L’articulation pagano-chrétienne : esoterikos et katholikos





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L’anti-Narcisse
Le célèbre mythe de Narcisse nous est rapporté par Ovide dans ses Métamorphoses. Narcisse, jeune homme d’une beauté inégalée mais très orgueilleux, repoussait ses nombreux prétendants. Allant boire à une source, il tomba amoureux de sa propre image reflétée dans l’eau. Il se prenait pour un autre, et ne pouvant quitter son image des yeux, il finit par dépérir dans cette situation absurde. Sous son corps sans vie, l’on retrouva ces fleurs blanches que l’on appelle depuis des narcisses.
C’est un fait remarquable que la biographie de Sainte-Solange reprenne si clairement le mythe de Narcisse. Quelles que soient les versions du récit, la tentation narcissique est présentée comme telle, sans détour. Mieux : cette tentation est immédiatement et très explicitement condamnée. C’est Sainte-Agnès en personne, modèle christique de Solange, qui apparaît pour la mettre en garde. Et c’est avec une honte coupable que Solange brouille l’eau pour rejeter ce penchant orgueilleux. Contrairement à l’histoire tragique d’un Narcisse incapable de reprendre le dessus sur son penchant, la petite bergère se ravise. Elle a la conscience de sa faute, et c’est avec un sentiment de culpabilité qu’elle échappe à son péché adolescent.
Dans un cadre d’analyse girardien, la comparaison entre Narcisse et Solange s’éclaire : quand le premier succombe au mimétisme destructeur (39), la seconde en réchappe grâce à un mimétisme d’apprentissage fondamentalement positif et généreux, car hors de la tension rivalitaire exponentielle, hors de la surenchère concurrentielle violente : l’imitation de Sainte-Agnès qui est elle-même imitation du Christ qui imite lui-même le Père. La chronologie du récit nous révèle que Solange était déjà prémunie contre le mauvais mimétisme. Avant d’être soumise à cette épreuve, elle déclare déjà : « je ferai comme toi, mon agnelette !» (40). Jean Defrasne est tout aussi explicite : « elle avait résolu de l’imiter » (41). Dans la version de Lapaire, le « comme toi, mon agnelette » nous ramène à l’imitation du Christ, évoqué par son symbole de ralliement, l’Agneau. Chez Defrasne, les termes sont aussi lourds de sens. « Imiter » Agnès est une résolution, ce qui a deux sens : c’est non seulement un parti pris vertueux (comme nos « bonnes résolutions » annuelles), mais aussi la solution de la problématique humaine. En imitant l’innocence et l’humilité infinies de la sainte, modelée elle-même par l’imitation du Christ, le cercle vicieux de la violence mimétique est rompu. Le problème est « résolu » par ce dépassement vers un mimétisme pacifique : on imite la victime et non plus le bourreau.
Un Christ féminin
Le récit de la vie de Solange nous présente à bien d’autres égards ce que l’on pourrait appeler un « Christ féminin »
Dans les Evangiles, Jésus se présente comme celui qui fait la volonté du Père. Nous avons dégagé la relation d’imitation liant Solange à la ligne Agnès-Jésus-Dieu. Mais la correspondance entre la figure de la petite bergère berrichonne et celle du Crucifié ressort en différents autres points.
Tout d’abord, si l’on sait peu de choses de l’enfance de Jésus, il ne fait aucun doute qu’il a grandi au sein d’une famille pieuse. C’est aussi à peu près la seule information qui nous est rapportée de l’enfance de Solange.
Mais à la différence de Jésus, l’histoire insiste sur la beauté physique de la bergère, ce qui s’explique d’abord par son statut de jeune fille. Nous avons vu comment sa beauté permet d’introduire à la fois une relecture éclairée – revue et corrigée, pourrait-on dire ! – du mythe de Narcisse, et une reprise de mythes féériques, eux aussi moralement corrigés. Surtout, la beauté corporelle de Solange est la cause première de la convoitise fatale dont elle sera l’objet.
