Memoire de master arts et sciences de l’enregistrement





titreMemoire de master arts et sciences de l’enregistrement
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II Noir Désir à l’Ecran

Puisque Noir Désir a tourné des clips, il convient de s’assurer qu’ils correspondent bien à leur personnalité. Simple exercice de promotion de l’artiste, le clip a une fonction basique : pousser le jeune consommateur à acheter l’album de son idole représentée. Pour cela, tous les moyens sont bons. Comment Noir Désir a-t-il été traité à l’écran ? Ils avouaient conjointement dans une interview avoir peur de se faire « voler (leur) image » ? Fut-ce le cas ?



  1. Bertrand Cantat et Noir Désir


Une formation rencontre souvent le problème d’être réduite à son chanteur. Les anglo-saxons, outre le terme de « leader », utilisent aussi le mot « frontman ».34 Dans un groupe emmené par quelqu’un d’aussi charismatique que Bertrand Cantat, on peut se demander si les autres musiciens n’ont pas été oubliés à l’image.



    1. La genèse : Aux sombres héros de l’amer


Il est toujours intéressant (et logique) d’aborder la carrière d’un groupe à travers son premier vidéo-clip. Nous avions vu l’année dernière comme la mise en images du premier single de –M-, Machistador, posait d’emblée les intentions et l’esthétique du jeune talent prêt à exploser.

Aux sombres héros de l’amer est donc la genèse de la mythologie de Noir Désir. En vertu de ces termes un peu emphatiques, nous devons considérer la clipographie d’un artiste comme une sorte de recueil de contes et légendes. C’est toute une imagerie que le vidéo-clip recycle, et qui puise ses sources dans les mythes et mythologies ancestrales le plus souvent, quand ce n’est pas dans la culture moderne. En tout cas, définitivement populaire. La vidéo-musique est issue du cinéma de Méliès, celui de la magie, du rêve et du divertissement, et non de celui des frères Lumières. La star est une résurgence des héros inscrits dans la culture populaire et les lieux communs, familiers du spectateur. Ce dernier n’est conditionné qu’à deux choses : adhérer à son univers et désirer l’artiste. La main ira ensuite automatiquement au porte-monnaie.
Pour en revenir à la chanson des bordelais, elle est extraite de leur premier album Veuillez rendre l’âme (à qui elle appartient). Déjà, le groupe draine un public conséquent qui vient assister à des cérémonies plus que des concerts, dont Bertrand Cantat est le chaman. Le charisme qu’il déploie n’est certainement pas étranger au succès croissant de la formation. De quoi se régaler pour un réalisateur de vidéo-clip.
Nous sommes en 1989. On arrive au bout de la première décennie d’existence du vidéo-clip. Jean-Baptiste Mondino tranche avec le montage épileptique et commence à poser les bases de son esthétique. Pour rappel, filmer des musiciens revient à filmer leur performance musicale autour d’une idée visuelle forte. Cependant, la forme brève ne s’est pas encore débarrassé de ses complexes d’Œdipe vis-à vis de son cinéma paternel. Aux sombres héros de l’amer est donc une fiction mettant en scène la noyade du chanteur de Noir Désir et son sauvetage (les héros ne meurent pas). Autour de cet évènement gravitent plusieurs personnages. D’abord les musiciens qui recherchent désespérément leur leader. Puis une famille de trois autres protagonistes : une jeune fille, un vieil homme et un écrivain. Le récit est déconstruit en trois séquences essentielles : le groupe jouant sa chanson dans une taverne (play-back), la noyade (plus ou moins accidentelle) et le sauvetage sur la plage alors que les musiciens semblent toujours le chercher. En dehors, on s’intéresse aux histoires personnelles des trois protagonistes vraisemblablement parents, qui participent au sauvetage du jeune chanteur.
Le vidéo-clip de Richard S. alimente un malentendu qui fera du tort au groupe. L’ayant vu, on aurait tendance à croire que la chanson s’intitule Aux sombres héros de la mer. Le titre exact est DE L’AMER. Quoi qu’il en soit, le clippeur transpose la métaphore de façon littérale et la fait passer pour une chanson de marins tourmentés. Noir Désir exécute donc une performance en play-back dans la taverne traditionnelle du port avec ces boules de verre pendues au plafond et ces vieux loups de mer fumant la pipe et se racontant des légendes. La légende de ce beau jeune homme qui a failli se noyer par exemple.

