Memoire de master arts et sciences de l’enregistrement





titreMemoire de master arts et sciences de l’enregistrement
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date de publication29.10.2016
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2. Le rapport au public
Le vidéo-clip, pour atteindre son but, ne doit pas être envisagé autrement qu’à travers le rapport de l’artiste à son public. Dans cette optique, il est bon de conforter celui déjà acquis tout en cherchant à en atteindre un nouveau. Mais les images envoyées ont tendance à échapper au contrôle pour être incorporées par le fan, érigeant autour du mythe de son idole un culte qu’il est seul à contrôler.



    1. Du mythe au culte


Dans son livre Communication d’une star, Jacob Thomas Matthews analyse le phénomène de starisation de Jim Morrison. Pour lui, le rock’n’roll a créé ce phénomène du fanatisme en bouleversant les normes de la culture folk, culture communautariste et participative, pour « la séparation d’artistes individualisés et de spectateurs qui ne participent plus directement à la création culturelle. »117 Dans cette optique, le spectacle devient une réorganisation sociale qui conduit à des phénomènes de démagogie. La star incarne simultanément une source de repères et un objet sexuel.

Le clippeur s’efforce de faire de l’artiste un mythe, mais les images qu’il envoie sont reçues et triées comme partie intégrante d’un culte organisé par le fan. Voyons maintenant comment s’exprime la passion du fan et comment le vidéo-clip y participe.
Celui d’Un jour en France traite précisément de ce sujet. Le groupe déclarait avoir peur de se faire « voler son image » et donc son âme. Le cauchemar se réalise lorsqu’un producteur nippon peu scrupuleux s’empare d’eux sous forme de super héros de manga particulièrement dérisoires. Le travail de communication de masse agit alors : le rythme binaire de la batterie hypnotise les adolescentes japonaises qui cherchent dans les magazines à compléter leur savoir sur la formation. Nous touchons là à un point important : le groupe n’est plus écouté mais consommé. Le sociologue Edgar Morin décrit ainsi le phénomène : « Le fidèle veut toujours consommer son Dieu (…) Tout Dieu est fait pour être mangé, c’est-à-dire incorporé, assimilé. La première assimilation est de connaissance. Le fan veut tout savoir, c’est-à-dire posséder, manipuler et diriger mentalement l’image totale de l’idole. La connaissance est ici moyen d’appropriation magique. »118 Dans cette optique, les moindres produits, images, autographes ou interviews deviennent des fétiches.119 Le vidéo-clip doit être considéré ainsi. En s’adressant au plus grand nombre à travers le petit écran, il constitue une offrande à l’appétit de possession du fan, qui reçoit le clip comme s’il capturait l’image de l’artiste, d’autant que la forme brève a tendance à jouer sur la sensualité. Nous en voulons pour preuve cette remarque laissée par une fan sur un forum à propos du vidéo-clip de Aux sombres héros de l’amer : « surtout pour le déhanché de Bertrand Cantat. » A noter que ce fameux déhanché doit se voir sur un ou deux plans, il faut vraiment être à l’affût pour le repérer. Sur la clipographie du groupe, on trouvera des images plus prononcées (bien que cela ne soit pas forcément leur but) : la fièvre de Cantat sur scène dans En route pour la joie, Tostaky (le continent) ou Marlène. Dans L’homme pressé, Debon offre un déhanché plus visible même s’il joue la carte de la parodie des boys band. Mais le fan s’approprie impitoyablement une image détachée du sens. La sexualisation du beau leader, essentiellement pour le public féminin, même involontaire, participerait de la théorie « voir c’est posséder ».
Nous ne pouvons justement nier le rôle que les fans de sexe féminin ont joué dans l’ascension de Noir Désir. Richard S. en a relevé l’importance dès le premier clip. La trame scénaristique de Aux sombres héros de l’amer demeure assez confuse. Cette jeune fille blonde incarne-t-elle la sœur de Cantat ou bien une admiratrice ? Devant la négligence narrative, nous nous voyons dans l’obligation d’interpréter, quitte à nous tromper. Par précaution, nous parlerons au conditionnel. Nous partirons donc du principe que cette femme n’a aucun lien de parenté avec le chanteur, et qu’elle l’a découvert dans la taverne où il donnait sa prestation. Dans cette séquence précise, elle lui jette alors un regard, en se retournant, qui en dirait long sur son rapport à Cantat en tant que spectatrice. Malheureusement, rien n’a le temps d’être établi dans cette vidéo où le clippeur tente paradoxalement de raconter une histoire avec un point de montage ou un fondu quasiment toutes les secondes. Chaque élément, même furtif, doit donc avoir son importance dans ce grand désordre. Celui du regard de la jeune fille me semble assez éloquent quant à la sexualisation de l’image de Bertrand Cantat.

