Memoire de master arts et sciences de l’enregistrement





titreMemoire de master arts et sciences de l’enregistrement
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date de publication29.10.2016
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2. Mise en images des mots
Un vidéo-clip procède de trois éléments du morceau : l’image du groupe, la musique et le texte. On parle d’audio-logo-visuel. Lorsque ce dernier aspect est mis en avant, la mise en images peut s’appuyer autant sur un simple titre ou des bribes de phrases que sur une retranscription visuelle plus complète voire totale. Puisque nous voilà devant un groupe qui a placé le texte au cœur de ses préoccupations, il faut espérer que les réalisateurs qui ont travaillé sur leurs morceaux ont su préserver et mettre en valeur cet élément
.

  1. Des contours non explorés.


Nous avons beaucoup parlé d’Henri-Jean Debon mais peu des autres réalisateurs et clips concoctés pour Noir Désir. Ces films apparaissent moins fascinants dans la mesure où ils respectent davantage les canons du genre mais en contrepartie, ils marquent par leurs lacunes les contours non explorés de l’œuvre abordée.
Partons de la fin et prenons la vidéo de Michel et Olivier Gondry A l’envers, à l’endroit. La réputation de Gondry n’est plus à faire dans le monde de la forme brève c’est pourquoi on devrait se réjouir qu’il se tourne vers Noir désir : la rencontre pourrait bien être fascinante.

La technique du logo (de audio-logo-visuel) chez lui part en général du titre et de quelques bribes de phrases. Il a beaucoup travaillé avec des artistes internationaux dont il ne comprenait pas toujours les paroles mais seulement des éléments isolés dont il faisait sa ligne forte. Il s’agit peut-être là d’une mauvaise habitude ressurgissant dans ce contexte. Pourtant, il avait tendance à être beaucoup plus expansif avec les artistes français, par exemple dans le clip Je danse le Mia pour IAM où il surfait véritablement sur chaque mot.71 Ce simple titre : A l’envers, à l’endroit dessinera presque automatiquement un concept d’inversement de la continuité. Chanté comme une douce plainte par un Bertrand Cantat presque résigné (« Infiniment se voir roulé dans la farine »), le texte égrène des associations d’idées, instantanés d’un climat social déséquilibrant. Michel et Olivier Gondry gardent l’idée d’une atmosphère globale et proposent une relecture des Temps Modernes de Charlie Chaplin à l’ère du numérique.
Chez eux, les effets spéciaux et truquages ne sont jamais utilisés gratuitement mais toujours au service de la narration. Ici, ils utilisent le sampling72 à l’image du vidéaste autrichien d’avant-garde Martin Arnold avec Passage à l’acte (1993). Comme Noir Désir, ils ont par contre créé eux-mêmes leurs propres samples. Le clip fait davantage honneur à la musique qu’au texte, point sur lequel nous reviendrons ultérieurement (confère IV, 2.). Seul le titre est repris visuellement et décliné à l’infini par ce dispositif du sampling : l’échantillon, grâce à la technologie numérique, peut être manipulé dans tous les sens, à l’envers comme à l’endroit, en vitesse normale ou en accéléré. Ce qui provoque à l’écran la répétition aliénante de tâches fastidieuses effectuée par des ouvriers et des employés de bureau. Ils ne sont plus vus comme des êtres humains mais comme des applications de ce « grand tout » de l’entreprise globalisée. La durée de la boucle est telle, à un moment donné, que les êtres tendent presque à disparaître. Un ensemble qui fait frémir tant chaque élément s’évanouit dans l’absurde de sa raison d’être. En cela, les paroles auront été bien servies mais le clip n’aura restitué que leur dimension déprimante. La lutte prônée encore et toujours par Noir Désir (« tout envoyer enfin en l’air ») avec certes un peu moins d’éclat qu’à l’accoutumée, en est absente. Seul un sourire éclate entre deux points de montage, mais il s’agit plus, je pense, d’un accident.
Bertrand Cantat propose avec Le vent nous portera un de ses meilleurs textes, tout en apaisement et en atmosphère onirique. Pour un court instant, le chanteur semble goûter à la sérénité qu’il n’a jamais trouvée en relativisant l’existence à travers son irréversible disparition. Si la chanson s’intitule bien Le vent nous portera, l’avant dernier couplet s’achève par « Le vent l’emportera ». Enclavée ainsi, cette légère nuance révèle la connotation funeste du texte. Mais Cantat ne semble pas effrayé. Le vent et l’air sont en effet des éléments mystiques de transcendance. Ils permettent l’élévation de l’âme. La mort n’est pas vue négativement mais comme une promesse de calme permettant de céder à la légèreté et à la relativisation de l’existence. Le vent s’avère une force mystique à laquelle Cantat s’abandonne ; elle emporte autant qu’elle porte, vers l’au-delà comme vers la vie.
Alex et Martin, les petits prodiges de Partizan-Midi-Minuit ,73 ont donc reçu un magnifique cadeau. Dont ils n’ont pris quasiment que la moitié. La dimension mystique est presque totalement absente, si ce n’est dans la très belle introduction. On y voit un livre à demi enfoui dans le sable. Le vent en tourne les pages dont de nombreuses illustrations sont évidées… jusqu’à en trouver une intacte. Ce plan très court résonne avec la phrase « Infinités de destins / On en pose un et qu’est-ce qu’on en retient ». La vérité jaillit à retardement - on a à priori pas encore entendu cette ligne : ces images disparues représentent ces morts dont personne ne se souvient.