Beau, Bertrand Cantat l’est assurément, magnétique même. Il attire la caméra. Le premier plan que l’on verra du groupe, malgré un roulement d’intro détonnant de Denis Barthe, sera consacré au chanteur aux yeux de braise, baissés sur son harmonica. A chaque fois que l’objectif menace de déborder trop longtemps sur les musiciens, il se recentre sur lui par un zoom ou un panoramique à l’arrachée. Ils n’ont chacun droit qu’à des plans très courts. Denis Barthe est celui qui s’en tire le mieux avec un gros plan cadré pendant une demi-seconde. Serge Teyssot-Gay et Frédéric Vidalenc squattent le temps qu’on leur donne un coin droit ou gauche du cadre au milieu d’un fondu enchaîné. Même en se forçant, il est très difficile de les retenir. Bertrand, par contre, crève l’écran. N’a-t-il pas d’ailleurs quelque chose de Corto Maltese avec sa boucle d’oreille ?
En dehors de la taverne, le groupe joue toujours son propre rôle. Pour se distraire, ils sont partis faire une balade en bateau. Une lueur inquiétante anime les yeux de Bertrand Cantat. Attiré par les abysses, il se penche vers les flots et tombe. Les musiciens n’auront de cesse de le retrouver.

Le film creuse une véritable scission entre eux et leur chanteur. Ce dernier, en proie à des tourments dont ils sont exclus, se voit soumis à une règle simple : Il est déjà une icône. Les musiciens jouent donc les figurants, leur visage n’a pas la moindre importance. Cantat est le visage de Noir Désir. Et lorsqu’il est sauvé, les musiciens continuent à chanter en cœur « always lost in the sea ». Est-il perdu lui, ou bien eux ? Ils ne l’ont pas retrouvé, le clip leur a volé. Définitivement ?
Enfin, il n’est pas anodin que Cantat soit sauvé par la jeune fille. Déjà, dans la taverne, elle lui avait jeté un regard éloquent. Ce personnage représente le public, et plus particulièrement la gent féminine qui va aduler Noir Désir pour cet éphèbe au visage rebelle. Bien sûr, c’est déjà le cas dans les concerts, et il ne faut pas être grand medium pour l’imaginer. Richard S. tire donc parti de cette facette pour la mettre en valeur et joue sa bonne fée au dessus du berceau des bordelais. Puisque ce film est censé le placer sur orbite, Noir Désir sera un groupe dont le chanteur tourmenté fera se pâmer les filles (confère V, 2. et 3.), comme toutes les stars du rock. Il a oublié un peu vite que Noir Désir n’est pas (que) le groupe que le clippeur a figé sur sa pellicule. Il ne devait pas les connaître personnellement ou les avoir compris. Ce qui risque désormais d’arriver au téléspectateur. L’aventure commence donc sur une fausse piste.



    1. La place du leader


Cette première expérience effrayera quelque peu les girondins, d’autant qu’ils partagent des croyances mystiques sur le sujet : « On a un vieux côté Indien qui fait qu’on a des problèmes avec le vol de l’image dans des contextes comme les émissions de télévision qui font du spectaculaire. On n’est pas à notre place. On se fait voler notre âme quoi . »35