Lorsque le noyé s’échoue sur la plage, elle le secourt en premier. Le vieillard et le quadragénaire, eux, arrivent presque nonchalants. Le voyant ouvrir les yeux, elle sourit et le serre contre elle. Il semble bien y avoir une relation amoureuse entre eux. On aperçoit, furtivement encore, le bras de Bertrand dans le dos de la fille. Il la connaîtrait donc. Il nous reste deux pistes qui se recoupent : il serait son amant ou bien / et elle figurerait à elle seule le public féminin de Noir Désir. Le film de Richard S. semble d’ailleurs avoir été conçu pour la gent féminine, avec cette mise en valeur prononcée de Cantat et de son tempérament tourmenté et autodestructeur sans être brutal, ce caractère de rebelle à la bestialité douce. Il est certain que ce clip ne dispense pas de vérité mais bien une image du chanteur créée pour faire rêver les adolescentes, au demeurant un brin sophistiquées puisqu’il s’agit de poésie Romantique. Ce public (strictement féminin dans ce cas précis, j’insiste) l’accueille ici et le réconforte dans ses doutes et ses tourments, lui sourit et le serre contre son cœur. Le rapport à la femme est décrit par Candice Isola comme un « équilibre à l’extérieur de lui-même (le héros Noir-désirien) », une « alliée pour la recherche de la stabilité. 120» Cette jolie blonde sera donc la seule source de vie que le chanteur aura trouvé dans ce clip. Elle l’aura presque ressuscité. Pour conclure, on pourrait affirmer que ce public le tient en vie et le protège de ses pulsions destructrices. Mais cela reste sujet à interprétation. Et cela reste une vision.
Revenons sur Un jour en France. Dans le dessin animé, les fans apparaissent extatiques. Chaque apparition du faux groupe déclenche des regards emplis d’admiration et des envies de réajuster sa belle chevelure violette chez les filles. Bien spécifiquement, la personne qui fait mine d’assassiner Bertrand Cantat est une fille. La sexualisation de l’idole entre pleinement en jeu. La meurtrière représente l’appropriation ultime : en tuant son idole, l’admiratrice supprime définitivement l’objet de son désir à ses rivales. La plupart des films qui ont été mis en scène sur le thème du fan voient effectivement ce dernier cheminer jusqu’au meurtre.121 Le choix du Japon apparaît très judicieux puisque les jeunes stars de la pop y sont appelés « idols ».

Une autre facette de l’hystérie du fan féminin s’exprime justement par la caricature à peine exagérée de la jeune nippone trépignante. Une figure au demeurant effrayante lorsqu’elle se presse en masse aux portes de l’aéroport où se pose le vrai groupe. On a l’impression qu’elle va faire voler en éclats les cloisons de plexiglas. Il est particulièrement édifiant d’observer une telle violence au sein de la gent féminine. Il faut croire que la sexualisation de Bertrand Cantat provoque en elles bien des émois.
Pour rester sur ce personnage, le fan, féminin comme masculin, vit par procuration dans l’espoir de nouveaux fétiches. Par des réseaux mystérieux, il sait parfois mieux que quiconque où trouver le groupe. Réfugiés dans leur hôtel, les Noir Désir sont cernés par quelques jeunes Japonaises qui arpentent le trottoir devant l’immeuble, guettant leur sortie pour rafler un autographe, une photo, voire un objet en jouant d’audace. Laurent Rigoulet raconte comment le groupe est systématiquement sollicité de la sorte à la sortie de ses concerts : « A deux heures du matin (…), ils attendent la sortie de leurs sombres héros. De très jeunes filles qui ne veulent pas dormir, un garçon à catogan qui leur joue la sérénade. (…) Le groupe se montrant enfin , l'adolescent au catogan se lance, guitare en bandoulière, dans une version squelettique des Ecorchés , complainte ado : " Emmène moi danser, dans les dessous des villes en folie… ", lance-t-il à Bertrand Cantat, auteur de la chose , sorte de double rêvé. (…) Ces enfants au cœur de rimailleurs , ces fillettes amoureuses, sont partout. On les retrouve de soir en soir , sur la route, de plus en plus nombreux ,extatiques aux premiers rangs , confits à la porte des loges122 Ce dernier s’avère relativement lucide sur ces manifestations : « Agréable, mais on a l'illusion de vouloir contrôler ce type de débordement. (…) On ne fera rien pour les rendre encore plus fans .On ne leur apportera pas ce qu'ils demandent. Pas forcément. » Eux, peut-être, mais leurs clippeurs ? Henri-Jean Debon aurait eu tendance à affirmer son propre passé de fan en interprétant  son rôle comme celui de l’élaborateur d’une mythologie propre au groupe à laquelle le fidèle va puiser avec délectation.