Toutefois, après son crime, Bernard regarde « luire devant lui une étoile d’or – l’étoile qui brillait au front de Solange – et qui le [conduit] dans le jardin des Anges, où règne le Pardon » (42). L’étoile d’or fait directement référence à l’astre qui surplombe Jésus à sa naissance et qui guide les mages vers le lieu de la Nativité. Cet astre christique mène vers le Pardon, autrement dit vers la sortie du cercle vicieux de la violence et de l’envie, vers la repentance qui proclame l’innocence de la victime. Cette transition est équivalente au passage du Paul persécuteur au Paul repenti dans les Actes des Apôtres, ou encore à la volte-face des soldats romains après la mort de Jésus (43).
Autre point commun entre le récit évangélique et celui de Solange, le contexte social est celui d’un pays en proie à la crise, à la guerre et à la perte des repères sociaux essentiels (44). Cela fait écho au cadre du récit néotestamentaire : une Judée soumise au pouvoir païen de Rome, en des temps troubles. En attestent les divisions au sein du clergé juif et les nombreux débats entre Jésus et les Pharisiens et Saducéens. C’est dans un contexte social critique comparable que Solange sera assassinée.
Plus encore, Solange, au fur et à mesure qu’elle grandit, révèle des « dons merveilleux » (45) de thaumaturge. Elle guérit par sa main et ses prières, et l’on nous précise que son village reste étonnement à l’abri des fléaux qui ravagent alentour. Toutefois, à l’instar de Jésus, elle s’en défend, par modestie, mais peut-être aussi par prudence. Comme son modèle, elle répond à qui veut l’entendre que c’est là l’œuvre du Dieu miséricordieux qui sait exaucer ceux qui le prient sincèrement. Elle ne s’enorgueillit pas des pouvoirs héroïques qu’on lui prête.
L’humilité et la frugalité de la vie de Solange la rapprochent de la vie du Christ, auquel elle se dit attachée « comme la feuille est à la branche » (46) lorsqu’elle repousse une seconde fois les avances de Bernard. Elle se définit comme une feuille à celui qui la voit comme un fruitdéfendu, en l’occurrence. Elle est ce qui reçoit la lumière au seul bénéfice de son modèle.
Le schéma chronologique conduisant au martyre de Solange se calque sur celui menant à la Crucifixion. Dans les deux cas, le contexte général est celui d’une crise où le protagoniste fait office de bouclier protecteur et salutaire face aux fléaux qui touchent individus et collectivité. Solange comme le Christ minimisent en quelque sorte le mérite qu’on leur attribue. De leurs points de vue, ils ne sont qu’intercesseurs auprès de Dieu, et il n’est rien d’héroïque dans leurs actions. Pareillement, l’un et l’autre paieront de leur vie cette réputation grandissante. Enfin, l’un comme l’autre seront le point de départ d’une nouvelle ère religieuse, basée sur l’innocence totale, reconnue par tous, due la victime.
Les deux moments du refus : amor fati païen et amor dei chrétien
Dans la version de Jean Defrasne, il y a deux visites de Bernard à Solange correspondant à deux moments du refus. Solange repousse d’abord Bernard par modestie, arguant que c’est folie pour un noble de s’unir à une pauvrette, et que son destin est de rester attachée à la terre qui l’a vue naître (amor fati). Ce thème de l’enracinement est récurrent dans les légendes berrichonnes où l’émigration est considérée comme un péché d’orgueil et d’infidélité (47). Ce premier refus, bien que teinté d’une pieuse modestie, est à l’opposé du Christ qui ne fait que très peu de cas de sa famille « biologique » (48) et de Bethléem. Ce moment est littéralement païen : c’est le lien au pays qui prévaut, et à l’attachement tribal.
Quand le seigneur revient à la charge, c’est cette fois la piété qui motive principalement ce second refus. C’est la séquence chrétienne du refus : l’amor dei est l’argument-force. L’attachement n’est plus au pays, mais au vœu moral qui la lie à Jésus. C’est à ce second refus que le riche Bernard va glisser de l’irrésistible désir à la folie meurtrière, via l’intermède de la tentative, ratée, d’enlèvement sur son cheval. Incapable d’obtenir le consentement de la paysanne, puis incapable de la détenir de force, blessé dans son honneur puis dans sa virilité, Solange passe à ses yeux, en un éclair, du statut d’objet de désir à celui de victime expiatoire. Le contexte général de crise sociale et politique s’incarne en Bernard qui sacrifie Solange. Telle l’insaisissable dame à la Font Chancela qui refuse de s’abandonner à son kidnappeur, la sainte le fait passer brusquement de la flamme infernale du désir à la sensation glaciale de sa disparition brutale. Bernard en perd la tête. Il fera perdre la sienne à la belle.
