Bernard Andrieu ó Histoire des sciences de la vie et ÈpistÈmologie†: rÈductions et rÈductionnismes 5





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Comité Consultatif National d’Éthique, la « bioéthique » est devenue, elle aussi, un lieu de reconversion morale dans lequel le scientifique réfléchirait avant ou après ses expériences sur leur conformité déontologique, sur leur légitimité morale et sur leur légalité juridique. Si bien que le philosophe des sciences n’aurait plus qu’à devenir éthicien pour parvenir à faire reconnaître son questionnement sur l’évolution de la connaissance de la nature. Car la philosophie des sciences se doit, aujourd’hui plus que jamais, d’interroger la science sur les déplacements conceptuels qu’elle opère vers des notions philosophiques comme la nature, l’identité, le temps, l’espace, la matière, la forme… La philosophie des sciences.)’;2, à l’inverse de la neurophilosophie qui transforme l’objet et la méthode de la philosophie en les remplaçant par ceux des neurosciences, dialogue avec les résultats de la science en dégageant les modes de représentations des scientifiques (ce qui est un point commun avec l’épistémologie) et en étudiant les résultats scientifiques les plus actuels afin de penser et de mettre en évidence les nouvelles représentations du monde engagées par la science.

Gaston Bachelard.)’; est à cet égard exemplaire dans son souci constant de ne pas rester l’épistémologue des ruptures dites, justement, épistémologiques. Dans son ouvrage de 1949, Le rationalisme appliqué, il défend un dialogue interne à la philosophie en prônant « la philosophie dialoguée » :
« Les temps d’une épistémologie qui considérait les mathématiques comme un simple moyen d’expression des lois physiques sont passées… On ne peut fonder les sciences physiques sans entrer dans le dialogue philosophique du rationaliste et de l’expérimentateur »1.
Le vieux dualisme des philosophes pourrait être utile pour des défenseurs corporatistes de la philosophie. Ne se voulant pas un esprit solitaire, le philosophe des sciences prône une dialectique de la raison et de la technique en obligeant la philosophie à élaborer ses thèses à l’intérieur même « des champs de pensée » de la science. À partir du rationalisme appliqué, comme dans son ouvrage sur le matérialisme, Bachelard .)’; veut remettre en ordre la connaissance scientifique. Constatant l’impuissance de l’idéalisme à reconstituer un rationalisme de type moderne, le philosophe des sciences refuse de mettre en ordre les images qu’il se fait de la nature. Pour rendre compte de la pensée scientifique moderne, il convient d’adopter une position centrale au cœur même de la pensée scientifique afin d’y élaborer une philosophie spécifique :
« Ainsi nous serons toujours ramené au centre philosophique où se fondent à la fois l’expérience réfléchie et l’invention rationnelle, bref dans la région où travaille la science contemporaine »2.
S’opposant à la juxtaposition de philosophies générales, inopérantes pour exprimer l’intensité du champ scientifique, G. Bachelard .)’; refuse la réduction de la pensée philosophique à la pensée scientifique.

iv. la vulgarisation scientifique
La vulgarisation scientifique est sans doute la discipline la plus difficile à évaluer. Se diffusant exclusivement en dehors du champ de la science, elle fait appel aux scientifiques pour publier une version populaire et démocratique de leurs résultats. Toutefois, si le grand public peut difficilement contrôler l’information qu’elle lui offre de manière seconde et médiate, les journaux spécialisés se distinguent par le degré de vulgarisation de leur contenu selon une hiérarchie à trois niveaux : certaines revues, comme Science et Vie et Science et Avenir, fournissent des informations actuelles dans chaque domaine scientifique sans les mettre en perspective historique ; à un niveau plus réfléchi, on constitue des dossiers complets, tels que les numéros spéciaux de Science et Vie, de Science et Avenir, d’Euréka, du journal Libération, des articles d’information scientifique du journal Le Monde..., afin d’évaluer les enjeux d’une découverte scientifique au regard de son passé et de ses applications prospectives ; enfin, le niveau de l’histoire des sciences est atteint par des revues comme La Recherche, Pour la Science, Les Cahiers Sciences et Vie, qui publient des articles de fond révisés par un comité scientifique.

La vulgarisation favorise la reconnaissance des travaux scientifiques, si bien que les journalistes scientifiques en sont venus à s’interroger eux-mêmes sur le rôle des médias dans l’évaluation d’un champ de recherche et dans celle de la pertinence de son actualité. Mais cette médiatisation de la science ne se présente pas toujours de manière aussi vigilante. En l’absence de véritables journalistes d’investigation, la télévision favorise la promotion de scientifiques officiels censés représenter leurs champs. Convoqué dès la moindre découverte, exhibé comme référence incontournable de commentaires réifiés en émissions spéciales, le scientifique devient un héros médiatique, à proportion de la commercialisation de ses livres de vulgarisation et au profit des maisons d’édition spécialisées. La qualité de ces prestations et publications devrait toujours être examinée avec précision dans des études critiques, car la tentation est grande pour le vulgarisateur attitré de profiter de son aura et d’abuser de sa position sociale pour glisser dans les médias des affirmations non démontrées, des prédictions non avérées, des professions de foi excessives. Lorsque les choses vont trop loin, la presse s’empare des travaux scientifiques, surtout des travaux américains, pour y dénoncer l’ivraie sans toujours exercer la même vigilance à l’égard des productions françaises.

