Avertissement





télécharger 428.68 Kb.
titreAvertissement
page4/25
date de publication29.10.2016
taille428.68 Kb.
typeDocumentos
h.20-bal.com > histoire > Documentos
1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   25

Bob et Billy plus pauvres qu’un rat.


Pendant quinze jours et quinze nuits j’eus sans cesse devant les yeux le spectre de nos frères, et il me semblait toujours assister à leur fin tragique. Je les cherchais partout, ils me manquaient partout. – On vit une part de sa vie dans ceux qu’on aime. – Leur disparition creuse dans le cœur un abîme qu’il semble que rien ne peut combler. Quand peu à peu cependant ce vide s’efface, quand l’implacable temps vous dérobe ces douleurs légitimes, quand on se sent guéri d’un mal qu’on avait cru, qu’on voulait inconsolable, c’est avec une sorte de confusion qu’on se sent repris par le goût, par le besoin de vivre encore pour son propre compte. J’avais tout d’abord pris le monde en haine, et m’en serais retiré à jamais si cela m’eût été possible. Caramel et Bélisaire essayaient en vain de me ramener à des pensées moins tristes. Un événement inattendu me força pourtant à me distraire de ma peine. Par une froide soirée d’automne, tandis qu’un vent d’est soufflait au dehors et que la pluie fouettait les planches qui nous abritaient, deux créatures humaines se glissèrent soudain dans notre domicile et se blottirent en grelottant contre le mur. Je n’oublierai jamais l’impression que me causa leur entrée. C’étaient bien des êtres humains ; mais ils ne ressemblaient en rien aux robustes gaillards qui travaillaient dans nos magasins. Les nouveaux venus, malgré la petitesse de leur taille, avaient un air vieillot et fatigué. Ils étaient d’une maigreur effrayante. Leurs longs cheveux emmêlés retombaient en mèches incultes autour de leur visage et aucune chaussure ne protégeait leurs pauvres petits pieds contre le froid ou l’humidité. En outre, le moins âgé des deux avait au talon comme une blessure qui le faisait boiter. Toute douleur est digne de pitié, sans doute ; mais la douleur de l’enfant, sa misère qu’il n’a pu encore mériter, qu’il n’est pas encore de force à combattre, contre laquelle l’expérience ne l’a pas armé, je la trouve cent fois plus pitoyable encore.

La conversation de ces petits malheureux m’apprit bientôt que nous avions affaire à de jeunes créatures humaines abandonnées par leurs semblables et auxquelles pas une âme dans ce Londres si populeux ne s’intéressait. Cela me surprit un peu ; car, nous autres rats, nous nous occupons de nos petits jusqu’au jour où ils sont capables de se suffire à eux-mêmes.

Tout d’abord, la présence de ces intrus nous avait intimidés, et nous nous étions bornés à les observer de loin, du fond de notre cachette ; mais comme ils se tenaient fort tranquilles, notre peur fut de courte durée. Nous avions eu grand tort de les redouter. Dès que j’eus le courage de sortir de mon trou, je m’aperçus que ma vue leur causait au moins autant de frayeur que j’en avais ressenti en les apercevant.

« Regarde, Bob, regarde donc !... Là, là !... » s’écria le plus jeune des deux enfants, qui se mit à trembler et se rapprocha de son frère.

Celui-ci se pencha à droite, à gauche, nous aperçut, puis leva les épaules en disant :

« C’est des rats ! »

Je fus un peu dépité du ton de mépris avec lequel l’aîné des enfants prononça notre nom de famille ; mais on lisait si bien sur les traits pâles de son visage souffreteux les épreuves par lesquelles il avait dû passer, que je ne lui gardai pas rancune. Les malheureux ont droit à plus d’indulgence que ceux à qui la fortune n’a rien refusé.

« J’ai peur des rats, Bob, répliqua l’autre en se pressant plus fort contre son frère. Vois comme ça court par terre... Allons-nous-en ! Je ne veux pas rester ici !

Et il saisit son frère par la manche comme pour l’entraîner vers la porte ; il ne tira pas bien fort, mais la misérable étoffe rapiécée céda, et il y eut un accroc de plus à ajouter aux nombreuses déchirures qui livraient le pauvre enfant aux morsures de la bise.

« Où veux tu que nous allions ? demanda Bob avec la même apathie. Faut pas avoir peur des rats ; les bêtes ne sont jamais méchantes par plaisir ; si nous ne leur disons rien, ils ne nous feront pas de mal. »

Leur faire du mal ? Nous n’y songions vraiment pas. Pour ma part, je plaignais déjà de tout mon cœur ces gamins déguenillés. Nous étions bien nourris et ils mouraient presque de faim. La nature nous avait pourvus d’une bonne robe bien chaude, et ils tremblaient de froid. À leur place, un jeune rat aurait eu moins de peine à se tirer d’affaire. Je me demandai si, dans cette grande ville de Londres, il existait beaucoup d’enfants aussi délaissés que ceux-là.

