Memoire de master arts et sciences de l’enregistrement





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III Mise en images du texte

Noir Désir, outre un jeu de scène ravageur, un chanteur charismatique et un guitariste inspiré, doit beaucoup son succès au fait qu’il chante du rock en français, ce qui peut sembler anodin aujourd’hui mais ne l’était pas du tout au début de sa carrière. Il faut voir comment la notion même de « rock français » a posé problème au niveau du patrimoine culturel du pays. Nous entreprendrons de décrire la particularité de l’écriture de Bertrand Cantat et d’établir sa forme dans les clips du groupe.



        1. Pour une affirmation du « rock français »


Jouer du rock français a représenté dès l’émergence de cette musique un véritable défi. En effet, le rock est furieusement anglo-saxon et ne pouvait naître qu’aux Etats-Unis. Son assimilation ici pose un problème de tradition et de patrimoine. Comment Noir Désir a-t-il relevé le défi ? Qui étaient ses prédécesseurs ?

a) Deux patrimoines
Le rock’n’roll est né aux Etats-Unis dans les années 50. De par le métissage dont il est issu, il ne pouvait germer ailleurs. En effet il porte l’héritage noir américain du blues et du rythm and blues, chants de souffrance des esclaves africains arrachés à leur terre natale à partir des grandes conquêtes européennes du XVIIème siècle. Les exilés ont conservé au delà des mers la tradition de leurs chants et rythmes ancestraux. Sur place, le mélange avec les cultures musicales fut inévitable. Pour exemple, la culture noire s’est unie à la religion catholique dans le chant Gospel.
La musique rock est née d’une demande de la jeunesse américaine de nouveaux sons. Le guitariste blanc, Bill Haley, y a répondu en mariant le rythm and blues, le jazz et la musique country. Un nouveau style issu d’un métissage qui prouve bien, malgré l’appropriation de la musique noire américaine, qu’elle procède de l’union de plusieurs cultures, aussi bien blanches que noires. Des cultures qui n’étaient pas toutes présentes en Europe. La country est plutôt issue d’une tradition Irlandaise et Celte, mais le rythm and blues et le jazz ne s’y manifestaient que par leur exportation. Leur utilisation au sein de la scène musicale constituaient davantage une forme d’avant-garde à l’époque, par exemple chez Boris Vian.

David Buxton, dans son livre Le rock, star-système et société de consommation, soulève un point intéressant. Les idéologies consuméristes qui se répandaient peu à peu dans le pays nécessitaient une discipline que les adultes ne pouvaient pas avoir, trop ancrés dans les valeurs folkloriques. L’industrie s’est penchée sur la jeunesse, aisément manipulable, et a créé uniquement pour elle une offre, celle de la société des loisirs, « l’entertainment. », allègrement relayée par Hollywood. Les publicistes entendaient faire de la consommation la base des rapports sociaux à venir. Dans cette perspective, le rock a généré le star –système, nécessaire pour vendre l’artiste comme « bien de consommation » à travers le disque. Il a littéralement fait voler en éclats les valeurs sociales communautaires où tout le monde faisait le spectacle. Les musiciens sont devenus des stars séparées du public par le biais de différents médiums. D’abord le disque vinyle, puis le transistor et la télévision.

Bill Halley, à l’origine musicien de country, a compris le potentiel commercial du rock’n’roll : la jeunesse attendait une musique plus puissante, axée sur le rythme et appelant à des danses moins codifiée que celles de la tradition country. Pour compléter son invention, il a plagié le langage des jeunes dans le premier disque à succès du style, Crazy, man, crazy,63 sorti en 1953. Puis le rock a explosé avec l’ultra célèbre Rock around the clock en 1954.