La gravure en eau-forte cède alors la place à la scène sur la plage où l’on découvre une mère et son petit garçon. Un nouveau destin appelé à disparaître.

Pour le reste, nous parlions plus haut de tronque, c’est précisément ce qu’ont fait Alex et Martin sur les paroles. Il ne demeure que l’aspect inquiétant et la mort implacable. La dimension mystique apportait tout de même l’espoir, une véritable paix. Le scénario du vidéo-clip rejoint véritablement le texte à cette phrase « ce parfum de nos années mortes… ». Jusqu’ici, la mère lisait à l’écart et l’enfant jouait au château de sable. Mais cette ligne coïncide avec cette vision de la mère souriante soudain transformée en spectre aux cheveux flottants. Le reste du clip prend alors sens par rapport aux paroles, mais un sens incomplet.
Jacques Audiard semble faire bien pire avec sa vision de Comme elle vient. Il n’est question que d’interprétation, puisque de toute façon le texte apparaît un brin nébuleux. En réalité, la transposition est très subtile puisqu’elle joue sur la sémantique. Les mots de Cantat sont détachés de leur sens et réduits à leur simple fonction de signes. Puis, Audiard les confie à une assemblée dont c’est le langage : des sourdes-muettes. Ces dernières, avec leur propre sensibilité, vont restituer le texte sous une forme transfigurée, qui n’aide cependant pas plus à le comprendre. En tout cas on ne pourra pas prétendre qu’il n’est pas représenté à l’écran.

Le seul élément significatif demeure le titre. Il ne s’agit en effet pas d’un hasard si les personnages sont tous féminins : la chanson s’intitule Comme elle vient. Le clip figure un hymne à la tolérance avec ces femmes non seulement handicapées mais également de toutes ethnies, âges et forces de caractère. « Je peux aussi dire que je l’aime / Comme elle vient » chante Bertrand Cantat. Ces femmes sont l’incarnation de cette phrase, le refrain de la chanson. On aurait alors tendance à l’amalgame et envie d’affecter ce sens à chaque refrain, alors qu’ils se caractérisent justement par leur indépendance. D’abord « …la sève / Comme elle vient » puis « Reprendre de volée d’aussi loin / Comme elle vient ». C’est là tout le problème du procédé. Il ne suit pas l’évolution du texte, comme l’a justement soulevé Henri-Jean Debon.
Ce dernier n’aura pas non plus effectué un sans-faute. Avec en route pour la joie, le choix du clip live (pour un morceau studio) n’œuvre pas dans la transposition des paroles. Seul le titre peut être vu au premier degré comme l’expression qui précède le concert, source d’expérience intense et de joie au sens exubérant comme sexuel du terme : le concert est un rite orgiaque platonique.