Conclusion
L’étude des réductions et des déplacements dans les sciences de la vie.)’;1 devrait pouvoir constituer un axe de recherche commun à la philosophie, à l’histoire des sciences et à l’épistémologie. Au moment où se développe une neurochimie des comportements et du génie génétique, une attitude critique doit être la contrepartie méthodologique de l’élaboration d’une philosophie de la matière. Ce serait laisser la place aux réductionnismes les plus vils que de se consacrer à la philosophie sans se soucier de l’analyse critique. Mais en choisissant la philosophie des sciences de la vie, nous souhaitons étudier les neurosciences et la génétique en vue d’un matérialisme non réductionniste.)’;2.

Bernard Andrieu

Lycée Louis de Foix, Bayonne


ScientificitÉ, vous avez dit scientificitÉ ?


Dans les classes terminales, le cours sur l’épistémologie a ses spécificités. Si la parole de l’enseignant peut assez facilement trouver sa place et son ton quand il s’agit d’évoquer les passions ou la liberté, elle risque l’enrouement ou l’extinction de voix sitôt que paraissent les vents froids de la théorie et de l’expérience ou ceux de la logique et des mathématiques.

En effet, certains élèves s’emparent de l’occasion pour tenter un putsch pédagogique, en refusant par avance à un farfelu littéraire le droit et la compétence de toucher aux choses sérieuses — c’est parfois le cas dans les séries scientifiques. D’autres, en revanche, décident de prendre leur semaine ou leur quinzaine sabbatique, préférant ne pas s’intéresser à un domaine qu’ils jugent froid, peu exaltant, abstrait et certainement ardu à aborder — c’est souvent le cas dans les séries littéraires. D’autres encore campent sur leurs positions « doxiques », en véhiculant une idéologie scientiste bas de gamme (« la science sait tout », « tout est prouvé », etc.) ou en opposant à la raison les séductions délirantes de l’irrationnel (« moi m’sieur, j’ai vu une émission sur la réincarnation, c’est prouvé, ILS l’ont dit »...) — c’est assez fréquemment le cas dans les séries techniques.

Il ne s’agit pas de faire ici le procès des élèves ou de schématiser leurs attitudes ; nous voulons plutôt pointer le doigt vers la faiblesse de la culture scientifique des uns et des autres (enseignants et élèves confondus) et remonter vers les causes plus profondes de cette ignorance ; d’ailleurs il est impératif de s’interroger sur la présence de l’idéologie scientiste dans les esprits.

Mais l’essentiel du projet de ce modeste article est ailleurs : relater de possibles approches de l’épistémologie en classe terminale, en choisissant comme axe majeur la confrontation des sciences humaines aux critères canoniques de la scientificité.

haro sur la doxa!
Premier temps : installer la parole sur un terrain où sa légitimité est acceptée. Pour ce faire, on peut avoir recours à notre détestable amie : la doxa. À partir de questions initiales sur notre ignorance respective — élèves et professeur confondus — en ce qui concerne l’univers scientifique, la classe peut reconnaître que la doxa est notre lot. Si l’on ne maîtrise pas l’intégralité de l’astro-physique, par exemple, alors tout ce que nous en disons n’est qu’opinion, soumise au ouï-dire, lue dans des magazines, vue à la télévision, réduite à une version « dechavannisée » du savoir. Si on ne peut juger, penser et repenser par soi-même pour s’approprier le savoir, alors notre « culture » scientifique n’est qu’une écume sur un océan d’ignorance. Nous ne savons rien. Et nous voilà Socrate, et nous voilà prêts à philosopher.

En effet plusieurs raisons font que notre « savoir » scientifique n’a que peu de valeur.
1. Nous ne connaissons très souvent que des résultats, spectaculairement présentés par un quelconque medium cathodique. Nous savons que ceci, nous savons que cela, mais « savoir que n’est pas savoir », comme le rappelle Jean Muglioni.)’;1. Savoir, c’est être capable de rendre compte de ce que l’on affirme, c’est pouvoir donner ses raisons, c’est permettre à la raison de reconstruire les jugements constituant le savoir, afin de pouvoir le justifier et l’enseigner. On peut ici faire mesurer aux élèves la différence entre « prendre connaissance de » et « prendre conscience de ». Prendre connaissance d’une information, d’un résultat, d’une poussière de savoir, ce n’est pas savoir.2
2. Il ne convient cependant pas de s’en remettre aux « spécialistes », qui seraient les seuls capables de maîtriser leur savoir ; car, comme leur nom l’indique assez, les compétences des « spécialistes » couvrent un secteur bien défini, en-dehors duquel ils redeviennent ignorants. Quel mathématicien peut se vanter d’être capable d’évoluer sans peine dans tous les secteurs de la Mathématique? Avec un rythme moyen de production de 10 000 nouveaux théorèmes par an, cette dernière éclate en spécialités parfois irréconciliables. Poincaré.)’; fut sans doute le dernier mathématicien encyclopédiste. De toute façon l’encyclopédisme est devenu impossible pour toute science.

