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Ça ira ! la Carmagnole, le jeu de cartes et les disputes sur la politique allaient leur train, on sentait d’abord une bonne odeur de viande, car les sans-culottes en avaient toujours, quand on n’en trouvait plus nulle part ; ils happaient tout, les chiens, les chats et les rats avec des lacets, des boîtes faites exprès et mille inventions extraordinaires ; la gaieté et la bonne humeur ne les abandonnaient jamais.

Tous les soirs, quand leur bataillon n’était pas de garde ou de sortie, ils jouaient des farces sur leur théâtre, retournant leurs guenilles et s’habillant même en femmes. Tantôt l’un faisait des grimaces, qu’ils appelaient pantomimes ; tantôt l’autre prononçait des allocutions qui n’avaient pas de bon sens, mais qui vous réjouissaient tellement malgré la famine et la tristesse, qu’on était forcé de se tenir les côtes. – Voilà le plus beau présent du ciel pour des soldats : les occasions d’être joyeux à la guerre sont si rares, que si l’on ne s’aidait pas soi-même un peu, on passerait des années sans rire.

Je me rappelle qu’ils jouaient aussi Zémire et Azor, la Gouvernante, et d’autres farces où l’on voyait le général Custine qui s’apprêtait à venir délivrer Mayence ; mais, au moment de se mettre en route il lui manquait toujours quelque chose, tantôt de la poudre et des canons, d’autre fois c’était son grand sabre de cavalerie qu’il avait oublié de faire aiguiser !

Ma sœur avait la première place à ces représentations, elle se fâchait pour ou contre ceux qui jouaient ; elle criait, elle disait à chacun ses vérités ; les acteurs s’arrêtaient pour lui répondre, et cela réjouissait les Parisiens plus que toutes leurs comédies.

Comme on voyait que la citoyenne Lisbeth allait bientôt donner un défenseur à la patrie, on baptisait l’enfant d’avance : les uns Brutus, les autres Cassius, ou Cornélie ; elle s’en moquait pas mal et ne songeait qu’à sa marmite. Naturellement, elle me disait chaque fois de m’asseoir à leur gamelle et j’acceptais toujours avec plaisir, sans demander d’où venait la viande, si c’était du cheval, du chien ou du chat.

Marescot avait repris courage ; il était même dans l’enthousiasme, car ces gens du Midi tiennent à leur sang d’une façon étonnante ; il ne parlait plus que du baptême républicain de Cassius, mais avant cela il devait arriver autre chose dont je me souviendrai longtemps.

Nous étions au 28 juin. Ce soir-là, vers huit heures, le bombardement avait commencé sur la cathédrale ; les boulets rouges et les obus éclairaient le clocher du haut en bas, et les coups de tonnerre à l’intérieur, lorsque les obus éclataient, faisaient briller les hautes fenêtres peintes, avec leurs petites vitres, comme des éclairs. Nous voyions cela du chemin de ronde près des remparts, le bataillon était rangé l’arme au pied pour une sortie ; et dans le moment où nous défilions sous la porte neuve, la cathédrale brûlait.

Nous pensions arriver sur l’ennemi sans être vus, car avec tous ces éblouissements que chacun regarde de loin, on ne voit pas ce qui s’approche dans la nuit autour de soi. C’était au bout du vallon en face de la citadelle, derrière de vieilles carrières et le cimetière des nonnes, que se trouvait la tranchée. Par malheur, le guide, un gueux de paysan qui nous avait bien conduits deux fois se trompa de chemin et nous arrivâmes dans un village où logeait l’état-major de quelque prince ; une quantité de cavalerie et d’infanterie campait aux environs ; de sorte qu’après les premiers coups de fusil et l’éveil nous fûmes tellement entourés de dragons et de hussards, que nous ne savions plus de quel côté nous retourner. Le commandant Jordy fut bousculé, notre capitaine, qui voulait nous rallier, reçut un coup de pistolet qui l’étendit à terre. Sans le feu de la cathédrale qui nous montrait la direction, nous étions tous pris. On se rallia pourtant pour battre en retraite, et il fallut redescendre entre les carrières.

Dans l’acharnement j’avais reçu deux coups de sabre sans les sentir et, seulement en arrivant dans les chemins couverts, la chaleur du sang qui me coulait le long des reins, sous le bras gauche, m’apprit que j’étais blessé ; c’était un coup de pointe, l’autre coup de sabre m’avait fendu le chapeau derrière, et ma grosse queue m’avait seule empêché d’être rasé près des épaules.

