Memoire de master arts et sciences de l’enregistrement





titreMemoire de master arts et sciences de l’enregistrement
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date de publication29.10.2016
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Vers une remise en question constante


La fonction du vidéo-clip, par le biais promotionnel, est de fabriquer une image de l’artiste. Ainsi, nous avions étudié l’année dernière le cas de la chanteuse Emilie Simon, qui, d’un vidéo-clip à l’autre, changeait de réalisateur et de décor mais restait autour de la même esthétique pour son personnage.53 A ce sujet, Henri-Jean Debon affirme : « Je me suis refusé à employer ce terme là pendant des années. (…)Il s’agissait de montrer DES images du groupe et non UNE image. » Puisque Debon est à Noir Désir ce que Gondry fut à Björk et Mondino à Madonna, nous allons étudier comment le clippeur a mis ses principes en pratique.



    1. Mise en perspective de la carrière de Noir Désir face à l’image.


Noir Désir aura sorti son premier vidéo-clip à l’occasion de son premier album Veuillez rendre l’âme (à qui elle appartient). En cette année 1989, le groupe en est déjà à plus de trois ans d’existence officielle, (dans la mesure où on considère que sa carrière aura démarré sur le premier maxi, Où veux tu qu’je r’garde.) L’écriture de Bertrand Cantat demeure très littéraire, faisant largement référence à son penchant romantique. Les musiciens sont très « lookés », sous l’influence de la cold-wave et du mouvement gothique. Sur scène, Bertrand se maquille. Frédéric et Serge portent les cheveux mi-longs avec la frange et les mèches retombant sur la tempe correspondante. Un journaliste ricanait quelques années plus tard « Barclay (…) s'était promis, sans doute en cachette du groupe de Bordeaux , d'en faire des " Indochine bis" ».54 Richard S, pour la vidéo Aux sombres héros de l’amer, s’est donc basé sur cet aspect. Le groupe vient d’abandonner le pluriel de son patronyme, mais le clippeur livre pourtant bien leur leader à ses noirs désirs, en l’occurrence suicide et autodestruction. Dans le clip, les musiciens arborent leur look de l’époque (le maquillage en moins pour Cantat), sauf, très étrangement, le célèbre collier indien du chanteur. Sans doute Richard S a-t-il paradoxalement jugé que la référence était trop appuyée ? Comme nous l’avons vu, son film n’en manque pourtant pas, de références, presque trop justement pour ne pas emprisonner le groupe dedans. Cette chanson, et donc le vidéo-clip réalisé pour l’illustrer, provoqueront le malentendu que l’on sait, et le groupe la bannira de son répertoire. Tout un symbole.
C’est ainsi dans une optique de remise en question que Henri-Jean Debon attaque sa première vidéo pour Noir Désir alors que sort Du ciment sous les plaines. Le disque est produit par les bordelais, en quête d’indépendance au sein de Barclay. La démarche se radicalise, le son aussi. Pour l’admirateur qu’il est, des images de concerts constituent le meilleur témoignage. Cependant, l’introduction Hoo-doo est plus intéressante car plus révélatrice. Bertrand Cantat y apparaît seul, débarrassé de l’image du poète pour celle plus criante de vérité d’un chanteur guitariste sombre et habité.
Puis Debon revient 2 ans plus tard avec Tostaky (le continent). Sous l’influence du rock hardcore de Fugazi, toutes guitares devant, Noir Désir livre un album de colère à l’intensité débordante, le plus survolté de sa discographie. Le single en est, pour une fois, assez représentatif. Suivant la ligne tracée par En route pour la joie, le texte de la chanson procède d’énoncés indécis résultant d’une écriture, semble-t-il, un peu automatique, mélangée à des incantations espagnoles. A l’écran, le réalisateur confronte donc un chanteur électrifié aux images que peuvent faire naître son texte. Il prend davantage d’importance à travers le procédé appuyé du « lipsing » qui sert la performance.