Dans une autre mesure, puisqu’il s’agit du premier vidéo-clip de Debon pour Noir Désir, cette façon d’aborder les choses annoncerait sa démarche : il s’approprierait alors, en tant que fan, le titre de la chanson qu’il pousserait comme un cri du cœur de pouvoir mettre ses idoles en images.
Quant à Richard S avec Aux sombres héros de l’amer, on ne pourra pas lui reprocher d’avoir négligé les paroles. Il demeure le seul à les avoir fait apparaître formellement à l’écran (quoique Audiard aussi dans une certaine mesure…), représentées par des manuscrits dont l’auteur n’est même pas Bertrand. Les caractères gothiques se posent comme une référence très évidente au romantisme du texte. Un des plus grands torts de ce réalisateur aura justement été d’enfermer le groupe à l’intérieur, ce qui leur aura causé les problèmes que l’on sait.



    1. Une technique impressionniste.


C’est entendu, Henri-Jean Debon aura été le plus fidèle et le plus scrupuleux des clippeurs de Noir Désir, jusque dans le travail de composition. « Nos textes sont ambigus. Ce sont des tableaux que nous dressons et ils sont faits pour atteindre l'intimité de chacun, cela ne doit pas rester superficiel. » expliquait le groupe.74 De surcroît, la prose de Bertrand Cantat est à rapprocher de la « poésie hermétique » de Stéphane Mallarmé (1842 – 1898). Dans son essai Crise de vers, ce dernier revendiquait « Un Idéalisme qui (…) refuse les matériaux naturels, et, comme brutale, une pensée exacte les ordonnant ; pour ne garder de rien que la suggestion. »75 Cette tendance ira au bout de « la voie de l’égarement », initiée par le mouvement romantique dans lequel il s’inscrit, et que Cantat reprend à son compte sous la forme du doute. « L’âme romantique doit se perdre pour se retrouver ; la voie de l’égarement proposant l’un des plus sûrs chemins pour parvenir au but. » appuie Georges Gusdorf.76 Ce mode d’écriture apparaît sur l’album Du ciment sous les plaines ave notamment En route pour la joie, pour ensuite s’affirmer de plus en plus.

Or la forme brève s’autorise difficilement le jusqu’au-boutisme. Lorsqu’il s’agit du texte, le clippeur s’appuie rarement sur son intégralité, comme nous venons de le voir. Le risque est grand de le reprendre mot par mot à l’image, il conduit souvent à gâcher le morceau par un effet de redondance. Si cette voie périlleuse est néanmoins choisie, elle nécessite impérativement une invention de forme, comme La tour de pise de Jean-François Cohen ou Sign Of The times de Prince. Sur l’autre voie, on utilise un titre ou des lignes fortes pour créer une ambiance visuelle qui comporte deux lacunes majeures alternatives. Nous venons d’étudier la première : en ne privilégiant que certains aspects du texte, on risque de manquer le sujet véritable. La deuxième voit le scénario devenir complètement abscons voire inexistant pour devenir un film de forme pure ; A l’envers à l’endroit en est un bon exemple.
Il s’agit véritablement d’un défi. Mais puisque les textes de Noir Désir sont des « tableaux », Henri-Jean Debon va agir en peintre et appliquer aux chansons des touches visuelles impressionnistes correspondant à la démarche stylistique de Bertrand Cantat.