Que nous ne connaissions qu’un résultat ou qu’un secteur du savoir, nous avons pu saisir dans cette entrée en matière que, à des degrés divers bien évidemment, nul ne pouvait prétendre maîtriser l’intégralité du trésor scientifique de l’humanité. Il faut saisir l’occasion pour dire qu’il n’est donc pas nécessaire d’être omniscient, érudit, expert, spécialiste, pour aborder les problèmes généraux de la science, sinon personne ne pourrait le faire. Dans ces conditions, qu’est-ce qui légitime le discours sur la science et quel est son « créneau »?

notre fonds de commerce
Il est alors possible, dans un second temps, de montrer les secteurs dans lesquels le discours philosophique va pouvoir procéder à ses investigations. Résumons ainsi les principales perspectives abordées en cours :
1. La critique épistémologique. — Elle porte sur les méthodes de constitution du savoir, et non sur le contenu du savoir lui-même. Si ce qui sépare le jugement de l’opinion est la possibilité pour le jugement de donner ses raisons et de les soutenir avec quelque rationalité, alors la science doit rendre compte de ses procédés (choix de champs d’investigation, place de la théorie, de l’expérience, de la charpente mathématique des sciences « dures », problèmes de méthode, postulats du réalisme scientifique, du rationalisme scientifiques.)’:bachelardien;1...). On peut dès lors définir les critères courants de scientificité.)’;2 et assigner à la philosophie des sciences ce rôle de « pion » surveillant les études scientifiques. Cependant l’élève moyen a tôt fait de dire que les scientifiques peuvent eux-mêmes, et mieux que quiconque, assurer cette tâche épistémologique. Certains d’entre eux, et non des moindres l’ont d’ailleurs montré. Il faut alors passer à un autre stade de notre travail ; notez qu’au passage nous aurons réussi à traiter une bonne partie des deux grands chapitres épistémologiques du programme.
2. Le questionnement métaphysique. — Deux idées permettent d’aller plus loin, celle du questionnement et celle du fondement..

Si le sophiste est celui qui a réponse à tout, le philosophe ne doit-il pas être celui qui a question sur tout? (autre façon de légitimer nos investigations métascientifiques).

Face au domaine scientifique, il est en effet toujours possible de questionner le savoir en le poussant dans ses derniers retranchements : problème de l’origine du cosmos, du sens de l’univers, du fondement même des « lois » que la science découvre, nature de l’espace, du temps, débat entre le hasard et le déterminisme, etc.

La célèbre remarque d’Einstein.)’; — « La seule chose incompréhensible, c’est que le monde soit compréhensible » — peut aider les élèves à constater l’incongruité de la rationalité que la science découvre dans le réel. Ils peuvent ainsi saisir que les interrogations ultimes (ou premières) sont métaphysiques. Newton.)’; lui-même s’était constamment heurté à ce problème : Qu’est-ce qui a causé la causalité? Qu’est-ce qui a ordonné l’ordre universel? Quel est le législateur des « lois » de la nature? Qu’est-ce qui a déterminé le déterminisme? etc. On sait qu’en découvrant des lois, il affirme explorer la lisière du divin, ce qui lui permet de placer la métaphysique, en sa variante théologique, au fondement de tout savoir humain.

Les élèves remarquent ici que la science a son propre mur de la connaissance, au-delà duquel les projections métaphysiques ont encore droit de cité. Des ponts sont possibles avec les cours sur le fait religieux ou la vérité, sans parler du temps et de l’espace. Le vivant est également un bon objet de réflexion, dans cette optique où l’on distingue le travail des uns (la science s’occupe de ses propres méthodes et découvre les lois et les principes du réel) et celui des autres (la métaphysique recherche les fondements, les instances législatrices).

Après ce double travail d’enquête sur les principes épistémologiques et les fondements métaphysiques, notre itinéraire peut s’en prendre à la distinction entre la sagesse et le savoir.
3. La protestation humaniste. — Certains hurleront mais tant pis, il nous faut maintenant expliquer que les sciences « dures » ne contiennent en elles-mêmes aucune sagesse. Kant.)’; rappelle à sa façon que de la biologie on peut tirer aussi bien l’art de l’empoisonneur malfaisant que celui du médecin bienfaisant. La science (mis à part les sciences humaines, nous l’évoquerons plus bas) ne contient ni valeur morale, ni postulat humaniste. Sans aller, évidemment, jusqu’à dire injustement que l’objectivité, la rationalité, la neutralité ne sont pas humaines, il faut se demander si en elles-mêmes elles peuvent se dire humanistes.

De nombreux exemples (génétique et éthique, eugénisme, nucléaire, meilleur des mondes, perversions du socialisme scientifique...) peuvent mettre la puce à l’oreille du plus scientiste des élèves, et attester que le savoir scientifique et les pouvoirs techno-scientifiques doivent concéder une place à la philosophie (entre autres) pour se soumettre au jeu démocratique du débat sur les fins. C’est donc à l’extérieur de la science que se jouerait l’essentiel, sur l’agora politique et morale ou dans l’auditorium populaire des manifestations de rue.

Autre approche, à relier avec le cours sur la technique : si la techno-science répond à la question du comment (« comment va le réel? », « comment agir sur le réel? »), c’est-à-dire à la question des moyens, la philosophie politique et morale doit interroger le corps social sur le pour quoi (« pour quoi ceci? », « pour quoi cela? »), c’est-à-dire sur les fins.

On peut, si le calendrier le permet, faire une longue parenthèse sur la nature de la sagesse : elle n’est pas qu’un savoir, elle a une dimension morale, politique, humaniste, libertaire, etc..)’;1

Bref, la science ne peut tenir lieu de sagesse. Il appartient même au philosophe de jouer les naïfs en imaginant le pire ou en posant les questions les plus choquantes : « que pourrait-on faire des moyens génétiques permettant une absurde “purification ethnique”? » ; « À quoi sert la croissance du savoir si l’éthique est distancée? » ; « Doit-on craindre de devoir se soumettre à la “pensée unique” de la rationalité technicienne occidentale? » ; « Est-il raisonnable de n’être que rationnel? » ; « Le scientifique peut-il n’être que scientifique? » ; etc., etc.