D’abord je ne dis rien ; mais aussitôt rentré dans la place, je remis mon fusil à Jean-Baptiste Sôme en le prévenant que j’étais blessé et que j’allais à l’hôpital. Le bombardement continuait tellement que tout le ciel en était rouge, la cathédrale tombait en cendres et les maisons voisines brûlaient aussi ; dans toute la ville on n’entendait qu’un grand bourdonnement. Il pouvait être deux heures du matin ; comme je partais, voilà qu’on crie.

– Les fédérés brûlent !

Je regarde à droite et je vois l’église Saint-Ignace par-dessus les toits sombres, toute en flammes. Alors, songeant à ma sœur, au lieu de continuer mon chemin vers l’hôpital je descendis la rue du séminaire aussi vite que je pouvais, et, dans le moment où je débouchais sur la petite place devant l’église, cinq ou six maisons du voisinage étaient déjà en feu. Les fédérés dehors, au milieu de cette lumière blanche qui brillait sur les façades des vieux pignons et les vitres, regardaient tranquillement parmi les meubles, les tentes, les caisses entassées pêle-mêle, l’un tenait les chevaux des officiers, l’autre fumait sa pipe, un grand nombre dormaient sur des paillasses, à terre ; les sentinelles allaient et venaient l’arme au bras et le nez en l’air, le long des fusils en faisceaux ; on laissait tout brûler ! chacun se levait, se couchait, se peignait, se faisait la queue, raccommodait son uniforme ou ses savates, riait et chantait comme en plein jour, sans s’inquiéter du reste. Les gens sortaient de leur maison à mesure que le feu gagnait, et s’éloignaient avec leurs effets : père, mère, frères, sœurs, enfants ; les vieillards suivaient tout courbés et désolés. Moi dans cet encombrement, je ne pensais qu’à Lisbeth, et, voyant de loin sa charrette dans un coin de la place écarté de l’incendie, la grosse bâche de toile grise sur les cercles et la vieille bique devant, en train de mâcher une poignée de foin à terre, je repris haleine. Marescot, près de la voiture, dansait la carmagnole avec des camarades, comme de véritables fous. Je ne pus m’empêcher de lui crier, en m’approchant :

– Hé ! qu’est-ce qui se passe ? Est-ce que vous perdez la tête ?

Alors se retournant, il se mit à rire et me répondit :

– Nous avons un fils, beau-frère, un solide gaillard ! monte sur le timon.

Il me poussait et me levait en continuant ses entrechats avec les autres. On n’a jamais vu d’êtres insouciants comme ces Parisiens ; le ciel et la terre se confondraient ensemble, sans les empêcher de faire leurs folies.

Une fois sur le brancard, je regardai sous la bâche et je vis ma sœur couchée dans un bon lit, la tête relevée derrière par un gros oreiller, et le petit enfant à côté d’elle.

– Hé ! c’est toi ! me dit-elle toute réjouie ; tiens regarde, est-il beau ?

Je pris l’enfant, gros et gras malgré toutes les misères du temps, et je l’embrassai de bon cœur. Il ne se doutait pas du bombardement, lui, ni du danger, ni de la famine ; les étincelles et la cendre qui remplissaient l’air ne lui faisaient rien, ni le bruit des bombes qui sautaient, ni le grand tumulte ; il dormait à la grâce de Dieu, ses petites mains fermées et l’air pensif.

Comme je le rendais à Lisbeth, elle vit du sang à ma main et me demanda tout effrayée :

– Qu’est-ce que c’est, Michel ?

– Bah ! lui dis-je, pas grand-chose ; nous rentrons de sortie... un hussard m’a donné un coup dans le bras.

Mais alors elle se mit à crier :

– Marescot, Marescot, vite cours chercher le major, mon frère est blessé !

Et je reconnus qu’elle m’aimait. Les fédérés qui m’entouraient criaient tous ensemble :

– Que diable ne disais-tu rien, citoyen Michel ?

