Memoire de master arts et sciences de l’enregistrement





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Conclusion

Le rock’n’roll est né du star-système et a ensuite engendré le vidéo-clip. Ce ne sont pas des motivations innocentes mais bien la création d’un marché qui en furent à l’origine. Le clip traîne depuis son plus jeune âge ce bagage encombrant qui l’empêche de s’émanciper. Cependant, cette émancipation ne signifierait rien, puisqu’il est irrémédiablement lié au rock et aux Industries de la Culture. Le développement de la forme brève dépend donc autant des clippeurs que des artistes musicaux. Si une loi demeure dans ce domaine, c’est bien celle-ci : un clippeur peut rater un film pour une belle chanson, mais il est rare que l’inverse se produise. Les chefs d’œuvres s’érigent fréquemment autour de figures musicales talentueuses.

Lorsque le groupe allie le talent à une trajectoire humaine et artistique aussi unique en France que Noir Désir, on peut s’attendre à voir l’histoire de la forme brève marquée de pierres blanches.
Les deux parties n’étaient pas spécialement faites pour s’entendre. Les Noir Désir ont choqué beaucoup de gens au début de leur carrière. Ayant gagné leurs premiers fans sur scène, ils sont passés à « l’ennemi » en signant sur la major Barclay pour leur disque de baptême Où veux tu qu’je r’garde. Le milieu musical bordelais s’attendait davantage à les voir rejoindre les rangs du rock alternatif. On a donc crié à la trahison et imaginé une chute imminente.

Mais le quatuor est de ceux qui savent dire non. Chez Barclay, on s’étonnait des conditions qu’il pouvait imposer, cependant, en vertu de son potentiel on guettait les résultats. A la sortie du premier album, Veuillez rendre l’âme (à qui elle appartient), les bordelais ont dépassé les meilleures espérances ; Il faudrait désormais s’y faire : quelques rares artistes ont la prétention d’allier disque d’or et qualité artistique.
Il ne faut toutefois pas non plus voir les membres comme des croisés. En tant que musiciens, ils souhaitent porter leur musique au plus grand nombre, ce qui a justifié le choix de Barclay. Le label leur a donné ses moyens, ils ont refusé certaines choses qui ne correspondaient pas à leur éthique, mais pas le vidéo-clip. En regard de leurs convictions mystiques sur le vol de l’image, cela semble bien étrange. Ils y ont peut-être trouvé un compromis satisfaisant qui leur permettait de passer à la télévision sans s’y rendre ? Si l’on revient sur Aux sombres héros de l’amer, le film leur a permis d’acquérir du pouvoir au moment où ils en avaient besoin : jeune groupe, ils devaient manifester leur existence auprès de tous, créer le « buzz » comme on dit aujourd’hui.
Cette première expérience aurait sans doute été la dernière s’ils n’avaient pas connu Henri-Jean Debon. Ce dernier les aura agréablement surpris à travers ses publicités muettes, lui permettant de passer au clip avec eux. Dès lors, ils auront entamé une collaboration qui allait faire date dans l’histoire de la forme brève.
Dès le premier, Debon les a traités avec respect, pour ne pas dire dévotion. Lui-même fan du groupe, il ne pouvait que livrer une image authentique quoi qu’un peu idéalisée de ses amis. Un clip live donc, pour susciter l’envie d’aller le découvrir là où il est le plus efficace et sincère : sur scène.

Il aura fallu rapidement questionner la place de chaque membre au sein de l’imagerie Noir désirienne. Quoi qu’on en dise et même si cela agaçait l’intéressé, Bertrand Cantat apparaissait inévitablement beaucoup, proclamé leader charismatique et auteur interprète, incarnation du « sombre héros » évoqué dans le premier tube éponyme. Le clippeur aura voulu rendre avec justice son portrait, sans occulter les zones d’ombre, qui font également la force du personnage en pleine lumière.

Il n’évacuera jamais pour autant les autres membres, gravitant autour de Cantat mais traités avec le même respect. Richard S n’avait pas brillé par cette qualité auparavant.