On peut conclure sur un consensus, si le climat pédagogique le permet, en s’inspirant des scientifiques les plus humanistes pour esquisser une synthèse entre le travail purement scientifique et le « guidage » de nos actes par des valeurs que nous dirons, faute de mieux, morales.

Problème — éternellement en suspens — : la vision scientifique et l’approche philosophique du monde sont-elles conciliables?

pour réviser le procès des sciences humaines
Les approches précédentes peuvent être remplacées par un autre itinéraire. On peut en effet proposer aux élèves, surtout en terminale littéraire, un schéma plus simple. Il s’agit alors de partir des critères de scientificité :

l’universalité : la science s’occupe de l’universel pour expliquer le particulier, ce qui la conduit à formuler des propositions universelles (acceptables par tout esprit rationnel) ;

l’objectivité : la science ne veut décrire que l’objet étudié, sans que la subjectivité du sujet étudiant ne vienne maculer le savoir. Elle veut décrire et expliquer, sans jamais interpréter ;

la rationalité : le discours scientifique se place nécessairement sous les auspices de la raison. Il est constitué de théories logiquement assemblées, sans contradiction interne, capables d’être justifiées par une argumentation rationnelle. La mathématisation de la physique contemporaine est d’ailleurs le sommet de la rationalité scientifique ;

la falsifiabilité : le critère .)’:poppérien;poppérien rappelle qu’une proposition scientifique doit pouvoir être vérifiée, expérimentée, validée ou invalidée. Elle ne peut être une affirmation d’autant plus vide qu’elle est invérifiable. La science joue le jeu du test de falsifiabilité, alors que la plupart des affirmations de type religieux, par exemple, n’incluent pas — et pour cause — cette même possibilité de falsification par l’expérimentation ;

la « cumulativité » : la science ne juxtapose pas, comme il est reproché à la philosophie, des systèmes se contredisant les uns les autres ; elle empile et complète régulièrement ses savoirs. En ce sens, une théorie dépassée est admise comme cas particulier d’une théorie ultérieure plus générale, ou est reconnue comme ayant été une théorie prise à tort pendant un certain temps pour une théorie scientifique.

la prédictibilité : la science, parce qu’elle découvre le jeu causal à l’œuvre au cœur du réel, comporte une dimension d’anticipation (que l’on peut illustrer pour les élèves par l’exemple classique de Halley.);). Cela lui permet de déboucher sur l’application pratique, avec de bonnes chances d’efficacité : quand on connaît les lois reliant causes et effets, il est possible d’organiser les causes en vue d’effets souhaités.
Après cette revue de détail, il est de bon ton de demander la révision du procès fait aux sciences humaines. On considère en effet, selon une idée reçue, que l’expression « science humaine » est contradictoire, et que seules les sciences dites « dures » répondent aux critères précédemment énoncés. Par exemple, le savoir de l’historien serait plus idéologique que scientifique :

— Il aurait infiniment de mal à être universel, car chaque cas historique est particulier et peut faire l’objet d’interprétations divergentes.

— Il ne serait que partiellement objectif : comment purger le discours historique des « impuretés » liées à l’historien lui-même (époque, classe sociale, idéologie, nationalité, âge, etc.)? Le paradoxe de l’historiographie réside d’ailleurs dans ce double écueil : a/ si la période est trop éloignée dans le passé, l’historien soit manque de documents pour affiner l’établissement des faits, soit court le risque d’analyser le passé avec des catégories du présent ; b/ si la période est récente, l’historien y est encore impliqué, et n’a peut-être pas le recul temporel nécessaire à l’objectivité pleine et entière.

— Il ne serait guère rationnel, en l’absence de « lois » historiques dont seul l’exposé ordonné pourrait rationaliser de façon satisfaisante le discours de l’historien. Si ce que vous étudiez est irrationnel, le complet développement du Logos est entravé. Comme un puzzle dont des pièces manqueraient ; ou plutôt dont les pièces seraient incompatibles.

— Les interprétations ne seraient pas falsifiables, car une théorie historique visant à expliquer le mouvement de l’histoire n’est pas expérimentable. Comment savoir, de la version .)’:marxiste;marxiste ou de la version idéaliste, celle qui est invalidée par les faits lorsqu’il s’agit de connaître la Révolution Française? Aucun dispositif expérimental ne peut, heureusement, nous le dire.

— Dans la même optique, le savoir historique, parce qu’il est prisonnier du passé et de l’imprévisibilité des humains, ne saurait vérifier le critère de prédictibilité. Connaître le passé permet sans doute de mieux comprendre le présent, mais ne suffit pas pour prédire le futur, qui demeure — et c’est une chance — ouvert et plein d’incertitudes.
Bref, voilà les sciences humaines reléguées dans la seconde division gnoséologique, affublées du sobriquet méprisant de sciences « molles » (sic!), par opposition aux disciplines sérieuses, professionnelles, performantes et compétitives : mathématiques, physique, chimie, etc.

Cet exil semble injuste, mais comment réviser le procès? Faut-il réveiller Zola.)’; pour exiger que l’on tire les sciences humaines de l’Île du Diable épistémologique?

Une stratégie efficace consiste à montrer qu’il y a certainement deux façons de concevoir la scientificité, car on peut distinguer deux statuts ontologiques fort différents : celui des êtres doués de conscience et celui des êtres dénués de conscience. Ce rappel de la spécificité humaine doit affirmer qu’on ne saurait étudier les hommes comme on étudie les minéraux ou les atomes.