Mais là où le mythe païen aurait conclu à la résolution de la crise par le meurtre rituel d’une victime ambivalente – victime puis bourreau, innocente puis coupable, ou à la fois belle et laide comme la Marthe de Mongarnaud (49) –, c’est en conclusion la culpabilité du meurtrier qui est affirmée par le récit, et confirmée par le sentiment final de Bernard qui, « épouvanté de son crime » (50), reconnaît l’innocence de « cette sainte fille » (51). La repentance finale du seigneur et sa disparition vers le lieu « où règne le Pardon » (52) confirme la différence morale fondamentale entre la figure de la victime archaïque et celle de la martyre historique.
Comme nous l’avons développé plus haut de manière analogue à propos de la représentation du mythe de Narcisse, le mécanisme du meurtre est ici révélé et chapeauté par une morale chrétienne de justice. Aucun voile ne vient le couvrir de légitimité, rien ne vient faire écran à l’injustice des événements, à tel point que le coupable lui-même reçoit la révélation et reconnaît explicitement l’injustice de son acte.
La Rose-Croix
Solange personnifie donc la perfection spirituelle et morale, au-delà de sa perfection physique.
Au moment de la tentation narcissique, Solange, dans la posture féérique, voyant le reflet de son gracieux visage sur le miroir de l’eau, se qualifie de rose. Nous avons vu qu’à ce mot, Sainte-Agnès intervient pour mettre Solange en garde contre le péché d’orgueil.
La rose symbolise la beauté, la fertilité et l’amour. Mais si Solange ne personnifiait que la rose, si elle avait dû se passer de l’intervention de Sainte-Agnès, elle ne serait pas différente des nymphes qui l’ont précédée, et dont l’une, selon Ovide, a fait naître la première rose. Au-delà de la rose, Solange incarne la Croix, symbole du christianisme, instrument de la révélation de l’innocence de la victime et de l’injustice du sacrifice.
Solange est la personnification de la Rose-Croix, cet état ultime de perfection physique, spirituelle et morale. Belle comme la rose, mais dénuée des épines féérique de l’orgueil et de la méchanceté, elle est « aussi modeste que belle » ; elle a « toutes les qualités » (53).
« Je ne suis pas venu abolir, mais accomplir » (Mt 5:17)
Comme nous l’avons noté en introduction, l’histoire de Sainte-Solange, pour être appréhendée dans sa signification fondamentale, doit être examinée à la lumière de l’articulation pagano-chrétienne de la culture, de ce moment de la « généalogie de la morale » dont le Berry est encore un terrain d’observation particulièrement révélateur. Ce territoire est culturellement toujours à la charnière de ces deux grandes civilisations : son fonds païen, archaïque, reste encore très visible, mais sa christianisation, bien que lente et laborieuse, n’en est pas moins réelle. Sainte-Solange est à bien des égards une personnification réussie de l’imaginaire berrichon. Descendante des fées et divinités païennes auxquelles elle se substitue, elle est aussi leur dépassement moral et civilisationnel, incarnant la vertu et l’innocence qu’on ne prêtait guère à ses aïeules. Elle est le maillon du passage du mimétisme païen à l’imitation christique. Elle est la métaphore berrichonne de cette mutation religieuse et anthropologique : élévation de la Rose à la Croix, de la fée à la sainte, du narcissisme à l’altérité, de l’orgueil à l’humilité, de l’envie à la générosité, de la culpabilité à l’innocence, de la vengeance au pardon, de l’accusation à la miséricorde.
Comme René Girard l’a démontré dans ses analyses comparées des mythes et des Evangiles, ce passage correspond à la révélation de la rivalité mimétique et à la condamnation de son mécanisme infernal. Aux légendes païennes truffées de victimes émissaires démoniaques, s’ajoute leur part manquante : l’innocence radicale de la victime.
