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Marseillaise. Alors, d’un bout de la ligne à l’autre, ce chant s’éleva ; et les milliers de gens accourus pour voir notre humiliation et qui bordaient la route : des bourgeois et des paysans furieux contre la révolution, des prêtres, des émigrés français la cocarde prussienne au chapeau, des seigneurs en voiture découverte avec leurs dames, des princes à cheval, enfin tous les aristocrates venus au siège de Mayence comme à la comédie, tous, en écoutant notre chant et voyant notre mine, pâlirent. Ils devaient penser :

« Nous avons bien fait d’accepter leurs articles, car il aurait fallu les exterminer jusqu’au dernier. »

Voilà notre sortie de Mayence. Ce n’était pas une sortie de gens battus, forcés de s’humilier, mais d’hommes hardis ayant capitulé parce que c’était plus avantageux, parce qu’ils espéraient prendre leur revanche. Dans un marché, tout homme de bon sens considère ses intérêts ; il accepte ou refuse les articles, nous avions accepté parce que les autres nous avaient donné des avantages.

Plus loin, après avoir passé les redoutes, les tranchées, les villages bouleversés, en revoyant la verdure des champs, les vignes, les forêts, la grande route blanche bordée d’arbres, les maisonnettes, avec leurs toits rouges, dans un instant toutes les misères furent oubliées, on respirait un autre air, et les officiers criaient joyeusement :

– Arme à volonté !

Quel changement ! Toute ma vie je me rappellerai le bonheur de marcher le sac au dos et le fusil sur l’épaule, du côté de son pays. Qu’est-ce que nous faisait maintenant le reste ? On n’y pensait plus ; et quelquefois, en regardant les vieux camarades à côté de soi, les pieds sortant des savates, le teint brun, le nez long comme des corbeaux après l’hiver, la vieille queue râpée et les yeux luisants, on s’écriait en soi-même :

« Quelle chance nous avons d’en revenir !... Vont-ils être étonnés, les autres, de nous revoir en cet état !... Ils sont capables de vouloir nous porter en triomphe !...

C’était l’idée que nous avions tous ; nous croyions que les municipalités allaient venir au-devant de nous, qu’on se disputerait en quelque sorte l’honneur de nous goberger dans les villages, et qu’on allait crier :

– Vivent les défenseurs de Mayence !

Aussi nous doublions les étapes pour arriver plus vite ; la vue des dragons prussiens qui nous escortaient comme des prisonniers nous indignait, et, dans moins de quatre jours, la division entière du général Dubayet arriva par Alzey, Kaiserslautern et Hombourg en vue de Sarrebrück.

Naturellement, tous ces gens que nous avions ruinés ne nous faisaient pas bonne mine ; la livre de beurre coûtait un florin ; la livre de viande trente-six kreutzers, et le reste en proportion ; nous leur avions tout mangé, ces Allemands ne pouvaient donc pas nous aimer ; mais nous pensions que ce serait autre chose en France.

Partout, sur cette route, à chacune de nos haltes, on entendait, à droite, à gauche, les propos des paysans et des bourgeois. Bien des paroles nous étonnaient ? Notre plus grand désir était de savoir ce qui se passait au pays. À Küzel, un mot en l’air du bourgmestre, venu pour veiller à la distribution des vivres, m’apprit que la Vendée était en pleine révolte ; plus loin, j’appris que Marat venait d’être assassiné par une femme ; une chose qui me surprit bien plus, ce fut d’entendre un bourgeois de Hombourg, chez lequel nous passions la nuit, parler de la fuite des girondins comme d’une affaire très sûre. Ces propos couraient de rang en rang ; ce que l’un apprenait, il le disait aux autres, la trahison de Dumouriez, arrivée trois mois avant, nous paraissait quelque chose d’impossible.

