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Origines de la famille Chester. Récit de Dent-d’Acier.


Le premier de mes souvenirs lorsque j’évoque le temps passé, c’est un appentis attenant à un vaste entrepôt où l’on entassait toutes sortes de marchandises et surtout des fromages. Cet entrepôt, que je dois regarder comme ma patrie, puisque j’y suis né, s’élevait sur l’un des quais de la Tamise, dans le quartier le moins aristocratique mais le plus curieux et le plus affairé de Londres.

Quelle joyeuse existence nous menions là, mes sept frères et moi ! Il arrivait rarement qu’un bipède visitât notre demeure habituelle, qui ne contenait guère que des tonneaux à peu près vides, des caisses défoncées ou d’autres objets de même valeur. Nous pouvions donc y prendre nos ébats en toute sécurité. Bien qu’ils soient déjà loin ces jours où la vie, à mes yeux, se composait d’une série de bons repas suivis de parties de cache-cache, je ne saurais y songer sans me sentir rajeuni.

Nous avions creusé un petit tunnel qui aboutissait à l’entrepôt voisin où nous nous régalions aux frais du propriétaire, dès que les hommes de peine nous laissaient le champ libre. Les sacs ou les tonneaux avaient beau disparaître avec une rapidité merveilleuse, nous prélevions une dîme sur chacun d’eux et ils étaient bientôt remplacés par d’autres qui renfermaient toujours quelque denrée à notre convenance. Notre régime varié nous profitait, ainsi que l’attestaient nos robes luisantes. Vous auriez eu de la peine à rencontrer en aucun pays d’Europe des rats plus dodus.

Ma famille passe pour très ancienne. Mes parents – morts glorieusement en l’an de grâce 1867 sous la griffe d’un terrible chat – prétendaient même qu’un de nos ancêtres avait, comme les pommes, débarqué en Angleterre avec Guillaume le Conquérant. Je constate le fait sans attacher trop d’importance à notre origine normande, car j’opine que les rats ne sont jamais mieux nés les uns que les autres. On naît comme on peut ; il n’est donné à nulle créature humaine de choisir son père ou sa mère, et il est vraiment amusant que tant de gens, en Angleterre et même ailleurs, tirent vanité d’un avantage de naissance où le mérite individuel n’est pour rien. Du reste, la petitesse comparative de notre taille, nos robes noires et brillantes, la longueur de nos queues, la jolie forme de nos oreilles, prouvent clairement qu’il n’existe qu’une parenté fort éloignée entre nous et les rats bruns de Norvège, pour lesquels nous éprouvons... j’allais dire du mépris, mais la franchise m’oblige à reconnaître que le sentiment de terreur qu’ils nous inspirent est de ceux que ni les hommes ni les rats n’aiment à avouer. Quoi qu’il en soit, nous ne nous soucions pas de les fréquenter. Un savant impartial a constaté qu’ils sont moins bien élevés que nous. Il leur prend parfois fantaisie de grignoter l’oreille du voisin, et lorsqu’ils se sentent en appétit, ils poussent la grossièreté jusqu’à dîner d’un de leurs cousins de Normandie. Je crois néanmoins que notre répugnance à frayer avec eux provient moins d’un manque de bravoure que du préjugé qui, dans la trop aristocratique Angleterre, a fini par passer de l’homme aux bêtes. Après tout, lorsqu’on possède un arbre généalogique dont les branches remontent jusqu’à l’époque de Guillaume le Conquérant, peut-être est-on pardonnable de ne pas rechercher la société de malotrus qui n’hésitent pas à dévorer leurs semblables.

Quelques auteurs prétendent que le rat n’a pénétré en Europe qu’au moyen âge, et qu’il était inconnu des anciens. À ce compte, le rat de ville et le rat des champs d’Horace n’auraient été que des souris. Mais les assertions de la plupart des auteurs me paraissent fort sujettes à caution. N’y a-t-il pas une légende qui a prétendu que le premier rat avait été éternué par un cochon ? On me permettra de faire fi d’une si ridicule origine.

Pour ne pas me perdre dans la nuit des temps, mais m’en tenir à ce qui nous regarde, je dirai que le premier de notre race se nommait lord Chester. Ce nom lui était venu de la conquête qu’il avait faite d’un magnifique fromage de ce comté, qu’avait voulu lui disputer une horde de rats bruns.

J’ai dit que, mes frères et moi, nous appartenions à la grande famille des rats noirs ; mais j’aurais dû établir une exception au détriment de l’un d’entre nous qui était pie, particularité assez rare chez les rongeurs de mon espèce pour m’autoriser à le classer au nombre des phénomènes. Pour comble d’infortune, on le citait aussi comme le rat le plus maladroit et le plus lourd qui eût jamais grignoté une chandelle, ou essayé de se loger dans un fromage. J’avoue à notre honte que, loin de le plaindre, nous le tournions sans cesse en ridicule. L’homme, animal raisonnable, rougirait sans doute de railler un frère affligé d’une de ces imperfections physiques qu’il ne dépend pas de celui qui en est atteint de corriger. Il ne doit jamais rire des malheurs immérités dont le hasard frappe un de ses compagnons. Mais nous n’étions que de jeunes rats étourdis et nous accablions de plaisanteries le pauvre Caramel. Au nombre des aimables sobriquets dont nous nous plaisions à le gratifier, c’est celui-ci, le plus inoffensif, il est vrai, qui avait fini par lui rester.