— La liberté humaine fait que nous n’étudions pas des objets mais des sujets. Il ne s’agit plus de viser une universalité qui serait aussi abstraite qu’un homme sans désirs, sans classe sociale, sans culture, etc. Il faut au contraire accepter le concept de « sciences du particulier », même si la définition aristotélicienne de la science n’y trouve évidemment pas son compte. L’histoire, la sociologie, l’ethnologie (au même titre que la psychanalyse, d’ailleurs) étudient des cas. Même si on peut toujours trouver des tendances assez générales, voire même quelques constantes (les invariants culturels, les « lois » de la dialectique historique, les situations œdipiennes, etc.), l’essentiel est dans les éléments par lesquels un individu, un peuple, une société, un moment historique, se différencient et affirment leur irréductible unicité. Rien n’est plus simple que les sciences « dures », finalement, puisqu’elles étudient des objets qui font — toutes choses égales d’ailleurs — toujours la même chose, alors que la compréhension d’un seul individu, d’une seule situation historique ou culturelle, nécessite une « science » d’une profondeur supérieure.

— De même pourquoi faudrait-il se déshumaniser pour accéder à une hypothétique objectivité? Si la connaissance est une relation entre sujet connaissant et objet à connaître, il faut admettre que les sciences humaines exigent une relation qui ne soit pas qu’une mise à distance explicative. On ne peut comprendre les hommes que si, par un effort inverse de celui que Bachelard .)’; recommandait pour les sciences « dures », on se rapproche d’eux dans un mouvement de décentrement visant à les comprendre, à sympathiser avec eux. Il faut alors distinguer l’explication (un regard extérieur) et la compréhension (une empathie nécessaire pour vivre ou ressentir ce que l’autre vit ou a vécu). L’objectivité y perd peut-être, mais pourquoi faudrait-il traiter comme des objets ceux dont on veut étudier le comportement en tant que sujets? La connaissance est vraiment une relation, mais concernant les humains, cette relation ne peut être qu’humaine. N’est-il pas parfois inquiétant ce regard prétendument « neutre », froid, « purement objectif » que certains « scientocrates » utilisent pour disséquer l’humanité?

— De toute façon la rationalité et l’objectivité doivent s’en tenir à leur secteur : établissement objectif des faits, recherche de quelques liens de nature causale. C’est-à-dire que le discours de l’historien, par exemple, peut être largement objectif et rationnel. Cela est certes plus difficile pour lui que pour le discours du physicien, parce qu’il s’intéresse au Tout, et non à la seule partie du réel qui se met facilement en lois et en équations. Exemple : le physicien peut bien nous expliquer objectivement et rationnellement la chute d’un corps par une fenêtre le 23 août 1572 à Paris (loi de la pesanteur, description de la trajectoire, calcul du point d’impact, de la réaction du support, de la résistance de l’air, évaluation des dommages et déformations morphologiques, etc.) ; mais il ne nous dit rien d’essentiel : le faisceau de conditions ayant amené un individu de confession protestante à la défenestration échappe à ses investigations. Ainsi les sciences « dures » se limitent à la partie « simple » de la réalité. Paul Veyne.)’;, dans L’histoire conceptualisante, remarque pour sa part que le physicien s’intéresse au « nécessaire », soit à peu de choses finalement, alors que l’historien s’intéresse au « Tout ». Pour parler comme Althusser.)’;, le physicien travaille dans la causalité (qui est claire et distincte), alors que l’historien travaille dans la « consécution factuelle », c’est-à-dire en étudiant des situations, des conditions dont l’effet n’est jamais mécanique, mais comporte du « jeu », du hasard, de l’imprévisibilité ; signes indiscutables de la liberté des hommes et des peuples.

La différence entre les sciences humaines et les sciences « dures » n’est donc pas à chercher dans la scission entre ce qui est scientifique et ce qui ne l’est pas, mais plutôt dans l’écart entre ce qui étudie la simplicité et ce qui étudie la complexité. Cette affirmation est sans doute à reformuler, mais je demeure persuadé que, malgré la complexité du vivant et de l’univers en général, la compréhension du comportement d’un seul être humain est encore le sujet le plus complexe qui soit. Et je ne parle pas de l’étude du cours des sociétés humaines... Marx.); lui-même, dont les prétentions à la scientificité dans le domaine des études historiques est indéniable, a considérablement tempéré son optimisme. Il a reconnu que la validité d’une théorie est historiquement limitée, et que les « lois » dialectiques du développement historique n’épuisent pas la réalité : elles n’impliquent pas des modèles universels qui permettraient de bâtir une théorie abstraite du mouvement historique..)’;1

— Il est d’autre part faux de refuser la « cumulativité » aux sciences humaines. Elles ont simplement une autre façon d’accumuler le savoir : au lieu d’englober un terrain de plus en plus vaste autour d’un centre « postulatif », elles multiplient les points de vue sur le sujet abordé. Exemple : la coexistence de plusieurs modèles d’explication en sociologie ou en histoire, même si ceux-ci se contredisent, n’est pas une faiblesse ; au contraire cette diversité permet de mieux comprendre les faits sociaux et historiques. Le vrai savoir est synthétique, il est fait de perspectives diverses qu’un « géométral » toujours à perfectionner unifie dans l’esprit du chercheur. Là où les sciences « dures » (il est maintenant l’heure de les appeler « sciences de la matière ») peuvent travailler sur un seul itinéraire — encore que l’on connaisse pour elles aussi des perspectives irréconciliables — et y cumuler leur savoir, les sciences humaines doivent explorer plusieurs sentiers, car un seul point de vue sur la complexité est évidemment trop partiel. On peut bien dire que la sociologie .)’: marxiste;marxiste et la sociologie non-marxiste se contredisent, ce qui est une évidence, mais à vue d’oiseau, ne peut-on également observer qu’elles se complètent?