« C’est dommage qu’ils soient si sales, me dis-je, tout en léchant ma fourrure veloutée pour lui donner un nouveau lustre ; mais peut-être les hommes n’attachent-ils pas autant d’importance que nous à la propreté. »

Je me conduisis d’une manière si discrète, que le petit peureux reconnut bientôt qu’il n’avait rien à craindre de nous. À la longue, une sorte d’intimité s’établit entre moi et les jeunes déguenillés. Il m’arrivait souvent de m’aventurer à portée de la main amaigrie de Billy, lorsqu’elle tenait une croûte de pain, car il en détachait presque toujours un morceau, une miette à mon intention. J’aurais voulu lui en donner plutôt que de lui en prendre. « Les riches donnent, les pauvres partagent, et l’amitié se fait entre ces derniers d’une mutuelle assistance. » Le pauvre garçon boitait au point de ne pouvoir que rarement quitter l’appentis. Quant à Bob, il sortait le matin pour ne rentrer qu’assez tard. Que faisait-il pendant ces absences ? Il allait, hélas ! chercher sa vie, la mendier, faute d’être en état de la gagner. Il ne la trouvait pas toujours. Chose étrange, c’était, disait-il, dans les endroits où il n’y a personne plutôt qu’au milieu des foules, dans les rues désertes, sous les ponts, sur les bords de la Tamise qu’il faisait le plus sûrement ses maigres récoltes. Des restes jetés par les bateaux, abandonnés par les marins, apportés des maisons sur les rives par des domestiques qui comptaient sur l’eau pour les en débarrasser, étaient une bonne fortune pour ces pauvres petits chiffonniers de la faim. Quelquefois Bob rapportait des vivres et quelquefois il revenait les mains vides ; mais quand il avait des provisions, il en donnait la meilleure part au petit boiteux. Je les vois encore serrés l’un contre l’autre, afin d’avoir un peu plus chaud. Souvent le froid ou la faim faisait pleurer Billy, et les larmes traçaient de longues lignes blanches sur son visage, qui aurait gagné à être débarbouillé d’une façon plus complète. Bob ne pleurait jamais, il prenait les choses tranquillement. C’est un rude maître de philosophie que la dernière misère. Dans les grandes occasions, il passait ses doigts osseux sur la tête ébouriffée de son petit compagnon d’infortune et lui parlait avec douceur, mais toujours avec la même voix monotone et résignée. Je le plaignais bien plus que je ne plaignais Billy.

Ce dernier se soulageait du moins en pleurant. Il causait aussi plus volontiers que son frère. Peut-être était-il doué d’un caractère plus expansif ; peut-être cela tenait-il à son âge ; car ayant une année ou deux de moins que son aîné, il n’avait pas dû souffrir autant. Dans tous les cas, je ne me rappelle avoir entendu l’aîné parler, autrement que pour répondre à son frère en quelques mots laconiques, qu’une seule fois, ce fut le jour où Caramel qui, plus timide que moi, ne s’était pas montré depuis l’arrivée des visiteurs, osa enfin paraître devant eux.

« Vois donc, Billy ! Le drôle de rat ! Le joli rat ! s’écria-t-il en riant et en battant des mains dès qu’il eut aperçu maître Caramel ; on dirait un petit cochon d’Inde. »

Il serait impossible de rien imaginer de plus comique que l’expression de surprise mêlée de satisfaction que cet éloge inattendu amena sur la physionomie de Caramel. Jamais on ne lui avait adressé pareil compliment. Le fait est qu’il y avait de quoi tourner la tête d’un rat plus sensé ; mais Caramel était modeste, il finit par lever le museau d’un air qui disait clairement : « Ma foi, il ne faut pas disputer des goûts ! »

Au fond, il ne trouvait pourtant pas que Bob eût si mauvais goût, et désormais il cessa aussi de le craindre.

« Bob, dit un soir le petit boiteux avec plus d’animation que de coutume, pendant que tu n’étais pas là, je me suis amusé à regarder les rats et j’ai vu... devine un peu ?

– Qu’est-ce que tu as vu ? » demanda Bob qui se frottait les yeux avec le revers de sa main. Il n’avait rien rapporté et paraissait fatigué et plus morose encore qu’à l’ordinaire.

« Je guettais le gros rat tacheté, tu sais, celui qui t’a amusé, qui t’a fait rire, celui que nous avons vu pour la première fois la semaine dernière, répliqua Billy ; mais j’avais beau attendre sans bouger, il ne venait pas. Ça commençait à m’ennuyer et j’allais essayer de dormir quand deux rats arrivèrent à la file tout doucement, tout doucement (Billy imita tant bien que mal notre marche en plantant ses doigts sur le plancher.) L’un était comme tous les autres, le second avait le dos presque blanc et paraissait avoir de la peine à marcher, au bout de quelque temps, j’ai vu qu’il était aveugle...

