ! » Moi, j’étais derrière la table contre le mur, je ne pouvais rien faire, je ne pouvais pas me sauver. Le Jérôme avait tiré son sabre ; alors Nicolas a pris une cruche, et lui a donné sur la tête un coup tellement fort, que la cruche s’est cassée en mille morceaux, et que ce gueux de Royal-Allemand s’est allongé tout du long, à côté du fourneau renversé, des bouteilles, des gobelets et des cruches qui vous roulaient sous les pieds. La garde arrivait justement à la porte, et je n’ai eu que le temps de filer par l’écurie, derrière, sur la rue de la Synagogue. En tournant le coin, j’ai vu Nicolas au milieu de la garde, près de la voûte. La rue de la Halle était pleine de monde, on ne pouvait plus approcher. Les gens disaient que le Royal-Allemand était mort aux trois quarts ! Mais il ne devait pas tirer son sabre ; Nicolas ne pouvait pas non plus se laisser tuer. C’est le Jérôme qui est cause de tout ; je lèverai la main si l’on m’appelle, il est cause de tout !

Pendant que Jean Rat nous racontait ce malheur, nous étions tous là comme accablés ; nous ne disions rien, nous ne pouvions rien dire ; seulement la mère levait les deux mains, et d’un seul coup tout le monde se mit à fondre en larmes. C’est ce que je me rappelle de plus triste, non seulement nous étions ruinés, mais encore Nicolas était en prison.

Si les portes de la ville n’avaient pas été fermées, le père serait parti de suite ; mais il fallut attendre jusqu’au matin dans la désolation.

Les voisins, déjà couchés, s’étaient levés l’un après l’autre à nos cris ; à mesure qu’ils arrivaient, Jean Rat leur racontait les mêmes choses ; et nous tous, assis sur notre vieille caisse de fougère, les mains entre les genoux, nous pleurions. – Ah ! les riches ne connaissent pas le malheur ! non, tout fond sur les pauvres, tout est contre eux.

La mère, dans les premiers moments, s’était mise à crier contre Nicolas ; et puis à la fin elle le plaignait, elle pleurait.

Au petit jour, le père prit son bâton et voulut partir seul ; mais je lui dis d’attendre, que maître Jean allait se lever ; qu’il nous donnerait un bon conseil, et que peut-être il viendrait avec nous arranger l’affaire. Nous attendîmes donc, et sur les cinq heures, comme la forge s’allumait, nous descendîmes à l’auberge.

Maître Jean était déjà debout, en bras de chemise, dans la grande salle. Il fut bien étonné de nous voir, et quand je lui racontai le malheur, en le priant de nous aider, d’abord sa colère fut grande.

– Que voulez-vous qu’on fasse à cela ? disait-il. Votre Nicolas est un riboteur, et l’autre, mon grand filou de cousin, est encore pire ! Qu’est-ce qu’on peut arranger ? Il faut que tout aille son train, que le prévôt s’en mêle. Dans tous les cas, ce qui pourrait encore arriver de mieux, ce serait de voir déjà votre mauvais sujet en route pour son régiment, puisqu’il s’est laissé bêtement racoler.

Il avait bien raison. Mais comme le père pleurait à chaudes larmes, il mit tout à coup son grand habit des dimanches et prit son bâton, en lui disant :

– Allons, tu es un si brave homme, qu’il faut pourtant voir à t’aider, si c’est possible. Mais je n’ai pas beaucoup d’espoir.

Il dit à sa femme que nous serions de retour vers neuf heures, et donna quelques ordres à Valentin, devant la forge. Alors nous partîmes, la tête penchée. De temps en temps, maître Jean criait :

– Que faire ? Il a mis sa croix devant témoins ; c’est un homme de six pieds, solide comme du buis, est-ce qu’on relâche des imbéciles pareils, quand ils se laissent prendre ? Voilà justement les meilleurs soldats : moins ils ont de cervelle, plus ils sont hardis. Et l’autre, le grand pendard, est-ce qu’il aurait eu son congé de semestre, si ce n’était pas pour racoler les garçons de notre pays ? Est-ce qu’on ne le mettrait pas dedans, s’il n’en amenait pas au moins un ou deux au Royal-Allemand ? Je ne vois pas ce qu’on peut faire.

Plus il parlait, plus nous étions tristes. Pourtant, une fois en ville, maître Jean reprit courage et dit :

– Allons d’abord à l’hôpital. Je connais le vieux contrôleur Jacques Pelletier, nous aurons la permission de voir mon cousin, et s’il veut nous rendre l’engagement, tout sera gagné. Laissez-moi faire.

Nous longions déjà les remparts, et nous arrivions devant le vieil hôpital, entre le bastion de la porte de France et celui de la Poudrière. Maître Jean tira la clochette de la porte où se promène une sentinelle jour et nuit. Un infirmier vint ouvrir, et le parrain entra, en nous disant d’attendre.

La sentinelle allait et venait. Mon père et moi, contre le mur du jardin, nous regardions les vieilles fenêtres avec une tristesse qu’on ne peut se figurer.