Il ressort de cette genèse que Bill Haley a créé un style opportuniste, fait pour plaire et non création personnelle, dont les paroles sont simplement des extraits abscons d’un langage qu’il ne comprenait pas lui-même. Mais le premier rocker blanc, aura été la première victime du système qu’il venait d’initier. La jeunesse ne voulait pas de ce personnage déjà trop vieux (la trentaine) et bedonnant, incapable de se mouvoir avec conviction. Elvis Presley, jeune, beau, charismatique et aux déhanchés ravageurs, faisait bien mieux l’affaire. Nous venons de l’affirmer, le rock a créé le star-système : la musique est une chose, son représentant une autre ; les jeunes préféreront un personnage moins talentueux mais plus charismatique, une icône : une star. Cette approche aurait constitué là une transposition de ce genre d’attitude déjà adoptée avec le cinéma : l’image prend la place de la création. Ce qui engendrera quelques dizaines d’années plus tard le vidéo-clip, conséquence logique de cette règle immuable.
En Europe et particulièrement en France, l’assimilation de cette musique pose un véritable problème. Le rock’n’roll, à de nombreux titres, doit être considéré comme une culture populaire et assez primitive. Il ne s’appuie que sur la danse et ses interprètes ne sont pas pour ainsi dire des poètes. Or, l’Europe et particulièrement la France prônent un art élitiste largement ancré dans la littérature et le langage. Comment réaliser cette fusion ? Ce nouveau son venu d’Amérique, aux origines misérables (les noirs Américains) et prolétaire (les rockers sont le plus souvent issus du monde ouvrier – Elvis était camionneur), clame la révolte de la jeunesse. Bien sûr, la littérature a largement cultivé l’art de la rébellion, mais la plupart du temps par le biais d’écrivains issus de la bourgeoisie ou de l’aristocratie. Le rock’n’roll heurterait ce patrimoine car sa révolution, si elle est culturelle, n’en est pas pour autant intellectuelle. On parle dès lors de « sous-culture » justement. Une notion proprement inacceptable sur le vieux continent. Il s’agit globalement d’une révolution des mœurs. Elvis Presley s’attire les foudres des conservateurs par ses coups de pelvis au delà de l’indécence et ravit la jeunesse qui y voit un encouragement à la libération sexuelle et à la décontraction. L’Europe n’en est pas là. Elle vient tout juste de récupérer le jazz avec la trompette de Boris Vian en France mais demeure ancrée sur la chanson. La chanson française est issue d’une tradition populaire transmise et entretenue de siècle en siècle, mais rédigée par des plumes affûtées. Ses plus grands représentants demeurent justement Boris Vian, Edith Piaf, Georges Brassens, Léo Ferré et Jacques Brel. Faire évoluer la chanson raffinée vers le rock, tribal et primaire, brassant éternellement les mêmes thèmes (les filles, les voitures, la fête, la danse…), pose un réel problème. Les seuls éléments du rock’n’roll déjà présents en Europe se retrouvent dans les mélodies folkloriques qui, de par leur nécessité à perpétuer les traditions locales, ne peuvent s’embarrasser de guitares électriques et de stars incandescentes. Il faudra dont attendre que la nouvelle génération se livre à l’imitation de modèles qui débordent rapidement les frontières des Etats-Unis.


    1. Mise en application en France


Comme nous l’avons dit, Boris Vian, essentiellement connu musicalement pour son talent à la trompette et des chansons narquoises, était vraiment un artiste avant-gardiste. Il fut sans doute le premier à proposer une adaptation française du rock américain. En 1956 parut le premier disque de ce genre. Mais l’exercice fastidieux nécessitera la collaboration de plusieurs artistes : Vian aux paroles donc, Michel Legrand à la composition et Henri Salvador pour l’interprétation.
Dans les années 60, la vague « Yé-yé » voit l’émergence de deux artistes qui entament une longue et prolifique carrière : l’institution française Johnny Hallyday et Eddy Mitchell à la tête des fameuses Chaussettes Noires. L’expression française y est de piètre qualité ; pour preuve, ces interprètes ne portent pas leur véritable nom mais se sont choisis un nom de scène en accord avec l’influence d’outre Atlantique. Si les textes sont parfois en français, l’identité n’est ainsi absolument pas assumée. De plus, ces artistes n’ont de choquant que leurs prestations où ils ne font que copier leurs idoles. L’usage du texte en français ne se tourne quasiment que vers la traduction pure et simple de standards, comme par exemple Sunny de Richard Anthony. La plupart des stars de cette décennie verseront ensuite dans la variété française, ayant suivi l’exemple de leurs aînés, jusqu’au bout, jusqu’à l’embourgeoisement et le conformisme.
Dans les années 70, le rock français stagne dans la variété. Seul Serge Gainsbourg innove véritablement dans ce domaine. Il importe le rock psychédélique (Je t’aime, moi non plus) et le reggae jamaïcain (Aux armes etc…) avec un réel respect et une interprétation toute personnelle. Il travaille avec des musiciens de tous horizons et aura véritablement contribué à ouvrir des portes pour l’émergence du rock français. De surcroît, il défraie la chronique par ses frasques, ses conquêtes et ses provocations, qui correspondent parfaitement à un esprit rock’n’roll. Gainsbourg finira sa carrière en poète maudit et provocateur sous le pseudonyme de Gainsbarre et mourra en 1991.