La vidéo d’Aux sombres héros de l’amer aura posé le problème en ces termes : Quelle est la véritable place du leader au sein de la formation ?
Le réalisateur Henri-Jean Debon, chanteur du groupe Quincannon, a rencontré le groupe par l’intermédiaire du manager de l’époque, Emmanuel Ory-Weil, pour un projet de fiction documentaire qui ne trouvera finalement pas le financement nécessaire. Il en a profité pour essayer l’impensable : des publicités pour l’album Veuillez rendre l’âme… « Je me souviendrai toujours lorsque (Bertrand) m’a dit : « Si j’avais su que les premières images dont je serais vraiment content pour Noir Désir ça serait des images de pub… », confie le réalisateur. C’était un choc politique pour lui. »36
Richard S. s’est certes fourvoyé dans la mise en avant de Bertrand Cantat et la mise à l’écart de ses comparses. Il s’agit néanmoins de ne pas verser dans l’autre extrême. Debon préfère être lucide : « Evidemment qu’il y a un leader dans un groupe de rock ! Politiquement même c’est dépassé : la vraie démocratie n’existe pas vraiment dans un groupe de rock Il faut l’accepter. » C’est pourquoi dans les clips où le groupe apparaît dans une optique fictionnelle plus poussée (Un jour en France, L’homme pressé et Lost), Bertrand ouvre systématiquement la marche. Ce sont des pogs37 à son effigie avec lesquels jouent les enfants japonais, et non pour les beaux yeux de Serge Teyssot-Gay que se pâment les jeunes filles. Lors des chorégraphies de L’homme pressé, la caméra le conserve souvent au centre du champ. C’est d’ailleurs seul qu’il s’en va noyer les enfants. C’est aussi sur lui que sont braqués les lasers dans Lost. D’une manière générale, l’œil est assez irrémédiablement attiré vers lui. Déjà parce qu’il est le chanteur et qu’il est par conséquent le seul dont les lèvres bougent. Mais aussi très certainement parce qu’il livre les meilleures performances et doit laisser les meilleurs rushes. « Après il y a ceux qui font tout pour se montrer…  précise Henri-Jean Debon. Qui est dans la lumière, qui fait plus le show etc… Je trouve que c’est justice. »
Bien que mis en avant, Bertrand ne doit toutefois pas ETRE Noir Désir, mais seulement le représenter avec ses armes. Il convient donc de le resituer dans son contexte au sein du groupe. Lost pose bien cette ambivalence . On y voit la vie en communauté dans une maison coquette en Normandie. Les musiciens sont filmés sur un pied d’égalité mais la séquence du petit-déjeuner part d’un plan épaules de Bertrand dézoomé sur les autres. On assiste un peu à la même démarche sur la séquence de la prairie dans L’homme pressé : les compères sont assis au milieu des enfants. Chacun a droit à un gros plan. Mais les enfants ne suivent que Bertrand. La vie fraternelle s’organise donc tout de même autour de lui.
A l’origine, Debon a tiré les leçons de l’échec de Richard S. Pour son premier vidéo-clip avec les bordelais, En route pour la joie, le réalisateur a choisi de prendre le contre-pied de cette icône romantique pour livrer la vérité du groupe : il se révèle sur scène. Le film contient une petite introduction durant laquelle le chanteur effectue un play-back de la chanson Hoo-doo figurant sur l’album Du ciment sous les plaines. Il part en gros plan sur les cheveux de Cantat puis élargit de plus en plus son cadre jusqu’à la transition. Si cette focalisation laissait à craindre la même voie qu’Aux sombres héros…, il le replace finalement avec les siens dans la fureur des images de concerts qui vont suivre. Bien sûr, il y apparaîtra un peu plus que les autres, mais dans la mesure où il est l’auteur-interprète des chansons on le voit forcément beaucoup.

C’est la raison pour laquelle il monopolise le vidéo-clip de Tostaky (le continent). Il ne se trouve pas là pour imposer son statut de leader mais pour effectuer une performance qui transcende le morceau, à mi chemin entre le live et le play-back. Ses compagnons apparaîtront à plusieurs reprises dans les images se succédant derrière lui, entretenant la connivence dans la cohérence de la tension du morceau. En effet, lorsque l’électricité déferle et que Bertrand commence à sortir de ses gonds, on les voit se vautrant dans la batterie de Denis Barthe. Il faut bien avouer que les plans sont encore trop courts pour que l’on saisisse bien leur visage, mais ce qui compte ici c’est de sublimer les personnes pour la forme d’énergie pure qu’ils dégagent (confère IV, 2. c). Chez Bertrand ça passe par la diction, chez eux ça passe par ce geste délibérément rock de casser le matériel et de s’étaler dedans.



    1. L’éducation des modèles


Pour l’imagerie du vidéo-clip qui aime à recycler, Bertrand Cantat est du pain béni : perpétuant à son corps défendant le mythe du poète maudit dans le rock’n’roll, figure emblématique incarnée par ses propres modèles, particulièrement Jim Morrison. Il devait s’en repentir à l’époque d’Aux sombres héros… mais il ne pouvait pas prétendre y être innocent : sa prose trop référencée avait nourri son propre cliché.