Ce travail commence sur Tostaky (le Continent). Le clippeur conçoit des montages d’images qui ne semblent pas, à première vue, entretenir de rapports particuliers ni entre elles, ni au texte. Pourtant, ces plans n’ont pas été filmés au hasard, et partent d’une démarche scénaristique. « On savait que sur telle partie du morceau, on voulait montrer tel genre de choses » appuie-t-il. Par exemple, lorsque Bertrand scande « Soyons désinvolte, n’ayons l’air de rien », l’image probablement la plus forte du clip montre des enfants soumis à la discipline rigide de la gymnastique sous la surveillance d’un instructeur fasciste. Voir Annexe 2). Le montage de Debon constitue donc à la fois un reflet plus ou moins fidèle et subtil des préoccupations qui émergent des paroles autant que des réponses ou des associations d’idées. Il ajoute donc à une chanson déjà assez nébuleuse de nouvelles profondeurs subjectives qui en rendent le propos encore plus dense. Debon soutient toutefois que ce montage suit une cohérence, celle du morceau. Il convient donc d’en analyser le contenu afin de voir comment le clippeur s’y attache.
Le texte aligne une succession de vers extrêmement courts. Leur signification paraît obscure, d’autant que les clés qui permettent leur compréhension sont rédigées en espagnol. Voilà leur traduction :