Au lieu de travailler sur une base fixe, Debon aura établi des images multiples d’un groupe qui se veut insaisissable. Il se sera évertué à mettre en place des mythes pour ensuite les désamorcer afin de trouver la couche la plus profondément enfouie mais la plus réelle : une fratrie conviviale et très humaine.
Noir Désir s’est singularisé de ses compatriotes musiciens par une invention de forme : celle d’un rock français enfin délimité par des contours précis. Ils ont naturellement puisé au meilleur du blues et du punk anglo-saxon, sans oublier l’influence incontournable des Doors. Bertrand Cantat, féru de poésie et de littérature romantique, aura apporté l’élément magique : une plume ni trop précieuse ni trop prolétaire, un juste équilibre entre les valeurs de la sous culture et le patrimoine Européen. L’écriture s’est affinée au fil des albums, ce qui ressort dans la clipographie, avec une tendance stylistique progressivement très éclatée et diffuse. Pour illustrer ce type de chanson, Henri-Jean Debon a adapté sa propre écriture scénaristique pour un travail formel relativement inédit. L’éclatement scénaristique, s’il est quasiment une constante dans le clip, ne va jamais tellement au fond des choses mais sert simplement à embrayer les images. Debon, lui, en a fait une technique impressionniste lui permettant de poser des touches de sens visuel poétique et politique. Les autres collaborateurs auront eu beaucoup de mal à rendre toute la complexité des textes, et les auront bien souvent trahis en n’en choisissant que des bribes. Le but se situait également là en quittant Debon : tester la parole sous d’autres caméras. Nous aurons réalisé à quel point, bien au delà du sens, le texte se justifie par des valeurs mystiques impliquant le langage métaphysique, et que son expression est une célébration de la vie et de l’Homme. Peut-être que ces convictions n’ont pas touché les autres réalisateurs comme elles ont touché Debon ?

Noir Désir aura également, à travers certains textes, adapté une conscience citoyenne dans le rock hexagonal et réinventé l’engagement politique. Nous aurons vu comme le vidéo-clip s’accorde mal à ce discours. Le pouvoir des mots et celui des images sont différents. Lorsque le texte devient trop explicite, l’image doit s’en éloigner pour mieux le protéger.
Dès lors, les collaborateurs s’attaquant à un morceau sont libres de leurs choix, mais chaque choix, lorsqu’il s’agit de Noir Désir devient politique. Braver l’intégrité d’une chanson, c’est la trahir et manquer de respect au groupe. Henri-Jean Debon a une approche très radicale de la chose, peut-être même plus que le quatuor lui-même. Au sein de notre corpus, il est le seul à se réclamer explicitement d’un certain cinéma français, défendant cette esthétique au sein même de son travail. En dehors des considérations normatives de la majeure partie de la profession, il n’estime pas devoir se soumettre à l’étalonnage tel que pratiqué par MTV, ni se plier à des effets gratuits sous prétexte de réveiller le téléspectateur. Il a identifié le clip comme un langage visuel pour accompagner une chanson, et rien ne le force à se soumettre à quelque critère que ce soit si la chanson elle-même ne l’impose pas. Son éthique ? la « surrécoute » du morceau et l’égalité de ses éléments. Le problème de cette « technique à pertes et profits » est que la « surconnaissance » de l’artiste et du morceau conduit Debon à des clips parfois confus, dont il est très difficile d’établir le rapport avec la chanson. Mais tout comme Noir Désir a installé un style d’écriture particulier, le clippeur a suivi l’exemple à l’image. Et tout comme Bertrand Cantat ne prône pas le sens primordial, il garde lui-même une part de mystère.
Effectivement, le radicalisme de Debon dépasse celui de ses amis. Ces derniers n’hésiteront pas à s’éloigner de lui pour aller chercher une autre approche auprès de Jacques Audiard. Lorsque l’on compare les travaux des autres collaborateurs à celui de Debon, il semble que les Noir Désir accordent au sein de leur carrière une place relative à la forme brève. Si c’est le métier de leur réalisateur fétiche, pour eux, elle fait partie intégrante du processus de promotion qui régit leur image. Ils n’ont apparemment pas conscience du pouvoir du clip. Du reste, ils n’ont jamais été portés sur le visuel, bien qu’ils recherchent tout de même de la force dans ce domaine. Ils préfèreront toujours déléguer ce travail à des amis.

