Memoire de master arts et sciences de l’enregistrement





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date de publication29.10.2016
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à cause de la jeunesse elle-même. » commente Debon. Le groupe admet avec lucidité ses limites dans le consensuel, tout en exerçant une sorte de vengeance par l’image. En effet, cela doit être extrêmement frustrant de fournir des efforts vains.
Ils essayent de contrer ces effets pervers par le biais du miroir. En jouant la confrontation du boys band aux images qui défilent en arrière plan, ils tentent de mettre en lumière les ignobles procédés utilisés pour distraire le jeune spectateur. Au sens antique du terme, les jeux du Cirque étaient organisés pour distraire les Romains des problèmes de la Cité. Il s’agit d’un verbe qui a toujours eu une vocation politique. Ici, la danse plus ou moins sensuelle du groupe sert (faussement) à détourner l’attention des plans politiques qui défilent derrière. Ce dispositif permet ainsi de dénoncer (véritablement) la tendance de la jeunesse à se laisser abuser par des artistes creux, ce qui les éloigne de leur implication au sein de la société. En espérant que le coup de pelvis des danseurs aura été perçu à sa juste valeur.
Mais rien n’y fait. Le public ne voudra pas retenir la séquence du flûtiste d’Hamelin et ce qu’elle symbolise. Il ne voudra pas se voir dans le miroir. Il semble bien que l’image qu’il lui renvoie soit trop exacte pour qu’il l’accepte.

Le procédé de confrontation du boys band aura par contre marché au delà des espérances : en superposant les deux couches, le réalisateur voulait montrer comment la première cache la seconde. Il a visé tellement juste que la plupart n’ont pas tellement retenu la seconde. La majorité des spectateurs a gardé de ce clip le souvenir des chevaliers Noir Désir pourfendant les vilains boys band en les imitant. La dénonciation même des pièges tendus par les médias, par son incompréhension, est devenue un nouveau piège. Il faut croire que quelle que soit l’éthique et l’esthétique du clippeur, la forme brève est bien trop construite par un spectateur déjà lobotomisé. Il y a un véritable formatage mental quant à l’image. On nous a habitué à l’évidence superficielle et à l’esthétique ludique. Debon l’explique par une « cinéphilie moyenne » : « Le cinéma plébiscité aujourd’hui est très gentillet. Les formes clipesques sont plus faciles à avaler, déjà parce que ça va vite, ça dure pas très longtemps et puis ça permet de garder une passerelle avec le rythme télévisuel. Donc ça marche. Mais c’est bien connu, dès qu’un plan dépasse les 3 minutes… Y a plus personne. » La jeunesse perd peu à peu son sens critique de l’image. A partir du moment où la norme est établie, que faire contre l’assimilation passive par le spectateur ? Le clip n’est pas regardé mais survolé, et ce qu’il en reste demeure donc la surface promotionnelle. Presque tout est absorbé ; de quoi se sentir impuissant. Aujourd’hui, le support du DVD change la donne : les clips figurant dessus sont plus abordés comme une œuvre d’art à revoir autant de fois que l’on souhaite. Mais à la télévision, le clip se noie dans le flot télévisuel, même un objet aussi pointu que celui pour Noir Désir. Le spectateur attentif relève du passionné qui est prêt à rester éveillé la nuit. Mais il ne constitue qu’une poignée. Comme l’exprimait Bertrand : « Parfois, ça ne marche pas du tout ou tu as l'impression que ce qui est primordial et essentiel est peut-être perdu. » « Perdu », le titre de leur dernier single justement.
Le dernier film de la clipographie des Bordelais représente un peu cette fatalité que nous évoquions. La chanson et ses paroles constituent elles-mêmes d’emblée une sorte de réponse à leur image médiatique : « C’est la vie qui s’entête, acharnée au delà des images qu’on reflète. » Debon y marque l’opposition irrémédiable entre l’univers intérieur et vrai du groupe, symbolisé par des valeurs très simples comme le partage d’un repas en communauté dans cette petite maison de campagne, et l’univers extérieur, vulnérabilité au monde, chaos impitoyable d’une forêt nocturne en guerre. Evoluant dans cet univers, les musiciens voudraient préserver leur monde intérieur, donc regagner leur maison chaleureuse. Mais le chemin traverse désormais le front extérieur, sa violence, ses scènes d’horreur, ses menaces surtout. On pointe ainsi sur Cantat des lasers à longue portée. Un homme l’attaque dans la rivière et manque de la noyer. Dans l’orage de la nuit, immergé jusqu’à la taille dans un cours d‘eau vaseux, Cantat donne un signe de découragement en abattant ses poings rageurs dans l’eau tandis qu’on l’entend crier « I’m Lost ! ». Perdu, le groupe l’est loin de ses repères. On l’a enchaîné à cette image médiatique de groupe engagé et on l’a exilé loin de son univers intérieur. « Nous avons notre manière (…) de nous impliquer. (…) expliquait Cantat. On n’a pas la présence qu’ont les Zebda à Toulouse, (…) on a pas leur background associatif. Je ne suis d’ailleurs pas certain que ce soit bon pour l’artistique. Il ne faut pas tout mélanger. »147 Cependant, il ne faut pas nier la part de responsabilité des artistes dans cet engagement. Comme toujours, il s’agit de choix. En conséquences, ils se sont vus de plus en plus sollicités, jusqu’à être débordés.