    1. Le cadeau au fan : l’autre élitisme.


Henri-Jean Debon connaît son sujet : avant d’avoir été le réalisateur fétiche de Noir Désir, il comptait parmi leurs fans de la première heure. Il considère toujours les avoir abordés sous cet angle là jusqu’à 666 667 club. Il sait donc précisément ce qui fera plaisir au fidèle des Bordelais.
A ce sujet, je propose de citer ici le commentaire du vidéo-clip Aux sombres héros de l’amer rédigé par Hobiben sur son site consacré à la formation : « Les quelques apparitions du groupe sont bien en dessous de leur vraie attitude. Le coté rageur et sombre n'est pas trop accentué et de ce faite123, Noir désir passe pour un groupe de vieux amoureux de la mer joueur de guitares sèches. En faite ce clip est vraiment peut recommandable et je pense que le groupe ne l'apprécie guère plus que nous. »124  Inutile d’aller chercher plus loin, nous avons là l’avis d’un fan assez chevronné pour avoir dédié tout un site Internet à ses idoles, et assez malin pour avoir accordé cette place aux vidéos du groupe, ce qu’il est le seul à avoir fait de tous les sites consultés. Voilà maintenant son commentaire de Hoo-doo / En route pour la joie : « Ce clip est à coup sur le meileur que j'ai jamais vu. Il y en a des droles, des polemiques, etc... Mais celui là, il est franc, il est sincère et il semble nous dire,"Voila Noir Désir c'est ça, qu'avez vous a dire de plus ?". » On sent dans le contraste qualitatif une reconnaissance bien nette du travail de Debon. Ce dernier sait viser juste et envisage sa collaboration avec Noir Désir sous le biais de la générosité. Il sait ce qu’attend le fan puisqu’il attendrait la même chose à sa place. Pourquoi ne pas le lui donner ? Après le film littéraire et posé de Richard S, il révèle donc au public la fièvre scénique Noir Désirienne.
Debon entend bien parsemer ses vidéos de cadeaux de ce type. Déjà, saisir le groupe en live avec de nouvelles images en constitue un. Comme le souligne parfaitement Hobiben sur son site, ces extraits sont rares. A l’époque, on ne les trouve pas sur Internet puisqu’il n’est pas très développé, le groupe n’a sorti aucune vidéo officielle et ils ne sont pas diffusés à la télévision. Il ne reste qu’une seule façon de voir le groupe en concert : y assister. Debon offre ces images autant à ceux qui en sont incapables qu’à ceux qui l’ont déjà vécu. Pour les premiers, cela passe par la situation géographique. Noir Désir s’efforce de jouer dans des petits clubs un peu partout mais si le fan vit dans une zone rurale sans voiture, il n’a aucune chance d’y parvenir. Pour cette raison parmi tant d’autres, il recevra le clip de Debon comme un compromis agréable. Rappelons que le vidéo-clip a servi aux Etats-Unis à amener les artistes là où ils ne passaient pas. Amener jusqu’au concert à travers la petite lucarne représente, sous la promotion, une belle initiative. Quant à ceux qui l’ont déjà vécu, cela les renvoie dans leurs propres souvenirs de cette expérience. Ce n’est donc pas un hasard si Debon fait son entrée de cette façon et s’il ne proposera quasiment que des images de concerts par la suite.
Pour lui, le vidéo-clip doit briller par sa générosité. Sa conception du rapport au téléspectateur se base sur une phrase d’Antoine Vittez qu’il aime beaucoup : « Théâtre élitaire pour tous. » « Je pense qu’il y a des espaces dans lesquels on se balade, élitistes et très généreux, appuie-t-il. Le clin d’œil qui parle à un public proche de toi. (…) C’est de l’élitisme pour nos amis. » Dans ce sens, le clippeur aime beaucoup les films de James Bond et le culte et les rituels autour du personnage. Il s’est efforcé d’appliquer le même traitement aux Noir Désir en faisant de leurs apparitions ponctuelles des « images précieuses », filmées avec ce regard d’autiste qu’il revendique, et qui construit la mythologie du groupe sur des détails très précis.
Dans Tostaky (le continent), cela passe par cet angle si particulier du 3/4 dos. Très concrètement, il fixe la force morphologique du visage de Bertrand Cantat sous un point de vue atypique. On peut fixer ainsi Cantat jeter des regards singuliers en arrière, pas directement dans les yeux du spectateur mais dans une zone obscure que Debon assimile à son aura, « ce qu’on trimballe avec soi. » Comme le spectateur capte ces regards, on avancerait non sans humour que c’est le public qu’il trimballe et que cet angle créé un rapport très particulier avec lui. Au fil de la performance, les expressions du chanteur passent de l’inquiétude à la paranoïa, de la colère à la malice, ou comment un simple choix de mise en scène peut conditionner le jeu de l’artiste. Car ce choix lui confère une grande liberté grâce à laquelle il ne tourne les yeux vers l’écran que lorsqu’il en a envie. Ces regards, quelle que soit leur humeur, constituent le genre de cadeau dont nous parlions. Et le fan peut observer un large panel d’attitudes propres à son chanteur préféré.