Le mimétisme rivalitaire et son escalade jusqu’au meurtre sont, dans le récit de la vie de Sainte-Solange, présentés comme tels. « Plus d’une noble damoiselle espérait devenir l’épouse de comte Bernard. Mais son choix s’était porté sur une petite paysanne ! ». Il était « étrangement ému devant [la résistance] de Solange. Loin de l’en détester, il l’en aimait davantage » (54). Bernard s’imagine d’abord qu’elle lui préfère quelque vil galant, ce qui atteint son orgueil d’aristocrate. Mais la bergère dément. En ajoutant que celui a qui elle a promis son cœur – Jésus – est plus puissant que Bernard et qu’il doit passer avant lui, la mécanique infernale s’emballe.
Contre ce mécanisme tragique se présente un nouveau mimétisme, une imitation pacifique, celle de la figure christique, modèle dont l’imitation permet d’enrayer la rivalité violente qui aboutissait jadis au sacrifice de l’innocent et soumettait le monde aux caprices des dieux.
Le mécanisme littéralement satanique (55) est révélé, dévoilé, condamné.
« Je ne suis pas venu pour juger le monde, mais pour sauver le monde » (Jn 12:47)
Aux yeux des « néo-païens », c’est un désenchantement, doublé d’une utopie absurde. Aux yeux des Chrétiens, c’est un soulagement, une délivrance après les soumissions infernales aux caprices des démons. Pour le pagano-chrétien – c’est-à-dire pour qui souhaite articuler ces deux visions du monde plutôt que d’abolir l’une au profit exclusif de l’autre -, c’est un dépassement. Cette perspective ne vise pas à concilier l’inconciliable, mais simplement à envisager le plan dialectique qui relie anthropologiquement ces deux civilisations. Et si, comme René Girard le pense, le christianisme vient révéler la (bien triste) vérité profonde du paganisme, il n’en est pas moins vrai que le christianisme, pour faire sens, a besoin de garder la mémoire de l’archaïque sensibilité païenne, comme il a su et dû garder le corpus vétérotestamentaire. Dans l’un et l’autre cas, son émergence n’est compréhensible qu’à la mémoire de ce qui l’a précédé. Appréhender le christianisme en faisant table rase du monde préchrétien mène à une dangereuse confusion : c’est ainsi qu’on paganise le christianisme qui, une fois devenu sa pâle copie, perd toute sa légitimité morale et historique. Parallèlement, se replonger dans les mythes païens en leur attribuant trop rapidement un sens moral chrétien relève de l’anachronisme (56).
Solange serait pure folie pour qui ignore les turpitudes que causent les fées et le monde d’alors. Mais, située ainsi dans cette lignée inquiétante et merveilleuse, elle rompt avec la malédiction ancienne qui faisait des victimes de futurs bourreaux vengeurs, comme cette marthe de Montgarnaud, beauté meurtrie devenue violeuse d’hommes. Solange brise le cercle infernal de l’injustice contagieuse. Figure christique synthétisant et dépassant sa longue et vaste ascendance païenne (57), Sainte-Solange est une Sainte-Agnès régionale, ou un Jésus régional féminin. Son corps défunt se relève pour laver dans l’eau claire sa tête ensanglantée, comme une expiation de tous les péchés locaux qui ont précédé.
Errare humanum est, perseverare diabolicum. Solange est l’espoir que les hommes en finissent avec leurs erreurs ; et leurs sacrifices rituels sont désormais désignés comme sataniques. Ainsi prétend s’ouvrir un autre chapitre, post-païen : celui de l’imitation d’un modèle universel de justice et d’innocence, dépassement « selon le tout » de la mécanique ésotérique enfin révélée.
A la lumière de cette analyse cheminant des profondeurs de l’ésotérisme païen à une compréhension universelle surplombante (le Logos), on ne peut qu’adhérer au célèbre propos de Paul Valéry, dans ses Variétés (58) : « La véritable tradition dans les grandes choses, ce n’est pas de refaire ce que d’autres ont déjà fait, c’est de retrouver l’esprit qui fait ces choses et en ferait de toutes autres en d’autres temps ».
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