Pour Marlène, le montage d’images diffuses épouse le caractère des paroles à nouveau. La courte apparition du groupe se fait par des captations de concert, Debon entend ne jamais négliger cette facette du groupe.

Il affirme donc le terrain gagné par une écriture affinée aux références moins imposées et parvient à transposer simultanément l’énergie du disque à travers l’interprétation épileptique de Bertrand pour Tostaky (le continent).
1996. Noir désir sort 666 667 club, l’album de la maturité. La rage commence à être contenue pour une plus grande ouverture sur le monde, tant musicale que politique. La virulence se pose davantage à travers les paroles de morceaux comme Un jour en France ou L’homme pressé. Ce qui conduira Henri-Jean Debon, fidèle au poste, à envisager des clips plus teigneux et moins confus. Sur cette période, il ne manque pas de travail puisqu’il sera dépositaire de l’intégralité du travail graphique autour de ce disque. Il réalise donc trois vidéo-clips, Jacques Audiard ayant conçu le quatrième, Comme elle vient. La maturité prise par le groupe jouera dans son rapport aux médias et dans leur utilisation pour colporter le discours. Les vidéos évoluent donc dans ce sens, plus scénarisées, plus implantées dans l’époque et plus explicites, mis à part A ton étoile dont le texte, malgré l’évidente référence politique (« à Marcos » désignant le sous commandant Marcos, défenseur des Indiens du Chiapas au Mexique), reste proche de la démarche de Marlène.

De manière inhabituelle également, Debon propose avec Un jour en France une fiction linéaire qui aboutit même à une fin. Jusqu’ici, le caractère éclaté des évocations poétiques ne le permettait pas. L’utilisation de l’animation aura de même de quoi surprendre lorsque l’on connaissait surtout l’esthétique documentaire du réalisateur. On voit donc, pour la première fois hors de l’optique live, le groupe au grand complet réuni dans un manga hypnotisant les jeunes nippons, tsunami remplissant à craquer les salles de concerts et provoquant l’hystérie des jeunes asiatiques de l’archipel. Il est intéressant de constater comme le manga s’inscrit dans une actualité récente. Déjà, son début est daté et localisé «  Paris, France, Novembre 1996,» ce qui marque un ancrage dans une époque précise. Dans le dessin animé, les lieux où apparaissent les héros existent réellement (la Seine, le Jardin du Luxembourg…) ou bien correspondent à une actualité (« Human bomb » à Neuilly sur seine.55) Ainsi, l’engagement et l’ouverture transparaissent dans une plus grande implication, même feinte ou parodique.
Avec L’homme pressé, on demeure dans la parodie. Le groupe, lors de la première séquence, traverse une cité de banlieue où pleuvent des projectiles dont il est la cible. Puis il exécute une chorégraphie empruntée aux boys band. Ensuite, il tombe dans une prairie verdoyante au milieu d’enfants blonds vêtus de blanc immaculé, un cliché digne d’une publicité pour Volvic. Pour les plans filmés et les extraits d’archives auprès d’une jeunesse à la politisation douteuse, on trouve des repères encore plus flagrants avec les partisans de Lionel Jospin pour les élections présidentielles de 1995.