De son côté, Léo Ferré le poète, parmi les nombreux styles musicaux qu’il aura explorés, se sera livré au rock en s’adjoignant les services de l’orchestre du légendaire Jimi Hendrix en 1970, puis du groupe Zoo avec lequel il tournera beaucoup durant cette période. On connaît surtout Ferré à ses grands classiques Avec le temps, Jolie môme et C’est extra. Il faut savoir que cet anarchiste convaincu a apporté son pavé à la révolution de mai 1968 en révélant à la jeunesse de grands poètes comme Rimbaud, Aragon, Villon, par la mise en musique de leurs textes.

Bertrand Cantat avouera avoir été considérablement influencé par son œuvre et ce n’est pas sans émotion qu’il arrangera un texte inédit du poète, Des armes, sur l’album Des visages, des figures.
Une réussite se produit au Havre avec Little Bob. Ambassadeur plus que crédible d’un blues-rock puisé du côté de Docteur Feelgood et de forme radicale comme celui des MC5, il s’oppose aux canons commerciaux en refusant de chanter en français. Sa fidélité juqu’à travers la langue aux racines de sa musique lui aura ouvert une carrière internationale. Avec son rock français en anglais Little Bob a parfaitement réussi à restituer l’esprit, mais, en contrepartie, il ne contribuera pas à un vrai travail de synthèse sur la langue. Il représente à lui seul la gageure de cette équation semble-t-il insoluble.
Et puis le mouvement punk bouleverse tout au milieu des années 70. La scène musicale s’étoffe de nombreuses formations qui montent sur scène sans complexes et, souvent, sans expérience. Il en sera plus ou moins ainsi d’un mystérieux quatuor de trois garçons et une bassiste, qui se présente sur la scène du Centre Républicain du Boulevard Raspail en 1976, sous le patronyme de « ? ». Ces jeunes musiciens exécutent quelques reprises des Rolling Stones et quelques compositions en français lors d’un concert resté légendaire. Il s’agit de Téléphone. Tandis que plus personne n’y croyait, le groupe de Jean Louis Aubert amorce un premier essai vraiment convaincant de rock français EN FRANÇAIS. Les textes sont gorgés de rage adolescente mais s’aventurent un peu au delà des sentiers battus par le genre. D’une écriture sobre et efficace, sans effets de style malvenus, Téléphone raconte une société déshumanisée et mécanisée, épinglant les transports en commun (Métro (c’est trop)), la communication (Hygiaphone), les médias (Fait divers) et cherche à y réinjecter un peu de vie et d’humanité. Quant à la musique, ils possèdent l’énergie, l’insolence et le talent des Who et des Rolling Stones ; ils feront d’ailleurs la première partie du concert de ces derniers devant 70000 personnes en 1982 à l’hippodrome d’Auteuil. Sur une carrière de neuf ans avec cinq albums en studio et deux live, Téléphone est une des premières et des meilleures réussites du succès international de rock authentique en français. Un succès dû en partie au travail des clippeurs qui ont diffusé leur image dans le monde, d’abord Julian Temple pour les premiers album, puis Jean-Baptiste Mondino avec l’inoubliable Un autre monde64 en 1984.
Il ne faut pas oublier que le rock’n’roll va de concert avec un système, celui de la « culture jeune ». Cette musique promeut les artistes en tant que bien de consommations pour des adolescents qui ne demandent qu’à dépenser leur argent de poche dans le culte des idoles. L’arrivée au pouvoir de la majorité socialiste au début des années 80 et l’action de Jacques Lang au Ministère de la Culture favoriseront définitivement l’émergence du rock français. En effet, Lang développe les Industries de la culture, fait construire de nombreuses salles de concert dans l’Hexagone, permet l’ouverture de locaux de répétitions et donne au vidéo-clip un statut juridique.