La clipographie épousant ce thème part de Tostaky (le continent), où l’activisme s’exprimait davantage dans un radicalisme formel pour arriver à Lost, où le groupe a donc perdu le contrôle et s’est égaré. Il ne sait plus comment prendre position. Les paroles et la vidéo de A l’envers à l’endroit pointent également une atmosphère de défaitisme. Les chevaliers montrent un visage peu riant sur ce dernier album.
Lost entend répondre peut-être également aux autres clips sans Debon. La place de Noir Désir dans l’engagement social est bien connue ; un concert donné pour le syndicat de la CNT en constitue un des faits les plus significatifs. A l’envers, à l’endroit, disait Le Guilcher, épouse le discours du groupe à la perfection. Je dirais plutôt qu’il enfonce des portes ouvertes depuis bien longtemps. Pour preuve, il s’inspire beaucoup des Temps modernes de Charlie Chaplin. On connaît la condition de l’ouvrier et le dispositif du sample aurait davantage tendance à focaliser l’attention que les images elles-mêmes. De plus, malgré des connotations sociales effectivement évidentes, le texte de Bertrand Cantat contient quand même une touche d’espoir avec le lexique de la lutte (« tout envoyer enfin en l’air ») qui est omis dans le clip des frères Gondry. Un travail purement clipesque donc, qui ne s’élève pas assez à la hauteur du morceau initial et ne parvient qu’à relayer l’image d’une lutte convenue et sans âme. Alex et Martin ont également éludé la notion mystique positive du vent en tant qu’apaisement pour se concentrer sur la mort. Voudrait-on les Noir Désir vaincus ? Le sont-ils vraiment pour avoir permis la diffusion de ces vidéo-clips ? Une chanson comme Lost semble bien indiquer un déclin, mais pas un forfait, puisque Cantat y affirme : « I’m lost but I’m not stranded yet » (Je suis perdu mais pas encore neutralisé.)
Malgré l’acte terrible commis par Bertrand Cantat, le groupe ne sera sans doute jamais neutralisé. Ils laissent derrière eux une œuvre dense, gorgée d’humanité et d’aspirations utopistes. Pour preuve, la tenue politique du groupe, bien que souvent galvaudée ou mal interprétée, aura tout de même permis l’émergence en France d’une nouvelle génération d’artistes musicaux, nourris à l’éthique Noir désirienne. Nous achèverons donc ce dernier chapitre par un panorama des « enfants » de Noir Désir, et de la façon dont ils ont perpétué le discours de leur « père », notamment à travers la forme brève.