On retiendra de ces deux vidéos majeures un propos explicitement plus acerbe, plus corrosif, au moment où Noir Désir devient progressivement un emblème dans le domaine politique et culturel. Si ils ont pris en maturité et en communication, nul doute que leur réalisateur fétiche également. Ce dernier a gagné en budget, en technique et a davantage affûté son regard.
Noir Désir change de visage en 2002 avec son dernier album. La guitare de Manu Chao promène ses notes mélancoliques au gré du vent nous portera. Globalement, la tendance a canaliser la rage est quasi générale, mis à part les morceaux Son style 1 et Lost. Le principe d’exclusivité n’échoit plus à Henri-Jean Debon ; le groupe a été mis en confiance par le travail de Jacques Audiard sur Comme elle vient. Barclay en profite donc, puisque le public s’est élargi, à faire appel à des clippeurs renommés de l’écurie Partizan-Midi-Minuit. Le duo Alex et Martin (Qui de nous deux pour –M-, Cassius, Air…) attaque Le vent nous portera par le biais du court métrage. Nous avions vu l’année dernière que le genre « chanson française » était accoutumé soit au play-back, soit au clip de fiction ou expérimental. Puisque les Noir Désir se situent plutôt dans ce style, en tout cas en ce qui concerne ce morceau, le choix du court-métrage épouse le genre « chanson française. » Ils sont à présent bien assez connus pour ne pas être obligé de figurer dans leurs clips. A l’identique, ils sont absents de celui de Michel et Olivier Gondry (Björk, Chemical Brothers, White stripes), A l’envers à l’endroit. Visiblement, le discours a pris la primauté sur l’image du groupe, ainsi que la composition. De surcroît, on les connaît plutôt teigneux en play-back ou en live. Or toute la rage s’est concentrée dans le propos. Henri-Jean Debon lui-même, qui dispose du tournage de Lost pour cet album, a réalisé une sorte de superproduction sans prises d’images en concert cette fois ci, davantage dans l’esprit de L’homme Pressé, la parodie en moins. On reste cette fois avec les musiciens du début à la fin. Le regard du clippeur a encore évolué : il procède à la démystification pour proposer une fiction à prendre au premier degré. On les voit au réveil dans une coquette maison de campagne normande, puis partageant leur petit-déjeuner, tels une famille. Nous voilà désormais devant une formation à visage très humain.
Des visages, des figures conduira ainsi Noir Désir auprès d’un public renouvelé, sans que son exigence artistique ne soit prise à défaut, fait assez rare pour être souligné. La qualité et l’aspect de ses clips s’en ressentira particulièrement, avec un glissement perceptible vers une esthétique de fiction ou d’expérimentation plus propre au genre « chanson ».
Le groupe aura donc évolué d’une colère brute davantage propice aux images live et aux performances survoltées vers un discours de plus en plus affirmé, poétique et politique, suscitant une résistance visuelle accrue, explicite et teigneuse. Le dernier album verra un apaisement de la forme et du fond. A l’image, Noir Désir perdra un peu en virulence pour y gagner un public plus dense que jamais.



    1. Evolution du regard : des clichés rock à la démystification


Les médias ont proclamé Noir Désir « meilleur groupe de rock français de tous les temps ». On constate qu’en ce qui concerne le rock, Henri-Jean Debon aura cherché dans leur clipographie à explorer cette mythologie du rock, puis éventuellement à la désamorcer.

Lorsqu’il prend les rennes, le fait de proposer des images de concert touche évidemment aux mythes du rock. On peut penser aux films Woodstock, Monterey Pop ou No shelter qui ont capté la fureur et les transes des idoles de cette religion païenne. Dans un sens, le vidéo-clip live n’a jamais eu pour autre but que de présenter le talent scénique d’un artiste. Toutefois, la violence brute qui se dégage des images de Debon aura de quoi choquer. S’agit-il de la meilleure méthode pour mettre en valeur le groupe ? Nous avons déjà évoqué la dimension spirituelle, voire diabolique du jeu de scène des bordelais. Ce plan de Bertrand, terrassé par une syncope, n’en donne pas une image propre. A la télévision, Elvis Presley était cadré au dessus des hanches pour éviter à la jeunesse le spectacle de ses déhanchements. On peut y voir un peu la démarche contraire, celle de ne pas nier la face sombre et tribale de Noir Désir.
Il faudra attendre ensuite le vidéo-clip Un jour en France pour laisser Debon aller au bout de ses fantasmes. Il y promeut les musiciens superstars au Japon par le biais d’un dessin animé où, à part la scène de « Human bomb », il ne se passe finalement pas grand chose. On ne comprend pas vraiment l’engouement que leur vouent les nippons mais lorsque le vrai groupe le découvre, il entre en crise.