Les images du clip naissaient alors d’elles-mêmes, et son goût du jeu de mot (« de l’amer » associé à la métaphore marine du spleen) lui aura inévitablement été défavorable dans ces circonstances.
Le personnage du chanteur de Noir Désir tire ses origines de ses modèles. Dans la littérature, il s’est nourri des œuvres de Rimbaud, Baudelaire, De Nerval, Lautréamont. A propos de l’état d’esprit du mouvement romantique européen, Paul Van Tieghem décrit une personnalité qui ressemble étrangement à celle de Cantat : « Ce nouvel état d’âme est fait principalement d’insatisfaction du monde contemporain (…). Ces jeunes gens ont la plupart du temps un tempérament nerveux (…) un esprit hardi (…) prompt aux paradoxes (…) enclin à l’excessif en toute matière, (…) un cœur passionné, que fait battre violemment, non seulement l’amour, mais des grandes causes humaines, le patriotisme, la liberté, l’humanité. »38 Si ces écrivains avaient vécu aujourd’hui, sans doute auraient-ils fait du rock. L’art à l’époque était associé à l’absinthe et aux stupéfiants. Au XXème siècle, la musique, les décibels et l’électricité ont permis d’aller plus loin dans la démarche d’excessif à laquelle tendaient les romantiques. Jimi Hendrix torturait sa guitare dans cette perspective, faisant corps avec elle. Il en mordait les cordes, la faisait crier.
La psychanalyse l’a établi, on se construit à travers des modèles. Dans les premiers temps, il s’agit à priori des parents. Puis lorsque vient l’adolescence et leur rejet, on va chercher ailleurs. Il peut s’agir d’une personne proche (un grand frère, un cousin, un ami de la famille), d’une personne moins accessible (acteur, actrice, sportif…). Et de plus en plus fréquemment, il s’agit d’une star du rock ou de la chanson. Toute une génération américaine s’est bâtie sur le modèle subversif d’Elvis Presley, libérateur des mœurs. Le rock a trouvé sa place dans les failles de l’éducation parentale. Bertrand Cantat n’y a pas échappé, sa mélomanie l’y poussait naturellement. A la maison, ses parents écoutaient Jacques Brel ou Léo Ferré. Sans rejeter ces artistes qui prendront une importance croissante dans sa vie, il s’est plutôt tourné vers des références anglo-saxonnes. Le MC5, créateur du rock indépendant dans les années 60, lui inculquera le goût de la rébellion politique et de l’avant-gardisme. Jim Morrison, chanteur immortel des Doors, travaillera davantage son côté spirituel. On le retrouvera quelques années plus tard, arborant en concert un collier indien, posant son jeu de scène en rituel de possession. Conjugué à cela, la littérature qu’il dévorera orientera son personnage du côté sombre du rock, aux côtés de Morrison mais aussi de l’australien Nick Cave39, issu de la scène post-punk comme Jeffrey Lee Pierce le leader du Gun Club.

On s’identifie facilement à ceux à qui l’on ressemble. Ainsi, le père de James Douglas Morrison, comme celui de Cantat, faisait carrière dans l’armée et déménageait fréquemment. Déraciné, Morrison s’est trouvé des repères dans la musique. Or la musique n’est pas un lieu. Elle en est issue mais n’en reste pas prisonnière, libre d’aller où elle veut, particulièrement le rock, joué par des bohémiens modernes finalement. Pour des nomades comme Jim Morrison ou Bertrand Cantat, elle est signe paradoxal de stabilité et de déséquilibre. Le chanteur de Noir Désir s’avouait « effrayé par les sédentaires, par leur manque d’ouverture d’esprit. »40 Le rock est un repère rassurant, mais il ne reste pas figé et s’enrichit des lieux qu’il visite.

Nick Cave avait un père professeur d’anglais et de littérature. La mère de Bertrand Cantat était institutrice. Pour la musique tribale qu’est le rock, issue du blues noir-américain, et, dans le prolongement, des chants et rythmes ancestraux africains, les mots ont peu de valeur artistique. La poésie y aura existé du fait d’une passion conjointe pour la littérature et le rock. Ce qui est le cas, comme Nick Cave, de Bertrand Cantat, qui se sent très tôt l’âme d’un écrivain.
Il s’est donc choisi des modèles qui lui ressemblaient, des sortes de grands frères. D’ailleurs la psychanalyse précise que le modèle, la star, exerce chez l’adolescent une autorité joviale, comme celle d’un grand frère. Or Xavier, celui de Bertrand, a quitté la maison peu de temps après l’arrivée de la famille à Bordeaux. Le chanteur s’est retrouvé seul et a davantage eu besoin de nouveaux compagnons, qu’il a trouvés grâce à la musique.