  1. Un Héritage : les « enfants » de Noir Désir


La musique naît toujours d’une envie. Cette envie est bien souvent suscitée par le travail des artistes écoutés en amont. Au même titre que Noir Désir aura eu besoin d’influences pour saisir guitares, baguettes et micros, la formation bordelaise, en ouvrant une voie unique dans le paysage musical français, aura dégagé le terrain pour toute une nouvelle génération de rockers et de chanteurs hexagonaux. Qui sont-ils et quel apport ont-ils reçu du groupe ? Comment ont-ils perpétué l’héritage de leurs aînés ? Cela se ressent-il au niveau du vidéo-clip ?
Les « petits nouveaux » ont parfaitement conscience de ce qu’ils doivent à leurs aînés. Le chanteur du groupe Déportivo, signé chez Barclay, déclarait par exemple : « Lorsque tu vois ce que fait Barclay tu sais pertinemment qu’ils le font pour le business mais grâce à un groupe comme Noir-Dés’ qui leur a bien montré comment ça pouvait fonctionner autrement, (...), tu t’aperçois que les mecs sont un peu au jus et te comprennent. »148 Deportivo, puisque l’on parle d’eux, se sont fait connaître en 2004 avec un album de 30 minutes à peine pour une douzaine de titres, principalement en français et un rock grunge filant droit au but qui n’est pas sans rappeler l’incandescence de Tostaky ou la fulgurance d’un Comme elle vient. L’écriture évoque également l’ellipse à la Cantat, avec un ton moins littéraire et encore plus désabusé. Doit-on voir un hasard dans leur signature chez Barclay ? Sûrement pas.
Ils ne sont d’ailleurs pas les seuls. Le collectif toulousain Zebda, auprès desquels Noir Désir s’est largement engagé, fait également partie du catalogue. Autour de Magyd Cherfi et des frères Amokrane, la citoyenneté se vit localement dans les quartiers Nord. La musique en devient rapidement son extension, et quelques artistes Gascons sont venus s’y greffer. En arabe, Zebda signifie beurre. Le nom du groupe joue sur le terme de verlan « beur » ou « rebeu », pour désigner un arabe. Son logo dessine un coq gaulois en caractères orientaux, qui se traduisent par : « l’Humanité… ma famille. Le monde… ma patrie. » Zebda revendique donc une identité française métissée. Sa musique s’y prête aisément, fondant folklores orientaux, lignes de basse reggae et guitares rock avec un chant engagé en français. « Faire de la musique, c’est un acte politique » déclarait Moustapha Amokrane.149 En 1995, le septet sort Le bruit et l’odeur chez Barclay. Y figure un invité de marque : Jacques Chirac, épinglé pour un discours raciste qui donne son nom à l’album et à la chanson éponyme. En 1999, les toulousains remportent tous les suffrages avec le tube de l’été, Tomber la chemise. Il s’agit d’une grande première pour un groupe au discours engagé. Cette chanson fait l’apologie de « tout ce que le béton a fait de meilleur », délaissant les clichés du hip-hop pour une Cité ouverte où personne n’est oublié. L’album Essence Ordinaire consacrera un style que la presse ne parvient pas à étiqueter. On ne peut pas prétendre que Noir Désir a éduqué Zebda ; ils se connaissaient bien mais ces derniers possédaient une longueur d’avance sur l’investissement du terrain. Par contre, les bordelais auront ouvert la voie chez Barclay, comme l’ont justement souligné les Déportivo. Et auprès du public, re-politisé, qui s’est réhabitué à l’alliance possible entre intégrité artistique et musique populaire.
La figure la plus incontournable demeure Louise Attaque. En 1998, ce quartet acoustique, signé sur un label très jeune, fait exploser les ventes avec un premier album éponyme proposant un folk rock rêche transcendé par un violon virevoltant. Cherchant à se démarquer, les musiciens, emmenés par le chanteur-guitariste et parolier Gaëtan Roussel, avaient eu l’idée de ne jouer qu’avec des instruments acoustiques. Noir Désir vient d’ouvrir les goûts du public avec 666 667 Club, la place est préparée pour que l’offensive Louise Attaque fasse des dégâts. En 18 mois, le groupe se hisse au niveau des meilleures ventes de l’année, à savoir Florent Pagny, Lara Fabian et la comédie musicale Notre Dame de Paris. En tout, ce sont près de deux millions de disques qui disparaissent des bacs, et 500 000 dans les pays francophones. Personne, pas même Noir Désir, n’a encore atteint ce score avec une telle formule. Ceux qui n’avaient pas été contentés par les grosses guitares rock trouvent ici la même droiture artistique et l’apologie de la simplicité et de la spontanéité, ce que l’on retrouve dans leur vidéo-clip genèse tourné par le vétéran Philippe Gautier (Marcia Baila des Rita Mitsouko c’était lui) J’t’emmène au vent.