À mesure que nous approchions de Sarrebrück, l’idée de passer si près de Phalsbourg sans voir ceux que j’aimais me crevait le cœur. Beaucoup d’autres avaient la même idée ; mais moi j’étais connu particulièrement du commandant Jordy, qui savait que Chauvel, représentant du peuple à la Convention, m’avait choisi pour gendre ; et le quatrième jour, à la grande halte, je me hasardai de lui demander une permission de quarante-huit heures. Lui, tout droit sur son cheval, le grand chapeau à plumet rouge sur la nuque et sa grosse queue noire pendant au-dessous, m’observait de côté ; il avait au moins autant d’envie que moi d’aller là-bas ; avant de répondre il serrait ses grosses mâchoires, et je tremblais qu’il ne me dît :

– Ça n’est pas possible !...

Finalement, il se mit à sourire et me demanda :

– Tu voudrais embrasser Marguerite, n’est-ce pas ?

– Oui, commandant, et mon père.

– C’est naturel, fit-il en regardant si personne autre ne l’entendait. Eh bien, écoute : aussitôt à Sarrebrück, tu viendras dans ma chambre et je te donnerai une permission de quarante-huit heures, par écrit. Seulement tu n’en diras rien à tes camarades, et tu partiras cette nuit, car, si les autres le savaient, le restant du bataillon filerait par les bois. Tu m’entends ? Maintenant rentre dans les rangs et silence !

Il n’avait pas besoin de me recommander le silence ; je savais bien que les trois cent vingt-cinq qui restaient du bataillon n’auraient plus rien écouté, s’ils avaient su que les uns n’étaient pas traités comme les autres. C’était une injustice, et, pour dire la vérité, je m’en moquais pas mal.

Tout se passa comme le commandant Nicolas me l’avait promis. À l’auberge du Grand-Cerf, il me donna une permission de quarante-huit heures ; plus de cent cinquante étaient venus mais il leur avait dit que personne n’en aurait. Sarrebrück était la dernière ville allemande ; je n’avais qu’à traverser le pont pour être en France ; et ce même soir, à neuf heures, je partis après avoir seulement prévenu Jean-Baptiste Sôme.

Je partis donc après la retraite, en laissant mon fusil et ma giberne aux bagages. Les sept lieues que nous avions déjà faites depuis le matin ne m’empêchèrent pas de pousser cette nuit-là jusqu’à Fénétrange. Oh ! la jeunesse ! quel courage cela vous donne d’avoir vingt ans et d’être amoureux ! Comme on court, comme la vie vous est légère, et quelle masse d’idées vous passent par l’esprit, des attendrissements, des envies de rire et de pleurer ! Chaque fois que j’y pense, je crois encore arpenter cette grande route blanche qui suit la Sarre, mon sabre bouclé sur le sac, mon vieux chapeau républicain en travers des épaules, les guêtres serrées aux jambes. Et je galope, je vois Marguerite qui m’attend, le vieux père, maître Jean, etc. J’ai des ailes. Dieu du ciel, c’est pourtant vrai, voilà comme j’étais en 93.

On n’a jamais vu de nuit plus belle, une nuit de juillet, aussi blanche que le jour ; les haies, les vignes, les bouquets de bois et les champs, tout était plein de bonnes odeurs. Et dans ce grand pays de plaine je n’entendais rien que le bruit de mes pas sur la route, de temps en temps un fruit trop mûr tomber de l’arbre, et, dans le lointain, la Sarre courir entre les roseaux.

À une lieue environ de Fénétrange, vers quatre heures du matin, comme le soleil rouge montait sur les coteaux couverts de vignes et que j’entendais au loin des faucheurs aiguiser leur faux, l’idée me vint d’aller me baigner. J’étais tout blanc de poussière. Depuis deux mois, pas un homme n’avait changé de chemise ni de pantalon ; qu’on se figure d’après cela notre état. Enfin je descendis un petit sentier, entre les avoines, jusqu’au bord de la rivière. Je jetai mon sac et mon chapeau dans l’herbe et je défis mes souliers. Ah ! la bonne idée que j’avais eue de me laver ! Dieu me préserve de vous dépeindre cette crasse. C’est au milieu du courant, en allongeant mes bras et mes jambes dans l’eau fraîche et vive, sous l’ombre des vieux saules où tremblotait la lumière du matin, c’est alors que je me sentis revivre et que je m’écriai dans mon âme :

« Michel, la vie est une bonne chose ! »

Pendant plus d’une demi-heure, je ne fis que monter et descendre sous le pont de Rilchengen. Quelques paysans passaient, leur faux ou leur fourche sur l’épaule, sans regarder. Moi, je m’allongeais, je me retournais, laissant traîner mes grands cheveux défaits sur mon cou brun, et me roulant dans l’eau comme un bienheureux.