Dans A ton étoile, le clippeur propose également les Noir Désir sous un angle très mythologique, en les filmant en gros plan, coupant leurs jambes et leurs oreilles de leur corps. Il récidive un peu plus tard dans Lost, lors de la séquence du petit-déjeuner. La démarche du gros plan procède en général d’une volonté de mise en valeur particulière. Cette mythologie permet au public de considérer de plus en plus les artistes comme ses amis, des gens proches de lui, dont il connaît les manières comme s’il les fréquentait.
Dans L’écran Post-moderne, Laurent Jullier présente le vidéo-clip comme une esthétique dite du « clin d’œil.125 » Dès ses débuts, la forme brève a brassé des stéréotypes à n’en plus finir, des images d’Epinal, des esthétiques empruntant à des modèles bien connus etc… Cette méthode joue la carte de la connivence avec le téléspectateur. En l’inscrivant dans un modèle culturel qu’il connaît, ce dernier se sent dans une sorte de confidence, dans quelque chose lui étant spécialement destiné, et voit alors l’artiste comme un ami sur la même longueur d’ondes que lui. Or, lorsqu’un ami fait de la musique, on se met en devoir de le soutenir, en achetant ses disques par exemple, ou en allant à ses concerts.

Pour « celui qui sait », les clips sont ainsi riches de nombreux détails qui auront échappé à d’autres. Pour le fan de la première heure, voir le chanteur assimilé à un footballeur dans Tostaky (le continent) sera parlant. L’autre ne fera pas la relation. Le fan saura saisir les mises en perspective des différents membres du groupe dans Un jour en France et Lost en fonction de leur véritable personnalité (Serge Teyssot-Gay respectivement en gourou de secte et en jogger, Denis Barthe en avocat et en bûcheron…). Le fan authentique partage sans doute également les influences du groupe et sera particulièrement ému des images d’outre-tombe du leader du Gun club, Jeffrey Lee Pierce dans A ton étoile.

Pour les autres, Debon les récompensera de leur fidélité à la fin du clip de L’homme pressé. Cette séquence reprend en effet formellement le dispositif de Tostaky (le continent) et le personnage manga d’Un jour en France. Le clin d’œil apparaît ici flagrant.