C’est là que Debon aborde le versant obscur de l’Histoire du rock en transformant Bertrand Cantat en nouveau Kurt Cobain. Et le réalisateur de pousser le gag morbide plus loin en faisant de Serge, le guitariste lunaire, le gourou de la secte Aum, responsable des attentats au gaz sarin dans le métro de Tokyo en 1995. Denis endosse pour sa part le rôle de son avocat tandis que Jean-Paul se voit consacré grand maître en calligraphie.

Les héros du rock sont parfois les protagonistes de tragédies grecques, les suicides et morts prématurées y sont légion. En fait, le rock est la musique de la jeunesse et de tous les excès. Très rares sont les groupes qui, passés la trentaine, restent dans cet esprit. Soit l’argent les corrompt et ils s’embourgeoisent, soit ils préfèrent s’effacer plus ou moins volontairement. Leur rythme de vie (drogues, femmes, tournées épuisantes) leur permet difficilement de tenir le coup au-delà de cette limite d’âge. Souvent mis en cause, le star-système tient un rôle prépondérant dans la chute de l’artiste. Kurt Cobain en est la représentation la plus concrète aujourd’hui. Alors qu’il n’aspirait qu’à faire sa musique enragée et désespérée, son succès phénoménal et ses relations tumultueuses avec la chanteuse Courtney Love lui ont valu d’être poursuivi par la presse à scandales. De l’autre côté, sa maison de disques Geffen a cherché à exploiter le filon et l’a contraint à de nombreuses manifestations qui n’avaient aucun sens pour lui, par exemple le légendaire album live MTV Unplugged pour la chaîne câblée éponyme. Kurt Cobain avait exprimé le peu d’intérêt qu’il portait à la démarche acoustique, sa musique vivant dans la saturation des guitares et ses propres hurlements. Il affirmait détester ce disque. Il avait été dépossédé de sa musique. En 1994, il se serait tiré une balle dans la tête dans une chambre d’hôtel, épuisé par le système et par la drogue.56

Henri-Jean Debon suicide donc Cantat proprement et clôt son film par un idéogramme signifiant « martyr ». Quant à Serge, les rockers s’attachent souvent à des valeurs mystiques pour comprendre leur existence. Ainsi, les Beattles fréquentaient un gourou Indien, les Rolling Stones chantaient « sympathie pour le Diable » sans parler de la vague hard-rock initiée par Led Zeppelin. Le rocker n’est-il pas un prêtre mystique ? Si Cantat est le chaman, Serge peut bien être le gourou.
A propos des gros plans sur les jambes des musiciens dans A ton Etoile, Debon affirme ici comme nous l’avons vu une évolution de son regard. Fini le rock de possédé, Le clippeur remet les bordelais à leur place originelle : celle d’un groupe de musique qui s’exprime avec ses moyens personnels. Et de la personnalité, ils n’en manquent pas. Ces sauts et ces déplacements, isolés de leur contexte, restituent leur identité en rompant avec les stéréotypes du rock. Les formations qui sautent sur scène, qui cassent leurs instruments et qui se laissent aller sont nombreuses dans le monde. Ces plans permettent d’observer comment eux le font, quelle est leur manière particulière de s’exprimer et de se déplacer. La démystification est complète.
Elle s’achève dans la vision de la vie communautaire de Lost. On pense à l’ère hippie ou à l’idée que les rockers sont des rois entourés d’une cour… Il n’en est pas question. Ici, les musiciens vivent ensemble mais seuls et isolés dans cette chaleureuse petite maison Normande. On repense à cette chanson de Maxime Le Forestier « C’est une maison bleue (…)  Ceux qui vivent là ont jeté la clé.» On assiste à leur réveil « un vrai réveil » précise Henri-Jean Debon et au partage du petit-déjeuner. La vie s’organise en cette matinée autour de tranches de pain, de dialogue et de jeux. Ainsi, les musiciens font cet étrange geste de se boucher le nez, qui correspond, entre autres, au fameux jeu du foulard57 en vogue alors dans les cours de récréation. Un groupe à visage humain, enfin, alors que les autres clippeurs de l’album ont évacué cette problématique.
Pour autant, derrière les clichés manipulés par Henri-Jean Debon, la dimension humaine est toujours restée en filigrane. Ainsi, toujours dans Lost, les différents entraînements pratiqués par les membres correspondent bien à leur véritable personnalité. Serge Teyssot-Gay est le premier à s’y rendre, travailleur infatigable qui a joué un rôle plus important que l’on ne croit dans l’histoire du groupe. S’il n’avait été là au début, le seul qui savait vraiment jouer de son instrument, la progression aurait été bien plus laborieuse et la composition s’en serait ressentie. Il faut toujours un membre qui détienne un savoir mélodique, en solfège par exemple, pour donner de la personnalité aux compositions et qui infuse sa motivation dans le groupe. « Serge est de loin le plus bosseur du groupe. »58 confirme Denis Barthe. Logiquement, le voilà donc parti en premier pour un jogging au milieu d’un paysage landais. Or Serge pratique réellement le jogging. On enchaîne avec Bertrand : le chanteur sous la douche ; il s’en tire facilement. On retrouve Jean-Paul, levant des haltères dans un abri au milieu de ses propres enfants. Comme il est le membre devenu père le plus tôt, Debon a eu envie de le placer là. Enfin, Denis, batteur trapu, entre dans la peau d’un bûcheron et abat un arbre à la hache.