« Pour la plainte mexicaine

C’est le rêve de l’Amérique

Nous célébrons l’Aluna

De toujours, maintenant. »
En ce qui concerne « l’Aluna », il semble que cela désigne le Verbe au sens métaphysique dans la tribu des Kogis de Colombie.77 Lorsque l’on sait que ce texte a précisément été écrit lors d’un voyage de Cantat en Amérique du Sud, le doute est difficilement permis, surtout au regard de son attrait pour le mysticisme. Plus loin, on évoque Cortez le Conquistador Espagnol sanglant et une « Amérique vendue à des gyrophares crus ». Visiblement, le texte traite du rapport de la première puissance mondiale avec l’Amérique du Sud, condamnée à « pourrir à l’ombre » de celle qui la surnomme familièrement son « arrière-cour ». Voilà pourquoi Debon fait régulièrement revenir à l’image des Indiens, premières victimes du « rêve » américain. Des fanfares et des majorettes, manifestations solennelles et orgueilleuses, précèdent la vie misérable de sans abris se lavant dans les rues. Dans l’ensemble, tous les plans n’ont pas nécessairement été tournés aux Etats-Unis ou en Amérique du Sud. Leur montage global les fait cependant participer à cette évocation de la thématique qui hante Tostaky (le continent) sans jamais être totalement explicite : une nation farouchement capitaliste qui absorbe et détruit la culture et la mémoire de ses voisins.
Si la présence de Bertrand Cantat obstruait quelque peu ce premier essai, Debon recommence avec Marlène, mais cette fois ci sans personne devant. Les images sont libérées… et ont du mal à se suffire à elles-mêmes. Il faut dire que leur lien avec le texte paraît beaucoup moins évident. Marlène, c’est Marlène Dietrich, actrice mythique d’origine Allemande qui joua dans le premier film Allemand parlant : L’ange bleu de Josef Von Sternberg. Bertrand Cantat lui a composé une ode. « Sans tomber dans l'excès et l'admiration fanatique, j'apprécie sa liberté, sa droiture, la femme qui se tient debout. (…) C'était un esprit indépendant, elle n'a pas eu peur de faire des choix. ».78 Lorsque le secret du prénom est percé, les paroles deviennent presque limpides. Marlène Dietrich luttait farouchement contre le régime nazi ; elle avait quitté son Pays natal en 1930 mais, des Etats-Unis, soutenait l’armée alliée en venant les visiter et en chantant pour eux. Par conséquent, on entend « Dans tes veines coule l’amour des soldats ». Puisqu’il s’agit, par l’intermédiaire de Marlène, de résistance, Debon s’approprie le sujet. Il explique : « Il s’agissait de travailler sur : Quelles peuvent être les images de collaboration et de résistance qui peuvent être les mêmes ? Tu sais bien que ce sujet ne sera pas explicite au final mais c’est juste une matière pour travailler. Que ce soit les châteaux de la Loire ou ce truc dans les bains à Budapest, ça n’a pas l’air de quelque chose de très militaire mais ça rappelle ces gens qui déplaçaient juste un pion et envoyaient des millions de gens à la boucherie. ». Admettons. Du point de vue du texte, je ne considère pas tellement ce vidéo-clip comme une réussite, les images ayant finalement beaucoup moins d’impact que celles de Tostaky (le continent). On ne parle absolument pas de Marlène Dietrich et il est quasiment impossible de faire la moindre connexion… Reste des images très anodines en apparence : cette vieillarde qui nettoie une église, cette jeune équipe de joueuses de billard, ces bateaux immobiles… Finalement, le clippeur s’est ici plus attribué la technique hermétique que Cantat alors que son texte est justement moins abstrait que le précédent. Le « tableau » évoqué plus haut se peint davantage par l’image que les paroles, et on se demande d’ailleurs s’il s’agit du même.
Le réalisateur persiste avec A ton étoile. Pour Cantat, encore une fois, il s’agit davantage d’une force mystique, la fameuse « bonne étoile » sous laquelle on naît potentiellement : le destin ou l’ange gardien. Bertrand a participé au livre consacré au poète Armand Gatti, La poésie de l’étoile79 en en rédigeant la postface. Ce dernier considère que nous sommes nés de « l’agonie d’une étoile » et que nous recherchons tous « l’Etoile primitive ». « Seul le Verbe » peut nous y conduire affirme Gatti. Cantat, dans la postface, rappelle que les Indiens Guatémaltèques voient les étoiles comme les « âmes des mots. » Cette chanson en forme d’étrange dédicace parle donc tout simplement du logos, mais d’un logos métaphysique qui tire son origine de cultures tribales. A nouveau, Cantat revendique une spiritualité essentielle et salvatrice (« Quand tu sauvais la face à bien d’autres que moi ») face à un monde qui perd peu à peu ses racines et qui délaisse le logos pour… l’image !
Puisque le texte joue beaucoup sur l’émotion, Henri-Jean Debon y attache des images fortes prises à la volée, des « petits miracles » parfois. Comme les paroles se situent à nouveau dans une veine poétique d’évocation, le travail déjà effectué sur Tostaky (le continent) fonctionne pleinement. Debon explore différentes « étoiles » : celle de Noël, celle du destin et celle du parti communiste bien sûr. Puisque la dédicace est personnelle (« à ton étoile »), le champ significatif reste ouvert selon la perception de chacun. Ce clip là arbore beaucoup de personnages, auxquels le chant semble s’adresser. Ce marchand pathétique enfoui sous son vaisseau de Pères Noëls gonflable aux couleurs vives, ces jeunes qui jouent de la guitare sur une crique, ces soldats chinois la main sur l’épaule de l’autre… Ces instants de grâce saisis sur le vif respirent une belle tonalité poétique qui correspond parfaitement au texte sans être trop lourde de sens. Et puisque Cantat a écrit des dédicaces, le réalisateur lui en renvoie une, celle de Jeffrey Lee Pierce, chanteur du Gun Club et ami, décédé récemment. Lorsque ce dernier boit sa méthadone, faisant face à la caméra, avec laquelle il trinque à distance, il est synchronisé avec le « à ton étoile » de Bertrand. On a alors le sentiment qu’il lui répond un « à la tienne » et cet effet de réplique produit une magnifique nostalgie pour ceux qui ont connu le groupe.
Par cette technique spéciale, Debon aura d’une part respecté les règles (le vidéo-clip procède souvent d’une narration éclatée et elliptique). Cela dit, d’autre part, le degré d’ouverture et d’interprétation laissé au spectateur s’avèrent totalement atypiques dans la forme brève : les clippeurs aiment la référence et l’image qui frappe juste et précis, quelle que soit la longueur de plan. Le spectateur ne doit surtout pas en ressortir frustré de n’avoir rien compris, particulièrement lorsque l’artiste lui-même est si peu présent à l’écran. L’évocation clipesque doit mener à l’évidence, ou bien à la forme. Jamais rester sur la suggestion. Debon, en demeurant fidèle jusque dans la transposition de cette forme d’écriture propre à Noir Désir, a rejoint avec eux le rang des rebelles.