Les paroles de l’album se retiennent en un clin d’œil et de nombreux fidèles les suivent déjà depuis bien longtemps. Le journal L’Humanité assimilera le succès des parisiens au « cri de la scène »150 : les jeunes, écoeurés de la « soupe » des boys band, se tournent vers les valeurs alternatives. Grâce à Noir Désir, il faut bien l’admettre, écumer les salles peut finir par aboutir désormais si l’on montre un peu de foi.

En réhabilitant le texte en français, Noir Désir aura donc fait du bien au rock mais aussi à la chanson, permettant le retour sur le devant de la scène d’une nouvelle chanson-rock. Christophe Miossec en constitue l’un des fers de lance. En 1995, il sort Boire, un premier album très cru et d’une profonde noirceur, supporté par un punk acoustique extrêmement dépouillé , sans batterie. Le texte, lui-même, est nu, dans un style assez verbal, il plaque une poésie urgente évitant l’emphase et les figures galvaudées sur un chant presque parlé. Informer que le second album s’intitulera Baiser suffira sans doute à donner une idée de l’esthétique de Miossec.
La liste est longue, on en aura jamais fait le tour. Tellement de formations doivent aux bordelais d’une façon ou d’une autre à partir de la seconde moitié des années 1990. D’une manière générale, Bertrand Cantat aura décomplexé nombre d’artistes qui hésitaient à chanter en français. Mieux, le français est même devenu une norme viable dans les maisons de disque et si l’on y a toujours accueilli avec une grande méfiance ce type d’artiste, Noir Désir a établi la confiance ; on en rechercherait même plus comme eux depuis 2003. A tel point que le chanteur des Dionysos, pour défendre Déportivo, affirmait qu’ils ne sont pas « les nouveaux sous-Noir Désir. » Le batteur ajoutait : « C’est tout juste si certains ne vont pas jusqu’à dire qu’il y avait une place à prendre. Mais leur place, elle est réservée, tu ne gares pas ta bagnole là, point à la ligne. »151

Politiquement, la ligne de conduite du quatuor représente un modèle du genre pour la nouvelle génération qui a appris à mieux faire ses choix. Les bordelais ont très bien compris que les préjugés sur les majors conduisaient les groupes à la résignation et à l’acceptation aveugle. Ils ont pour leur part placé leur volonté artistique au dessus, n’hésitant pas à affronter leurs premiers interlocuteurs chez Barclay pour imposer cette vision. C’est là l’héritage de Noir Désir, qui a permis de trouver une alternative aux immondes boys bands emballés comme des packs de lessive.
Concrètement, quel rôle a joué le vidéo-clip dans cet héritage ? Sur ce point, le champ se réduit considérablement, et nous permet de faire une sélection plus précise des héritiers directs. Par exemple, Miossec ne s’est absolument pas attaché à une image publique particulière, et encore moins à une image clipesque.

On peut délimiter cet héritage sur deux critères : Un discours plus ou moins politique ou radical à l’image ou bien très simplement la récupération des collaborateurs de Noir Désir. Henri-Jean Debon a ainsi réalisé des clips pour de nombreux artistes prétendants à l’héritage. Ceux qui constituent le plus grand intérêt sont ceux qui répondent aux deux critères. Par contre, depuis Bertrand Cantat, aucun des héritiers ne bénéficie de son charisme.
Dans cette démarche, les plus proches sont bordelais. L’auteur compositeur Thomas Boulard, après un premier album pop en demi-teintes, La vie presque, dissout Luke pour le reformer avec un ex-membre d’Eiffel (pour lesquels Debon a réalisé Te revoir.) Sorti en 2004, La tête en arrière manie une écriture poétique très proche de celle de Cantat pour une énergie directe du même acabit. Dans son premier vidéo-clip, Soledad, réalisé par Régis Roinsard, Luke se fait incruster sur les murs, slogan vivant, parole populaire livrée à chacun. Le clippeur joue de l’esthétique de ces mots laissés sur la pierre au regard du passant. Il extrait du texte quelques phrases qu’il met en valeur dans ce procédé. Elles trouvent ainsi, selon leur support, une double signification entre la chanson et le clip. Par exemple, dans les paroles, l’expression « Qui m’emportera » n’a pas tellement d’importance, mais à l’image, gravée sur le casier d’un ouvrier et augmentée d’un point d’interrogation, elle résonne comme une sentence amère et lasse. Cette incursion dans le monde ouvrier nous rapproche d’ailleurs de l’univers visuel de A l’envers, à l’endroit. Plus loin, « Crie juste pour voir » orne une boîte aux lettres où une main poste une enveloppe. On pense au poème de Paul Eluard : « Partout j’écrirai ton nom : Liberté. » Les paroles relativement hermétiques se cognent à ces murs où elles sont laissées comme un témoignage libertaire à l’Humanité. On y voit clairement l’influence de l’autre groupe bordelais.