On constate le même système de l’envers du mythe dans Un jour en France. La crédibilité du caractère sensible et impulsif de Bertrand Cantat n’est plus vraiment à remettre en question aujourd’hui, son suicide est donc parfaitement plausible. Denis Barthe est connu pour avoir été le médiateur au sein des disputes et des débats du groupe, il n’en devient que logiquement l’avocat de Serge. Enfin, Jean-Paul Roy, comme nombre de bassistes, se présente effacé et tranquille. Debon n’a pas eu de mal à l’imaginer en maître de la calligraphie. Quant à Serge, le clippeur n’a pas hésité à le qualifier de « zen » tandis que Denis le décrit ainsi : « Il peut se révéler totalement impulsif. C’est un faux calme… »59 Un portrait qui correspond bien au gourou de la secte Aum, joignant les actes terroristes à la méditation transcendantale.
A l’origine, un très court plan d’une séance de répétition passé presque inaperçu dans En route pour la joie montrait un Denis Barthe pouffant. Avant d’être des rock stars (ou justement de ne pas en être), avant d’être des musiciens, Noir Désir est à fortiori une bande d’amis qui ont partagé 20 ans de vie commune et s’amusent bien malgré tout.



    1. Le miroir


Faire un film sur un groupe de rock, n’est-ce pas l’occasion de questionner sa carrière ? Bizarrement, la plupart des clips posent une image de l’artiste (il joue ainsi, bouge ainsi, aime les femmes à la belle plastique…) mais ne tendent pas à aller plus loin. Il ne s’agit que de promotion.

Henri-Jean Debon, s’il abordera d’abord Noir Désir en tant que fan, finira par bien les connaître et à avoir des avis sur différentes questions les concernant. Il n’hésitera pas à utiliser les vidéos pour s’exprimer à ce sujet, quitte à les mettre dans des positions inconfortables.
Première pierre de l’édifice, Un jour en France réfléchit sur le succès et ses dérives. Ce clip s’inscrit dans la série réalisée pour 666 667 Club. Comme nous l’avons établi, cet album marque l’implication citoyenne et l’ouverture au monde. Donc pourquoi pas au Japon ? Le scénario du clip est venu très tôt à Debon, lorsqu’il a rencontré le groupe au début de sa carrière pendant la période « look gothique ». Il s’était imaginé comment Noir Désir pourrait devenir un phénomène au Japon à l’instar de ses compatriotes d’Indochine. Cette réminiscence se conjugue au discours tenu par les bordelais en 1996. Il suffit d’écouter les paroles de la chanson qui n’ont jamais été aussi explicites.