Au bout d’un quart d’heure, maître Jean revint sur la porte, et nous fit signe de venir. La sentinelle nous laissa passer, et nous entrâmes dans le grand corridor, ensuite dans les escaliers, qui montent jusque sous le toit. Un infirmier montait devant nous. Il ouvrit en haut une chambre à part, où se trouvait Jérôme dans un petit lit, la tête tellement emmaillotée, que si l’on n’avait pas vu son nez et ses moustaches, on aurait eu de la peine à le reconnaître.

Il s’était levé sur le coude, et regardait sous son bonnet de coton, en renversant la tête.

– Hé ! bonjour, Jérôme ! lui dit maître Jean ; ce matin, j’ai appris ton accident, et ça m’a fait beaucoup de peine.

Jérôme ne répondait pas ; il n’avait pas l’air aussi fier, aussi gai que deux jours avant.

– Oui, c’est bien malheureux, dit le parrain ; tu risquais d’avoir la tête fendue. Mais heureusement, ce ne sera rien ; le major m’a dit que ce ne sera rien. Seulement il ne faudra pas boire de vin ni d’eau-de-vie pendant une quinzaine, et tout se remettra dans l’ordre.

Jérôme ne répondait toujours pas. À la fin, il dit en nous regardant :

– Vous avez quelque chose à me demander... qu’est-ce que c’est ?

– Voilà, cousin. Je vois avec plaisir que tu n’es pas aussi malade qu’on disait, répondit maître Jean. Ces pauvres malheureux viennent des Baraques ; c’est le père et le frère de Nicolas...

– Ah ! ah ! cria le gueux en se recouchant, je comprends : ils viennent me demander l’engagement de l’autre ! mais je me laisserais plutôt couper le cou. Ah ! bandit !... ah ! tu tapes !... tu veux étrangler les gens !... Ah ! canaille !... Pourvu que je t’aie dans ma compagnie, je t’en ferai voir de dures !

Il grinçait les dents, et se retourna, le drap sur l’épaule, pour ne pas nous voir.

– Écoute donc un peu, Jérôme, dit maître Jean.

– Allez au diable ! cria le gueux.

Alors maître Jean se fâcha et dit :

– Tu ne veux pas rendre l’engagement ?

– Allez vous faire pendre ! criait ce vaurien.

L’infirmier lui-même nous disait de partir, que la colère pourrait l’étouffer. Mais avant de sortir, maître Jean lui cria :

– Je te croyais bien mauvais, cousin ; je te regardais comme le dernier des derniers, depuis que tu as vendu la voiture et les bœufs de ton père, avant de t’engager ; mais à cette heure, je voudrais te voir debout, en bon état, pour t’allonger une paire de soufflets sur les oreilles, car tu n’en vaux pas davantage !

Il en aurait encore dit plus, mais l’infirmier l’entraîna et referma la porte. Nous descendîmes tout désolés ; il ne nous restait plus d’espérance.

Une fois en bas, devant l’hôpital, maître Jean nous dit :

– Eh bien ! vous voyez, c’est de la peine et du temps perdus. Votre Nicolas restera sans doute au violon jusqu’au moment de partir. Il payera tous les frais et les pots cassés sur sa prime, vous n’aurez rien.

Et tout à coup, malgré notre tristesse, il se mit à rire en s’essuyant les yeux, et dit :

– C’est égal, il a joliment arrangé le cousin ; quelle poigne ! Il l’a marqué comme avec le gros timbre sec du syndic des drapiers.

Il riait tellement, qu’à la fin nous riions avec lui. Le père disait :

– Oui, c’est un solide gaillard, notre Nicolas ! Celui-ci est peut-être plus gros, il a de plus gros os ; mais Nicolas a des nerfs !

Nous riions bien, mais ensuite notre tristesse devint encore plus grande, lorsque maître Jean sortit de la ville.

Ce même jour, nous allâmes voir Nicolas au violon. Il était sur une botte de paille ; et comme le père pleurait, il lui dit :

– Que voulez-vous, c’est un malheur ! Vous n’aurez rien, je le sais bien ; mais quand on ne peut rien changer, il faut crier : « À la grâce de Dieu ! »

Nous voyions que cela lui faisait beaucoup de peine. Au moment de partir, nous nous embrassâmes ; il était pâle et demandait à voir les frères et sœurs, mais la mère ne voulut pas.

Trois jours après, Nicolas partit pour son régiment de Royal-Allemand. Il était assis sur une voiture, avec cinq ou six autres camarades, qui venaient aussi de se battre, en ribotant et dépensant l’argent de leur prime. Des dragons de la maréchaussée à cheval marchaient sur les côtés. Je courais derrière en criant :

– Adieu, Nicolas, adieu !

Lui levait son chapeau ; il avait les larmes aux yeux de quitter le pays, et de ne voir ni la mère, ni le père, ni personne autre que moi. Voilà le monde ! Le père travaillait comme tous les jours, pour vivre, et la mère lui tenait rancune. Plus tard, elle disait bien :

– Notre pauvre Nicolas ! j’aurais dû lui pardonner tout de suite ; c’était un si bon garçon !

Oui, sans doute, mais cela ne servait à rien ; il était au régiment de Royal-Allemand, en garnison à Valenciennes, dans les Flandres, et longtemps nous devions rester sans avoir de ses nouvelles.
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