– Un rat aveugle ! s’écria Bob. Il mourra bientôt de faim.

– Je ne crois pas... tu vas voir. Le vieux – c’est sans doute à cause de son âge que son poil a blanchi – n’était pas seul, tu sais ; il marchait sur les talons d’un joli rat noir qui avait des yeux si brillants et un petit museau si pointu !... »

Je confesse ma vanité, je ne pus écouter ce portrait flatteur avec le sang-froid dont Caramel avait fait preuve dans une circonstance analogue.

« Tu te rappelles, continua Billy, le père Joseph qui se tenait d’habitude à l’un des bouts du pont d’Hungerford et qui se faisait conduire par son chien ? Eh bien, le vieux rat aveugle a aussi un chien pour le conduire... Seulement son chien, c’est un autre rat.

– En voilà une histoire ! Tu vas aussi me conter que ce rat était un caniche, qu’il portait un collier, une sébile et que l’aveugle avait un bâton, tout comme le père Joseph ?

– Non, Bob ; mais le vieux rat tenait une longue paille dans sa bouche...

– Les rats ont des gueules, dit sentencieusement Bob.

– Dans sa gueule, si tu veux, dit Billy, et comme le père Joseph avec sa corde à la main, il suivait le petit rat noir qui tenait l’autre bout de la paille entre ses dents.

– Vrai ! s’écria Bob. Par exemple, je n’aurais jamais cru cela.

– Attends un peu la fin, poursuivit Billy. Voilà le drôle de rat tacheté qui se décide enfin à venir. Moi comme je ne voulais pas les faire décamper, je ne remue pas. Mais ils n’avaient pas envie de se sauver. Le petit rat noir plante là le vieux et court avec le gros tacheté dans la direction du coin où je jette les miettes...

– Pour les manger, parbleu ! interrompit le frère aîné.

– Tu n’y es pas, s’écria Billy. Je croyais aussi qu’ils lâchaient l’aveugle pour aller se remplir le ventre. Pas du tout ! Ils se sont mis à pousser et même à porter les miettes du côté du vieux, – et quand ils en eurent amassé devant son museau un petit tas, le rat cochon d’Inde prenait proprement les miettes une à une avec ses dents et les mettait dans la bouche de l’aveugle. Le petit noir et le gros tacheté n’ont mangé que quand l’autre leur a dit : « J’en ai assez comme ça ! » Quelles bonnes bêtes, hein ?

– Tiens, les rats s’aident entre eux ? » dit Bob...

Sur ce il se tut ; puis la tête penchée en arrière il regarda les étoiles à travers un trou du toit.

Tandis qu’il contemplait le ciel, je me demandai si, en ce moment, il ne s’adressait pas la même question que moi.

Que pouvait signifier l’étonnement marqué par sa réponse : « Tiens, les rats s’aident entre eux », sinon : « Les hommes sont-ils donc les seuls animaux qui passent sans s’arrêter à côté de leur semblable mourant de faim ? » Le pauvre Bob ne savait pas que le meilleur ne peut pas tout voir, et qu’ainsi que le disait notre vieux Bélisaire, avant de s’étonner du mal qui subsiste et fait scandale, il faudrait connaître aussi tout le bien qui presque toujours se fait sans bruit. Il est bien facile de médire de la nature humaine ; toutes les plaies s’étalent au grand jour. Cependant si la somme du bien ne l’emportait pas sur celle du mal, si l’ordre n’était pas supérieur au désordre, en ce monde, est-ce que la machine qu’on appelle l’univers garderait son admirable et immuable régularité ?

IV



1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   25

similaire:

Avertissement iconAvertissement

Avertissement iconAvertissement de la première édition

Avertissement iconAvertissement
«collégiens d’Europe» décerné aux cinq collèges ayant fourni un compte rendu particulièrement bien illustré de leur échange

Avertissement icon1. Avertissement
«Innovations didactiques dans l’enseignement‐apprentissage de l’espagnol de spécialité grâce aux ressources technologiques», Université...

Avertissement iconPremière partie : la grammaire des futurs urbains 14
«Préambule» ou un «Avertissement» à l’adresse du lecteur, exercice convenu mais qui importe particulièrement ici pour nous

Avertissement iconAvertissement au lecteur1
«Mein Kampf» est une édition intégrale ne comportant ni choix ni coupures pouvant masquer certains aspects de l’œuvre de Hitler et...

Avertissement iconLa manipulation des tachygraphes est désormais de l’histoire ancienne
«Le message d’avertissement déclenché reste visible même en refermant le scellé avec précision», explique André Siebeneicher, du...






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
h.20-bal.com