    1. Un personnage sombre


Visuellement, comment s’est traduite cette filiation ? Richard S. répondra de manière artificielle et erronée avec Aux sombres héros de l’amer. Reste la boucle d’oreille qui rappelle Corto Maltese, le héros de la bande dessinée d’Hugo Pratt. Ce personnage est un antihéros, tranchant avec les Tintin et autres Blake et Mortimer à la ligne claire sans peur et sans reproche. Il est très humain, en proie au doute, et évolue dans un monde tantôt cruel, tantôt onirique. Il s’assimile un peu à un Rimbaud qui prendrait la mer. Bordeaux est un port après tout. La boucle d’oreille se rapproche aussi de l’accoutrement Tzigane. N’ai-je pas dit plus haut que les rockers étaient des bohémiens modernes ? Quoi qu’il en soit, ce premier vidéo-clip fait davantage appel aux références littéraires de Bertrand et a tendance à l’enfermer dedans.

On le voit plus relatif à Nick Cave, qui a traîné toute sa carrière cette image de poète gothique avec ce visage taillé à la serpe et sa chevelure de corbeau. Ses chansons traitaient beaucoup d’histoires sombres de meurtres et de suicides. Une des plus connues, Where the wild roses grow, en duo avec la chanteuse de pop Kylie Minogue, raconte comment un amant noie sa maîtresse dans la rivière. Et son clip joue la carte de la transposition littérale comme Aux sombres héros de l’amer en revisitant le mythe d’Ophélie.
Si Nick Cave est encore vivant, Jim Morrison, lui, s’est consumé à 27 ans. Le mythe de l’étoile filante victime de son succès est développé dans le vidéo-clip d’Un jour en France. Le groupe y est confronté aux dérives du star-système. A l’occasion d’un concert au Japon, il s’aperçoit que son image a été utilisée (et déformée) dans le cadre d’une série de dessins animés de forme manga. Une horde terrifiante de fans les attend à l’aéroport. Un peu plus tard, réfugiés dans leur chambre d’hôtel, c‘est la crise. Ce coup médiatique a tué le groupe. On apprend ensuite par les informations que Bertrand Cantat s’est suicidé. Kurt Cobain, leader du groupe de grunge Nirvana, constituait le dernier exemple de cette funeste constante dans le rock
Sur la clipographie de Noir Désir, on reste beaucoup avec Henri-Jean Debon car les autres collaborateurs du groupe ont abordé Noir Désir par d’autres biais. Le réalisateur fétiche a d’abord vu les bordelais comme un groupe de scène, et a monté son premier vidéo-clip pour eux, En route pour la joie, sur des images de concert. Témoignage de la tournée apocalyptique qui a suivi l’album Du ciment sous les plaines, on y saisit la dimension spirituelle des prestations scéniques du groupe, et particulièrement de Bertrand Cantat.

Pour commencer, il nous propose une courte introduction en play-back avec le titre Hoo-doo. Cantat y malmène ses cordes, se balançant tel un chaman et éructant un chant blues très tribal. Debon chasse le poète romantique d’Aux sombres héros… pour un rocker plus viscéral, le jean déchiré, possédé par son art, fidèle à la tradition spirituelle du blues. Par la suite, le morceau En route pour la joie verra le chanteur effondré sur la scène, victime de syncopes, ou bien désarticulé comme un pantin, son collier Indien autour du cou.