Dès lors, les formations se multiplient. Des artistes comme Bijou (avec lesquels se produira Serge Gainsbourg), Starshooter (groupe de Kent, aujourd’hui en carrière solo), Marquis de Sade ou Taxi girl profitent de la conjoncture sous diverses formes mais avec des textes en français. Le groupe Indochine s’approprie le public adolescent en adaptant la pop new-wave et son esthétique et s’exporte à l’étranger. Les Rita Mitsouko mêlent l’urgence du punk et leurs affinités en musiques électroniques et contemporaines pour des albums de pop kitsch aux influences éclectiques. Les Négresses vertes et la Mano Negra brassent des sons world et chanson pour un rock plus festif en français mais également en espagnol, en anglais ou même en arabe (Sidi h’bibi de la Mano Negra). Pendant ce temps, Alain Bashung travaille avec le parolier Boris Bergman ainsi qu’avec Gainsbourg, se créant un style très personnel dont l’écriture joue du surréalisme et du dadaïsme.
La voie est ouverte, il ne reste plus à Noir Désir que de s’emparer de tous ces éléments et de créer, après Téléphone, une réponse efficace à la question du rock français.



    1. La réponse de Noir Désir.


Noir Désir aborde le rock français sans y penser, de manière franche. La potion se concocte tout naturellement  et comme dans n’importe quel groupe : par le mélange des influences musicales de chaque musicien. L’ingrédient magique est apporté par Bertrand Cantat, passionné de littérature depuis le début de l’adolescence, et plus particulièrement de poésie. 
« Nous revendiquons toute notre culture musicale anglo-saxonne, car tout ce que nous avons écouté vient principalement des Etats-Unis et de l'Angleterre. »65 Les membres de Noir Désir sont jeunes et aiment le rock. En ce début des années 80, quel groupe pouvait s’en affranchir ? Pour remonter aux premières amours, Bertrand Cantat a d’abord eu le coup de foudre pour l’album mythique du MC5 de Detroit, Kick out the jams. Un rock brûlant et braillard, intègre, sans concessions. Pour celui qu’on surnommait « Le Bolchevik », il y avait de quoi trouver son compte. L’environnement n’y est pas non plus étranger : la trop respectable ville de Bordeaux n’aura qu’un effet sur Noir Désir en devenir : « inoculer la rage ». Est-ce un hasard si ce titre figure sur leur premier maxi Où veux-tu qu’je r’garde ? Le mouvement punk fera le reste. Bertrand et Serge confesseront avoir écouté et aimé les Sex Pistols, les Buzzcocks et les Clash en Angleterre, Talking Heads et Television aux Etats-Unis. « J'ai été frappé par la force musicale et sociale de cette musique, avouait Bertrand. Je me suis tout de suite reconnu là dedans, je m'identifiais aux punks anglais. C'est cette musique là qui m'a encouragé à jouer, puisque tout y était permis. »
Le chanteur vouera de son côté une grande passion aux Doors et à Jim Morrison. Il trouvera un alter ego en Morrison, poète maudit incompris en son temps à la prose sombre et elliptique, passionné de littérature et de cultures mystiques. Suivant cette logique, il appréciera tout autant l’œuvre de Jeffrey Lee Pierce lui-même comparé à Morrison à la sortie des premiers albums du Gun Club. Ce groupe a créé une sorte de punk-blues éraillé, hanté par le charisme de son leader. Plus tard, Cantat adhèrera à l’ambiance des groupes cold-wave et gothiques, Joy Division et Depeche Mode, dont les textes désespérés et introspectifs vont à nouveau dans le sens de cette poésie qu’il affectionne. Leur musique, quant à elle, est froide et policée, livrée aux nappes des claviers et aux boîtes à rythmes. Les voix sont graves et, toujours, incantatoires.
Les goûts musicaux s’appuient donc sur deux critères : le rock, furieux, urgent, authentique et intègre et de la musique plus atmosphérique, portée par des textes poétiques empreints de noirceur et de mysticisme.