Plusieurs me soutenaient comme si j’avais été faible ; d’autres m’ôtaient mon habit. Le major Bompart, un gros, le nez large, les sourcils blancs, le grand chapeau couvert de toile cirée et le manteau roulé en bandoulière, arriva tout de suite : il regarda le coup de sabre qui me traversait l’épaule et me dit que j’avais de la chance, qu’une ligne plus haut ou plus bas le gueux de hussard m’aurait coupé la grosse veine. Il me lava la blessure et me lia solidement le bras avec des bandes de toile, qu’il avait en rouleau dans une sorte de giberne. Tous les camarades regardaient sans rien dire. Je me sentis ensuite si bien que j’aurais voulu rester, mais le major me dit d’aller à l’hôpital, ce qui m’ennuyait.

Marescot, Lisbeth, du fond de sa voiture, et les autres me répétaient : – Va tout de suite à l’hôpital ! On voulait même me conduire, mais je dis que j’irais bien tout seul et un peu loin je pris la route de notre caserne car on parlait toujours de la pourriture d’hôpital qui s’étendait aux blessés, et puis je n’ai jamais eu grande confiance dans les médecins de la république, qu’on avait choisis en grande partie parmi les barbiers et les arracheurs de dents qui s’étaient présentés d’abord.

J’allai donc me coucher près de Jean-Baptiste Sôme ; la moitié des lits étaient vides. Je m’endormis à la grâce de Dieu, et comme le lendemain on devait baptiser devant le vaguemestre l’enfant de Marescot, sans parler de rien, après l’appel je retournai tranquillement sur la place où les fédérés bivaquaient sous leurs tentes. Je sentais le feu dans mon épaule, et pourtant plutôt que d’aller à l’hôpital, j’aurais mieux aimé périr sur place.

Lisbeth fut bien contente et en même temps bien étonnée de me voir ; mais pour m’épargner l’ennui de m’entendre prêcher, je lui dis que je ne sentais rien.

Et l’enfant étant inscrit par le vaguemestre sur les registres du 3e bataillon de Paris, sous le nom de Cassius, né le 28 juin 1793, de François-Bernard Marescot, cantinier, et de son épouse légitime Lisbeth Bastien, on fit le banquet en plein air : une espèce de repas patriotique, où le cheval, le chat et le rat ne manquaient pas, ni le vin et l’eau-de-vie ; seulement le pain n’était pas en abondance, car les Prussiens ayant lâché de grosses bûches sur le fleuve, les roues des moulins avaient été cassées ; il fallait moudre avec des moulins à bras, et ce qui montre qu’il existait des traîtres à Mayence, c’est que presque de jour en jour on changeait la position de nos magasins et de nos moulins, et que malgré cela le bombardement allait régulièrement à l’endroit où l’on venait de les transporter.

Enfin, n’importe ! cette fête patriotique fut aussi belle que possible dans notre position et j’emportai même un bon morceau de cheval pour Jean-Baptiste Sôme, ce qui lui fit grand plaisir.

Une dangereuse maladie s’était déclarée en ville, non seulement à cause de la famine, mais encore et surtout parce qu’on avait repêché dans le Rhin des chevaux morts, pour les manger. Ceux que la maladie attaquait n’en revenaient pas ; rien ne pouvait les sauver. Nos hôpitaux en étaient encombrés ; les civières ne faisaient qu’aller et venir. C’est pourquoi tant de blessés se promenaient dans les rues. On aimait mieux tâcher de guérir seul, que de s’exposer à prendre le mal.

Moi, je ne quittais pas le bataillon ; j’allais même aux avant-postes avec mon bras en écharpe, et j’étais prêt, dans un cas de besoin, à croiser la baïonnette comme les camarades.

Les Allemands avaient tant remué la terre autour de nous, que leurs tranchées touchaient presque nos redoutes, et qu’on aurait dit, du haut des remparts, une grande taupinière à perte de vue. La moitié des troupes restait dehors jour et nuit, près des pièces, les mèches allumées. On ne pouvait plus fermer l’œil, les Wer-da ? les Qui-vive ? les Garde-à-vous ! et puis les coups de fusil se croisaient à cinquante pas. Les Prussiens étaient chez nous et nous chez eux.

Une chose vraiment extraordinaire, c’est l’attaque des petits forts que nous avions dans les îles du Rhin. Une compagnie de Hollandais, au service du roi de Prusse, travaillait depuis quelque temps à construire des batteries flottantes, dans un village à côté de Cassel, et tous les jours le bruit courait que ces batteries allaient venir. Au bout de cinq ou six semaines on n’y croyait plus, quand elles arrivèrent un beau matin et descendirent doucement sur les îles, par le courant. J’étais dans la redoute Charles ; il faisait un temps magnifique. Figurez-vous sur ce grand miroir du Rhin, où brillait le soleil, des espèces de grandes charpentes carrées, hautes de cinq ou six pieds au-dessus de l’eau, avec des embrasures pour les canons, et couvertes comme des casemates.