Tant qu’à devenir des modèles pour une jeunesse manquant justement de repères à ce niveau, pourquoi ne pas pousser la caricature jusqu’à en faire des super héros ? Oui mais des super héros ordinaires, qui ne savent en tout cas rien faire d’autre que leur musique. En guise d’armes, ils ne portent pas plus, avec leurs armures, que leurs instruments respectifs. Que se passe-t-il au juste dans ce manga ? Rien de bien passionnant en fait. Chevaliers du rock français, le groupe sort du fleuve originel : la Seine. Puis ils se promènent dans Paris, vont flâner au Jardin du Luxembourg, où les filles se pâment devant eux. Ils sont pourtant bien sages : Denis cueille un coquelicot et Bertrand salue gentiment un gardien de la paix. Pourquoi une activité si anodine devrait leur valoir tant d’égards ? Si ce n’est les armures qu’ils portent, ils n’ont vraiment rien d’extraordinaire. Ainsi, confrontés au preneur d’otage de la maternelle de Neuilly, Bertrand utilise son seul atout : son charisme. La classe prise en otage se transforme en une sorte de boîte de nuit à la lueur des gyrophares. Le terroriste, bardé d’explosifs, ne s’amuse pas du tout, lui, et son doigt se laisse aller vers le bouton de la bombe. Jouer les amuseurs publics ne s’avère pas une activité si innocente lorsque les protagonistes croient ainsi pouvoir désamorcer une situation de crise. La suite est éloquente dans ce sens ; le bouton de la bombe, par la transition, est assimilé à celui de la pédale de distorsion60 de la guitare de Serge Teyssot-Gay sur scène. La vraie force du groupe s’y situe définitivement, là où leurs armes trouvent toute leur puissance et leur raison d’être. Le gros plan sur le médiator de Serge, étincelant, appuie la dimension mythique du « guitar hero » et confère un véritable sens à ce personnage de samouraï, arborant son instrument dans son dos comme une épée. On le voit ensuite jouer son chorus en contre-plongée, majestueux. Debon questionne ici la notion d’engagement telle qu’elle est prônée non seulement par Noir Désir, mais aussi par toute une génération de rockers qui ont introduit l’humanitaire dans la musique rock. De ce qui est montré dans ce clip, ça ne revêt aucun sens pour lui, les groupes devraient se contenter de revenir à des bases plus simples : ils jouent pour s’amuser et pour amuser le public.
Le clippeur approfondit la problématique dans L’homme pressé. A nouveau, il développe ce qu’ils ne sont pas pour mieux décrypter ce qu’ils sont et ce qu’ils tendent à devenir. On voit ainsi Noir Désir arpenter la banlieue où il est reçu à coup de projectiles. Le groupe de rock rebelle ne l’est visiblement que pour les rockers, Serge pourra en témoigner, lui qui reçoit un caillou sur le crâne. « Je pense qu’à ce moment là, honnêtement, Noir Désir se prenait vraiment de la caillasse en banlieue. » appuie Debon.

Le motif du boys band va plus avant dans la caricature. Finalement, avec le succès que connaît le groupe et le public qu’il draine, pourquoi ne pourrait-il pas être considéré comme un boy’s band du rock ? Il réalise en effet les même chiffres de vente. Noir Désir va-t-il perdre du public en faisant cela à l’écran ? Sortie du contexte de la dance music, que signifie cette façon de danser ? Doit-on considérer que les bordelais détiennent davantage la vérité que ces groupes de jeunes et beaux garçons qui font autant défaillir la gent féminine que Bertrand Cantat ? Nous examinerons ces points ultérieurement (confère V, 2. et 3.)