Mais Jullier soulève ce problème : sous l’obsession de « faire référence », le discours s’avère totalement creux. Si toutefois ce n’est pas le cas, la référence recouvre le sens auquel elle pouvait puiser et le discours disparaît. Dans Tostaky (le continent) par exemple, le plan du footballeur traduit le caractère offensif du texte de Cantat. Or le clin d’œil « Cantat footballeur » éclipsera cette dimension pour en rester sur la promotion pure et simple de son image. Pour ce genre de raison, le public n’aura retenu de L’homme pressé que Noir Désir singeant les boys band sans s’attacher à la signification profonde de ce motif. Debon en avait-il conscience ? « T’as toutes les couches et tu finis par en revenir a la première : c’est un clip pour un morceau de rock et basta, » déclare-t-il à ce sujet. Chacun tire donc ce qu’il veut du vidéo-clip et de sa richesse. Celui qui est prêt à aller au delà de la promotion, le passionné, le fan, est récompensé. Celui qui, inconsciemment d’ailleurs, en reste là, en sort également satisfait. Il faut croire qu’Henri-Jean Debon se permet le luxe de satisfaire tout le monde, là où Jacques Audiard, Alex et Martin ou Michel et Olivier Gondry en restent tout de même davantage à la première couche. On n’y voit qu’une simple question de choix, car la caution Noir Désir permet beaucoup pour un public contrasté qui en demande autant.



    1. Le vidéo-clip comme prolongement du processus scénique.


Henri-Jean Debon a estimé que la vérité de Noir Désir se captait essentiellement sur scène. Partant de ce rapport au public et des interactions qui peuvent se créer dans cet espace cérémoniel de la salle de concert, il a tracé une ligne dont le vidéo-clip est le point de fuite, à tel point que les images hors de la scène résonnent malgré tout de cette expérience. Nous allons examiner comment cette perspective s’articule.
Malgré le nombre d’images de concerts qu’il propose, Henri-Jean Debon a très peu filmé le public live. Dans En route pour la joie, aucun plan sur lui. Comme il l’analysait très bien, il a abordé le groupe avec le regard du fan. Ce dernier voue sa passion aux musiciens quitte à se nier lui-même dans ce processus. A la caméra, Debon estime, certainement inconsciemment, que filmer le public serait se regarder dans un miroir ; il n’y tient pas. Le public non plus d’ailleurs. Il s’agit là d’un rapport social déroutant où le public constitue une désindividualisation pour former une masse partageant son adoration de l’idole. Ce vidéo-clip n’est pas envoyé comme ceux qui vont suivre dans l’intimité d’une personne, mais reconstitue le public du concert à travers le téléspectateur. La moindre image de ce public n’aurait aucun sens dans ce système.
Dans Marlène, Debon prend de la maturité et se détache de son regard trop effacé. Il est vrai que cette vidéo, issue d’un album live, ne propose que quelques images de concert à la fin. Cependant, le réalisateur inclus cette fois ci les spectateurs dans le processus de la scène. Il faut dire qu’ils sont présents dans le morceau même, enregistré en direct, dans leurs cris hystériques lorsqu’ils en reconnaissent le début. Il saisit là l’occasion d’une blague visuelle, en assimilant les hurlements (féminins pour la plupart à nouveau) à ceux des passagers d’une voiture avant un accident violent. L’hystérie devient par ce biais l’expression d’une sorte de pulsion masochiste, où les filles, prêtes à défaillir, se laisseraient mourir pour leur idole. Les images de live y répondent beaucoup plus loin. On voit Bertrand, assez remonté, haranguer la foule violemment. On se demande s’il ne serait pas en train de les insulter, il semble cracher ses mots. Cette fois-ci, le plan d’ensemble permet d’inclure le public, masse informe et sombre d’où émerge des bras.
Dans le vidéo-clip d’Un jour en France,, le public du concert donné par le groupe version manga danse dans l’euphorie la plus totale. Cette fois-ci, il a d’ailleurs un visage : celui de la jeunesse, qui vit le spectacle comme un amusement. Une illusion au regard de nombreux articles de presse qui évoquent « un volcan », « des malaises », « une épreuve physique » autant pour le groupe que pour le public.

Cette utopie du concert, uniquement festif et convivial, permet d’isoler ce plan très important de la jeune fille qui abat Cantat avec un pistolet virtuel. Car au milieu des moutons se cachent des loups. Nous y revenons d’ici peu.