Nous étions trop loin de ces batteries flottantes pour tirer dessus ; mais comme elles s’approchaient des îles, le feu commença des deux côtés. Chaque boulet en tombant dans l’eau, la faisait sauter en l’air de dix et quinze pieds, puis de huit, de six, ainsi de suite jusqu’au bout de sa ligne ; on le voyait pour ainsi dire en route. Le Rhin, si tranquille quelques minutes avant, écumait sous les balles et la mitraille ; la fumée se déroulait, les échos tonnaient et les batteries flottantes s’avançaient toujours lentement. Elles finirent par se poster dans un endroit couvert d’arbres, en face des îles ; leurs boulets prenaient nos batteries de revers, et comme les bombes et les obus de nos redoutes n’allaient pas jusque-là, chacun comprit aussitôt que, si cela continuait seulement vingt-quatre heures, il faudrait abandonner les îles.

Ce jour-là, tout le monde, depuis le gouverneur jusqu’au dernier soldat, fut terriblement ennuyé ; il était clair que si les Prussiens se rendaient maîtres des îles, leurs canons démoliraient nos moulins et les vieux murs qui longent le fleuve, et qu’alors ils nous attaqueraient de tous les côtés à la fois.

Voilà les idées qu’on se faisait.

Le soir, en rentrant dans la place, nous apprîmes que l’attaque des batteries flottantes était déjà décidée ; que des hommes de bonne volonté venaient de partir pour Cassel, et qu’on décrocherait les flottes, coûte que coûte. Le bataillon avait fourni douze hommes ; le vieux Sôme et le grand Laflèche, de Héming, étaient du nombre. Sans savoir comment les supérieurs allaient s’y prendre, l’idée de remonter le Rhin sur de petits bateaux pour attaquer des machines pareilles vous donnait à réfléchir. Heureusement nous étions au dernier quartier de la lune, et, malgré les étoiles, il faisait très sombre dehors.

Jusque vers deux heures de la nuit, tout resta tranquille ; on aurait cru que l’ennemi voulait aussi nous endormir, car le bombardement ordinaire n’avait pas eu lieu. Mais, à deux heures, les coups de canon au loin, qui se suivaient, et le pétillement de la fusillade au milieu du silence, nous avertirent que l’attaque était commencée. Je souffrais beaucoup de ma blessure, et je m’assis sur mon lit en pensant :

« Pauvre père Sôme !... Ce coup que j’entends est peut-être pour toi ! »

Tout ces lits vides, d’un bout de la salle à l’autre, entre les fenêtres où regardaient les étoiles, me serraient le cœur. Cette nuit-là est peut-être la plus mauvaise que je me rappelle de toutes mes campagnes ; j’avais chaud et froid, mon épaule brûlait ; j’étais comme fou. Après avoir vidé ma cruche d’eau et m’être promené en écoutant, vers le matin, je finis par m’endormir, et déjà depuis longtemps il faisait jour, quand je fus éveillé par des cris de joie : le Ça ira ! et la Marseillaise. Nos hommes avaient décroché l’une des batteries flottantes, en coupant le câble qui la retenait, et cette batterie, tournoyant sur le Rhin sans pouvoir s’arrêter, avait fini par échouer, du côté de Cassel, sous le feu du fort ; tous ceux qui la montaient s’étaient rendus.

En voyant arriver Jean-Baptiste Sôme, qui riait, je l’embrassai de bon cœur. Le pauvre vieux était trempé comme une soupe ; il avait sauté l’un des premiers dans l’eau, au milieu des coups de fusil et des coups de gaffe, pour hacher une grosse corde qui retenait la flotte.

Le 1er juillet, l’ennemi écrasa notre batterie qu’on appelait le Bouc ; le lendemain il bombarda la citadelle et la redoute de Karl ; ensuite il brûla le quartier Saint-Sébastien, et puis il balaya la redoute des clubistes, et nous força d’évacuer le village de Costheim. Alors ses boulets arrivaient sur nos moulins, qui furent démolis. Le 13 juillet, il finit d’écraser le quartier de l’Hôtel-de-Ville. Le 14 il y eut armistice : les Allemands venaient d’apprendre la prise de Condé, ils tiraient des coups de canons en réjouissance ; et nous autres nous célébrions la prise de la Bastille et la grande fédération de Paris, par une représentation patriotique sur la place d’Armes. On aurait bien voulu mettre des branches d’arbre et de la verdure sur l’autel de la patrie ; malheureusement il n’en restait plus un brin à l’intérieur, tout était saccagé.