Lorsque je sortis pour m’habiller, le soleil chauffait déjà le sable, les alouettes montaient sur les blés, et dans le lointain, au bout de la plaine, je reconnaissais nos montagnes, nos belles montagnes des Vosges, toutes bleues, le Donon, le Schnéeberg. – Ah, la bonne vue !

Alors je claquais des dents et je ne pensais plus qu’à me faire beau pour les yeux de Marguerite, à me peigner avec mon vieux peigne à trois dents. Mais ce sont les chemises et les autres effets qu’il aurait fallu voir ; je n’osais pas brosser l’habit ni la culotte de peur d’en emporter les pièces ; ils avaient bien assez de trous ! Enfin, à la guerre comme à la guerre !

Je choisis la dernière chemise qui me restait un peu propre, et mes meilleurs souliers, raccommodés avec de la ficelle. Que voulez-vous ? quand il ne vous reste que des guenilles, on n’a pas l’embarras du choix ; c’est clair. Je n’étais plus le beau Michel, avec sa grosse cravate tricolore des dimanches, son grand gilet à mille fleurs, sa belle queue bien tressée et bien peignée par le bon père Bastien ; mais j’espérais que Marguerite me reconnaîtrait tout de même et qu’elle m’embrasserait de bon cœur ; c’était le principal. Et quand l’autre chemise fut bien lavée, bien tordue et presque séchée sur la broussaille voisine, le sac fermé le sabre bouclé dessus ; après m’être coupé dans la haie une bonne trique, je repartis de là, frais, hardi, content, et plein de confiance.

Malgré cela, je voyais en traversant les villages que la misère était grande, et lorsque les gens sortaient, leur air misérable, leurs pauvres corps inclinés, m’avertissaient que bien des soutiens de famille enlevés par la guerre avaient laissé de grands besoins derrière eux. Ces pauvres vieux, en me voyant approcher, tournaient la tête ; ils pensaient peut-être : « C’est notre Jean ! c’est notre Jacques. »

Ensuite, quand je leur criais en passant :

– Salut et fraternité ! eux, d’une voix triste me répondaient :

– Que le ciel te conduise !

C’est à Fénétrange, sur les sept heures du matin, que j’entendis crier pour la première fois contre les Mayençais, ce qui m’indigna naturellement et m’aurait fâché si le gueux en avait valu la peine. Je m’étais arrêté dans une petite auberge de rouliers, comme celle de maître Jean aux Baraques, et pendant que je mangeais de bon appétit un morceau de bœuf froid et que je vidais ma bouteille de petit vin blanc du pays, le barbier entra, sa serviette et son plat à barbe sous le bras. L’aubergiste, un vieil homme, s’assit sur une chaise de bois, au milieu de la salle, et l’autre se mit à le raser, en parlant de tout comme une pie borgne ; disant que les traîtres de Mayence s’étaient entendus avec les Prussiens pour leur livrer la place ; qu’ils méritaient tous d’être jugés par le Comité de salut public, et guillotinés dans les vingt-quatre heures.

Je regardai cet imbécile de côté ; il ne faisait pas attention à moi : c’était un véritable nain, le nez retroussé, les yeux à fleur de tête et la perruque en queue de rat ; un être qui n’avait que le souffle. Je m’apaisai tout de suite en le regardant.