Pour revenir à ses modèles et au mythe qu’il perpétue, Jim Morrison se faisait appeler « le Roi Lézard ». Ses prestations scéniques tenaient du transcendantal, il pouvait tomber à genoux et rester prostré, en prière. Son corps ne lui appartenait plus, la musique le possédait véritablement. Sa voix lançait des incantations qui n’avaient souvent rien à voir avec les paroles originales. Il entrait en transes. Le groupe affirmait : « On cherche la transe ».41 Le livre Noir Désir et le Creuset des Nues de Candice Isola42 va plus loin en assimilant la transe et la dimension rituelle au rock en général. La scène est l’espace cérémoniel. Le groupe endort le corps par le balancement hypnotique, comme celui de Bertrand durant Hoo-doo. Cela lui permet alors d’accéder à sa dimension spirituelle ancestrale et d’aller chercher la violence primitive. On retrouve ce cheminement vers la transe dans le vidéo-clip de Tostaky (le continent). Suivant le rythme du morceau, Bertrand hoche la tête en prononçant les paroles. Peu à peu, le balancement s’accentue, l’électricité monte, jusqu’au point culminant du plan taille devant la grande roue ou il semble pris de spasmes et de tremblements. La performance n’en est que plus remarquable dans la mesure où c’est un play-back et Cantat ne communique pas (directement) avec le public. En route pour la joie constitue l’exemple le plus parlant, mais les nombreux extraits de live disséminés sur les clips de Debon en témoignent aussi. Ainsi l’on voit Cantat, le visage déformé, secouant la tête en actions désordonnés. Ses mouvements sont raides et saccadés. Dans Marlène, ses jambes sont prises de tremblements. Dans En route pour la joie, on l’observe tour à tour sautiller, tituber, s’effondrer, le visage en feu puis effectuant des grimaces, vociférant puis fermant les yeux… Telle que la décrit Roger Bastide, « la possession démoniaque (le) brise en morceaux chaotiques, (le) détruit, ou (le) livre au désordre de ses désirs inférieurs. »43
Bertrand Cantat figure donc scéniquement cette image du chaman qui invoque des forces occultes. Le rock a longtemps été considéré comme une musique diabolique, dont les musiciens étaient les jouets de Satan. En recherchant la « transe noire », Bertrand Cantat répond à cette définition et revient aux origines tribales de la musique, création artistique mystique utilisée dans le cadre de cérémonies religieuses.

Il en récupère une sorte d’image de chevalier noir. Cette face obscure est donc largement représentée dans Aux sombres héros de l’amer, mais dans une optique très caricaturale. A l’époque, le groupe avait adopté le look cold-wave et gothique propre à The Cure. Couleur noire de rigueur, vêtements en cuir, bijoux ésotériques, crucifix et maquillage. Bertrand Cantat se présentait les yeux soulignés de khôl. Henri-Jean Debon confie avoir eu envie tout de suite d’exploiter cet aspect : « Ce truc là a généré l’idée d’Un jour en France. Quel groupe pouvait mieux marcher à cette époque là au Japon ? Indochine a très bien marché, Noir Désir avait cette esthétique, ils auraient pu faire le raz-de-marée là-bas. » Richard S. a pris les devants, et laissé le temps à son successeur de comprendre le danger de cette démarche. Son projet est devenu plus une parodie qu’une vraie mise en scène de ce passé, d’ailleurs révolu. Les héros du manga ne sont guère ténébreux, Denis cueille même un coquelicot lors de leur apparition au jardin du Luxembourg. « Le côté ténébreux est revenu par d’autres biais. De manière plus solennelle, moins caricaturale, plus aussi connotée. On ne travaille plus sur le rock gothique mais plutôt sur le mythe. » ajoute le réalisateur.

Ce mythe du chevalier noir apparaît surtout dans Hoo-doo et dans L’homme pressé. Ce sont des passages du visage de Bertrand de la lumière aux ténèbres, ce qui se produit respectivement lorsqu’il commence à se balancer et lorsqu’il remonte la colline, seul, après avoir noyé les enfants. Le clippeur prête ainsi des actes terribles au leader de la formation, refusant de dissimuler le caractère diabolique qu’il révèle pleinement sur scène ou dans le vidéo-clip de Tostaky (le continent). On pourrait bien sûr voir résonner la tragédie de Vilnius sur ces images. Il n’est pas question de cela mais plutôt d’une part obscure et ancestrale qui est en chacun de nous. Dans la mesure où Bertrand Cantat, en tant que figure starifiée du rock, possède un pouvoir sur son public, il ne cherche qu’à mettre en valeur ce que ce pouvoir peut avoir d’effrayant. Et d’attirant. Nous approfondirons ce point dans le dernier chapitre.


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