Pour le single suivant, la Sentinelle, Luke travaille avec Henri-Jean Debon. On en revient au questionnement de la carrière de l’artiste : pour un clip live, il inaugure le tournage des balances du groupe. Cette sentinelle, politique dans le texte de Boulard, s’incarne simplement en cette femme qui écoute la bonne tenue du son avant le concert. Une de ces sentinelles du monde du spectacle à laquelle on ne rend jamais hommage. Debon continue à abattre les mythes : la musique, c’est avant tout un métier, et les balances font partie du travail. Quant au texte, il représente un peu celui que Bertrand Cantat n’avait pas écrit sur la mauvaise surprise du 21 avril 2002. Aux élections présidentielles, le premier tour, rappelons-le, avait opposé Jacques Chirac à Jean-Marie Le Pen. S’il subsistait encore un doute, Luke a pleinement récupéré l’héritage Noir désirien.
Déportivo sont les meilleurs amis de Luke, Dans leur clip genèse, Parmi eux, le trio joue l’autodérision du paradoxe soulevé par Noir Désir : figurer au catalogue de la plus tentaculaire major du monde de la musique. Cette femme qui arpente les rayons du Deporto-rama y trouvera une boîte de soupe Déportivo, labellisée Universal. Le clin d’œil est flagrant.

Si les rockers girondins ont su réinjecter un peu de chaleur humaine dans les rapports professionnels liés à la musique, le trio de Bois D’Arcy a bien reçu le message. Dans le clip suivant, 1000 moi-mêmes, ils vont à la rencontre du bal des anciens de la petite commune de Corlay, y assurant une prestation sur laquelle les vieillards rebondissent et choisissent de valser. Le réalisateur Christophe Acker propose un concept visuel autour du refrain : « Ce soir mon amour valse et danse. » Mais contrairement à ce que le clip pourrait laisser croire, ce ne sont pas les anciens qui se sont pliés au rock mais l’inverse. Tandis que les haut-parleurs diffusaient des javas durant le tournage, le trio, oreillettes à l’appui, s’efforçait de livrer sa performance rock’n’roll devant un parterre de danseurs de musette. « Le clip c’est pas forcément ce qu’on préfère faire alors on essaye de se marrer, déclarait le chanteur. »152 Dans l’introduction de la vidéo, on aperçoit effectivement le chanteur, valsant avec une cavalière bien plus âgée que lui. En toute spontanéité.
Si leur genèse vidéo les présentait comme une bande de copains musiciens lâchés en pleine nature, Louise Attaque, cultive alternativement une plume assez noire et plus intimiste, ce qui leur vaut de collaborer avec Jacques Audiard pour Ton invitation. En bon clippeur, il érige une idée forte : celle d’une blague pince-sans-rire sur le refrain « J’ai accepté par erreur, ton invitation. » Voilà donc le groupe devant une scène de ménage qui se règle sur un ring de catch. La femme porte un tatouage Louise. Visuellement, Louise attaque, donc. Ce calembour peut sans doute sembler mauvais dit ainsi, mais il n’en laissera pas moins un impact chez le téléspectateur. Ce type de promotion ne sera sans doute pas complètement étranger à leur succès fracassant.