— Le critère de prédictibilité est lui-même ambigu. En affirmant que ce qui est scientifique englobe automatiquement une dimension « visionnaire », on confond peut-être l’explication et l’application. La science a pour objectif la connaissance, elle n’a pas forcément pour visée l’application pratique. Elle comporte même, en principe, une dimension de gratuité.

C’est ici que l’on peut enfin lever le lièvre : pourquoi donc mathématique, physique, chimie, etc. ont-elles été ainsi valorisées, surtout depuis deux siècles, au point de dévaloriser par contrecoup les sciences humaines (ou « sciences de l’esprit » pour rappeler une autre terminologie)? Osons une réponse — même si elle place parfois les élèves des classes scientifiques dans une position délicate : la prétendue supériorité épistémologique des sciences de la matière cache en fait un choix idéologique déterminé par une vulgaire visée utilitaire. En faisant de la prédictibilité un critère majeur, l’idéologie scientiste avoue sa soumission à des impératifs pratiques, qui en dernière analyse sont économiques. À l’aide de quelles sciences le capitalisme industriel occidental pouvait-il faire tourner et développer son appareil de production? À l’aide de l’histoire, de la sociologie, de la philosophie?

L’idée peut déplaire, mais il faut reconnaître, avec objectivité justement, ce fait : les critères de scientificité eux-mêmes ont leur histoire, qui depuis deux siècles environ accompagne l’histoire du capitalisme. Rappelons que Marx.); avait fait de l’histoire la science centrale du dispositif cognitif (« Nous ne connaissons qu’une seule science, la science de l’histoire »). Pour le marxisme, il n’existe en effet qu’une seule et unique science du mouvement de la société comme totalité. L’histoire, en fait, explique la voie suivie par le développement de la physique, par exemple ; et non l’inverse... Ainsi le concept de prédictibilité ne serait qu’un leurre idéologique exprimant — « reflétant », pour utiliser le lexique i.Marx (K.);marxien — une situation économico-sociale. Puisqu’il faut produire, alors il faut des sciences douées d’une bonne prédictibilité, d’où la valorisation d’un certain type de démarche scientifique. Autre façon de le dire aux élèves (et éventuellement à nos collègues de science) : la formation des concepts d’une théorie, quelle qu’elle soit, est le produit de l’histoire réelle. Ici, la critique i.Marx (K.);marxiste peut nous instruire sur bien des discours — celui de la philosophie y compris!
Il est possible de conclure la plaidoirie par la thèse de l’erreur judiciaire : d’entrée le procès intenté aux sciences humaines s’est fourvoyé dans cette mauvaise direction qui consiste à requérir, essentiellement depuis le XIXe siècle, que toute science prenne modèle sur les sciences dites « exactes ». Ce présupposé idéologique, dont j’ai voulu faire rapidement sentir le lien qu’il a avec l’histoire du capitalisme, a faussé les débats. Les sciences humaines n’ont pas à se comporter point pour point comme les sciences de la matière, pas plus que les hommes n’ont à se comporter comme des atomes — n’en déplaise à l’inoubliable Taylor. W.)’; (« Vous n’êtes pas ici pour penser ») que je cite à dessein, car son modèle de rationalisation du travail productif n’est pas sans rapport avec l’idéologie scientiste.

l’alliage épistémologique
Cependant la culture scientifique et épistémologique des élèves, surtout en classe scientifique, ne saurait rester négative. Une fois que les sciences humaines ont eu droit à la parole, c’est avec la satisfaction du devoir accompli que l’on peut passer à l’élaboration de l’enquête épistémologique sur les sciences de la matière proprement dites, puisque c’est surtout ce secteur qui doit préoccuper le futur bachelier « scientifique ».

Pour cela il est très profitable de consacrer du temps à l’analyse de l’épistémologie bachelardienne. Bachelard .)’; cite en effet parfois ce mot de Gœthe.)’; \i :
« Quiconque persévère dans sa recherche est amené tôt ou tard à changer de méthode. »1
Ce changement de méthode, dont l’étude est l’objet du Nouvel esprit scientifique (entre autres ouvrages), impose sa nécessité à la science du XXe siècle. En effet de nombreuses découvertes et révolutions théoriques ont profondément perturbé les mentalités scientifiques, dont le point d’ancrage demeurait jusqu’alors le cartésianisme : apparition de la théorie de la relativité (Einstein.)’;), de la mécanique quantique (Planck.)’;), de nouvelles particules (nucléons, électrons, photons, quarks...), apports révolutionnaires de l’astro-physique et de la micro-physique, sans oublier la mathématisation croissante de l’ensemble de la physique contemporaine.

Face à cette explosion scientifique, une refonte épistémologique s’impose, afin de donner à la science nouvelle « de l’esprit nouveau ». C’est là la tâche de Bachelard, qui rappelle en toutes circonstances que l’esprit humain, lorsqu’il aborde la connaissance scientifique, n’est jamais jeune :
« il est même très vieux, car il a l’âge de ses préjugés »2.
Il s’avère ainsi important de faire table rase de ces erreurs fossilisées.
« Accéder à la science, c’est spirituellement rajeunir. »3
Cette mutation psychologique, à laquelle est convié le scientifique, doit remettre en question les habitudes mentales périmées qui gouvernaient l’épistémologie depuis Descartes.)’;. C’est donc une épistémologie .)’:non-cartésien;non-cartésienne que vise Bachelard : non pas une critique radicale du Discours de la méthode, mais une poursuite de l’effort de rigueur, de méthode et d’objectivité entamé au XVIIe siècle, afin de construire dans de meilleures conditions une physique plus cartésienne que celle de Descartes.)’;, « une physique plus cartésienne que jamais » selon l’expression de Koyré.)’;.