Le vieil aubergiste s’étant levé pour s’essuyer le menton, je vidai mon verre et je jetai sur la table le second louis que m’avait donné maître Jean. L’aubergiste parut bien étonné ; ce louis était peut-être le premier qu’il voyait depuis un an, et, quand il l’eut bien tourné, retourné, près de la fenêtre, cet homme tira d’une armoire un corbillon plein de gros sous et d’assignats ; il me compta septante-huit livres dix sous en assignats et dit que ma dépense était de trente sous. Je compris alors que nos assignats ne valaient plus que vingt-cinq du cent. Cela m’ouvrit les yeux, et je pensai que la misère du pays devait être épouvantable. Si les paysans et les bourgeois n’avaient pas eu les terres des nobles et des couvents pour hypothèque, et si les assignats n’avaient pas pu servir à les acheter, la révolution était perdue.

À partir de Fénétrange, je remarquai partout sur ma route une agitation extraordinaire, la nouvelle de la capitulation de Mayence s’était répandue dans le pays ; toute l’Alsace et la Lorraine en frémissaient. On était dans la désolation, car plusieurs pères de famille, partis comme représentants de districts pour démocratiser les Allemands, n’avaient pas écrit, et l’on ne pouvait savoir ce qu’ils étaient devenus. Je traversai tout cela sans tourner la tête. À force de voir des batailles, des combats, des massacres, ces choses ne me produisaient plus d’effet.

En descendant la côte de Wechem, je vis devant la maison du maire une foule de monde ; au milieu de cette foule stationnait une brigade de gendarmes nationaux : c’était un appel de volontaires ! Dans le moment où je passais le pont, un des gendarmes, le brigadier, vint à ma rencontre et me demanda ma permission, que je lui remis aussitôt ; il en prit connaissance. La foule nous regardait de loin ; lui semblait grave ; après l’avoir lue, il me la rendit, et, se penchant sur son cheval :

– Camarade, me dit-il, tu n’es pas gras ; vous en avez vu de dures là-bas ! mais c’est égal, ne te vante pas de revenir du siège de Mayence, on pourrait te faire un mauvais parti.

Alors il retourna tranquillement à son poste, et moi j’allongeai le pas en remontant la côte et serrant ma trique. Je n’étais pas en colère, mais indigné contre ce tas d’imbéciles qui vivaient depuis un an dans leurs villages, au milieu de leurs amis et connaissances, mangeant bien, buvant bien et s’achetant des terres à bon marché, pendant que nous autres nous risquions notre vie tous les jours, nous souffrions le froid, la faim, toutes les misères, pour les préserver des Autrichiens et des Prussiens, et qui se figuraient encore que nous les trahissions ! Cette bêtise du peuple me soulevait le cœur. J’ai souvent pensé depuis que les gueux de toute espèce, aussi bien ceux du peuple que de la noblesse et du clergé, par ces abominables mensonges, risquaient de soulever alors l’armée de Mayence contre la nation ; c’était peut-être ce qu’ils voulaient.

Enfin, une fois sur la côte, malgré la joie que j’avais de revoir les remparts, les demi-lunes, les clochers et les maisons du vieux nid au bout de la grande route blanche, malgré l’espérance de revoir bientôt Marguerite, mon père et tous les amis en bonne santé, cette idée de la bêtise du peuple me suivit jusque sur les glacis et dans les avancées de Phalsbourg.

Alors seulement le plaisir d’être si près de ceux que j’aimais me rendit content. Il était midi, j’entendais battre le rappel à la caserne d’infanterie pour aller à la soupe. Comme je passais le pont-levis, voilà que sous le petit hangar de l’octroi, en face du corps de garde, s’avance le gros Poulet, l’ancien employé de la gabelle, devenu surveillant des octrois ; il mordait dans une énorme tartine de fromage blanc, et sur son chapeau de paille entouré d’un grand crêpe, il avait une cocarde tricolore aussi large que ma main.

À force de dénoncer les gens, sous la république comme du temps de Louis XVI, et d’attraper des primes de cinquante livres en faisant le malheur d’une foule de monde, le gueux avait un ventre qui lui tombait du menton jusque sur les cuisses ; sa chemise était ouverte à cause de la grande chaleur ; ses bajoues et ses oreilles étaient cramoisies. Et pendant que je m’approchais tout maigre et déguenillé, lui, me regardant une seconde, se mit à crier aux hommes de garde, en face :

– Hé ! vous autres, portez les armes ! qu’on batte aux champs ! Voici Michel Bastien, un de ces fameux défenseurs de Mayence qui viennent d’ouvrir la place aux Prussiens ; un héros ! ha ! ha ! ha ! Présentez armes !