Le vent nous portera, par exemple, s’est inscrit dans la démarche de promotion de l’album Des visages, des figures. A l’amorce d’un virage aussi sec, le groupe a estimé malin de manifester le changement en amont. Pour eux, chaque projet artistique se décide à partir d’une rencontre. Ils ont donc rencontré Alex et Martin, ainsi que Jacques Audiard plus tôt et Michel Gondry plus tard. Ils admettaient par la suite eux-mêmes que malgré l’émotion que dégage l’histoire de l’enfant, l’image est un peu trop propre. Qu’à cela ne tienne, le pouvoir du groupe est tel qu’il ne craindrait plus d’être menacé par ce genre d’objet, surtout s’il n’y figure pas.
De fait, le clip a-t-il eu du pouvoir sur leur carrière ? On peut affirmer que celui de Aux sombres héros de l’amer en a eu, puisqu’il a initié l’imagerie Noir désirienne à la télévision. Celui de Tostaky (le continent) aura également constitué un morceau de bravoure avec la transe de Bertrand Cantat de 3/4 dos sur fond de déluge sonique et d’images mentales. Ces aspects là, les fans les connaissaient des concerts, mais le vidéo-clip sert autant à agrandir le public qu’à le conforter. Or quand le public se met à devenir décevant, le clip se met en devoir de l’apostropher. Cette stratégie aura été développée par Debon lorsque le groupe aura commencé à souffrir d’une assimilation conformiste de son discours. Encore une fois, c’est bien une méthode propre au clippeur fétiche des bordelais. Il s’agit d’une sacrée audace que d’administrer une correction visuelle au spectateur Roi.

Hélas, le système est parfaitement installé. A la ville comme à l’écran, les efforts du groupe et du réalisateur seront vains. La jeunesse, transie d’amour, est vraiment prête à suivre Cantat, le flûtiste de Hamelin jusqu’au fond du fleuve. Pour une fois, elle ne se verra pas dans le miroir télévisuel alors que ce dernier lui renvoie toute la journée un reflet magnifique. Ici, il serait presque insultant. Mais le jeune spectateur lambda peut-il s’imaginer que son attitude blesse l’intégrité de son idole ?

Le discours artistique a été déplacé et la musique a été reléguée au second plan de la personnalité publique. Vu le nombre de générations qu’a fédéré à des époques différentes la bande à Cantat et le public hétéroclite qu’elle aura touché jusqu’à sa chute, on est en droit d’espérer que les signes envoyés par Noir Désir à travers ses vidéos auront bien été reçus par quelques uns, et qu’ils en auront tiré une émotion particulière. Peut-on rester indifférent à ce plan des généraux chinois, les mains sur leurs épaules dans A ton étoile ?
La nouvelle génération musicale aura donc gardé de l’imagerie de ses modèles ce discours relativement galvaudé de rébellion, parfaitement approprié par le système aujourd’hui. Noir Désir regrettait d’être réduit à cette mauvaise interprétation. Les quatre compagnons n’ont jamais demandé qu’à pouvoir faire acte d’existence et donc de lutte à travers la création musicale. En cela, des groupes comme Luke ou Louise Attaque ont bien pris le relais.

Je ne pense vraiment pas que le vidéo-clip leur ait fait du mal à ce niveau, tout du moins entre Tostaky et Des visages, des figures. Le clip de Tostaky (le continent) célèbre une rencontre au sommet entre un des meilleurs groupes de rock français et un clippeur pour le moins atypique parfaitement indiqué pour leur discours. Il n’a pas d’autre prétention que de servir la chanson au mieux bien qu’il utilise des voies inhabituelles pour ce faire.