Dans la lignée des travaux de Bachelard, l’importance actuelle de l’épistémologie doit mériter toute l’attention de la philosophie, en raison des précieux renseignements qu’elle fournit sur la nature de l’univers et de ses principaux composants (matière, énergie, lumière, espace-temps...). De plus l’exemple pédagogique d’une méthodologie rationnelle (le « rationalisme appliqué ») peut guider la recherche philosophique dans ses propres investigations.
« Combien les philosophes s’instruiraient s’ils voulaient méditer la pensée scientifique contemporaine... », remarque malicieusement Bachelard1.
Dans Le nouvel esprit scientifique, Bachelard étudie d’abord la contradiction interne à tout esprit scientifique, qui « s’appuie sur deux métaphysiques contradictoires »2 : le réalisme et le rationalisme.

L’attitude réaliste postule que les lois du réel imposent leur invariabilité à notre esprit, qui doit les découvrir. L’expérience a alors un rôle majeur dans la connaissance, qui se fait sous la rubrique du « pittoresque ».

L’attitude rationaliste postule que notre esprit (notre raison) possède a priori tout ce qui lui est nécessaire pour concevoir les lois du réel. La théorie joue alors un rôle majeur dans la connaissance, qui se fait sous la rubrique du « compréhensible », autrement dit du « logique ».

Bachelard constate que la philosophie — consciente ou inconsciente — de tout scientifique fait coexister ces deux attitudes. Ce dialogue du réalisme et du rationalisme sous-tend la relation dialectique de la théorie et de l’expérience.

Le problème majeur de l’activité scientifique est en effet le suivant :
« si elle expérimente, il faut raisonner ; si elle raisonne, il faut expérimenter »3.
Le scientifique ne cesse donc de changer de rôle : parfois il est théoricien ou mathématicien, parfois il est expérimentateur ou observateur. Autrement dit : la théorie (la raison) doit s’appliquer pour être féconde, l’expérience (le réel) doit être théorisée pour être intelligible.

En fonction de ce nécessaire dualisme, une épistémologie cohérente doit rechercher les conditions d’une conciliation harmonieuse du réalisme et du rationalisme. Pour cela il s’agit d’éviter deux défauts :

un rationalisme dogmatique, fixiste, qui prétendrait être un « rationalisme de tous les temps et de tous les pays », immobilisé autour de catégories et de principes aspirant à une universalité et à une intemporalité illégitimes. Or Bachelard remarque avec lucidité :
« la rectitude de la raison n’est pas congénitale »4.
un réalisme empiriste naïf, qui reposerait sur un amas de faits hétéroclites fournis par l’expérience sensible, sur une prétendue évidence première, sur une suite d’hypothèses « décousues et mobiles », sur des expériences isolées et curieuses (les « expériences pour voir » de Claude Bernard.)’;. Or
« une marche vers l’objet n’est pas initialement objective, il faut accepter une véritable rupture entre la connaissance sensible et la connaissance scientifique »1.
Bachelard propose donc de mettre de l’ordre dans la philosophie scientifique, en définissant la méthode du « rationalisme appliqué ». Il faut pour cela prendre conscience d’un fait majeur :
« le vecteur épistémologique va du rationnel au réel ».2
Explication de cette phrase si importante : dans la science contemporaine, la théorie (la raison) et l’expérience (le réel) coexistent — évidemment — dans une relation dialectique ; mais cette relation est orientée du rationnel vers le réel. Les avancées contemporaines de la physique montrent que de plus en plus, c’est la théorie mathématisée qui précède l’expérience, pour guider la recherche, prévoir les résultats, susciter une expérimentation qui permette de vérifier l’hypothèse rationnelle. En d’autres termes : l’expérience physique est une « réalisation du rationnel » (une application de la théorie). C’est pourquoi Bachelard parle de « rationalisme appliqué ».

En se plaçant à la croisée des chemins, là où le réalisme et le rationalisme coopèrent de façon légitime, l’épistémologue découvre que le monde (le réel) tel que l’appréhende la science contemporaine est « notre vérification » (notre réalisation). Cet aspect est surtout présent dans la physique mathématisée du XXe siècle : la raison y précède toujours l’expérimentation, qui est imaginée et planifiée en vue de vérifier (d’appliquer) la théorie.

Cette orientation réalisante de l’activité scientifique est le point central autour duquel s’organisent les nouvelles catégories du rationalisme appliqué :
a) Statut de l’expérience. — Bachelard propose une « rupture épistémologique » avec le donné immédiat de l’expérience sensible. Ce donné immédiat n’est ni un juge ni même un témoin ;
« c’est un accusé qu’on convainc tôt ou tard de mensonge »3.
La connaissance scientifique est donc toujours la réforme d’une illusion initiale.

Il faut plutôt concevoir une suite ordonnée d’expérimentations, inscrite dans un « programme rationnel de recherches », lui-même précédé d’un premier moment mathématique de théorisation. La science moderne ne parle alors plus de faits mais d’effets (qui sont d’ailleurs presque toujours prévus par la théorie).