Il criait de toutes ses forces en se moquant ; les soldats, assis à la file, les jambes pendantes sur la balustrade du pont, me regardaient. J’étais devenu tout pâle de colère, et, sans me déranger de mon chemin, en passant, j’allongeai par la figure du citoyen Poulet un revers de main qui le culbuta, les jambes par-dessus la tête, sous la balustrade de l’octroi, et sa tartine de fromage blanc par-dessus le nez. Il poussait des cris terribles :

– À l’assassin ! On assassine un patriote ! Au secours !

Moi, je continuai tranquillement ma route sans me presser ; le vieux sergent du poste, qui se trouvait là, se mit à rire en disant :

– Bien touché, camarade, bien touché.

Les soldats me regardaient dans l’étonnement, et le sergent me demanda :

– Tu viens de Mayence ?

– Oui, sergent.

– Vous n’avez pas l’air d’avoir fait la noce ?

– Pas trop.

– Ma foi, dit-il à ses hommes en riant, si les généraux ont trahi, les camarades n’ont pas été payés cher.

Poulet, qui s’était relevé, criait de loin :

– Arrêtez-le, c’est un aristocrate. Au nom de la loi, qu’on l’arrête !

– Va-t’en, camarade, me dit le sergent, et bon voyage !

J’entrai donc dans la ville. Ce bon soufflet m’avait soulagé la conscience ; je ne pensais plus qu’à la joie de revoir Marguerite et les amis. Plus d’un, en me voyant remonter la rue, se retournait et disait :

– Hé ! c’est Michel Bastien... Bonjour, Michel !

Mais, dans mon attendrissement, je ne leur répondais que par un signe de tête.

Au coin de Fouquet, voyant la boutique de Chauvel, ses fenêtres, et sa devanture garnies d’almanachs, de livres et de journaux, je fus comme suffoqué de bonheur en même temps que d’inquiétude ; car tout était-il encore dans le même état ? tout le monde se portait-il bien ? J’arrivai sous le petit toit de la porte. On avait fermé les volets contre la chaleur du jour. Je traversai la boutique, et je me courbai, regardant, par la petite porte vitrée du fond, Marguerite et mon frère à table, en train de dîner. Ils regardaient aussi tout étonnés ; avec ma barbe, mon vieux chapeau râpé, mes habits déchirés, on ne pouvait me reconnaître. Mais quand j’ouvris la porte, en disant :

– Me voilà !

C’est alors qu’il aurait fallu voir ce spectacle : Marguerite dans mes bras, Étienne à mon cou, sanglotant et criant :

– C’est Michel ! nous n’espérions pas te revoir sitôt !... Mon Dieu, mon Dieu, quel bonheur !

Et l’on riait, on pleurait ! Étienne disait :

– Que le pauvre père sera content !

L’un me prenait le sac, l’autre m’ôtait le chapeau ; et puis on recommençait à s’embrasser. Moi, je regardais Marguerite, je la serrais comme ce qu’on aime et qu’on élève le plus au monde ; je la trouvais bien pâle, ses yeux brillaient, ses beaux cheveux noirs sortaient en grosses touffes de son bonnet du matin, et ses bonnes joues brunes s’étaient allongées. Je lui dis :

– Tu as été malade, Marguerite ?

– Non, fit-elle, non, je suis pleine de force et de santé, seulement l’inquiétude de ne plus recevoir de nouvelles, et puis les malheurs de la patrie... Mais assieds-toi.

La petite table était mise près de la fenêtre ; ils avaient un plat de choux, un peu de lard, une carafe d’eau fraîche.

– Étienne, prends dix sous au comptoir, dit Marguerite, cours chez Tony chercher du jambon ; moi, je descends à la cave tirer du vin. Ah ! Michel, nous buvons de l’eau ; les temps sont durs, il faut économiser.