Doué d’un excellent caractère, Caramel Chester ne montrait jamais les dents et acceptait nos quolibets avec une patience exemplaire. Il avait adopté un plan de conduite que je recommande à tous les rats qui se trouveront dans un cas analogue. Loin de se fâcher lorsque son allure peu dégourdie provoquait un éclat de rire, loin d’aller bouder derrière une vieille futaille, comme un rat plus malavisé et plus susceptible n’eût pas manqué de le faire, il se mettait à rire plus fort qu’aucun de nous, et sa bonne humeur finissait par désarmer les plus taquins.

Nous passions nos soirées dans les magasins de l’entrepôt. Souvent, malgré la poussière qui couvrait les vitres, les rayons de la lune répandaient une vive clarté dans notre vaste salle à manger. Mais quand la lune nous manquait, l’obscurité ne nous gênait pas, et notre nez, à défaut de nos yeux, suffisait à nous diriger vers les endroits où il y avait quelque chose de bon à se mettre sous la dent. Dignes descendants de lord Chester, et fidèles à notre nom, nous flairions l’arrivée d’un fromage avant même qu’il ne fût déballé.

Par malheur, ni leurs nez ni leurs yeux mêmes ne suffisent pas toujours à préserver de pauvres rats de certains pièges. Nous l’apprîmes à nos dépens durant une nuit fatale que je n’oublierai de ma vie.

Depuis l’aube, il s’était fait un effroyable remue-ménage dans l’entrepôt. Nous étions encore tous étourdi du roulement des brouettes et des charriots, quand Brusco, le plus actif de mes frères, regagna en courant l’appentis où nous nichions derrière les planches. Il avait veillé à l’entrée de notre tunnel et nous apportait une excellente nouvelle.

« Alerte ! nous cria-t-il. La Veuve du Malabar nous amène des Indes toute une cargaison de provisions. Passons vite l’inspection des vivres. Ces braves gens ont amoncelé tant de choses dans nos magasins, que je n’ai pu en dresser l’inventaire complet ; mais je sais qu’il y a du riz... »

Un joyeux frétillement agita les queues de toute la famille.

« Du sucre... »

À cette seconde annonce, nos oreilles se redressèrent en signe d’enthousiasme.

« Et puis, une substance bleue qu’ils appellent indigo et qui doit être joliment bonne à croquer.

– Bonne ! interrompit mon cousin Bélisaire ; allons donc ! Elle ne vaut rien du tout – il faut la laisser aux blanchisseuses et aux teinturiers. »

Le dernier rejeton d’une antique famille de rats italiens qui avait rendu célèbre dans l’histoire de la Raterie le nom des Parmesan, Bélisaire Parmesan était un vieil aveugle qui, ayant beaucoup voyagé, grignoté un nombre incalculable de bouquins et de vieux parchemins et beaucoup observé, en savait plus long qu’aucun de nous. À l’en croire, la race des rats noirs devait tôt ou tard finir par être absorbée par celle des rats bruns ; mais cette hérésie n’avait pas cours parmi nous. Néanmoins Bélisaire Parmesan passait à bon droit pour un savant. Je dois à la vérité de reconnaître que je lui devais le peu d’instruction que je possédais. Bien qu’il fût parfois d’une humeur un peu morose, son infirmité l’obligeait à rechercher notre société, attendu qu’il serait mort de faim si nous l’eussions abandonné... Mais chacun sait qu’un rat dans le malheur n’a jamais eu à craindre l’abandon de ses semblables. Revenons à Brusco, qui continua son inventaire : « Il y a aussi de l’opium...

– C’est tout simplement du jus de pavot blanc, interrompit de nouveau Bélisaire, qui se trouvait en veine de causerie. Mauvaise drogue ! Elle produit de drôles d’effets sur les hommes assez bêtes pour en avaler.

– Quels effets ? demandai-je. »

J’étais très curieux de ma nature, et j’aimais surtout à me renseigner sur les mœurs de ces animaux à deux pattes connus sous le nom d’hommes, et que je croyais non seulement plus forts, mais plus sages que la famille des rongeurs à laquelle j’ai l’honneur d’appartenir.

« L’opium, qui soulage certaines maladies, répliqua Bélisaire, « Opium facit dormire », a dit Molière, devient un poison lorsqu’on le prend à fortes doses ; alors, au lieu de calmer, il trouble le cerveau, pousse les gens à se quereller avec leurs amis, à se battre avec leurs ennemis, à rire et à danser sans rime ni raison ; puis, il produit une telle torpeur qu’on serait incapable de remuer une patte lors même qu’on se verrait sous la griffe d’un chat. Au sortir de ce sommeil factice, le corps reste froid, la tête lourde ; on est malade, affaibli, abattu. Les plus robustes, à moins de renoncer à temps à ce poison, maigrissent à vue d’œil et ne conservent plus que la peau et les os ; leur regard cesse de briller et ils finissent par ne plus pouvoir ni boire ni manger. Je ne sais si les marchands d’opium espèrent entrer en paradis, et si leurs péchés sont de ceux qui pourront trouver grâce devant l’infinie bonté du créateur du ciel et de la terre ; mais ce que je puis affirmer, c’est que jamais, au grand jamais, ils ne seront comptés par un sage au nombre des bienfaiteurs de l’humanité. Dent-d’Acier, mon jeune et téméraire ami, défie-toi de l’opium, et ne t’avise pas de prendre soit tes quartiers d’hiver, soit tes quartiers d’été chez ces empoisonneurs publics. Si jamais tu voyages en Chine, tu sauras ce qu’il faut penser d’eux.

– Pouah ! s’écria Brusco. Laissons cette drogue aux hommes ; elle est trop dangereuse pour qu’un rat s’avise d’y toucher. Allons dire deux mots au riz, qui ne nous empoisonnera pas ! »

II



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