Je commençais à me guérir, et cette fête, où Merlin de Thionville parla de ce que nous avions fait pour la patrie, les chants et la promenade de la déesse de la Liberté, tout cela me remplit le cœur d’enthousiasme.

Le lendemain, c’était notre tour d’être brûlés. Après avoir détruit les quartiers qui longent le Rhin, les Allemands pensèrent qu’il était temps d’écraser les autres. Aux premiers boulets rouges qui tombèrent dans notre vieux couvent vermoulu, sur les deux heures, chacun sut ce que cela signifiait ; on se dépêcha de serrer ses misérables effets dans le sac, de jeter sa paillasse par la fenêtre, de prendre son fusil, de passer la giberne et de sortir.

Comme je descendais, une dizaine d’obus éclataient dans la cour, sur les greniers et dans les petites chambres des moines. La rue en bas était très étroite.

Ce qui restait du bataillon, sans perdre une minute, après avoir battu le rappel, alla bivaquer sur la place du Marché, près de la cathédrale, parmi les décombres, et nous demeurâmes là jusqu’au 23 juillet.

Vers les derniers temps, la famine était si grande que pendant les sorties on ne songeait plus qu’à se procurer des vivres. Lorsque, dans les rangs de l’ennemi, nous voyions quelque soldat qui avait son pain bouclé sur le sac, ce malheureux était perdu d’avance ; les plus hardis, à cinq ou six, couraient sur lui comme s’il avait porté le drapeau, et malgré les coups de fusil et de baïonnette, ils le tuaient, ils débouclaient sa miche, et celui qui l’avait emportée l’enfilait tout de suite dans sa baïonnette. Les Allemands n’ont peut-être jamais compris pourquoi certains d’entre eux excitaient notre fureur ; eh bien, ce n’était pas leur mauvaise mine ni leur mauvaise chance, c’était leur miche de pain.

Une chose qui nous faisait toujours plaisir, c’était de voir le représentant Merlin de Thionville, à la tête des hussards de la liberté, foncer sur l’ennemi. La redoute en face de Bretzenheim portait son nom, et, quand elle fut balayée comme toutes les autres, Merlin sortit encore une fois la reprendre avec cinquante hommes. On le regardait comme perdu, mais il rentra tout de même, son grand sabre rouge au poing et l’air farouche comme un barbare. Celui-là, chacun le respectait et l’aimait ; on l’aurait choisi pour général ; mais l’autre représentant du peuple, Rewbel, qui ne s’inquiétait que des registres et des comptes à régler, n’avait pas l’admiration des soldats. Il en faut pourtant de toute espèce dans une république, et le premier article, comme disait Chauvel avec tant de bon sens, c’est la vérification des comptes.

Au milieu de notre plus grande misère, nous entendîmes un soir une canonnade terrible dans la direction d’Oppenheim : le ciel était en feu de ce côté. On criait : « C’est Custine ! Il arrive à notre secours ! » et l’on s’embrassait. Toute la garnison passa la nuit sous les armes, attendant le jour, avec quelle impatience, je n’ai pas besoin de vous le dire, et prête à se jeter sur l’ennemi comme une bande de loups. Mais, quand le soleil se leva, les officiers, postés dans le clocher avec des lunettes, ne virent tout au loin, sur les routes blanches, que les patrouilles ennemies allant de village en village... Ce que nous avions pris pour le canon de Custine n’était que le roulement du tonnerre.

Finalement, à force d’attendre sans même recevoir la moindre nouvelle, nous ne comptions plus sur rien ; notre seule espérance était de voir les Allemands donner l’assaut général, afin de les exterminer encore par milliers avant de mourir ! Et comme nous étions dans ces idées, tout à coup le bruit se répandit que notre conseil de guerre venait de capituler. D’abord personne ne voulut le croire, mais nos officiers eux-mêmes le déclarèrent à l’appel du matin, et la fureur s’étendit partout.

C’était le 23 juillet 1793.