En ce qui concerne les moutons, Debon pose le constat désabusé d’un groupe au discours démagogique malgré lui. Les Noir Désir ont pris conscience de leur pouvoir et cherchent à l’utiliser à bon escient, en provoquant la réflexion de façon à sortir la jeunesse d’une certaine torpeur. Mais ils en tirent parfois des échos absurdes et doivent faire face à un nouveau conformisme. Ce comportement n’est pas nouveau dans le monde du rock. Jacob Thomas Matthews l’analyse dans Communication d’une star, Le sex symbol Jim Morrison aura été confronté à une attitude globale ignorant totalement son message artistique : « son succès grandissant, (Morrison) ne voyait devant lui qu’une foule de personnes identiques les unes aux autres, une masse d’êtres unis dans leur adoration et leur imitation d’une nouvelle idole. »126 On comprend mieux les images du groupe à la fin de Marlène. A l’époque de Veuillez rendre l’âme..., ils s’exprimaient déjà sur cet aspect de leur carrière : « En musique, il existe dès le départ une énorme contradiction : tu joues pour ton plaisir, Tu fais du rock et c'est tout. Et puis, un jour, tu fais du spectacle, tu attires l'attention. Le public te vole déjà une partie de ta liberté. »127 Aussi, les rockers s’efforceront constamment de ne pas se laisser emprisonner par cette demande du public, par exemple en bannissant Aux sombres héros de l’amer de leur répertoire. Ils chercheront toujours à évacuer cette fraction de spectateurs venus applaudir un single sans comprendre la démarche intégrale.

« L'idée de partage, de complicité, est essentielle à nos yeux. (…) Et avec notre véritable public, cette relation n'est pas un phénomène de surface. Ce sont les manifestations superficielles qui nous font peur. »128 Voilà pourquoi les fictions poétiques de Henri-Jean Debon ainsi que Tostaky (le continent) chercheront à atteindre le spectateur dans son intimité et non à la surface, malgré l’existence avérée de cette surface. « Je sais très bien qu’il y a des plans qui marcheront pour personne et qui marcheront pour d’autres… C’est une technique à perte et profits »129 confirme-t-il.
La séquence finale d’Un jour en France offre un peu au voyeur qui sommeille en chaque spectateur ce qu’il attend. En effet, le phénomène du fanatisme envers un artiste conduit à d’étranges pulsions. Aussi doit-on percevoir très sérieusement ce plan de la jeune fille qui « tue » Bertrand. John Lennon n’a-t-il pas été abattu par un fan détraqué ?

Sur scène, le groupe dégage une aura intense. Nous avions décrit cet événement comme une cérémonie. Bien davantage, Le creuset des nues utilise le terme de « sacrifice rituel »130. La musique et la violence des décibels prennent possession du chanteur (ou du guitariste, par exemple Jimi Hendrix ), devenu le chaman, et sa transe dite « noire » le conduit au sacrifice symbolique, qui le voit frôler la mort. Il s’agit de la syncope, dont En route pour la joie nous donne un exemple. Le public figure une communauté unie autour de la vision cathartique du meurtre fondateur. Pour expliquer ce terme, il faut remonter aux temps ancestraux où les rapports sociaux constituaient la seule loi des Hommes. La justice s’exerçait donc constamment en fonction de la communauté qui déchargeait tous ses malheurs sur une seule personne, sacrifiée aux Dieux pour recréer l’union au sein de la population. De là à être ce « martyr » d’Un jour en France, Bertrand Cantat est néanmoins reçu comme un symbole sur lequel exercer (ou plutôt exorciser) des pulsions de mort et de violence.

« Le public n'attend qu'une chose, que tu te fasses mal. Il veut quelque chose de violent, de sensationnel. (…) Ils veulent voir quelque chose de différent, quelque chose qu'ils ne verront pas dans leur petite vie de tous les jours. »131 déclare-t-il.

Henri-Jean Debon a créé le plan de la « tueuse » par rapport à une scène de ce genre que le chanteur lui avait racontée un jour. Mais il avoue lui-même avoir été témoin de manifestations de haine de la part de frêles jeunes filles durant les premiers concerts du groupe. Cette haine participe de cette hystérie qui conduit à menacer jusqu’à la sécurité des musiciens. Si le spectacle n’est pas assez sensationnel au goût de certains ou certaines, ils sont prêts à le provoquer. En ce sens, tout malsain qu’il soit, ce lien fonctionne à merveille entre le groupe électrisé sur scène et le public qui prend part active à la cérémonie. Bertrand Cantat serait vraiment en danger s’il n’était plus capable d’assurer le spectacle physiquement : la mort symbolique de la syncope deviendrait sous les coups du spectateur le lynchage du chanteur. Ainsi, lorsque Bertrand se jette dans la foule132, le public le rattrape rarement. « Ils m’envoient toujours par le fond »133 commente Cantat.
Le Guilcher affirmait que Noir Désir n’avait pas connu de problème de censure au niveau de ses vidéo-clips ; la violence y affleure pourtant, implicite mais d’une puissance terrible. Une puissance cathartique fort heureusement. A l’écran aussi, le groupe doit se faire mal. On veut y voir la mort et la violence.