Par la suite, leur imagerie s’affinera sur le deuxième album. On les verra peu à l’écran. Dans L’intranquilité, la cavalcade des débuts s’efface dans une errance urbaine, entre ennui et grisaille, dont les images en 16 mm, prises à la volée dans la rue ou de la fenêtre d’un tramway ne sont pas sans rappeler la technique de Debon. Le clippeur joue également sur les raccords des regards des passants anonymes pour mettre en images les paroles : « Des regards se croisent et se fuient. » Une vidéo très réussie qui retranscrit parfaitement l’atmosphère morne de la chanson.

Puisque l’on parle des paroles, la prose de Gaëtan Roussel navigue plus du côté de la chanson que du rock, puisant beaucoup à Jacques Brel, et chantée avec une voix rauque. Malgré tout, elle se rapproche de celle de Cantat par cette dimension parfois hermétique, qui évoque une ambiance sans la décrire précisément.

L’influence de Debon transparaît davantage encore dans le premier single du troisième album. Après une longue séparation et divers projets indépendants, le groupe se reforme et part dans une longue tournée sur les cinq continents. Siraj Jhaveri propose donc un panorama des différents lieux visités, faisant défiler ces images en arrière-plan des silhouettes des musiciens. On repense immédiatement à Tostaky (le continent) – ( confère annexe 2) ; il est question de rapport au monde à travers des rushes emportés pendant la tournée.

Inévitablement, Louise Attaque finit donc par rencontrer Henri-Jean Debon pour Depuis toujours. Un thème qui lui parle, bien sûr, et qui lui permet de refaire appel à des images ancestrales. Le clip commence par la pulsation originelle de la vie, sous la mer, puis passe de la nostalgie du feu de camp à la chasse à cour, de la nuit au jour, de la comédie humaine à la musique primitive, jouée à la guitare et aux percussions dans le désert. Cette chanson lui permet un peu de s’essayer à une esthétique relativement apaisée pour laquelle il n’était pas encore prêt au moment du Vent nous portera. Il n’en délaisse pas moins la technique impressionniste, qui correspond également bien à la prose de Gaëtan Roussel, preuve que Bertrand Cantat est passé par là.
L’œuvre de Henri-Jean-Debon se situe parfaitement dans la continuité de sa collaboration avec Noir Désir. Il continue à proposer des images qui ne laissent jamais indifférent, comme cette magnifique princesse métisse en gros plan, qui se révèle, en desserrant, une prostituée très dénudée sur le bord de la route. Il continue à désamorcer l’overdose d’images spectaculaires en les détournant à son profit, comme cet incroyable chute du clip réalisé pour Dionysos, Song for Jedi. Debon y résume toute l’Histoire de la civilisation Américaine en s’appropriant images d’archives et extraits de films Hollywoodiens, pour déboucher sur ce que l’on croit être le 11 septembre 2001. En réalité, il ne s’agit que du crash d’un minuscule ULM sur un immeuble New-yorkais. Il rend hommage à la pauvre victime, dont des images autrement plus connues empêchent désormais de célébrer la mémoire. A moins qu’il ne s’agisse d’un canular ? On ressent un peu cette chute comme un élément qui fait du clip entier une sorte de plaisanterie ludique, à l’image des paroles légères de Dionysos.

Il se permet également de diffuser les rushes d’une caméra amateur sur le tsunami du 26 décembre 2004. « Dis est-ce que tu penses qu’il faut s’arrêter là ?» chante simultanément Gaëtan Roussel. Faut-il s’arrêter au spectaculaire ? Il ne s’agit après tout que d’une force de la nature en action, et les hommes sont bien forcés de reconstruire, et ce « depuis toujours », comme l’indique le titre de la chanson. Il ne faudrait pas oublier ses racines sous prétexte que l’on vit dans la civilisation des médias indique-t-il. Il ne faudrait pas croire que l’on contrôle la nature. Il faut arrêter de stigmatiser par l’image les victimes des catastrophes naturelles. L’Homme doit reconsidérer son rapport à la nature et à sa culture primitive. L’Homme doit réapprendre ce qu’est la vie.
Ce type de discours, Henri-Jean Debon est le seul à le proposer en France. Avant ou après Noir Désir, cela ne change rien, le vrai radicalisme est absent de la forme brève. On ne retrouve de l’héritage de Noir Désir que des éléments de son discours récupérés et assimilés par les artistes. « C’est plus important pour ces gens là d’être dans la démonstration politique, par exemple du soutien à telle ou telle cause, que par ce qu’ils font eux-mêmes, artistiquement, d’être dans une virulence politique. » commente Debon. Zebda, Miossec et Dominique A constituent dans ce sens une exception, dans la mesure où ils ont vraiment travaillé sur la forme et leur propre discours avant de considérer le rapport au public acquis. Mais ils n’ont pas tellement développé l’image parallèlement. Les autres restent ancrés dans les « formes établies, » qu’il s’agisse de Déportivo ou Luke. Seuls les Louise attaque ont dans leur clipographie un travail véritablement formel, L’intranquilité, dont Debon ne soit pas l’auteur, mais qui épouse son regard sur la nature humaine. Je n’ai d’ailleurs pas pu retrouver le nom de son réalisateur.