Elle riait, et je la regardais avec des yeux amoureux, des yeux de vingt ans ; je la retenais par la main, elle m’échappa et courut chercher du vin. Alors, une minute je regardai cette petite chambre entourée de livres, et je m’écriai en moi-même :

– Te voilà donc encore une fois ici !

Des larmes me remplissaient les yeux, car ce ne devait pas être pour longtemps ! et quand Étienne revint avec son assiette de jambon, quand Marguerite mit sa bouteille de vin sur la table et que nous fûmes là tout heureux à nous regarder, en leur apprenant que je n’avais qu’une permission de quarante-huit heures et qu’il faudrait repartir le lendemain, leur joie en fut beaucoup diminuée. Mais, comme disait Marguerite :

– Le devoir avant tout. Avant tout la république et les droits de l’homme !

En disant cela, elle ressemblait au vieux Chauvel d’une façon étonnante ; c’était le même air hardi, la même voix claire et nette. Malgré moi je pensais :

« Lorsque vous serez mariés, elle voudra toujours avoir raison ; elle dira toujours : Fais ceci, fais cela, c’est le devoir ! Je serai bien forcé de reconnaître son bon sens et de marcher. Enfin si c’était seulement déjà maintenant, nous serions bien heureux. »

Ces idées me venaient sans trouble ; et de la voir, de l’entendre, de sentir sa petite main sur mon bras, c’était un bonheur qui n’est pas à dire. De temps en temps la boutique s’ouvrait, la sonnette allait ; Étienne sortait servir le monde, des soldats, des bourgeois, des paysans. Nous continuions de manger, en causant des affaires de la nation, de maître Jean, du père, de tous. Marguerite, comme Chauvel, s’inquiétait d’abord de la république ; c’était en quelque sorte dans le sang. Quand elle sut que, durant quatre mois, à Mayence, nous n’avions pas reçu de bulletins, ni de lettres du dehors ; que j’arrivais d’une traite de Sarrebrück, dans l’ignorance de ce qui s’était passé depuis le 6 avril, elle voulut tout me raconter et j’en appris plus ce jour-là que durant tout mon service de volontaire, soit en garnison, soit en campagne.

Je savais pourtant déjà que Dumouriez, après sa défaite de Nerwinden, avait suivi l’exemple de La Fayette, en essayant d’entraîner son armée contre Paris, pour bousculer la Convention et rétablir des rois en France. J’avais entendu dire qu’il était d’accord avec Cobourg, le général autrichien ; qu’il devait lui livrer Condé et puis faire son coup ; mais que la Convention l’ayant cité à sa barre, se voyant découvert et toute l’armée s’étant soulevée contre lui, le traître, après avoir livré les représentants du peuple à nos ennemis, s’était sauvé chez les Autrichiens avec une partie de son état-major et les fils du ci-devant prince d’Orléans. Je savais aussi qu’on avait arrêté Philippe-Égalité, que les girondins avaient accusé Danton d’être d’accord avec Dumouriez et les fils d’Orléans, et qu’il leur avait répondu plein d’indignation :

– Que les lâches capables de ménager un Louis XVI pouvaient seuls être soupçonnés de vouloir rétablir le trône et de s’entendre avec les traîtres !

Mais ce que je ne savais pas et ce que Marguerite m’apprit alors, c’étaient les mesures terribles qu’il avait fallu prendre pour arrêter enfin toutes ces trahisons : la création d’un comité de salut public et d’un comité de sûreté générale, auxquels tous les districts de France et les représentants du peuple à l’armée devaient rendre compte chaque semaine, la création d’un tribunal extraordinaire composé de cinq juges, dix jurés et un accusateur public, avec pleins pouvoirs de poursuivre, arrêter et traduire en jugement tous les conspirateurs ; l’établissement d’un tribunal dans beaucoup d’autres villes, la mise hors la loi des contre-révolutionnaires ; les visites domiciliaires pour le désarmement des suspects ; l’inscription sur les portes du nom de chaque habitant des maisons ; les cartes de civisme que l’on devait avoir en tous lieux ; la peine de mort décrétée contre
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