Le lendemain, nous eûmes suspension d’armes, la garnison fut réunie sur la place de la parade ; les plus indignés, au nombre desquels se trouvait Sôme, avaient chargé leur fusil sans dire ce qu’ils voulaient faire. On forma le carré, et, sur les dix heures, arrivèrent de la grande rue tous les officiers de l’état-major à cheval, en grande tenue : le commandant Doyré, Aubert-Dubayet, gouverneur ; Guyvernon, Donoy, Laribossure, Kléber, les représentants Rewbel et Merlin. Les cris : « À mort à mort les traîtres ! » commencèrent ; mais eux, tranquilles au milieu du carré, attendirent la fin de ces cris, et puis nos officiers, devant leurs troupes, lurent les articles de la capitulation.

« Articles de la capitulation proposée par le général de brigade Doyré, commandant en chef à Mayence, Cassel et places qui en dépendent, et arrêtés entre les deux généraux.

» Article 1er. L’armée française livrera à Sa Majesté le roi de Prusse les villes de Mayence et de Cassel, ainsi que leurs fortifications et tous les postes qui en dépendent, dans leur état actuel, avec les bouches à feu tant françaises qu’étrangères, munitions de guerre et de bouches, à la réserve des objets mentionnés suivants.

» Article 2. La garnison sortira avec tous les honneurs de la guerre, emportant les armes, les bagages et autres effets appartenant en propre aux individus de la garnison, et des vivres pour la route. Elle s’engage à ne point servir durant un an contre les armées des puissances alliées.

» Article 3. Les officiers généraux et particuliers, commissaires des guerres, chefs et employés des différentes administrations de l’armée, et généralement tous les individus français, emmèneront leurs chevaux, voitures et effets. »

Ainsi de suite jusqu’à l’article 14, pour l’échange des monnaies de siège, le transport des malades et des blessés par eau, à Metz et Thionville, pour les étapes de Mayence à nos frontières, l’occupation des forts à mesure du départ de chaque détachement, la livraison des armes, munitions et places, la nomination de commissaires pour la remise des magasins ; enfin tout dans les moindres détails.

Cela dura bien une demi-heure ; et quand on vit que tout était réglé ; que nous avions les honneurs de la guerre et le droit d’emporter nos drapeaux, nos armes et nos effets, le plaisir de retourner au pays calma tout le monde. C’était une chose qu’on n’espérait plus depuis longtemps ; chacun se disait avec satisfaction :

« Eh bien ! c’est fini. Les chefs sont contents, nous n’avons pas besoin d’être plus difficiles qu’eux. Nous n’avions rien en arrivant, nous n’avons rien en partant. Les pauvres habitants doivent être plus ennuyés que nous, avec leurs églises, leurs magasins et leurs maisons ruinés. Nous allons revoir la France, entendre parler des Français, savoir des nouvelles de la république ; qu’est-ce que nous pouvons demander de plus ? »

Ainsi chacun se raisonnait en lui-même, et malgré cela, quand, deux jours après, il fallut quitter ces vieux murs brûlés où l’on avait tant souffert, où tant de nos camarades restaient enterrés sous les décombres, ce fut une véritable désolation. Oui, le 25 juillet 1793, vers midi, quand le roulement finit sur la place d’Armes, et que les colonels et les commandants crièrent :

– Bataillons, par file à droite, en avant, pas accéléré, marche !

Et qu’on se mit à défiler à travers ces vieilles rues et ces milliers de gens misérables qui nous regardaient sur leurs portes, les filles qui pleuraient, les hommes qui dans le fond de leur âme nous maudissaient, les clubistes du docteur Hoffmann qui frémissaient d’être abandonnés, et qui bientôt allaient régler leur compte, ce fut un spectacle terrible.

Un escadron de dragons prussiens marchait devant nous, et nous autres, volontaires nationaux, fédérés de toutes les provinces, avec nos barbes de six mois, nos grands chapeaux usés, nos casques de cuir bouilli, nos guenilles pendantes, le fusil fièrement sur l’épaule, nous venions ensuite.

On n’avait pas encore eu le temps de nous amalgamer en demi-brigades, mais pour les guenilles, la maigreur et le courage, nous étions uniformes. Derrière nous arrivaient l’ancien régiment de Saintonge, encore en habit blanc, et puis les chasseurs à cheval du Languedoc, et puis d’autres.

En traversant le camp prussien, tout à coup la musique des chasseurs se mit à jouer la
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