Pour cette raison, le groupe est constamment victime ou auteur d’agressions. Dès son clip genèse, Bertrand Cantat manque de se noyer. Dans En route pour la joie, Debon filme une de ses syncopes ; il gît, inconscient, au milieu de la scène. A la fin de Tostaky (le continent), on jurerait qu’il s’électrocute. Dans Un jour en France, il se suicide (cette fois ci pour de bon, pas de demi-mesure chez Debon) tandis que Serge reçoit des tapes sur le crâne. Ce dernier n’a pas le temps de s’en remettre qu’il se fait lapider au début de L’homme pressé tandis que ses comparses évitent des jets de cocktails Molotov. Un peu plus tard, c’est Bertrand qui noie une ribambelle de petits enfants. Marlène lui avait déjà offert l’occasion de devenir l’agresseur en apostrophant violemment le public.

Lost constitue enfin l’apogée de la menace : Noir Désir, perdu dans une forêt en guerre, tache de la traverser discrètement. On pointe sur eux des lasers à longue portée et le spectacle qui s’offre à leurs yeux constitue cette fois la pire des agressions. Ils n’en sortiront pas indemnes ; un inconnu sautera sur Bertrand et le plongera dans l’eau froide jusqu’au cuir chevelu.
Dans la tradition Hébraïque, on sacrifiait un bouc pour délivrer la communauté du mal. Ce bouc portera plus tard le nom de Jésus-Christ, ou bien de juif, voire pourquoi pas de Jim Morrison ou de Bertrand Cantat. Avec Noir Désir et la collaboration de Henri-Jean Debon, le quatuor se fait figure expiatoire et place le public face à la vérité de son être : le mal existe en chacun. Dans cette perspective, le vidéo-clip se fait prolongement du processus scénique : cérémonie cathodique de la mise en danger, de l’agression, du meurtre et de la mort. Et la mise à mal du groupe constitue son propre rapport avec le public, car telle est la fonction du bouc émissaire : la (ré)génération du lien social par le sacrifice rituel d’une personne exclue de la communauté. Cantat mérite peut-être finalement bien son statut de martyr tracé au pinceau par Jean Paul Roy à la fin d’Un jour en France.


Le rapport au public de Noir Désir ne s’effectue donc pas nécessairement dans les deux sens. La médiation du groupe à travers le clip permet dans un premier temps de saisir comment s’articule cette relation, et comment peu à peu son image lui échappe.

Le fan se divise en plusieurs types. Comme le dit bien Henri-Jean Debon « C’est très compliqué de porter un regard lucide sur ceux que tu admires. » Au contact des bordelais, il a fini par rentrer dans cette catégorie, où il côtoie finalement peu de monde, et il a pu ainsi changer son regard et dénoncer ses propres travers à travers la représentation de ce qu’il était. Mais il n’a jamais pu cesser d’être généreux envers le passionné, l’interrogeant dans son exigence. Les échos lui auront donné matière à réfléchir : le fan ne peut, ne veut pas être lucide. Il a constitué un culte autour d’une image précise attribuée au groupe, il n’ira chercher dans les clips que les éléments lui permettant de s’y conforter. Je laisse à Philippe Le Guern le soin de conclure : « Le mythe venait d’en haut (…), le culte vient d’en bas, remonte vers les idoles et les œuvres qui apparaissent en partie construites par leurs consommateurs. (…) Il s’agit moins de se référer (aux œuvres et aux auteurs) que de désigner des pratiques dont ils sont le support. »134 Noir Désir deviendra par ce biais plus qu’un groupe de rock : une figure majeure de la scène culturelle française au tournant du millénaire. Pour clore cet ouvrage, il convient maintenant de dégager tout ce que cela implique.
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