L’expérience n’est plus passive mais active ; elle n’est plus un point de départ, ni même un simple guide ; elle est un but. Son apparition et sa planification révèlent ainsi que la théorie a franchi une étape et se sent capable de prévoir les effets de tel ou tel dispositif expérimental. « La loi prime le fait » et organise de droit ses propres applications expérimentales. L’expérimentation réalisante (l’application de la raison) est alors pensée comme la rectification de l’illusion commune et première véhiculée par l’expérience sensible.

Ainsi il n’y a que la raison (la théorie) qui puisse dynamiser la recherche, car
« c’est elle seule qui suggère au-delà de l’expérience commune (immédiate et spécieuse) l’expérience scientifique (indirecte et féconde) »1.
Et l’expérience scientifique est « une raison confirmée ».
b) Statut de l’hypothèse. — L’hypothèse, qui provoque l’expérience, n’est plus une idée isolée, hasardeuse, décousue et mobile. « L’hypothèse est synthèse », elle est une pensée construite, une théorie concentrée en vue d’une vérification expérimentale et instrumentale.

Si l’hypothèse d’école classique était hypothétique, une hypothèse en physique contemporaine est plus un aboutissement solide et rationnel qu’un commencement fragile et pré-théorique. Intimement liée en aval au programme d’expérimentation qu’elle anime, elle se connecte en amont à toute une structure rationnelle, théorique, mathématique, qui se condense en elle à des fins d’application.
c) Statut de l’instrument. — L’instrument inclus dans le dispositif expérimental matérialise la coopération de l’expérimentateur et du théoricien. En effet dans la science actuelle, un instrument est une théorie matérialisée, « un théorème réifié ». Son invention et son utilisation sont entièrement soumises aux lois rationnelles qui président à l’expérimentation (exemple : l’accélérateur de particules). Par conséquent,
« il en sort des phénomènes qui portent de toutes parts la marque théorique »2,
il en sort un monde factice, construit à l’image de la raison, plus régulier et plus instructif que le monde naturel pré-logique.
d) Statut du réel et de la raison. — Si le monde scientifique n’est que notre vérification, si la science ne fait que fabriquer ses propres phénomènes, il n’en est pas moins vrai que le progrès des connaissances traduit une marche croissante vers l’objectivité méthodologique (un mouvement d’objectivation du savoir). Le développement de l’objectivité va en effet de pair avec celui de la rationalité. En se libérant des attraits trompeurs d’un réalisme trop naïf, la science contemporaine vise le rapprochement du réel objectif et du réel nouménal. Mais le problème de la vérité n’est pas de son ressort.

D’autre part, la raison ne saurait oublier que sa constitution n’est ni absolue ni immuable :
« l’esprit doit se plier aux conditions du savoir. Il doit créer en lui une structure correspondant à la structure du savoir »1.
Ce refus du rationalisme dogmatique et fixiste pose la connaissance comme une évolution de l’esprit (ce qui diffère de la conception de Descartes.)’;). L’épistémologie de Bachelard est ainsi « une philosophie ouverte » : la raison se fonde en travaillant sur l’inconnu. « La science instruit la raison ».

Enfin la mathématisation hégémonique des théories physiques les plus avancées repose sur une base dont la fragilité est indéniable : une suite d’axiomes non démontrables. Il convient alors de parler d’un « rationalisme axiomatique » dont les règles ne sont valables que pour un domaine bien particulier.
e) Itinéraire du rationalisme appliqué — Bachelard.)’; trace le cheminement que doit suivre tout scientifique, suivant en cela le sens du vecteur épistémologique
« qui va du rationnel au réel »2.
Il faut donc établir par le rationalisme appliqué
« le règne de la réflexion sur les valeurs de connaissance »3,
afin que le plus rationnel remplace le moins rationnel.

L’intuition mathématique, inscrite dans une théorie rationnelle, doit ainsi se substituer à l’intuition expérimentale et à ses simplifications arbitraires. Partout le rationnel doit dominer progressivement le contingent, afin que l’histoire des sciences continue à être « l’histoire des défaites de l’irrationalisme ».

Un tel rationalisme sûr de sa force demeure cependant une philosophie ouverte, dynamique, dialectique. La connaissance n’est jamais définitive, le mouvement d’objectivation de la connaissance du réel est une conquête quotidienne et progressive. Le scientifique doit demeurer avide de faits nouveaux, de résistances à la théorie, de difficultés qui donnent matière à de nouvelles avancées rationalisantes. Compléter la théorie doit être son souci permanent. Le but de l’itinéraire de la science n’est jamais totalement atteint ; c’est pourquoi Bachelard aime à répéter cette parole de foi du chercheur, chaque jour répétée :
« demain, je saurai »1.
Fort de ces principes, Bachelard peut alors s’intéresser au délicat problème de l’épistémologie .)’:non-cartésien;non-cartésienne. Il s’agit de montrer que les catégories majeures issues du cartésianisme (force, matière, choc, natures simples...) ne correspondent plus aux exigences de la physique contemporaine. Une refonte épistémologique s’impose pour mettre en place de nouveaux concepts, plus aptes à rendre compte des recherches les plus actuelles, en micro-physique par exemple.

La base méthodologique du cartésianisme, telle qu’elle est exprimée dans les Regulæ ou dans Le Discours de la méthode, n’est pourtant pas mise en cause : il convient toujours de se méfier des données de l’expérience commune, de reconnaître un rôle majeur aux mathématiques, de former des idées claires et distinctes, de procéder avec ordre et mesure, conformément aux quatre règles d’or de la méthode. Cette rigueur typiquement cartésienne est bien évidemment entretenue dans la science contemporaine, mais la méthode de Descartes va désormais de soi ; ses règles ne représentent plus que
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