Ces textes sont souvent inspirés par la même catégorie d’auteurs : les poètes romantiques ou surréalistes. Du côté des artistes Américains, il faut davantage chercher dans la contre-culture et notamment dans les écrits de Jack Kerouac (Sur la route, Les clochards Célestes…) ou d’Allen Ginsberg (la prose hallucinée de Howl qui a dû considérablement inspirer Jim Morrison et sa descendance). Du côté de l’Europe, le mouvement romantique est au cœur des préoccupations littéraires. Les Anglais de Joy Division ont certainement lu Byron, d’ailleurs, leur chanteur, Ian Curtis, défraya la chronique en se suicidant avant un concert, comme son compatriote en son temps.

« L'Amérique ne sera jamais qu'une influence musicale »66 insistera Bertrand Cantat. La particularité du groupe réside bel et bien dans l’écriture. Cantat a lu Artaud, Rimbaud, Baudelaire, Sade et Lautréamont, Mallarmé, Verlaine, De Nerval, Poe et Apollinaire. Le mouvement romantique, à la fois indépendamment et conjointement avec la musique, a bercé l’enfance de ce rêveur qui avait besoin d’évasion. Si ces auteurs cultivent des points communs, c’est bien le goût pour la noirceur et le fait d’avoir été en butte avec les conventions de leur époque, avec la société, avec la littérature « institutionnelle »… Ainsi qu’un esprit à la limite de la folie. Leurs œuvres ont été dérangeantes et révolutionnaires. Ils ont rédigé, chacun dans leurs propres thématiques, des lignes dont on ne ressort jamais indemne. A chaque nouveau voyage dans l’univers d’un de ses inspirateurs, Bertrand en est revenu avec de nouveaux souvenirs, de nouveaux bagages stylistique ou idéologiques qui allaient former sa propre approche.

L’œuvre de Noir Désir est jalonnée de références discrètes ou de véritables clins d’œils ou citations de ces artistes décadents. Ainsi, dès le premier maxi, Cantat écrit dans La rage : « Ah pouvoir partir avec El Desdichado Et mourir. ». Il fait ici directement référence à un poème de Gérard De Nerval dans son recueil Les Chimères.

Plus loin, le titre Aux sombres héros de l’amer traduit par sa simple oxymore tout la figure du romantique : « homme supérieur dont la science, loin de l’auréoler de lumière, le précipite dans les replis les plus obscurs de l’âme. »67 Et le premier couplet de faire un clin d’œil à Baudelaire et à sa Chanson d’Automne. « A la mémoire de nos frères dont les sanglots si longs faisaient couler l’acide. » chante Cantat, évoquant le début du poème de son modèle « Les sanglots longs des violons de l’automne. ..» Et il en rajoute en convoquant Jacques Prévert et ses Feuilles mortes sur le deuxième album quand il écrit dans Si rien ne bouge : « Quand les amoureux / Se ramassent à la pelle / Toutes les feuilles mortes / Se marrent entre elles. » Toutes ces citations constituent des repères autant que des hommages pour le chanteur.