    1. Du mystique à l’écran.


Comme nous venons de le voir, l’écriture « noir désirienne » est profondément baignée de mysticisme et de culture tribale. Comment les différents réalisateurs s’y sont-il pris pour essayer de restituer cette dimension assez insaisissable ?
Comment représenter en effet des forces spirituelles ? Ces esprits vivraient dans le primitif. La nature et les phénomènes qui l’ordonnent seraient leurs manifestations les plus visibles. Ensuite, il existe des hommes-relais, médiums appelés chamanes, qui sentent ces forces et permettent d’entrer en contact avec elles. Dans ce but, le chaman doit se mettre dans un état de transe, qui endort la conscience humaine et ouvre à l’au-delà. La musique, de tous temps et dans toutes les civilisations, a toujours été le meilleur vecteur pour atteindre la transe.

Nous avons déjà étudié plus haut la figure chamanique de Bertrand Cantat. Ce dernier, lorsqu’on le questionne, confesse être pris d’une étrange folie dès qu’il s’atèle à l’écriture d’une chanson. Le rapport de Bertrand à la plume s’avère viscéral. Pour lui, rien n’est plus important que la Parole, le Verbe. L’écriture est le moyen de créer à partir du Verbe fondateur, d’exprimer la vie. Dans Tostaky (le continent), il fait référence à l’Aluna, qui est esprit pur et à partir duquel l’homme de la cosmologie Kogis va bâtir sa maison. Le titre A ton étoile revêt également ce type de signification. Dans la croyance populaire Guatémaltèque, elle représente, comme nous l’avons dit, l ‘âme des mots. Tant que le logos et le Verbe sont présents, la vie n’a pas encore perdu car l’homme sait toujours qui il est.

Bertrand Cantat cherche cependant à aller plus loin. Le texte n’est que véhiculé par ce qui importe le plus : le chant. Candice Isola explique cette tendance ainsi : « Noir Désir considère le chant d’abord en tant qu’instrument, ce n’est pas en raison d’un quelconque désaveu du sens, mais plutôt pour cette recherche jamais démentie d’une expérience transcendantale, l’homme retrouvant par ce cri ses origines divines : « (…) le chant et donc la chanson seraient antérieurs au logos, c’est-à-dire en ce qui constitue l’humain même, il descendrait en droite ligne de la fibre instinctive et par là supérieurement authentique. »80 Personne d’autre dans le groupe ne peut remplir son rôle, puisque le chaman est le chanteur.
L’expérience mystique visuelle commence avec Hoo-doo. On peut y percevoir la transe et les invocations du chanteur qui hulule comme une chouette et se plie sur sa guitare. Le vacillement de la lumière à l’obscurité ajoute une atmosphère fantastique. C’est uniquement dans l’expression du texte et la façon de chanter que l’on perçoit le rapport mystique de Bertrand à son écriture. « Les chansons sont la propriété la plus hautement estimée du chaman, appuie Graham Townsley, le véhicule de ses pouvoirs et le réceptacle de son savoir… »81

Ainsi, la performance de Tostaky (le continent) suit également cette voie. Le chant en espagnol revêt un caractère incantatoire. Lorsque Cantat se met à hurler « aqui para nosotros », la répétition provoque ce balancement hypnotique évoqué plus haut. Cantat se laisse posséder, jusqu’à ce que son cri devienne absolument inintelligible. Le sens de ces mots (« ici pour nous ») garde peu d’importance dans ce contexte, seule compte l’expression.
Debon restitue donc bien le mysticisme présent dans la démarche de Cantat à travers l’interprétation. Mais qu’en est-il du texte lui-même ? Nous venons d’ établir que le chanteur fait fréquemment référence à des thématiques spirituelles, comme l’Aluna dans Tostaky ou le symbole de l’étoile dans A ton étoile. Nous avons constaté également la connotation mystique de Le vent nous portera.