Dans la séquence suivante, Noir Désir s’est égaré dans une publicité pour Volvic. Harcelés par une marée de petits enfants blonds vêtus de blanc si propre qu’il a du être lavé avec Ariel, Bertrand endosse le rôle du joueur de flûte de Hamelin61 et conduit les petits à la rivière où il les noie. Ici, Debon pose, avec la bénédiction des musiciens, l’idée que Noir Désir n’est pas lui-même à l’abri de son propre discours. Le groupe admet ainsi que cette partie de la jeunesse qui se politise sous sa férule aurait tendance à se fourvoyer, et qu’il n’y est pas nécessairement étranger. Ce consensus qui consiste à vilipender Jean-Marie Le Pen à tout prix, par exemple, manque de perspective. Devenir un groupe fédérateur pose la question de ce que l’on fédère. On pense au film d’Alan Parker, The Wall, où une star du rock devient tellement puissante qu’elle bascule elle-même dans le fascisme. Nous y reviendrons dans le dernier chapitre.
Enfin, le vidéo-clip de Lost propose une parabole sur le sujet davantage au premier degré. Les bordelais l’ont très bien exprimé dans une interview : « (...) Il ne faut pas oublier que « le monde » ça reste aussi « ton petit monde à toi ».62 Cette thématique du tiraillement entre intimité et ouverture hante l’écriture de Bertrand depuis Du ciment sous les plaines. Dès le début du film, le plan de ce trou en forme de cœur perçant le volet marque l’opposition entre la maison communautaire chaleureuse et l’extérieur. Perdus dans la forêt en guerre, les musiciens ne songent ensuite qu’à regagner leur maison douillette. On les retrouve évoluant au milieu du chaos, cherchant à passer entre les gouttes bien que menacés. Menacés indirectement par ce qu’ils voient et les réactions que cela pourrait leur inspirer, et menacés directement par les lasers à longue portée pointés sur Bertrand en particulier. La publicité pour le single, réalisée sous forme de bande-annonce par Henri-Jean Debon, pose très bien le dilemme en ces termes : « Une vision ou une mission ? » Il s’agit toujours de la question de l’engagement : faut-il s’impliquer ou se contenter d’observer ? Peut-on rester préservé très longtemps ? Le clippeur met en miroir la situation contemporaine du groupe, à savoir leur engagement qui les déborde, avec les questions qu’elle appelle. Une situation qui explique certainement le plan de ce pompier inactif, qui attend sans doute que le groupe agisse à sa place. De fait, même s’il veut échapper à la condition qui l’emprisonne petit à petit, le groupe est agressé, forcé déjà de se mouiller dans cette eau, qui, nous précise Henri-Jean Debon, était à 2°. Puis, un homme bondit sur Bertrand et l’entraîne dans sa chute au fond de l’eau. Un chanteur transi en émerge, et son image devient floue. Car le public a perdu la vérité de cet homme et de ses musiciens en les transformant en icônes engagée. Ils ont trop d’image ; ils n’ont plus de visage.

Si Noir désir a commencé avec un clip malentendu, sa participation à la forme brève aura permis d’asseoir des images assez justes de par ses propres apparitions, tant elliptiques que survoltées, tant ironiques que d’une sincérité rare, avec toujours un fond extrêmement pertinent grâce à la collaboration avec Henri-Jean Debon. Proposer DES images et non pas UNE, on peut affirmer qu’il y sera parvenu. Dans la mesure où il aura agi en toute liberté, il aura pu faire partager des visions contrastées entretenant néanmoins quelques constantes. Un travail de fond sur les mythes du rock qui l’aura conduit à démystifier un groupe à l’aura de plus en plus gigantesque. Le développement de problématiques intelligentes sur la vie et la carrière du plus célèbre des représentants du rock français, et, enfin, une mise en avant progressive du texte et du discours avec un profond respect pour son intégrité au sein de l’image, point sur lequel nous allons maintenant nous concentrer.
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