Une des constantes de son écriture demeure aussi l’humour et le calembour qu’il a dû emprunter à Raymond Queneau autant qu’à Lautréamont. « Le prophète » ajoutant à son style diabolique, maniait un humour très noir. Ne dit-on pas justement que le rire est diabolique ? Pour preuve, le titre même du premier album Veuillez rendre l’âme, dont la suite en parenthèses (à qui elle appartient) désamorce la noirceur pour une étrange résonance… « L’humour seul, nous dit Marco Ristich, donne à ce qui l’entoure une nouveauté grotesque, (…) une importance dérisoire , à côté d’un sur-sens exceptionnel et éphémère mais total. » 68 L’humour permet ainsi de dépasser la simple littérature pour créer un nouveau sens dans un autre ordre référentiel. Et pour Noir Désir, la possibilité d’être moins pesant sur la toile littéraire de fond (ou davantage selon les goûts.)
Les auteurs chéris sont également pour la plupart à l’origine de révolutions stylistiques, de remises en question de la norme poétique, entretenant la flamme d’un genre littéraire à jamais insoumis. On constate chez la plupart une orientation vers une poésie libre de tout carcan trop référentiel, trop narratif, trop précis. L’écriture de Bertrand Cantat, après les deux disques un peu emphatiques que furent Où veux tu qu’je r’garde et Veuillez rendre l’âme…, fit partir son style dans cette direction avec des textes débarrassés de trop d’évidence et de linéarité. En route pour la joie fut le premier, procédant d’une technique d’énumération impressionniste (nombre de ces poètes ont d’ailleurs fréquenté les peintres impressionnistes) et surréaliste dont l’auditeur doit retirer lui-même le sens.
Cependant, il manque un élément pour définir clairement la marque Noir Désir : la chanson. Aux côtés de ses parents, Bertrand Cantat a découvert Léo Ferré, poète musicien libertaire, Georges Brassens et Jacques Brel. La puissance de la langue française alliée à l’orchestration l’a conduit à essayer de transférer cette alchimie sur le rock. Il prendra là une tout autre voie que Téléphone, qui ne se réclamaient pas d’une plume spécialement affûtée. Or nous avons vu que le rock est un style direct, insolent et prolétaire. Cette union créé finalement encore un nouveau genre extrêmement paradoxal. Il ne s’agit plus de poésie, et il ne s’agit plus non plus de chanson, bien que cela soit encore le repère le plus proche qu’il reste mais de « l’expression rock française. » « Il ne faut pas chercher à séparer les deux. Si l'on isole les textes ils sont fragilisés à fond, déclarait Cantat. Certains se mettent presque a te juger avec un traité de versification. C'est grave ! Jamais il n'a été question de ça. La poésie se passe de la musique et c'est bien pour ca qu'elle existe ! »69 Un rock trop littéraire pose problème, cependant, la véritable notion de rock français passe par l’accomplissement de cette prose issue de la chanson dans la guitare électrique et les rythmes binaires de la batterie. C’est ce qu’ont bien compris en leur temps Boris Vian, Serge Gainsbourg et plus récemment Alain Bashung.

Au début, on voit bien que le groupe y va à pas mesurés. C’est pourquoi le refrain de leur tube Aux sombres héros de l’amer est encore en anglais. La langue de Shakespeare reste une référence directe aux origines de cette musique. Sur la carrière de Noir Désir, les albums contiendront toujours des morceaux en anglais, la tendance se raréfiant jusqu’à Des visages, des figures où il ne s’agit plus que de furtives occurrences. Etrangement, ce dernier album affirme de plus en plus une appartenance à la chanson. Tout en restant rock. Un paradoxe irrésolu. L’usage de la langue étrangère frappera aussi d’autres textes avec l’espagnol, langue révolutionnaire par excellence (Le fleuve, puis Tostaky (le continent) ) et même l’Allemand pour illustrer Marlène puisque le texte évoque Marlène Dietrich.
Reste le problème de l’insolence et de la nature prolétaire du rock. Qu’à cela ne tienne, Noir Désir ne semble pas un groupe poli et conformiste. A travers les thèmes abordés (capitalisme, fascisme, médias tentaculaires…) dans une production de plus en plus impliquée dans la vie citoyenne, Noir Désir sera pour beaucoup un groupe chevaleresque, Don Quichotte du rock hexagonal. Politiquement, les bordelais auront apporté une véritable réponse à l’équation du rock français en devenant le premier groupe enragé et lyrique signé sur une major du disque. Formellement, on pourra considérer la synthèse réussie avec des musiciens exigeants se remettant constamment en question et un véritable auteur dans le cadre strict du groupe, incapable toutefois de sortir de ce cadre. Il s’expliquait sur le sujet en ces termes : « L'écriture adaptée au rock est un exercice assez simple comparé à la littérature. (…) J'ai dans la tête la volonté d'écrire plus que de simples chansons, mais j'ai aussi en moi le doute, comme dans tout ce que j'entreprends. »70 Une notion qui contaminera l’expression vidéo des chansons du groupe.
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