Pour ce dernier, Alex et Martin ont principalement injecté le mystère dans l’introduction. Ce livre révélé par le sable est celui de l’Humanité, nouvelle variation autour des mythes de la mort. Sauf que les mythes font en général intervenir des personnages. Ici, seul le vent en tourne les pages ; il représente cette force naturelle religieuse à laquelle Cantat fait appel. Cette force égrène les vies auxquelles elle met fin brutalement, en les emportant au néant. Il est dommage que le duo n’en montre que la face négative, cependant, la représentation a le mérite de puiser au mysticisme noir désirien. Hormis Debon , ils seront les seuls.
Cet exemple a le mérite de nous révéler comment ces esprits se manifestent le plus souvent à l’image : par des phénomènes naturels. Des vagues à l’écume mugissante reviennent souvent dans l’imagerie de Debon. On les trouve dans Tostaky (le continent) et dans Marlène. Dans le premier, elles accompagnent avec fracas le déferlement de décibels final Dans le deuxième, elles suivent placidement la chaleur des notes plaquées sur la guitare. En général, le réalisateur évite de faire coïncider la thématique mystique avec le texte. Elle se trouve juste là, latente.

Elle s’exprime toutefois davantage à travers les figures de ses dépositaires : les Indiens et les personnages perpétuant des traditions ancestrales. Deux plans retiennent particulièrement l’attention à ce sujet dans Tostaky (le continent). D’abord un plan spécifiquement synchrone avec les incantations espagnoles. On y voit une indienne parler à une plus jeune, sans doute sa fille. Elle semble lui expliquer la situation, ce rassemblement où ils se trouvent, la raison de tout cela. Les paroles de Cantat passent dans la bouche de cette femme. On y comprend une tentative de transmission du savoir et de sauvegarde de la mémoire à la jeune génération. « Nous célébrons l’Aluna » lui dit-elle. L’Esprit est Parole, et la Parole, dans toute culture, se donne pour ne jamais s’éteindre. Puis Debon effectue un très gros plan sur le visage d’un vieil indien au regard triste, tandis que Cantat chante « Et les branleurs traînent dans la rue / Et ils envoient ça aux étoiles perdues ». Le chaman observe ce monde gâché par le matérialisme. Et si ces étoiles perdues sont les mêmes que celles de la tradition guatémaltèque, cela signifie que les mots sont perdus, ou tout du moins qu’ils n’ont plus d’âme ; le discours est devenu creux.
Dans Marlène, on retient surtout la vision de ces vieillards qui dansent la gavotte. En tant que danse folklorique, elle s’inscrit dans une tradition ancestrale. La danse fait partie des rituels magiques autour du chaman, elle est très présente dans les cérémonies animistes indigènes en Afrique par exemple. Il ne faut surtout pas y voir que de simples pas de danse pour s’amuser. La danse procède de la musique, grâce à laquelle l’élu peut entrer en transes et communiquer avec les esprits. Cependant, dans cette chanson, il n’est nullement question de cette thématique, Debon a simplement extrapolé au maximum la notion de résistance pour aller chercher des choses ancestrales. La résistance se définit dans ce sens comme une défense de la vie.
Porter la spiritualité à l’écran n’est point chose aisée, surtout dans le monde de la forme brève. Malgré son attrait pour le fantastique, le clip brasse en général des symboles ésotériques de pacotille (confère le vidéo-clip de R.E.M. Losing my religion). Un vrai rapport à la chose mystique dans ce domaine relève donc d’une attitude exceptionnelle pour un groupe exceptionnel lui aussi. Et puisque la lutte s’inscrit également dans la spiritualité chez Noir Désir, nous allons maintenant étudier son écriture clipesque.
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