Le clip aura d’abord présenté toute l’énergie et la poésie dégagée par le groupe, entre des performances fiévreuses et des fictions poétiques. En cela, il aura parfaitement répondu aux critères de la promotion tout en développant un véritable discours formel parallèle à celui du groupe, voire plus radical même. Puis il se sera constitué un allié dans le combat du quatuor pour son intégrité.

En allant voir d’autres collaborateurs, Noir Désir aura mis en valeur la singularité de la démarche de Henri-Jean Debon. En effet, les autres n’auront su faire du clip qu’un relais le plus souvent incomplet de l’œuvre. C’est là toute la portée conventionnelle de la forme brève et c’est ainsi que Debon soulève un intérêt remarquable. Il se sera nourri de l’œuvre Noir désirienne tout en proposant à l’écran un champ de problématiques pertinentes sur le star-system et plus généralement, sur la civilisation de l’image – spectacle. Puisque la promotion autorise toutes les dérives, elle peut bien également permettre l’émergence de l’auto-contestation. Noir Désir aura constitué pour Debon une école unique de pensée et de rapports humains et artistiques. Cela lui aura permis d’accéder à la télévision, où il aura pu alors porter la résistance au cœur même de la machine.
Noir Désir, pour sa part, en tire quelques images fortes définitivement inscrites dans la mémoire collective. Pour le peu d’importance qu’il lui accordait effectivement, la forme brève aura surtout été le terrain d’une collaboration humaine d’une très grande richesse. Dès lors, il n’y a plus le moindre paradoxe : Noir Désir est un groupe de rock très populaire, il se doit de laisser des clips derrière lui mais pas n’importe comment et pas avec n’importe qui. En déléguant ce travail à Henri-Jean Debon, puis à d’autres, le quatuor aura prouvé à quel point le clip, dans son apparente artificialité, devient passionnant et généreux s’il est confié à la bonne personne.

Bibliographie et Webographie
Ouvrages :


  • Noir Désir, tout est là, Sebastien Raizer, éditions Camion Blanc. 2004.

  • Noir Désir, Marc Besse, éditions Librio, collection Librio musique, 2003.

  • Noir Désir, Le creuset des Nues , Candice Isola, éditions Les belles lettres, collection « Cantologie », 2004, Paris.

  • Noir(s) Désir(s), H.M., éditions Verticales, 1999.

  • Armand Gatti – La poésie de l’étoile, Claude Faber et Armand Gatti, éditions Descartes et Cie, 1998, Paris.




  • Le rock, Star-système et société de consommation, David Buxton, éditions La pensée sauvage, 1985, Grenoble.

  • Communication d’une star - Jim Morrison, Jacob Thomas Matthews, éditions L’Harmattan, collection Communication sociale, 2003.

  • Sur l’air du temps – 30 chansons qui ont changé la France, Mathias Goudeau et Patrice Tourne. Editions JC Lattès. 199, Paris.

  • Encyclopédie du rock français, sous la direction de Gilles Verlant, éditions Hors collection. 2000, Paris.

  • La France de Zebda – 1981 – 2004 – Faire de la musique un acte politique, Danielle Marx-Scouras, éditions Autrement, 2005, Paris.

  • Séries et feuilletons T.V. – Pour une typologie des fictions télévisuelles, Stéphane Benassi, éditions du Céfal, 2000, Liège.

  • L’écran Post-Moderne, Laurent Jullier, éditions L’Harmattan, collection Champs visuels, 1997, Paris.

  • Les cultes médiatiques : culture fan et œuvres cultes, sous la direction de Philippe Le Guern, éditions Presses Universitaires de Rennes, collection Le sens social, 2002, Rennes.

  • Les Etats-Unis et l’Amérique Latine, Marcienne Rocard et Isabelle Vagnoux, éditions Presses Universitaires de Nancy, 1994, Nancy.

  • Le rêve, la transe et la folie, Roger Bastide, éditions du Seuil, 2003, Paris.

  • Le Dictionnaire des Littératures de la Langue Française, éditions Bordas, Paris, 1987

  • Ecoles, genres et mouvements au Cinéma, Vincent Pinel, éditions Larousse, 2000, Paris.

  • Les stars, Edgar Morin, éditions du Seuil, 1972, Paris

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