Noir Désir n’a donc pas révolutionné la forme brève. Il a simplement rencontré un réalisateur qui en avait envie. Leur rencontre aura produit des œuvres atypiques et historiques dans ce domaine ravagé par le goût pour l’idée bien sentie et les images spectaculaire.

Pour quelles raisons la génération Noir Désir a-t-elle travaillé avec Debon ? Par exemple parce que certains ont signé chez Barclay à leur suite, où on leur a logiquement proposé de récupérer le clippeur. Pour d’autres, parce que faire concevoir son image par le même qui s’occupait de celle de leur modèle représente sans doute un privilège à leurs yeux, voire même un symbole. Les derniers, enfin, auront reconnu dans son éthique une possibilité de proposer quelque chose de différent sur le socle télévisuel, quelque chose d’authentique et de vivant, indépendamment de Noir Désir. Si les groupes sont incapables de défendre un discours politique par l’image, il est un réalisateur qui sait le faire. Plus que jamais, il s’agit d’une question de choix, tout comme Noir Désir a effectué les siens.

Malgré les meilleures intentions du monde, Noir Désir reste une famille humaine, donc sujette à l’erreur.

Le groupe a fait l’apprentissage de la starification et de ses dérives, et on peut affirmer aujourd’hui qu’il aurait pu prendre beaucoup plus de mesures pour s’en protéger. Mais la gentillesse et la générosité des membres ne les poussaient pas à violenter le public. Le phénomène est donc vite devenu incontrôlable et ils ne sont arrivés qu’à des compromis plus ou moins satisfaisants en fonction du travail fourni.

La médiation du groupe s’est effectuée autour de la diffusion d’une image publique, à laquelle les vidéo-clips de Henri-Jean Debon auront contribué dans les premiers temps, par leur caractère hors norme, puis essayé de résister, mais en vain. Il aura essayé pour cela toutes les techniques, de l’attaque directe de Tostaky (le continent) au second degré et à la parodie de L’Homme pressé et Un jour en France, pour finir abattu dans Lost. Il aura mis les spectateurs face à un miroir, aura occulté la véritable image du groupe derrière des déguisements ponctuels pour mieux la révéler… Tout cela en vain.

Il faut se rendre à l’évidence : la forme brève est formatée à la promotion. Malgré ce qu’il a accompli, elle ne parle qu’aux masses, et que de désir de possession. Non que Debon se soit refusé à jouer le jeu de la promotion ; il affirmait lui-même que le rock doit faire le « hold-up ». Mais le clippeur, et à travers lui le groupe, voulaient atteindre le public dans son individualité et son intimité. Il a très certainement réussi, mais pour combien de moutons ?

La relève a donc été prise par une nouvelle génération d’artistes, parfois véritablement nés de Noir Désir comme Déportivo, Luke ou Louise Attaque mais surtout, ayant suscité l’intérêt parce que le chemin avait été balisé par les bordelais. L’héritage de Noir Désir se véhicule dans leur image à travers le relais de leurs discours politique et humain. Mais le radicalisme formel ne s’y perpétue qu’à travers le travail de Debon. Ce dernier, plus qu’un réalisateur de vidéo-clip, constitue un des derniers ambassadeurs de l’émancipement de la forme brève vers une forme moins démagogique et consensuelle, moins représentative d’un monde qui ne sait plus regarder ses artistes autrement qu’en produits médiatiques. La vie de l’image est en danger, tout simplement.
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